Pourquoi devenir militant radical ?

Que serait un monde sans militantisme ? Un monde où l’exploitation de l’humain par l’humain et de l’humain sur la nature n’aurait aucune limite. Car qu’est-ce qui met des entraves à cette propension naturelle de l’humain à vouloir toujours plus de pouvoir et de jouissance et le plus souvent au détriment des autres et de l’environnement : la régulation, la norme intelligente, la Loi Juste. Et qu’est-ce qui met en place les Lois : ceux qui ont le pouvoir. Et qu’est-ce qui fait qu’une Loi est Juste : l’équilibre des forces entre les gagnants et les perdants. Et qu’est ce qui permet aux perdants d’avoir une force : la mise en œuvre de leur capacité de nuisance sur l’autorité jugée abusive. Et qu’est-ce qui permet d’organiser cette force : le militantisme.

Qu’est-ce que le militantisme et ses différentes formes ?

Pas de militantisme sans collectif : on trouve des militants au sein de partis politique, de syndicats, d’associations formelles ou informelles.

Selon moi :

Il y a deux émotions initiales au militantisme : la colère et l’envie de changement.

Il y a une intention de fond qui amène une personne à devenir militante : vouloir transformer le monde pour qu’il corresponde plus à son idéal.

et je vois trois « grandes catégories » militantes :

  • Libérale-défectionnelle
  • Loyaliste-conservatrice
  • Radical-conflictuel

Un.e militant.e milite avec ses affects et ses représentations du monde.

  • un esprit influencé par le néolibéralisme aura tendance à militer en consommant des produits ou des investissements qui respectent ses idéaux – approche libérale-défectionnelle
  • un esprit influencé par le conservatisme nationaliste militera en essayant de se rallier ou de constituer sa propre autorité milito-policière – approche loyaliste-conservatrice
  • Un esprit influencé par l’humanisme socialiste et le syndicalisme militera en organisant le conflit – Radical-conflictuel

Le milieu et la classe sociale dans laquelle nous sommes nés et le principe de reproduction sociale cher à Bourdieu, notre coloration psychologique intrinsèque entre besoins de stimulation, de reconnaissance et de sécurité et surtout la pression sociale du groupe dans lequel on est en interrelation influencera nos choix d’actions dans lesquels notre militantisme s’incarnera (si nous nous trouvons dans une communauté politisée donc militante). Ainsi les militant.e.s s’inscriront plus ou moins intensément au gré de leur disposition et de leur communauté dans un spectre de démarches militantes qui peut aller d’actes de propositions-exemplarités (Loyauté), au démarches de négociation dans le conflit (Prise de parole et interpellation), en passant par les démarches de boycott et d’alternatives (Défection) et d’actes illégaux pour certain.e.s anarchistes – je m’inspire pour les catégories citées entre parenthèses des travaux de l’économiste d’Albert O. Hirschman.

Sur la taxonomie de l’action militante, Aric McBay dans son ouvrage Full Spectrum Resistance propose le schéma suivant :

Quand je parle de militantisme radical, j’évoque ici la branche du militantisme tournée vers le rapport de force avec l’autorité abusive avec comme leviers de contre-pouvoir l’ensemble des actes de pressions et de transformations possibles sur les décideurs dont l’Action Directe qui permet de créer une fenêtre de négociation dans l’agenda des faiseurs de règles et de budgets, comme l’évoque Martin Lutter King en 1963 :

« Vous vous demandez sûrement : « Pourquoi choisir l’action directe ? Pourquoi organiser des sit-in, des marches, etc. ? La négociation n’est-elle pas un meilleur chemin ? » Vous avez tout à fait raison en faisant appel à la négociation. Car c’est bien là le but même de l’action directe. L’action directe non violente vise à créer un état de crise et une tension suffisante pour obliger à négocier une communauté qui s’y est toujours refusée »

Martin Lutter King

Quelle est la place de la violence dans le militantisme radical ?

La disparité énorme des forces entre les monopoles de la violence des Etats et les forces militaires des perdants fait qu’il n’y a à ma connaissance aucun renversement de pouvoir depuis la révolution française fait sans alliance avec des Etats qui alimentent les militants en argent et en armes à des fins géopolitiques. Lénine par exemple a été envoyé et soutenu par l’Allemagne pour opérer sa révolution bolchévique dans un contexte de guerre mondiale où le retrait des russes dans le conflit était plus que souhaitable (La paix était au cœur du « programme politique bolchévique » du moment).

Mais le militantisme, même si sa racine étymologique est militaire, est moins affaire de combats guerriers pour renverser un pouvoir abusif pour le remplacer par un autre, que de corriger les dysfonctionnements des pouvoirs en place qui sans contre-pouvoirs continuerait à abuser (consciemment ou inconsciemment). Le militantisme que j’incarne est radical mais il n’est ni révolutionnaire ni anarchiste. Ce qui m’intéresse c’est moins le « qui » est au pouvoir que le « ce qui se fait » au pouvoir.

Dans le cadre de cette pression par l’action directe, certain.e.s militant.e.s peuvent en venir à la violence mais le rapport de force militaro-policier et médiatique fait que celle-ci est clairement contre productive dans nos « républiques démocratiques » modernes. Au delà de l’aspect démobilisant pour la majorité militante, la violence enlève du soutien de l’opinion publique envers une cause et donne une raison au pouvoir en place de l’exercer à son tour de manière souvent disproportionnée.

La meilleure approche en terme de stratégie militante semble être la lucidité et donc l’adaptation des actes militants au contexte politique du moment et aux rapports de force concrets qui s’opèrent entre les différences de moyens des camps adverses.

Au cœur de sa lutte contre l’apartheid, Mandela refusa de sortir de prison s’il renonçait aux actions violentes. Il déclara alors :

« La non-violence n’est pas un principe moral mais une stratégie. Et il n’y a aucune supériorité morale à utiliser une arme inefficace ».

Retour sur mon engagement militant à l’Alliance Citoyenne

Cela fait un an que j’ai personnellement basculé d’une vie creusée dans les sillons de la culture néolibérale (désir de réussite matérielle et entreprenariat) pour plonger dans la rivière tumultueuse de la culture militante socialiste et écologiste au travers d’une expérience d’organisateur à temps plein de syndicats citoyens avec l’approche dite du Community Organizing ou méthode Alinsky.

Ce travail d’organisateur permet de créer ou de développer des collectifs d’action directe non violente. Je pars des colères et des envies de changement des personnes directement victimes d’injustices, quelles soient sociales et/ou écologiques pour créer des dynamiques collectives. Dynamiques créés à partir des premier.e.s concerné.e.s et appropriées de plus en plus par eux.elles au cours du processus pour exercer une pression de plus en plus correctrices sur les autorités locales qui jouent un rôle dans leurs injustices et ainsi obtenir des victoires continues. Il y a au cœur de ce processus la volonté de réunir les exclu.e.s des décisions et les décideurs dans des espaces fréquents de négociations constructives et créatrices pour transformer les institutions par le bas.

Enoncé comme cela, ce métier peut paraitre un peu abscond pour les non initiés et surtout ça ne met pas en avant les contradictions qui nous traversent quand nous effectuons cette activité. D’un point vu très personnel, voici les contradictions qui me me mettent mal à l’aise et questionnent mon investissement militant :

  1. La tension entre le politique, le technique et le philosophique ou dans quelle mesure le rééquilibrage des pouvoirs est la solution à tous nos problèmes
  2. Le dilemme entre Moi, les Autres et le Monde ou à quel point je sacrifie mon bien-être personnel à la transformation du monde
  3. La tension entre Colère populaire et Efficacité transformatrice ou quelle approche de l’action directe est la plus transformatrice
  4. Le dilemme entre prise de risque et progrès ou comment mordre la main qui nous nourrit sans être marginalisé ou précarisé

1. Agir sur le pouvoir, agir sur les solutions, agir sur soi.

Dans le militantisme de gauche se retrouve parfois la pensée que « tout est politique ». Cela est pour ma part vu comme une forme de mépris envers les autre formes d’agir car tout n’est pas que rapport de force, seule la justice et donc la pérennité et le progrès de la civilisation dépend de cela (ce qui est énorme c’est vrai).

L’humanité a infiniment besoin de justice sociale et écologique et elle a aussi besoin de biens et de services générateur de Bon et de Beau qui eux sont produits en partie par l’ingénierie humaine, l’art, les métiers et l’effort des travailleurs. Mais le progrès politique d’un monde plus juste et le progrès technologique et technique d’un monde plus riche et en meilleur santé ne suffisent pas au bonheur. Il faut aussi du progrès philosophique et psychologique permis par le soin que l’on apporte à son esprit, à ses sentiments et à l’ensemble de ses besoins. C’est avec la combinaison de ces trois agirs que l’on peut envisager d’aspirer à une vie humaine heureuse et en équilibre avec les dynamiques de conflits progressistes et les dynamiques de possession, de consommation et de partage.

2. Agir pour un monde plus respectueux et se respecter soi

Le militantisme radical aide à transformer le monde mais ne rend pas forcément plus heureux et chez moi cela a entrainé de l’anxiété et une perte de confiance en moi car les illusions qui ont forgé d’une part mon estime de moi et d’autre part mes engagements sont souvent malmenés par le principe de confrontation au réel.

Le militantisme de gauche tend à appréhender les enjeux du monde comme plus important que ses enjeux de bonheurs individuels. Comme me le disait Adrien Roux, le directeur de l’Alliance Citoyenne en citant Gilles Deleuze : « Être de gauche c’est d’abord penser le mondepuis son pays, puis ses prochespuis soi ; être de droite c’est l’inverse. » Cette approche encourage indirectement au sacrifice personnel. Et cela a pour effet chez moi (j’ai une faille psychologique au niveau du besoin de reconnaissance) d’impacter, par la frustration et la fatigue générées, la qualité de mes échanges interpersonnels et la force de mon engagement à long terme. La pression sociale et le Surmoi militant au cœur de ce milieu activiste rend difficile de poser un cadre bienveillant envers mes besoins individuels dans un contexte de limitation de moyens qui façonne une hiérarchie militante souvent offerte au plus déséquilibré entre vie pro et vie perso.

Par ailleurs, le syndicalisme d’action directe n’est pas une activité dont le sens rend fondamentalement les militants plus heureux et épanouis. Souvent déséquilibrés par l’esprit de conflictualité, cette voie est jalonnée par des hauts et des bas plus ou moins violents en fonction des succès collectifs et l’adrénaline des actions collectives ou des abandons individuels ou des conflits décollectivisant mal gérés.

3. Emotions mobilisatrices et rationalité constructive

L’écart entre les élites qui ont le pouvoir dans les institutions et les familles les plus défavorisées est tel que deux mondes complètement différents se superposent sans se comprendre, se méfient souvent l’un de l’autre voire se méprisent mutuellement, compliquant la constructivité de la démarche. L’organisateur se retrouve souvent dans une posture de médiateur-transfuge entre des institutions qui ont tendance à ne pas voir leur marge de progression et des précarisés et exclus, cassés par la vie dans un système inéquitable qui les a vu naitre et qui ne leur a pas donné l’outillage intellectuel pour communiquer par delà leurs colères, leurs rancœurs ou leurs peurs. les moins éduqués se retrouvent souvent dépourvus devant la rationalité, l’arbitrage et la bureaucratie des institutions qui progressent avec leur légitimité et leur rythme (c’est à dire lentement).

4. Pousser à l’action et protéger

L’organisateur peut par l’encouragement à l’action mettre lui-même et les autres en danger de répression d’une part de la part des institutions concernées qui peuvent nous « sanctionner » ou d’autre part par les menaces et insultes que nous pouvons subir vis à vis de certains groupes de moins-perdant.e.s qui considèrent les catégories les plus perdant.e.s comme une menace (fascisme).

il y a ici la question des moyens correctifs de protection en cas de répression et les moyens préventifs autour de l’information sur les risques encourus et le cadrage des responsabilités qui semblent parfois négligés à cause d’une part d’une approche encore très expérimentale et artisanale de la démarche du Community Organizing en France et peut-être d’autre part de l’idée que le cadrage du risque encouru puisse démobiliser des militant.e.s qui privilégierait la sécurité au désir de victoire.

4 commentaires sur “Pourquoi devenir militant radical ?

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  1. Ouh la la , sans doute aimerait-on d’autes formes de non-acceptation de fausses évidences, Christope, mais( pardon!) quel charabia en frontière de l’incompréhensible ( je suis cependant agrégé, docteur)et – surtout- quelle représentation idéalo/dogmatique des relations que les femmes, les hommes,les collectifs tentent comme ils peuvent de conserver…

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    1. Bonjour Ydit- Suit, il est vrai qu’il est jamais simple de rendre les pensées qui nous traversent universelles et compréhensibles. J’aimerais néanmoins mieux comprendre vos critiques. Critiques qui sont toujours des cadeaux faites à la pensée (à prendre ou à laisser). De ce que vous comprenez, qu’est-ce qui s’oppose ou s’écarte le plus dans mon essai-témoignage de la vérité et de la tolérance ?

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