La Mise Au Monde – Chapitre 14

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Clara Lichtner avait été transformée. Elle avait lu le livre « Bâtir le Bonheur » d’Elion Noor. Au début, elle avait juste voulu le lire pour mieux comprendre. Pourquoi ce livre et son auteur plaisaient autant aux classes moyennes et populaires ? Elle voulait le lire pour mieux comprendre un phénomène social, et elle avait été saisie par le phénomène spirituel.

Clara avait participé à la création de la Ligue des Vivants aux côtés d’Assia Abebayo. En tant qu’ardente militante, lire un livre sur la spiritualité, c’était un peu comme être communiste à l’église. Ou athée et avoir Dieu comme meilleur ami imaginaire. Elle s’était sentie beaucoup mieux en le lisant. À tel point qu’elle ne pouvait plus ignorer le bien-être qu’elle avait éprouvé. Elle comprenait le succès, elle en faisait maintenant partie. Elle marchait dans les rues aux abords du Stade de France. Elle était venue acheter une place au noir qui lui avait coûté 50 euros. Elle se mêlait à la foule venue voir le Phénomène, le Prophète du 21ème siècle, comme l’appelaient ses plus fervents supporters.

Clara venait d’avoir 30 ans. Elle était brune, les cheveux frisés mi-longs, les yeux en amande entourés de lunettes rondes. Elle était pleine de curiosité et de liberté. Elle allait dans le monde avec tout son corps, tout son être et tout son intellect. Enfant, elle avait eu du mal à l’école. Un trouble de l’attention lui faisait voyager dans un océan d’imagination immense. Mais la faisait galérer sur de simples petits énoncés. Ajoutez à cela la rigueur inutile du cadre, qui oblige à rester assis sans bouger. Et vous obteniez d’elle une démobilisation suffisante : le lycée professionnel et une vie d’ouvrière intérimaire.

C’était en sortie d’usine qu’elle avait rencontré Assia. Elle l’avait motivée à rejoindre le Syndicat des Mal Employés. Il rassemblait les travailleurs qui faisaient un travail qu’ils n’aimaient pas ou plus. Ils militaient ensemble notamment pour une refonte intégrale de l’école publique. Qu’elle devienne havre de paix, de plaisir et de réalisation, à tout âge, de tout milieux. Faire advenir une éducation publique de très haute qualité. Elle était devenue la leader emblématique du mouvement.

Sa complicité amicale et intellectuelle avec Assia l’avait amenée à reprendre les études. Elle était allée loin en sociologie. Elle était arrivée à décrocher un doctorat. Sa place dans le syndicat, puis dans la Ligue des Vivants, avait rendu sa thèse célèbre dans le milieu militant. Elle se distinguait par un style très accessible, agrémenté de légères touches d’humour. Rien ne l’interdisait tant que tout était bien étayé scientifiquement. Mais disons que l’humour et la légèreté, ce n’était pas le ton habituel des ouvrages scientifiques. Son directeur de thèse avait fini par céder sous la détermination de Clara. Le sujet de sa thèse : comment transformer le monde et sa situation quand on est pauvre et impuissant ? L’espoir et les contradictions au cœur du syndicalisme.

Et une des contradictions était le dilemme entre le partage des richesses et l’écologie. Donner plus de pouvoirs et de richesses aux pauvres n’allait pas dans le sens de la préservation du monde. Préserver le monde était avant tout une question de symbiose entre conscience et puissance. Plus la conscience du vivant aurait de pouvoir politique, plus le monde irait mieux, longtemps. Clara, avait démontré cela dans sa thèse. Dans une époque où la limite de population humaine soutenable avait été atteinte. Où la rente des réserves en énergie fossile, en eau potable et en minerais fondait comme neige au soleil. Les études scientifiques montraient qu’il s’agissait de prélever et polluer beaucoup moins. De beaucoup mieux partager. Et atterrir sur une communauté humaine de 3 milliards d’individus, et cela en moins d’un siècle. Ce qui avait profondément bouleversé Clara, c’était qu’avec Elion Noor, cette réalité semblait trouver une porte de résolution heureuse.

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La Mise au Monde – Chapitre 13

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Noah Pasteval était dans le train. Il regardait à travers la vitre, entre deux pensées, deux paragraphes, pour y saisir un bout de paysage. Il se sentait profondément bien. Il avait de la santé et du pouvoir. Deux notions qui s’entremêlaient et qui chez lui marchaient particulièrement de pair. Il avait créé une multinationale spécialisée dans le traitement intégral de la santé physique et mentale. Et elle se portait de mieux en mieux. Il se demandait si son plan allait fonctionner. Si la concurrence, revancharde et frustrée, n’allait pas encore lui mettre un de ces bâtons dans les roues. Mais au fond, était-ce déjà joué ? Avait-il fait l’essentiel ? Prendre sa place, s’entourer et continuer à croître sur un marché qu’il transformait. Son organisation participait à la révolution médicale. Elle arrivait en matière de santé à faire bien mieux avec toujours moins.

Il est vrai qu’Assia Abebayo l’avait beaucoup aidée avec son Syndicat des Mal Soignés. Il avait pu s’appuyer sur un nombre incroyable de déçus des systèmes de santé publique. Ensemble, ils dénonçaient les problèmes du service public et les vices de l’industrie des médicaments. Dans un monde où la médecine en était venue à trop oublier que dans tout corps, il y avait aussi un esprit. Un esprit fait de sensation qui avait, avant tout, besoin d’être rassuré, compris et soigné. De plus en plus de pays ont commencé à mieux réformer leurs politiques de santé. Ils ont appelé cela Assia et lui, le dispositif en tenaille. D’un côté, la pression des citoyens, de l’autre, la démonstration scientifique et économique. Il avait compris qu’il fallait bien ajuster la mâchoire, au bon endroit et au bon moment. Couper les mauvaises règles et en mettre de meilleures.

Il était le plus grand donateur de la Ligue des Vivants. Il versait des millions d’euros, tout ce dont le syndicat avait besoin. Une force citoyenne et politique émergeait. Elle dénonçait Big Pharma, les privilégiés et les capitalistes qui tiraient encore profit du crime. Noah était un entrepreneur humaniste et scientifique. Ça l’agaçait qu’on le traite de capitaliste. Pour lui, son capital, c’était un outil, un pouvoir utile et stratégique. Une force de changement pour un monde à vivre, pleine joie, pleine santé, pour tous les corps et toutes les cérébralités.

Avec l’investiture de Vesperin, il pouvait participer à un projet de loi. Cela lui permettrait d’expérimenter en France, une avancée majeure pour l’humanité. Une réforme complète du système de santé qui impliquerait aussi le système d’éducation. Car c’était pour Noah, à l’école, qu’il fallait préparer les esprits au bonheur et à la santé. C’était là qu’on pouvait aider les futurs adultes à prendre mieux soin d’eux et de leurs relations. En faisant bien cela, on réduisait les consultations, les accidents et les maladies. La science démontrait de jour en jour, et de mieux en mieux, toute l’étendue de ce phénomène.

Noah Pasteval abordait la santé physique, mentale et sociale comme un tout. Soigner efficacement la biologie, guérir l’esprit, améliorer la société, les trois en un. Il avait rendez-vous avec le Président Lucio Vesperin, c’était lui qui l’avait recontacté. Noah l’avait aidé sur la confection de son programme en matière de santé.

Le syndicat était passé par là avant les élections. Ils avaient manifesté et mené des campagnes de communication pendant plusieurs semaines. Il y avait même eu des grèves de la faim. Ils s’étaient rassemblés devant les hôpitaux, les centres médicaux et le Ministère de la Santé. Leur mot d’ordre : « Puissant ou impuissant, même traitement ». Demande n°1 : plus de files d’attente de plus d’une heure. Demande n°2 : avoir un diagnostic, sous 48 heures, peu importe la spécialité. Demande n°3 : avoir un début de traitement, sous une semaine. Sinon, ils menaçaient de bloquer la circulation, de faire la grève au travail et de ne pas payer leurs impôts. Ils l’avaient déjà fait par le passé et ils avaient obtenu une victoire historique. Une hausse de 15 % du budget d’Etat pour la Santé.

Noah avait mis au point un système pour traiter les consultations et les urgences de manière optimisée. Il coûtait significativement moins cher que le système actuel. Il ne restait plus qu’à l’adopter législativement. On allait remplacer 80 % de l’activité des médecins par de l’Intelligence Artificielle. Les médecins, qui étaient perdants, montaient au créneau et organisaient la réaction. À leurs côtés, l’industrie pharmaceutique l’était encore plus. Le projet allait faire fondre leur marché comme peau de chagrin et descendre à environ 20 % de ce qu’il était. Et ils n’allaient pas laisser faire ça si facilement, pensait Noah en s’y préparant.

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La Mise au Monde – Roman – Chapitre 12

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Assia Abebayo analysait dans un chaud détachement la situation. Que Vesperin l’ait emporté face à l’extrême droite, c’était une bonne chose. Elle connaissait sa manière de fonctionner. Elle savait qu’on pouvait l’amener à mieux décider. Et elle savait que ça se faisait en lui faisant gérer les problèmes que son organisation lui mettait sur la route. Dans son petit monde d’élites, il pouvait bien en parler à souhait et à satiété de la tyrannie. Mais jamais il ne pourrait la ressentir aussi vivement qu’une personne lésée et impuissante. Les souffrances perpétrées, ce n’étaient pas pour lui, c’était pour notre pomme, pensait-elle.

Assia était noire. De légères rondeurs ajoutaient du charme à un sourire chaleureux et à une attitude vive et décontractée. Fille d’immigrés africains, elle venait d’avoir trente-quatre ans. Son grand-père avait été tirailleur sénégalais. Son père était ouvrier dans la manutention des médicaments. Sa mère était infirmière à l’hôpital. Son enfance, elle l’avait vécue en banlieue dans la cité Henri Barbusse à Aubervilliers. Fillette aimée et pleine de joie, maline, aimante et attentionnée, cadette de trois frères et deux sœurs. Grâce à son arrivée tardive dans l’ordre des naissances, elle n’avait pas eu à trop s’inquiéter des besoins et des comportements de sa famille. Tous étaient plus grands qu’elle. Cela lui avait donné suffisamment de liberté pour pouvoir jouer, apprendre et explorer. Sa niaque et sa curiosité avaient fait d’elle une étudiante brillante et acharnée, capable de monter en classe pour mieux se hisser au-dessus d’elle. Elle avait pu intégrer après le BAC, l’Institut d’Études Politiques de Sciences Po à Paris. Dans sa promo, elle était la seule de son milieu, de son genre et de sa race à s’être invitée parmi les élites.

Assia avait rendez-vous avec une branche syndicale de la Ligue des Vivants. La confédération militante qu’Assia avait co-imaginée et cofondée, il y a sept bonnes années. Des dizaines de milliers de militants protégeaient leurs intérêts et défendaient l’avenir de la vie. Ils venaient de divers intérêts et horizons et s’alliaient pour faire la révolution. Ils s’activaient pour que tout ce qu’il y a de bon et de beau dans le monde puisse être toujours mieux partagé. Puisse être épargné de sa mise à mort sur l’hôtel de la démesure, du court-termisme et de l’accaparement.

Elle allait retrouver la coprésidence du syndicat qui représentait et défendait les inemployés. Elle avait été à l’initiative de sa création il y a cinq ans. Au début, cela avait paru plutôt contre-intuitif comme organisation. Mais les machines et les algorithmes prenaient le relais. Il fallait que ceux qui ne travaillaient pas ou plus puissent vivre en dignité et en sécurité. Elle s’amusa à penser qu’ensemble, ils restauraient une des meilleures fonctions humaines : s’amuser. Se réjouir de toute sa liberté et laisser les automates travailler. Elle se mit à sourire. Rendre la valeur de la Réjouissance sacrée et reléguer le travail et l’effort forcé dans le cimetière des valeurs passées.

Mais voilà, il y avait encore tout un tas d’accapareurs pour s’opposer à cette extension massive de privilèges : ne pas devoir travailler pour vivre. Il y avait une force qui s’organisait en réaction et en opposition au partage et à la dignité de tous. Qui s’accaparait de l’accès aux ressources avec l’argent que les ressources produisaient pour eux… Pour cela, une part d’entre eux, les entrepreneurs, mettaient en œuvre de la force de production. Cette force qui était de moins en moins humaine et qui devenait de plus en plus numérique.

Ce qui comptait pour les accapareurs, c’était la puissance et le profit. Ils se la jouaient comme ça à ne pas la jouer en commun. C’était leur éducation, leur style, leur marque de fabrique. Assia était déterminée. Elle voulait changer les règles du jeu économique et culturel. Un monde où tout le monde serait considéré et serait invité à prendre soin les uns des autres. Elle voulait d’une société qui pourrait bâtir en commun le meilleur des communs. Un jour, selon elle, l’amour vaincra. Un jour, chacun serait aimé et apprécié pour ce qu’il est, compris et soigné d’où qu’il vienne, encouragé et soutenu où qu’il voudrait aller, tant que cela ne fasse de mal à personne.

Elle se demandait au début comment ça pourrait bien fonctionner, cette organisation syndicale des inemployés. Mais elle avait vite été rassurée et impressionnée par le temps que les syndiqués pouvaient consacrer. C’était le syndicat avec le plus petit budget, mais il devenait une force politique majeure en Europe. 1550 membres actifs militaient collectivement, s’organisaient et commençaient à gagner socialement.

Elle sonna à la porte du local de l’Union des Non-Travailleurs. Veronica, la coprésidente en charge des partenariats, l’accueillit.

– Salut Assia, pas trop déprimée par la victoire de la royale démocratie de Vesperin ?

– Ben si. Mais je suis quand même soulagée que ce ne soit pas la nationale république à la Le Pen et sa clique qui l’ait emportée. Et tellement réjouie par votre action de mobilisation et de blocage de la semaine dernière ! Ouah, vous avez grave assuré, Big Tech, les GAFAM, TikTok et X commencent à trembler.

– Et à riposter, poursuivit Veronica. Éteins ton tel et mets-le dans la boîte à l’entrée. Viens dans le petit salon. Emmanuel et Agathe, les deux autres coprésidents, t’attendent avec du thé et des petits gâteaux.

– Ravie de vous retrouver tous les deux. Emmanuel, tu es en charge de la communication, et Agathe du recrutement et de la mobilisation, c’est toujours bien ça ?

– Oui, c’est bien ça, répondit Emmanuel. On est contents que tu sois là, Assia. On a un gros problème.

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La mise au Monde – Roman – Chapitre 11

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Lucio Vesperin avançait comme on entre dans l’Histoire, le pas ferme, l’air solennel. Il dégageait une puissance tranquille. À seulement trente-deux ans, il venait de remporter l’élection présidentielle. Depuis cette victoire sur la Russie, une partie de l’Europe le considérait comme un génie politique et militaire. Et il avait su ne pas déplaire à suffisamment de Français pour s’emparer, pour cinq ans, du gouvernail de la nation. Une partie du pays exultait, une autre observait, et une dernière s’inquiétait.

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La mise au Monde – Projet de Roman d’Anticipation – Les personnages clés

Présentation des personnages marquants, évocation de leurs manières d’être au monde et de ce qu’ils ont en tête pour celui-ci. Lucio, le conquérant politique ; Assia, la meneuse révolutionnaire ; Elion, le leader religieux ; et Noah, l’entrepreneur scientifique. Le roman se voudra moins dense et plus accessible ; je compte exposer les concepts philosophiques évoqués ici sous le prisme plus léger de la narration directe, via les rencontres et les confrontations que le roman tentera de mettre en écriture et en scène.

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Comment se dédomestiquer tout en restant une bonne personne ?

Ce que je traverse là, c’est une sorte de désert, où j’avance pas à pas dans une immensité spirituelle restructurante et réjouissante, la boule plus ou moins au ventre, en pensant retrouver plus sainement et dans pas trop longtemps l’oasis de la grégarité positive. Mais je n’en finis pas de cheminer dans l’immensité solitaire, par perfectionnisme spirituel sans doute, mais surtout par peur sociale bien plus probablement…

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