-1-
Clara était à demi endormie. La vitre froide et vibrante de l’autocar lui glaçait la tempe. Le moteur grondait derrière elle, lourd et régulier, comme une bête à demi vivante. Elle aimait cette vibration dans sa chair et dans ses os. Dans la pénombre d’un clair de lune de janvier, les arbres dénudés défilaient, découpés par les phares réconfortant du véhicule. Elle prenait son poste à 5 h du matin et reprendrait ce même siège à 13 h 10. La même pensée revenait toujours à cet endroit du trajet, comme une habitude du corps. Dans sa tête, la scène se rejouait. Toujours la même. Elle pensait à Un jour sans fin, sauf qu’ici personne ne réinventait la journée. Les jours se suivaient, se répétaient. Et pourtant il y avait là-dedans une sensation de vivre. De vivre ce que dans les bureaux et les amphis on ne connaissaient pas. S’arracher du lit à 3 h 45, embrasser la nuit froide, parfois étoilée, et affronter la vie des déshérités de la culture, des vibrants empoussiérés que le destin lui avait fait épouser. Ce qui la marquait, c’était la saleté. Son bleu de travail qui s’entachait jour après jour, jusqu’à la prochaine machine. Ses mains qui s’abîmaient, se teintaient sous les produits. Par moments, elle se sentait atteinte dans sa beauté, dans son style, et les jours de déprime, dans sa dignité.
Lire la suite « La mise au Monde – Roman – Chapitre 1 »