La mise au Monde – Roman – Chapitre 7

-1-

Clara ne s’attendait pas à ça.

De l’extérieur, le bâtiment ressemblait encore à une usine, briques sombres, grandes vitres hautes, charpentes métalliques visibles derrière les façades. Rien d’impressionnant, rien d’officiel, aucun drapeau, aucune plaque dorée, aucun nom gravé dans la pierre. Juste une grande porte en verre automatique, et quelques personnes qui entraient et sortaient sans se presser. Elle resta un instant sur le trottoir, les mains dans les poches de sa veste, à regarder deux personnes souriantes entrer tranquillement.

Lucio n’était pas encore arrivé. Il lui avait simplement envoyé un message : Entre, on va te faire patienter.

Elle entra. Le hall était immense. L’air intérieur était aéré et tempéré. Il y avait une odeur légère de bois, de métal propre et de plantes. Une odeur de lieu entretenu, utilisé, vivant. À l’intérieur, personne ne parlait fort, personne ne semblait pressé, mais tout le monde semblait savoir exactement où il voulait allait.

Au-dessus d’elle, très haut, une verrière laissait entrer une lumière blanche et douce. Des passerelles métalliques reliaient les étages. Sur les côtés, des murs de briques anciennes avaient été conservés. Entre les murs d’origine et les structures modernes en verre, il y avait quelque chose de finement proportionné et d’étrangement lumineux. Comme si le bâtiment n’avait pas été remplacé, mais avait continué simplement à évoluer, jusqu’à devenir quelque chose de beaucoup plus harmonieux. Des gens marchaient, parlaient à voix basse, travaillaient sur des ordinateurs portables, seuls ou sur de grandes tables communes, sur un mobilier simple mais soigné. Tout le monde semblait concentré, calme, et utile même.

Elle avança vers l’accueil. Le bureau n’était pas un comptoir qui séparait. C’était une grande table en bois clair, ouverte, derrière laquelle une femme travaillait sur deux écrans. Elle leva les yeux avant même que Clara ne parle.

– Clara, c’est ça ?

Elle hocha la tête, un peu surprise. La femme lui sourit d’un sourire simple, comme si elle l’attendait depuis longtemps.

– Lucio va arriver dans quelques minutes. Il m’a dit de vous faire entrer. Vous pouvez laisser votre veste ici si vous voulez.

Sa voix était calme, posée, assurée. Elle parlait comme quelqu’un qui n’avait jamais eu besoin d’élever la voix pour être écoutée. Clara posa sa petite veste sur un grand dressoir. Elle observa la femme pendant qu’elle tapait quelques mots sur son clavier.

– C’est votre première fois ici, je crois ?

– Oui.

– On se perd un peu au début, dit la femme en souriant légèrement. Après, on ne veut plus repartir.

Clara ne sut pas si c’était une plaisanterie.

– Vous travaillez ici depuis longtemps ?

La femme réfléchit une seconde.

– Depuis assez longtemps pour voir des gens arriver très sûrs d’eux ou très fatigués… et repartir beaucoup plus calmes et rassurés.

Elle releva les yeux vers Clara.

– Ne vous inquiétez pas, ça ne fait pas mal.

Clara sourit malgré elle.

– Lucio sera là dans cinq minutes. Vous pouvez aller dans le jardin si vous voulez. Tout droit, puis à gauche après la passerelle.

– Merci.

– Je vous en prie Clara.

En s’éloignant, Clara eut une pensée étrange. Dans ce lieu, même la secrétaire avait l’air de comprendre des choses importantes.

Clara marcha lentement. Elle ne voulait pas avoir l’air de visiter, mais elle regardait tout. Des salles vitrées avec des gens autour de grandes tables couvertes de cartes, de graphiques, de feuilles. Des tableaux blancs remplis d’écritures serrées. Des gens qui débattaient calmement. Un homme expliquait quelque chose en dessinant un schéma très simple à un groupe de personnes beaucoup plus âgées que lui. Personne ne semblait impressionné par personne, mais tout le monde semblait écouter quand quelqu’un parlait.

Elle passa sur une passerelle métallique. En bas, d’autres espaces de travail, des plantes, des tables, des gens qui lisaient, qui écrivaient, qui discutaient. Elle ne voyait pas de bureaux fermés avec des noms sur les portes. Ici, il n’y avait pas l’air d’avoir de grands signes de hiérarchie. Mais elle sentait très clairement quelque chose qui ressemblait à cela, mais qui s’exprimait autrement, de manière plus diffuse, presque naturelle.

Elle arriva devant un grand espace ouvert. Et elle s’arrêta.

Au milieu de l’ancienne usine, sous la verrière, il y avait un jardin. Un vrai jardin, avec des arbres, des plantes hautes, un petit bassin, des bancs en bois. La lumière tombait d’en haut et dessinait des ombres lentes sur le sol constitué de pelouses et d’allées en béton clair. Le bruit changeait en entrant. On entendait encore les pas, des voix lointaines, des claviers. Mais tout semblait plus doux ici, comme si le jardin absorbait une partie du monde. Clara s’avança lentement entre les plantes. Elle passa la main sur une feuille large et épaisse. Elle sentit l’odeur légère de terre et d’herbe humides.

Elle pensa soudain aux manifestations, aux cris, aux mégaphones, aux hôpitaux en tension, aux réunions syndicales tard le soir, aux gens fatigués, aux colères, aux urgences. Ici, rien ne criait. Et pourtant, elle avait la sensation étrange que des choses importantes s’y décidaient. Elle s’assit sur un banc et s’abandonna à une forme de contemplation. Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais elle sentit quelque chose se détendre en elle. Comme si elle sortait d’une tempête et entrait dans un lieu où les gens construisaient des digues au lieu de hurler face à la mer.

– Alors, qu’est-ce que tu en penses ?

Elle leva les yeux. Lucio était debout à quelques mètres, les mains dans les poches, à la regarder. Clara chercha ses mots.

– On dirait… dit-elle lentement… on dirait un endroit où on essaie de réparer des choses sans faire de bruit.

Lucio la regarda quelques secondes, puis sourit légèrement.

– C’est à peu près ça.

Il s’assit à côté d’elle.

-2-

Depuis longtemps, certains ne se contentaient pas de vivre dans le monde. Ils cherchaient à l’organiser. Ils traçaient des routes, dessinaient des frontières, écrivaient des lois, levaient des impôts, des écoles, des armées, des administrations. Ils comptaient les hommes, les récoltes, les naissances et les morts. Ils faisaient des plans, des cartes, des budgets, des calendriers. Ils tentaient de mettre de l’ordre dans le mouvement des hommes comme on met de l’ordre dans un champ ou dans un atelier.

Ils construisaient des royaumes, des républiques ou des empires ; des entreprises, des services publics ou des villes nouvelles. Ils bâtissaient des institutions comme on bâtit des ponts, des ports ou des forteresses, pour que les choses tiennent et que les projets arrivent à destination. On les appelait rois, ministres, pionniers, élus, préfets, ingénieurs, directeurs, stratèges, fonctionnaires, patrons, urbanistes, généraux, organisateurs. Les noms se multipliaient. Le travail restait le même. Il fallait décider, organiser, motiver, prévoir, réparer, remplacer, punir, récompenser, fermer, ouvrir, construire ou détruire. Il fallait faire tenir ensemble une multitude de vies qui se croisaient sans vraiment se connaître.

On pouvait leur reprocher leur froideur, leur distance, leurs erreurs, leurs égos et leurs corruptions. On pouvait désirer ou se moquer de leurs palais, de leurs bureaux, de leurs réunions, de leurs tableaux et de leurs procédures. On disait qu’ils ne connaissaient pas la vraie vie depuis en haut. Mais lorsque plus personne n’organisait rien, lorsque plus personne ne décidait le commun, lorsque chacun faisait ce qu’il voulait, ce n’était pas la liberté qui arrivait. C’était la peur, les pénuries, les guerres de gangs, les villes sales, les routes cassées, les hôpitaux fermés, les écoles à moitié vides. Alors on appelait d’autres organisateurs. Et on recommençait.

Depuis des siècles, le monde avançait ainsi, tiré par ceux qui produisaient, bousculé par ceux qui se révoltaient, et tenu comme il pouvait par ceux qui organisaient. Parfois ils se parlaient. Parfois ils se fuyaient. Parfois ils se faisaient la guerre. Et de leurs disputes sortaient des règles, des lois, des droits, des machines, des ruines, des révolutions et de temps en temps, de la paix. Et quelque part, presque toujours, il y avait quelqu’un assis devant une table, une carte, un schéma ou un texte, en train d’essayer de comprendre comment tout cela pourrait, demain encore, mieux tenir debout.

-3-

Lucio regardait le jardin quelques secondes avant de parler.

– La plupart des gens pensent qu’avoir le pouvoir, c’est décider. Ce n’est pas tout à fait cela. Avoir le pouvoir, c’est être responsable de ce qui arrive, même quand on n’a pas tout décidé.

Clara tourna la tête vers lui.

– Et ici, c’est de quoi que vous décidez ?

Il sourit légèrement.

– Ici, on essaie surtout de comprendre. Comprendre pourquoi certaines choses marchent et pourquoi d’autres échouent. Pourquoi certains hôpitaux fonctionnent et d’autres pas. Pourquoi certaines villes s’en sortent et d’autres s’écroulent. Pourquoi certaines lois améliorent la vie des gens et d’autres la compliquent.

Il ramassa une feuille tombée sur le banc.

– Le monde n’est pas aussi compliqué qu’on le croit. Mais il est beaucoup plus fragile qu’on le pense.

Clara regardait le bassin.

– Et vous pensez que vous, vous pouvez l’organiser mieux que les autres ?

Lucio ne répondit pas tout de suite.

– Non. Je pense simplement que beaucoup de gens qui pourraient bien faire les choses ne sont pas aux bons endroits. Et que beaucoup de gens qui sont aux bons endroits ne savent pas vraiment ce qu’ils font. Ici, on essaie de corriger ça.

– En plaçant des gens ?

– En formant des gens. En aidant certains. En en empêchant d’autres. En soutenant des projets qui tiennent la route. En arrêtant ceux qui vont dans le mur. Et cela peut changer beaucoup de choses.

Clara resta silencieuse un moment.

– Vous faites ça, mais personne ne vous a élus.

Lucio sourit.

– Vous n’avez pas tort.

Il regarda autour de lui, les passerelles, les bureaux, le jardin.

– Le problème, Clara, c’est que, qu’on le veuille ou non, le monde avance avec ou sans élus. Des décisions sont prises tous les jours, par des gens que personne ne connaît. La vraie question, c’est moins de savoir qui a le pouvoir, que de savoir où et comment il s’exerce, et pour quoi faire.

– Et vous pensez que c’est vous qui devez l’avoir le pouvoir ?

– Non. Je pense tout simplement que si quelqu’un conduit mal et qu’on a appris comment mieux conduire, on a une responsabilité de ne pas rester sur un siège passager à juste prier ou se plaindre.

Clara regarda ses mains.

– Et si vous vous trompez ?

Lucio la regarda, sans sourire.

– Alors beaucoup de gens paieront mes erreurs.

Il resta silencieux un instant, puis ajouta :

– Le monde, vous savez, c’est un peu comme une flotte d’autobus. On peut discuter de la route, mais à un moment, il faut que des personnes tiennent les volants. Le problème, ce n’est pas qu’il y ait des conducteurs. Le problème, c’est quand personne ne peut prendre le relais si l’un d’eux conduit mal, ou quand personne n’ose lui dire qu’il va droit dans le mur ou qu’il nous emmène au milieu du désert.

Clara le regarda. Elle avait passé sa vie à prendre des bus, à en poncer un temps, à en bloquer parfois. Elle n’avait jamais imaginé qu’elle aurait réellement son mot à dire sur la route. Et qu’un jour, elle aurait peut-être la main, un instant, sur le volant.

-4-

Clara était fatiguée. Pas seulement fatiguée de ses journées, des réunions, des discussions, des responsabilités qui s’empilaient les unes sur les autres. Fatiguée comme on l’est quand on s’est empressée a trop porté, à trop pensé, à trop vouloir bien faire.

Un soir, en rentrant, elle posa son sac par terre et resta debout quelques secondes sans bouger. Assia était à la table, entourée de feuilles, de messages, d’un ordinateur ouvert, d’un téléphone qui vibrait de temps en temps.

– Assia…

– Attends deux minutes, je finis juste ce mail.

Clara s’assit. Elle la regarda taper, concentrée, rapide, tendue. Elle la trouvait belle et lointaine quand elle travaillait comme ça, prise par quelque chose qui la dépassait.

Quand Assia releva enfin la tête, Clara la regarda longtemps avant de parler.

– J’ai besoin qu’on s’arrête ce week-end.

Assia ne répondit pas tout de suite.

– S’arrêter comment ?

– S’arrêter vraiment. Pas une réunion, pas une manif, pas une stratégie. Juste… vivre un peu. Se balader, boire des cafés, dormir, ne rien faire. J’ai besoin de couper, sinon je crois que je vais m’effondrer.

Assia la regarda. Elle voyait bien la fatigue dans ses yeux, dans sa manière de parler sans trop articuler, de perdre parfois ses mots.

– D’accord, dit-elle. On s’arrête ce week-end.

Elle le dit simplement, mais en le disant, elle sentit une tension légère, comme un fil tendu entre elle et sa chaise.

Le samedi matin, elles étaient au marché. Un soleil clair un peu voilé passait entre les immeubles. Il y avait des gens partout, des enfants, des vieux, des couples, des chiens qui tiraient sur leurs laisses, des marchands qui criaient les prix des légumes, des odeurs de fromage, de pain chaud, d’olives, de fleurs.

Assia prit la main de Clara en marchant entre les stands.

– Regarde ces tomates, elles sont magnifiques, on en prend ?

Clara sourit. Elles en achetèrent, ainsi que du pain, du fromage, des fruits, une bouteille de vin. Elles parlèrent de tout et de rien, des gens qu’elles voyaient, d’un film qu’elles avaient vu, d’un livre, d’une vieille histoire de l’usine. Clara riait. Assia la regardait rire et se disait que ça faisait longtemps.

Elles allèrent boire un café en terrasse. Le soleil était maintenant un peu plus haut. Clara posa son pied contre celui d’Assia sous la table. Assia leva les yeux, lui sourit. Elles restèrent là longtemps, sans rien faire d’important, à regarder les gens passer.

L’après-midi, elles marchèrent dans un parc. Les arbres commençaient à verdir. Des enfants couraient autour d’un toboggan. Un vieux lisait sur un banc. Deux adolescents s’embrassaient derrière un buisson en faisant semblant de se cacher.

– On pourrait faire ça toute la vie, dit Clara. Travailler un peu, se battre un peu, et puis se promener comme ça, souvent.

Assia sourit.

– Tu te vois vraiment te promener toute la vie ?

Clara haussa les épaules.

– Non. Mais j’aimerais bien m’en sentir mieux le droit.

Elles marchèrent encore un moment en silence avant que Clara reprenne la parole.

– J’ai revu Lucio.

Assia ne s’arrêta pas de marcher, mais Clara sentit immédiatement quelque chose changer.

– Ah oui ?

– Oui. Je suis allée voir là où ils travaillent.

– La Fabrique ?

– Oui.

Assia hocha la tête, sans la regarder.

– Et alors ?

Clara chercha ses mots.

– C’était… impressionnant. Enfin… je veux dire, c’est un endroit où y a des gens qui réfléchissent ensemble à comment faire pour que les choses tournent.

Assia resta silencieuse.

– Ils travaillent sur des hôpitaux, des villes, des lois, des organisations… Ils essaient vraiment de comprendre comment certaines choses marchent ou pas. Ils agissent sur là où ça se décide, un peu comme nous, mais sans combattre.

Toujours pas de réponse.

– Je crois que j’ai envie de comprendre comment ils font, continua Clara.

Assia s’arrêta de marcher. Elle se tourna vers elle.

– Tu veux travailler avec eux ?

– Je ne sais pas encore. Je veux comprendre. Peut-être apprendre. Peut-être faire des ponts entre ce que nous faisons et ce qu’ils font. Voir comment les deux pourraient se goupiller.

Assia la regarda longtemps en déglutissant.

– Tu sais Clara, les ponts, quand on a pas de pouvoir, ils se font que dans un sens.

Clara sentit la phrase lui faire un peu mal.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Je veux dire que les gens comme eux ne viennent presque jamais suer dans les ateliers bruyants, dans les hôpitaux qui s’écroulent ou dans les usines qui ferment. Par contre, les gens comme nous finissent toujours par monter dans leurs bureaux.

Clara ne répondit pas. Elles recommencèrent à marcher.

– Je suis fatiguée, Assia, dit Clara au bout d’un moment. Fatiguée de tout porter, tout le temps. Fatiguée de me battre tout le temps. J’ai envie d’avoir plus de temps pour comprendre et pour faire les choses vraiment bien, pas seulement de vouloir tout réparer dans l’urgence.

Assia marchait un peu plus vite maintenant.

– Les gens qu’on défend, eux, ils n’ont pas le temps d’apprendre tranquillement.

– Si je m’effondre, je me pourrais plus me battre pour personne.

Assia s’arrêta net.

– Tu crois que moi je porte rien et que je ne suis pas fatiguée ?

– J’ai pas dit ça.

– Non, mais tu veux t’arrêter, toi. Tu veux respirer. Tu veux réfléchir. Pendant ce temps, il y en a qui continuent de se faire malmener. Faut se battre Clara, y a trop de gens qui réfléchissent.

– Oui mais on ne s’est pas battues pour mourir à la tâche, Assia.

Assia la fixa quelques secondes, puis dit, presque calmement :

– Parfois, j’ai l’impression que toi tu veux changer le monde, mais que si ça ne te coûte rien. Mais on change pas bien le monde comme ça. On le change qu’en se donnant.

La phrase tomba entre elles comme quelque chose de lourd. Clara sentit la douleur monter, lente, chaude, derrière la poitrine.

– Franchement, tu me saoules vraiment grave Assia !

Elles restèrent là quelques secondes, face à face, au milieu du parc, avec des enfants qui criaient un peu plus loin et des feuilles qui bougeaient au vent. Puis elles recommencèrent à marcher, en silence, chacune un peu de son côté.

-5-

La présentatrice la regarda dans les yeux.

– Clara, votre organisation est accusée d’encourager la violence après la diffusion d’une vidéo appelant à aller “chercher” certains soignants. Est-ce que vous condamnez ces propos ?

Clara regarda la caméra et parla presque calmement.

– Oui. Je condamne toute violence contre les soignants.

Un léger silence sur le plateau.

– La colère vient de situations injustes et parfois dramatiques. Cette colère existe et il faut pas l’ignorer.

Elle marqua une pause.

– Mais on réparera pas le système de santé en s’attaquant violemment à ceux qui y travaillent. On veut corriger les abus, pas en faire d’autres. Notre mouvement, il appelle à la réparation, et pas à la violence.

La présentatrice hocha légèrement la tête. Clara venait de se positionner.

Les réactions arrivèrent. Dans certains groupes du syndicat on pouvait lire :

“Elle se couche.”

“Elle parle comme une ministre.”

Dans d’autres groupes :

“Bravo Clara, bien dit !”

“Moi je suis infirmière et j’avais peur que ça dégénère.”

Puis une vidéo apparut dans les réseaux. On reconnaissait la femme qui avait lancé la première vidéo.

Elle filmait encore en selfie, cette fois-ci, dans une voiture. Ses yeux et son visage étaient durs.

– Alors voilà. Maintenant on veut discuter avec les gens qui nous ont détruits la vie. Moi ma sœur elle est morte. Elle est morte. Et personne n’a jamais été condamné. Et maintenant on devrait être gentil ?

Elle secoua la tête.

– Continuez vos réunions, vos plateaux télé, vos courbettes. Mais faites le sans moi.

La vidéo s’arrêta.

Dans le local du syndicat, l’après-midi, Nora regardait les messages défiler.

– On perd du monde, dit-elle. Certains groupes locaux, ils quittent le syndicat.

Assia parla.

– On abandonne une partie de la rue. On gagne de la légitimité publique.

Clara baissa légèrement les yeux.

– On ne pouvait pas bien continuer autrement.

Assia la regarda.

– On a choisi d’être fréquentables. On perd des gens autour de nous et on intéresse ceux qui gouvernent.

Clara ne répondit pas et c’est à ce moment-là que son téléphone vibra.

Un message de Lucio.

Le ministre parle demain matin.

Clara s’attarda sur le message.

– C’est lui ? demanda Assia.

– Oui.

Assia hocha légèrement la tête.

– On va voir si tu avais raison, on va voir jusqu’où il peut agir.

Le lendemain matin, le ministre apparaissait en conférence de presse. Clara, Assia, Nora, le comité et une dizaine d’autres regardaient la projection dans le salle de réunion du syndicat.

Le ministre parlait calmement.

– Les événements récents ont montré la profondeur de la crise que traverse notre système de santé. Je veux redire ici que la colère exprimée par de nombreux patients et soignants est légitime.

Clara sentit son cœur battre un peu plus vite.

– Je veux également saluer la prise de position responsable des représentants du syndicat des mal soignés, qui ont rappelé que la violence ne pouvait pas être une solution.

Assia croisa les bras sans quitter l’écran des yeux. Pourtant, il venait bien de prononcer entièrement le nom du syndicat et une part d’elle n’en revenait pas.

– J’ai décidé de reprendre immédiatement le travail engagé avec leur organisation afin de mettre en place l’évaluation nationale annoncée et de préparer des mesures d’urgence.

Clara regarda Assia. Assia ne la regardait pas. Elle regardait l’écran comme si elle essayait de comprendre les mouvements invisibles derrière les mots.

Le ministre continua.

– Les représentants du syndicat seront associés à ce travail.

Des applaudissement et des cris de soulagement résonnèrent dans tout le local.

– On s’est relevés, dit Nora. On n’est pas morts.

Assia eut un léger sourire.

– On n’est pas morts.

Clara comprit que quelque chose venait aussi de se jouer ailleurs, dans des bureaux où elle n’était pas, avec des gens qu’elle ne connaissait pas encore. Le syndicat venait de retomber sur ses pattes, et il n’était plus tout à fait le même.

-6-

Depuis toujours, les humains cherchaient deux choses sans vraiment trop le savoir : être aimés et ne pas être impuissants. Certains cherchaient l’amour pour oublier qu’ils n’avaient pas de pouvoir. D’autres cherchaient le pouvoir pour ne plus dépendre de l’amour. Et parfois, certains trouvaient plus ou moins quelque chose entre les deux.

Le pouvoir attirait. Par peur, par revanche, par orgueil, par envie de justice. Et là-dedans, il s’exprimait dans des formes plus ou moins violentes, possessives ou abusives. Mais au fond, on cherchait surtout à ne plus subir, à ne plus avoir peur, à ne plus dépendre. On voulait pouvoir se protéger, mieux choisir nos vies, être respectés. Pour cela, on en venait parfois à se rapprocher d’autres réseaux et on s’entremêlait dans d’autres nœuds, d’autres pouvoirs. Et en s’y tissant, on gagnait certaines choses, et on en perdait d’autres.

Les humains ne vivaient pas seulement sur des principes. Ils avaient faim, ils avaient mal, ils avaient envie. Leurs idées pouvaient parler de justice, mais leurs corps parlaient de survie, de désir, de fatigue, de peur. Alors les valeurs apprises s’entremêlaient, se défaisaient, se renouaient d’intérêts en attachements. Les intérêts parlaient de survie, de plaisirs, de positions et d’argent. Les attachements disait l’amour, la tendresse, la famille, l’amitié. Les valeurs proclamaient bonté, beauté, justice ou liberté. Et ces trois choses-là, les valeurs, les attachements, les intérêts, s’emboîtaient plus ou moins bien, et en réalité, assez mal le plus souvent.

Des vies entières passaient à essayer de faire tenir les trois ensemble, étirant le monde en tous sens. On trahissait nos valeurs pour de l’amour. On rejetait notre amour pour des valeurs. On protégeait nos intérêts derrière des vertus. On défendait nos relations avec des principes. Et chacun essayait de se raconter une histoire dans laquelle il restait quelqu’un de valeureux, quelqu’un de bien, quelqu’un d’encore suffisamment digne d’amour. Et quand on n’y arrivait plus, quand tout ne tenait plus ensemble, on pouvait en venir à croire qu’on n’était plus digne que de haine.

Mais lorsque l’amour ou le pouvoir entraient dans une vie, les équilibres changeaient. On traversait d’autres intérêts, d’autres attachements, d’autres valeurs, souvent en contradiction avec les anciens. Les alliances, les amitiés, les amours, les combats, les trahisons formaient alors une sorte de grand tissu humain où personne n’était tout à fait pur ni entièrement coupable, et où chacun essayait, comme il le pouvait, de ne pas trahir ce qui lui semblait, à ce moment-là, compter le plus.

-7-

Le bâtiment ne ressemblait pas à un hôpital. Ni vraiment à un laboratoire. De l’extérieur, il était presque discret. Bois clair, verre, lignes basses, comme s’il avait été construit pour ne pas déranger le paysage. À l’intérieur, Clara fut d’abord frappée par le silence. Une sorte de silence travaillé. On entendait à peine les pas, quelques voix basses, le souffle régulier d’une ventilation invisible.

Noah marchait légèrement devant elle. Ils traversèrent un premier espace ouvert. Des plantes, des tables, des écrans, des gens en blouse et d’autres en jeans, qui parlaient devant des visualisations complexes qu’elle ne comprenait pas. Des formes colorées, des réseaux, des courbes qui semblaient bouger lentement. Plus loin, derrière une grande baie vitrée, une pièce entière était remplie de serveurs. Des rangées entières de machines, des lumières bleues et vertes qui clignotaient doucement dans la pénombre. On aurait dit une sorte de cœur artificiel, silencieux, qui pensait.

Clara s’arrêta devant la vitre.

– C’est quoi tout ça ?

Noah s’arrêta à côté d’elle.

– Une partie de nos outils ma chère.

– Des ordinateurs ?

– Des systèmes d’apprentissage. Ils analysent des quantités très importantes de données médicales, biologiques, psychologiques et sociales. Nous essayons de comprendre comment les maladies apparaissent, comment les dépressions se forment, comment les violences émergent, comment les gens peuvent guérir aussi.

Clara regardait les lumières clignoter.

– Ça fait un peu peur.

– Toute puissance technologique fait un peu peur quand on ne sait pas à quoi elle sert, répondit Noah calmement.

Ils reprirent la marche. Ils passèrent devant une autre salle où des chercheurs observaient des cultures cellulaires, puis devant une pièce où des personnes discutaient autour de cartes, de schémas, de diagrammes. Clara avait l’impression d’être entrée dans un endroit où l’on essayait de comprendre les humains comme on essayait de comprendre l’univers.

– Vous essayez de comprendre quoi exactement ? demanda-t-elle en marchant.

– Pourquoi certaines vies tiennent et d’autres s’effondrent. Pourquoi certaines personnes deviennent violentes et d’autres résilientes. Pourquoi certains corps guérissent et d’autres non.

Ils marchèrent encore quelques mètres.

– Dites moi, Lucio Versperin, c’est qui pour vous ? A vous entendre on dirait que vous êtes un peu comme des frères ?

– Il s’intéresse aux institutions. Je m’intéresse aux corps. Nos travaux et nos projets se croisent. Nous nous sommes croisez, et nous sommes devenus amis.

Clara pensa soudain à la vidéo. À la femme dans sa voiture. À son visage dur, ses yeux rouges.

  • La femme qui a fait la vidéo… celle qui disait qu’il fallait aller les chercher.

Noah ne répondit pas tout de suite. Ils s’arrêtèrent devant une grande table où étaient affichées des cartes, des données, des graphiques reliés entre eux par des lignes.

  • Oui, dit-il simplement.

Clara regardait les schémas sans vraiment les comprendre.

  • Elle me fait peur un peu. Et en même temps… je la comprends. Mais je crois qu’elle commence à me faire peur plus que je ne la comprends.

Noah posa les yeux sur les graphiques.

  • La colère n’est pas inquiétante en soi.

Il parlait comme s’il décrivait un phénomène naturel.

  • La colère apparaît quand une personne perçoit une injustice, une perte ou une humiliation. C’est une réaction normale. Elle peut pousser à réparer, à comprendre, à transformer.

Il fit glisser doucement un dossier sur la table.

  • Le problème apparaît lorsque la colère ne cherche plus à réparer mais à faire payer.

Clara resta silencieuse.

  • À ce moment-là, l’esprit commence à simplifier le monde. Il remplace des systèmes par des ennemis. Des responsabilités diffuses par des coupables précis. La souffrance cherche une cible, parce qu’une cible donne l’impression que la douleur peut enfin sortir quelque part.

Il leva les yeux vers elle.

  • La colère peut produire de la justice, de la science, de la politique, de la réparation. La haine ne produit que de la destruction. C’est là que se situe la frontière.

Clara regardait toujours la table, mais elle ne voyait plus les graphiques.

  • Et on fait quoi quand quelqu’un passe de l’un à l’autre ?

Noah répondit calmement.

  • On essaie de soigner avant qu’il ne soit trop tard.

Un silence passa.

Les serveurs continuaient de clignoter derrière la vitre, comme un animal immense qui respirait lentement.

Clara regarda autour d’elle. Tout cet endroit cherchait à comprendre les humains. Leurs corps. Leurs peurs. Leurs maladies. Leurs colères.

Elle regarda Noah.

  • Et tout ça… vous faites ça pour quoi ?

Noah réfléchit quelques secondes avant de répondre.

  • Pour que moins de gens aient envie de détruire le monde, et que plus de gens aient envie d’y vivre.

Puis il reprit la marche.

  • Venez, je vais vous montrer autre chose.

La mise au Monde – Roman – Chapitre 6

-1-

Le train ralentit longuement avant d’entrer en gare. Clara ouvrit les yeux. La vitre renvoyait son reflet fatigué pendant que les paysages gris de la banlieue glissaient lentement derrière son visage. Elle ne se souvenant pas s’être endormie. Elle passa une main sur ses yeux tandis que son téléphone vibrait dans la poche de son manteau. Depuis le matin, il n’avait presque pas cessé : messages, notifications, demandes d’interviews. Elle avait fini par arrêter de les lire.

Le train s’immobilisa dans un grincement doux et les portes s’ouvrirent pendant qu’une vague de voyageurs se leva. Clara resta assise quelques secondes, puis elle se glissa dans le flux. Sur le quai, l’air était froid. Elle inspira profondément pour essayer de conjurer la fatigue qui lui pesait derrière les tempes. Une fatigue un peu étrange, mêlée à une sensation légère d’irréalité. Depuis quelques jours, tout semblait aller très vite. Elle traversa la gare sans vraiment regarder autour. Deux fois, des gens la fixèrent un peu trop longtemps. L’un d’eux sembla hésiter à l’aborder, puis renonça. Assia l’attendait. Quand elle la vit apparaître parmi les voyageurs, son visage s’adoucit. Elle s’approcha et posa simplement une main sur son bras.

– T’as pu dormir un peu ?

– Je crois oui.

Assia observa ses yeux quelques secondes.

– Viens.

Elles s’éloignèrent ensemble de la gare. La rue était froide et animée. Clara inspira l’air humide. Assia passa brièvement son bras autour de ses épaules. Elles marchèrent ainsi un moment, avant qu’Assia ne laisse glisser son bras pour prendre la main de Clara.

– Alors ? demanda-t-elle.

Assia eut un petit sourire.

– On a le projet de loi.

Clara ralentit.

– Déjà ?

– Pas encore déposé. Mais le texte est prêt.

Elles continuèrent à marcher.

– On a réussi à mettre d’accord trois groupes, reprit Assia. Les sociaux-démocrates vont le porter officiellement. Les écologistes cosignent. Et une partie des libéraux devrait suivre.

Clara la regarda.

– Les libéraux ?

– Avec la lumière qu’on met sur le sujet, s’opposer à cette loi les malmènerait trop sur leur aile gauche. On a fait en sorte que le financement repose sur les abus sociaux de la flexibilité, pas sur les entreprises qui se comportent bien. Comme ça, ils peuvent dire qu’ils défendent les entreprises responsables… et marquer des points sur le plan social.

Elle haussa légèrement les épaules.

– Bah, tu commence à bien le savoir, c’est de la politique de partis. Normalement, si les députés suivent la ligne de leur chef de file, on aura une majorité.

– Et s’ils ne suivent pas ?

– Certains ne suivront pas. Mais sans doute pas assez pour faire tomber le texte.

Le bruit de la circulation remplissait l’air. Clara sortit finalement son téléphone saturé de notifications.

– Deux millions quatre cent mille signatures, dit-elle doucement.

– Ça aide.

Elles traversèrent un carrefour.

– C’est là qu’à lieu notre rendez-vous, dit Assia. Tu vas pouvoir connaitre le député qui va porter le texte. Il tenait absolument à te rencontrer.

Clara ne répondit pas. Elles arrivèrent devant l’entrée d’un immeuble. Un homme les attendait déjà à l’intérieur du hall. Il devait avoir une cinquantaine d’années. Costume simple, regard attentif, avec une manière calme d’observer les gens. Quand elles approchèrent, il tendit la main. Sa poignée de main fut chaleureuse.

– Merci d’être venue.

– Merci à vous de vous mouiller autant pour le projet de loi.

– Votre intervention a changé l’équation politique. Le texte est prêt. Nous allons le déposer la semaine prochaine.

Il marqua une pause pour saluer un collègue.

– Ensuite il passera en commission. Si tout se déroule comme prévu, le vote pourrait avoir lieu dans un mois.

– Et vous pensez vraiment que ça peut passer ? demanda Clara.

– Vous savez, en politique, rien n’est jamais certain.

Il regarda Clara avec sympathie.

– Mais cette fois… la pression vient d’en bas. Et elle a trouvé un visage.

Clara sentit une légère gène lui monter aux joues.

Un silence passa et elle eut de nouveau cette impression étrange, comme si quelque chose s’était mis en mouvement derrière elle, et continuait sans qu’elle puisse vraiment l’arrêter.

-2-

Clara franchit l’entrée du parc presque sans s’en rendre compte. L’air était plus doux que dans les rues de la ville. Le soleil de fin d’après-midi passait à travers les branches et dessinait des tâches d’ombre et de lumière sur les allées tandis qu’une odeur d’herbe humide montait des pelouses.

Elle entendait des voix. De plus en plus. Des gens assis dans l’herbe. Des enfants qui couraient. Un ballon qui rebondissait quelque part. Puis elle vit les pancartes, faites de manière artisanale.

« Droit de vivre pour les travailleurs de la flexibilité »,

« La précarité nous abîme »,

« On ne sera bientôt plus des pièces détachées ».

Plus loin, un petit groupe discutait autour d’une table pliante. Une femme montrait un document imprimé.

– Maintenant, expliquait-elle, si une entreprise enchaîne les contrats flexibles, elle devra contribuer au fonds de soin et de formation. Pareil pour les agences intérimaires qui accumulent les accidents du travail. Et en cas d’accident pour un intérimaire, il conserve cent pour cent de son salaire jusqu’à la délibération.

Un homme hocha la tête.

Un peu plus loin, deux jeunes livreurs à vélo parlaient en regardant leurs téléphones.

– C’est bon, c’est sûr, on a bien la protection en cas d’accident.

Clara ralentit légèrement. La nouvelle circulait entre les groupes, se transformant à chaque échange.

– On se fait respecter.

Peu à peu le parc s’était rempli. Des centaines de personnes. Certains avaient apporté des boissons. D’autres distribuaient des feuilles expliquant le texte. Une musique festive sortait d’une enceinte. On dansait. Certains criaient.

Clara sentit alors plusieurs regards se poser sur elle.

Une jeune femme la reconnut la première.

– Clara !

La nouvelle se propagea presque immédiatement. Les conversations ralentirent. Les gens se tournèrent vers elle. On venait la remercier, la saluer. Pendant un instant, c’était un peu comme si la fête était organisée pour elle. Un homme s’approcha, un peu essoufflé. Il serra brièvement sa main, comme s’il avait peur de déranger.

– Merci. Je voulais juste vous dire merci.

– C’est pas que moi vous savez.

– Peut-être bien, répondit-il en souriant. Mais ce qu’on a entendu… ça nous a fait du bien. Ça oui, ça a fait du bien.

Autour d’eux, plusieurs téléphones s’étaient déjà levés. Des gens filmaient. D’autres envoyaient des messages.

Une jeune femme lança en riant :

– Clara, dis quelque chose !

Quelques voix approuvèrent aussitôt.

– Oui ! Quelque chose, un discours !

Elle leva les mains un peu instinctivement.

– Je… j’ai vraiment rien prévu.

Les gens continuaient de sourire autour d’elle. Il y avait une attente simple qui planait, à la fois sympathique et reconnaissante. La musique s’arrêta. On lui tendit un micro. Clara sentit une décharge d’énergie remonter le long de son dos, traversant la fatigue. Assia arriva à ce moment-là. Elle resta un peu en retrait, à quelques mètres, tout en observant la scène. Leurs regards se croisèrent. Assia eut un léger mouvement de tête pour l’encourager.

Clara inspira. Elle monta sur la petite table. Le bois grinça légèrement sous son poids. Les gens se rapprochèrent encore. Clara regarda les visages devant elle. Il y en avait beaucoup plus qu’elle le pensait.

Elle hésita une seconde.

– Je… je ne sais pas trop quoi dire.

Quelques encouragements jaillirent du groupe. Clara s’élança.

– Ben, en fait, si.

Elle désigna les pancartes autour d’elle.

– Ce que vous voyez là… c’est ça avant tout la victoire.

Un murmure approbateur parcourut la foule.

– Cette loi, elle vient pas d’un bureau. Elle vient de vous.

Elle marqua une pause, cherchant un peu la suite.

– Longtemps, on nous a fait imaginer que la précarité et le danger au travail, tout ça, eh ben que c’était normal. Que c’était le prix à payer pour vivre. Mais être placé, blessé ou rejeté sans avoir notre mot à dire… c’est pas honnête. C’est pas juste.

Elle regarda la foule. Elle pensa un peu à Nora, puis à Martin.

– On veut pouvoir travailler sans se blesser. Sans s’abîmer. Et faire ce qu’on aime, avec ceux qu’on aime.

Des applaudissements éclatèrent.

– Cette loi, elle est à nous. On l’a gagnée. Et c’est un beau début. Faut continuer. Pour que nos vies soient considérées. Pour qu’elles puissent toujours compter.

Les applaudissements reprirent, beaucoup plus forts.

– Clara ! Clara !
– Clara ! Clara !

Elle resta un instant immobile sur la table, surprise par la force de la réaction. Les voix qui scandaient son prénom montaient comme une marée devant elle. À quelques mètres, Assia observait. Elle voyait les téléphones levés, les regards tournés vers Clara, les visages traversés d’une joie franche. Elle sentit une chaleur monter dans sa poitrine en voyant Clara, de la fierté d’abord. Mais aussi autre chose, comme un léger déplacement à l’intérieur. Le mouvement avait trouvé son visage, oui, et ce n’était pas le sien.

-3-

Quand elles arrivèrent dans l’appartement, la nuit était déjà tombée. Assia alluma une petite lampe près de la fenêtre. La pièce était simple, un peu encombrée : un canapé bas, une table couverte de papiers, quelques plantes fatiguées sur le rebord. Par la fenêtre ancienne se diffusait le bruit léger et persistant de la ville. Clara posa son sac sans vraiment regarder. Elle avait encore la sensation de la foule dans le corps, les visages, les applaudissements, les gens qui criaient son prénom. Assia posa deux verres sur la table.

– Tu veux boire quelque chose ?

Clara ne répondit pas tout de suite. Elle regardait son téléphone. Les notifications défilaient trop vite pour être lues.

– Assia…

Elle tourna l’écran vers elle. Une vidéo circulait déjà. On la voyait debout sur la table du parc, le micro à la main. Le cadre tremblait un peu. Autour, on entendait les gens applaudir. Sous la vidéo, les commentaires se multipliaient. « Enfin quelqu’un qui parle vraiment pour nous », « Cette femme est incroyable », « La voix des gens dans la vraie vie », « N’oubliez pas que son mouvement brûle des usines et caillasse des flics ». La vidéos accumulait des milliers de vues chaque seconde.

Clara secoua légèrement la tête.

– C’est… c’est dingue.

Assia regarda l’écran quelques secondes.

– Oui.

Clara fit défiler les messages.

– Regarde ça. Des gens que je ne connais pas. Ils écrivent tous. Tu te rends compte ?

– Oui. Je me rends compte.

Clara posa enfin le téléphone sur la table.

– J’ai l’impression que tout ça va un peu vite.

– bah tu sais, c’est comme ça que ça marche.

Assia s’approcha d’elle. Elle posa doucement sa main sur la nuque de Clara. Le geste était tendre, presque protecteur. Clara se laissa aller contre elle un instant. La fatigue revenait maintenant, un peu lourde sur ses épaules.

– C’était beau cette fête au parc, dit-elle doucement. Les gens… tu as vu leurs visages ?

– Oui.

Assia passa son pouce dans les cheveux de Clara.

– Et ce n’est que le début.

Clara releva légèrement la tête.

– Vas-y, dis moi un peu la suite.

Assia désigna les papiers sur la table.

– Maintenant, il faut qu’on avance avec le syndicat des mal soignés. Va falloir organiser.

– Les symboles, c’est bien. Mais ça ne construit rien si on ne structure pas derrière.

Clara resta silencieuse.

– Les gens vont te regarder de plus en plus. Et ils vont projeter beaucoup de choses sur toi. Il faut que tu restes solide.

– Je veux bien faire, enfin tu sais.

– Oui, je sais.

Assia eut un petit sourire.

– Alors il faut travailler.

Elle se leva et ramena vers elle une pile de dossiers posés sur la table.

– Demain on voit le médecin qui veut lancer le syndicat. Et il faut préparer la prochaine émission.

Clara regarda les feuilles. La joie du parc semblait déjà un peu loin.

– D’accord, dit-elle doucement.

Assia posa une main sur son épaule.

– On va faire ça bien.

-4-

Les messages ne s’arrêtaient plus. Au début, Clara essayait de les lire tous. Elle ouvrait chaque témoignage comme une lettre. Elle répondait parfois. Une phrase courte. Un encouragement. Une promesse de rappeler. Puis ils étaient devenus trop nombreux. Dix, cent, puis des milliers. Nora n’en revenait pas. Assia avait ouvert un tableur. Les témoignages étaient classés par villes, puis par types de situations : les accidents mal pris en charge, les opérations repoussées, les maladies chroniques mal diagnostiquées ou mal suivies, l’épuisement des soignants et des aidants. Au bout de deux semaines, la page du syndicat comptait plus de dix mille témoignages.

Clara restait souvent assise devant l’écran tard dans la nuit. Les phrases défilaient.

« On m’a renvoyée chez moi avec une fracture non vue. »

« Mon père attend un lit depuis trois jours. »

« L’infirmière pleurait pendant qu’elle me perfusait. »

Elle levait parfois les yeux de l’écran, comme pour reprendre de l’air.

– C’est immense, murmura-t-elle un soir.

Assia regarda l’écran avec elle.

– Oui. C’est immense. On est en train de faire ce qu’il faut. Faut continuer à structurer.

Les premières réunions se firent en ligne. Au début, une trentaine de visages apparurent sur l’écran. Puis cinquante. Puis cent. Clara apprenait à regarder les petits rectangles lumineux où apparaissaient des cuisines, des chambres, des salles d’attente. Des gens parlaient depuis leur lit. Depuis leur voiture. Depuis un couloir d’hôpital. Les histoires se répondaient. Clara et Nora avaient appris à traduire les situations.

– Là, c’est un service saturé, disait Nora.

– Un problème de financement des urgences, ajoutait Clara.

Elle apprenait à écouter vite. À comprendre vite. À reformuler. À calmer. À relancer. À faire parler ceux qui n’osaient pas. À arrêter ceux qui parlaient trop longtemps. Au début, elle avait peur de couper les gens. Puis elle avait compris qu’organiser, ce n’était pas seulement écouter, c’était aussi tenir le cadre pour que tout le monde puisse exister.

Un homme apparaissait régulièrement dans les réunions. La caméra allumée, mais le regard souvent baissé, comme s’il prenait des notes. Clara le connaissait déjà. Ils s’étaient parlé plusieurs fois avant. C’était lui qui avait proposé l’idée d’un syndicat des mal soignés. Le docteur Julien Varese. Il était urgentiste dans un hôpital de province. Il portait encore parfois sa blouse ouverte pendant les réunions. Il intervenait peu. Et quand il parlait, c’était d’une voix calme et un peu fatiguée.

– Dans ce cas-là, dit-il un soir, ce n’est pas seulement un manque de lits. C’est toute la chaîne qui est saturée. Les urgences, l’aval, la médecine de ville.

Mais la plupart du temps, il écoutait.

Assia avait mis à disposition une plateforme d’organisation en ligne. Très vite, les participants commencèrent à se regrouper et à parler entre eux.

– Par ville. Ceux qui veulent organiser une réunion locale, levez la main en cliquant sur le bouton, dit Clara.

Les petits carrés commencèrent à s’agiter. Et quand la réunion se termina, Clara resta un moment immobile devant l’écran noir.

– Tu te rends compte ? dit Assia. Mille deux cents adhérents. Avec les cotisations, on peut payer des organisateurs.

Clara la regarda.

– C’est vrai ?

– Oui. Dont toi, si le comité des mal soignés valide. Mais, entre nous, je me fais pas de souci là-dessus.

Clara eut un franc sourire.

– T’es sûre ?

– Les gens t’écoutent et te suivent, c’est sûr qu’on te veut avec nous, dit Nora.

Les réunions suivantes grossirent encore. Deux cents personnes. Puis trois cents. Dans certaines villes, les groupes se formaient. On leur envoyait des manuels pratiques d’organisation. Ils partageaient des photos, des cercles de chaises dans des salles municipales, des cafés pleins de discussions, des feuilles couvertes de noms, des cartes pleines de post-it.

Un soir, quelqu’un prit la parole à la fin d’une réunion.

– Je voulais dire merci. On se sent moins seuls et ça fait déjà beaucoup.

Clara répondit simplement ce qu’elle avait appris :

– Ensemble, on est plus forts.

Après la réunion, elle resta un moment devant l’écran éteint. Elle pensait à l’usine. À la salle du haut. À Martin. Aux quinze ouvriers serrés autour de la table. Et maintenant, c’était des villes entières qui commençaient à s’organiser. Elle sentit une énergie étrange circuler en elle. Une fierté nouvelle, mêlée à de l’inquiétude. C’était comme si toutes ces voix s’étaient mises à s’adosser un peu à elle.

Ils avaient pu louer un local pour y accueillir les bureaux du syndicat. Clara ressentit une vague de fierté l’envahir, quand elles avaient aménagé son bureau, elle avait une place, et ce n’était plus au ponçage. Et les semaines passèrent. Elles s’enchaînèrent un peu comme des jours trop courts, témoignages, réunions, interviews, appels tard dans la nuit. Clara apprenait à parler, à ne pas répondre trop vite, à renvoyer vers les bonnes personnes, à répéter les mêmes idées sans se contredire. Elle apprenait à dire non et autrement. À refuser certaines demandes et à les réaiguiller vers une meilleure intention, plus collective, plus efficace, plus transformative. Et elle comprenait peu à peu, dans ce processus, que le plus difficile était peut-être moins de savoir bien parler, que de décider de ce que l’on ne ferait pas.

Puis vint l’assemblée nationale. Clara s’était préparé un café trop fort et s’était assise devant l’écran quelques minutes à l’avance. Elle voyait déjà les premiers rectangles apparaître. Les gens arrivaient de partout. Au bout de quelques minutes, il n’y avait plus assez de place sur l’écran qui affichait en haut le nombre de connectés qui grandissait de seconde en seconde.

Nora siffla doucement.

– On est déjà plus de cinq cents.

Clara hocha la tête quasi indifféremment. Elle se sentait fatiguée, mais calme. Elle prit la parole.

– On sait que beaucoup d’entre vous vivent des situations très dures. L’idée de cette réunion, c’est de continuer à s’organiser et de commencer à mettre la pression efficacement sur le gouvernement.

Les témoignages commencèrent.

– Mon mari attend une place en rééducation depuis deux semaines. Ils disent qu’il n’y a plus de lits.

– Aux urgences chez nous, en ce moment, ils sont trois pour tout le service la nuit.

Très vite, les participants commencèrent à se répondre entre eux. Nora intervenait parfois. Clara savait qu’il fallait doser, laisser suffisamment parler pour faire remonter et entendre les problèmes, puis les transformer en demandes et trouver un moyen de faire agir ceux qui décident.

– Il y a des services… où tout le monde sait que ça se passe mal.

– Y a des endroits où plus personne ne veut envoyer ses proches.

– Alors pourquoi personne ne le dit publiquement ?

– Vous avez raison, dit Assia, il faut qu’on documente et qu’on fasse remonter.

Le docteur Varese releva légèrement la tête.

– Si vous faites ça, il faut être irréprochable avec des faits et des dossiers solides. Dans un hôpital, ce qui ressemble à une faute est parfois un dysfonctionnement du système.

– On ne peut pas attendre un rapport académique pour prévenir les gens, réagit une patiente en colère.

Les témoignages reprirent. Et dans le document partagé sur l’écran, une nouvelle colonne venait d’apparaître : Services signalés. Clara la regarda un moment. Elle hésita à réagir. Elle ne le sentait pas trop ce document. La fatigue l’emporta et la réunion continua.

Vers la fin, Assia reprit la parole.

– Suite à vos propositions et à vos votes à l’instant, je valide donc qu’on organise une mobilisation nationale devant le ministère de la Santé d’ici deux semaines.

Les visages se redressèrent.

– Et qu’on lance la grande pétition nationale.

Clara inspira profondément. Elle sentait l’énergie du groupe passer à travers l’écran.

– On pourrait l’appeler… “notre santé avant tout” ? proposa-t-elle.

Les réactions arrivèrent immédiatement, des cœurs, des pouces levés, des messages dans le fil de discussion. Assia sourit.

– Très bien, dit-elle en notant le titre. On y va.

La réunion se termina. Les rectangles disparurent un à un. Clara resta seule devant l’écran. Elle ferma un instant les yeux. Quand elle les rouvrit, le document partagé était toujours ouvert. La colonne Services signalés s’était déjà remplie de plusieurs noms. Elle replia lentement l’écran en laissant échapper un soupir.

La nuit fut courte. Et le lendemain, la pétition en ligne circulait déjà partout. Dans les groupes du syndicat, les messages défilaient sans arrêt. Des villes du Sud confirmaient des cars pour monter à la capitale. Des soignants de grandes villes annonçaient qu’ils viendraient en délégation. Ailleurs, dans des villes plus petites, des salles municipales avaient été réservées pour préparer les témoignages. Les signatures grimpaient, dix mille, puis cinquante mille. Dans certaines villes, les groupes se réunissaient déjà pour répéter les prises de parole. On s’entraînait à raconter, à expliquer, à ne pas trop pleurer. Des gens qui ne s’étaient jamais parlé se retrouvaient autour de tables pliantes avec des thermos de café et des feuilles couvertes de notes.

– La préfecture demande un service d’ordre, annonça Nora en regardant son téléphone.

– On en aura un, répondit Assia. Les volontaires du service d’ordre s’en occupent.

– Et le directeur du cabinet du ministre a essayé de me contacter, dit Clara.

Dans la journée, un journaliste demanda simplement au téléphone :

– Vous pensez vraiment arriver à remplir la place devant le ministère ?

Clara regarda la carte affichée sur le mur. Elle voyait les villes, les groupes, les noms, les gens qu’elle connaissait maintenant par leurs histoires, leurs visages, leurs voix.

Elle répondit calmement :

– Ben, venez voir.

-5-

Clara n’avait pas dormi beaucoup. Les derniers jours s’étaient enchaînés trop vite. Organisation des groupes, des cars, de l’événement, des hébergements, des pancartes, des prises de parole, de la négociation et des journalistes. Elle avait parfois l’impression que tout avançait sans elle et qu’elle courait simplement derrière pour essayer de ne pas tomber.

C’est Noah qui s’était proposé de passer la voir. Elle avait hésité, puis accepté. Après tout, c’était en partie grâce à lui qu’ils avaient ce local. Quelques semaines plus tôt, il avait fait un don au syndicat. Il avait dit cela très simplement, presque comme si ce n’était rien. Mais ce don avait permis de louer le local, placé idéalement devant une sortie de métro.

Le local du syndicat se trouvait au rez-de-chaussée d’un ancien cabinet d’assurances. Une grande vitrine donnait sur la rue. À l’intérieur, tout avait été refait rapidement mais avec soin. Une grande table occupait le centre de la pièce, couverte de pancartes, de feuilles, de listes de noms et de villes. Sur un mur, une grande carte de France était fixée avec des punaises de couleur. Des post-it s’accumulaient autour des grandes villes. Dans un coin, une cafetière tournait presque en permanence. Deux ordinateurs restaient allumés quasi jour et nuit. Sur une étagère, des piles de tracts attendaient d’être distribuées.

Quand Noah entra, Clara se trouvait seule dans les bureaux. Elle leva les yeux de son ordinateur.

– Bienvenue, dit-elle, la mine réjouie et fatiguée.

Il regarda la pièce sans rien dire pendant quelques secondes. Il s’approcha de la carte, observa les punaises, les noms de villes, les flèches, les dates.

– C’est tout à fait impressionnant, dit-il simplement. Ce que vous êtes en train de construire est important.

Clara sentit une petite fierté lui monter dans la poitrine.

– Ça va vite. Très vite. Peut-être un peu trop.

Elle lui montra la carte.

– Là, c’est les groupes locaux, recoupés en problématiques. Là, c’est les référents par hôpital. Là, c’est les cars pour Paris. Et là, c’est les gens qui s’occupent des témoignages.

Noah hocha lentement la tête.

– Oui… vous êtes en train de construire une belle et impressionnante organisation.

Clara eut un petit sourire.

– Assia dit qu’on a pris la bonne vague. Qu’une chance pareille, faut la saisir et s’y tenir le plus fort et le plus loin possible.

Noah se tourna vers elle.

– Elle n’a pas tort.

Il posa ses deux main sur le dossier d’une chaise en la regardant.

– Les mouvements sociaux ressemblent à des vagues. La plupart montent un peu et retombent aussitôt. Parfois, l’une devient plus grande. Mais pour qu’elle ne retombe pas, il faut des gens pour construire derrière.

– C’est ce qu’on essaye de faire.

Il la regarda quelques secondes.

– Et vous apprenez très vite ma chère.

Elle haussa légèrement les épaules.

– J’apprends surtout en faisant des erreurs.

Il eut un léger sourire.

– C’est bien là la méthode.

Il regarda autour de lui encore une fois.

– Vous savez, ce que vous faites ici est plus important que la manifestation de demain.

Clara fronça les sourcils.

– C’est à dire ?

– Une manifestation, c’est un moment. Une organisation, c’est une force dans le temps. Les gouvernements ont peur des crises soudaines. Mais ils négocient vraiment avec les organisations qui durent.

Clara s’adossa à sa chaise.

– Justement, le cabinet du ministre nous a appelés suite au mail d’Assia.

Noah hocha la tête, sans surprise.

– Oui, cela me semble tout à fait logique.

– Logique ?

– Oui. Vous créez un problème politique suffisamment médiatisé pour qu’il ne puisse pas l’ignorer. Et ils veulent savoir qui vous êtes. Ce que vous voulez. Si vous êtes contrôlables, raisonnables, divisés ou unis.

– Contrôlables ?

– Tous les gouvernements se posent cette question. Avec tous les mouvements.

Il s’approcha de la carte de France.

– Il y a quelque chose que vous devez comprendre. Les mouvements changent les choses quand ils mettent une pression suffisante. Mais les sociétés changent vraiment quand quelqu’un transforme efficacement les règles à l’intérieur.

Clara releva les yeux vers lui.

– À l’intérieur ?

– Oui, et j’ai un ami qui travaille à cet endroit-là. Et il me semblerait très utile de vous le faire rencontrer.

Elle ne répondit pas tout de suite.

– On verra, dit-elle simplement. Faudrait que j’en parle à Assia avant.

Noah hocha légèrement la tête, puis il reprit calmement :

– Vous savez, vous n’allez pas voir le ministre parce que vous avez raison. Vous allez le voir parce que vous êtes en train de devenir une force. Un événement comme celui-ci ne tombe jamais du ciel par simple et pure colère. Il y a toujours des gens derrière qui organisent, qui appellent, qui coordonnent, qui élaborent les récits et invitent les journalistes. Ce sont ces gens-là que le pouvoir regarde vraiment.

Clara ne dit rien.

– Et il y a une chose à laquelle vous devez faire vraiment attention, ajouta Noah.

– À quoi ?

– À vous.

Elle eut un petit sourire fatigué.

– Tout le monde me dit ça en ce moment.

– Parce que c’est vrai. Les mouvements peuvent dévorer ceux qui les portent vous savez.

-6-

Il faisait froid devant le ministère de la Santé.

Un vent léger descendait de la grande rue et faisait claquer les banderoles. Le ciel était pâle, presque blanc. Sur le trottoir, les premiers groupes s’étaient déjà installés. Des tables pliantes. Des thermos de café. Des pancartes écrites au feutre.

Assia arriva un peu avant neuf heures. Elle portait une écharpe colorée et un manteau qu’elle trouva trop léger. Elle s’arrêta quelques secondes en haut de la place. Ils étaient déjà plusieurs centaines. Des petits groupes discutaient en cercle. Certains tenaient des feuilles couvertes de témoignages. D’autres ajustaient des pancartes.

NOTRE SANTÉ AVANT TOUT : DE BONS SOINS POUR TOUS

Un couple aidait un homme âgé à s’asseoir sur une chaise pliante. Un peu plus loin, deux infirmières en blouse distribuaient des gobelets de café. Clara circulait déjà parmi les groupes. Elle parlait vite, donnait des indications, demandait de l’aide pour déplacer une table. Quand elle aperçut Assia, elle leva brièvement la main.

– Bien dormi ?

Clara eut un sourire fatigué.

– Un peu.

Assia hocha la tête.

– Les cars arrivent.

Comme pour confirmer ses mots, un autocar bleu s’arrêta au bout de la rue. Les portes s’ouvrirent. Une quarantaine de personnes descendirent. Certains tenaient des sacs de voyage. D’autres des pancartes roulées sous le bras.

– On vient du Nord ! lança quelqu’un joyeusement.

Les gens applaudirent.

Puis d’autres groupes arrivèrent. Du Sud. De l’Ouest. Du centre. De villes industrielles, de villes universitaires, de petites villes où l’hôpital était le seul grand bâtiment, et de grandes villes où plus personne ne savait vraiment où se trouvaient tous les centres hospitaliers et médicaux, les cliniques et les administrations. Des patients, des familles, des soignants en tenue de travail. Au milieu de la place, une petite estrade improvisée avait été montée avec deux palettes et une planche.

Nora vérifiait timidement le micro.

– Test…

Un grésillement léger traversa l’enceinte. Clara observait la scène. Elle reconnaissait des visages des réunions en ligne. Des gens qui, jusque-là, n’existaient pour elle que dans un petit rectangle lumineux. Ils étaient là maintenant. En blousons, en écharpes, dans le vent. Une femme s’approcha d’elle.

– Clara ?

Elle hocha la tête, presque par habitude tandis que la femme sourit.

– Merci d’avoir lancé tout ça.

– C’est nous tous qui l’avons lancé.

Autour d’elles, les journalistes commençaient à arriver. Caméras sur l’épaule, micros aux logos colorés. Au-dessus de la place, une banderole venait d’être tendue entre deux lampadaires. Les lettres noires se détachaient sur le tissu blanc.

ON N’EST PAS DES PIÈCES INSENSIBLES

ON VEUT ÊTRE BIEN SOIGNÉS

Clara sentit l’agitation monter lentement autour d’elle. Des gens se regroupaient devant l’estrade. D’autres continuaient d’arriver depuis les rues voisines. Elle chercha Assia du regard. Elle la trouva un peu plus loin, en train de parler avec le docteur Varese. Il avait sa blouse sous son manteau. Clara ne pouvait pas entendre leurs mots. Mais elle vit le médecin secouer légèrement la tête. Le vent fit claquer la banderole au-dessus de la place. La manifestation commençait.

Nora prit le micro dans une hésitation bien visible. Elle regarda la foule quelques secondes, comme si elle cherchait où poser ses yeux. Le vent faisait bouger une mèche de cheveux devant son visage. Elle la repoussa d’un geste de son bras.

– Bonjour.

Sa voix était basse et tremblante.

– Je… je suis en attente d’une nouvelle opération.

Un silence traversa la foule.

Ce que vous voyez là, dit elle en désignant le vide de son bras droit. Ça aurait pu être évité. On aurait pu me donner la bonne combinaison. On aurait pu mieux m’expliquer. Et quand ça s’est infecté… j’ai attendu trop longtemps avant de pouvoir voir un médecin.

Elle reprit doucement.

– Et si je suis là aujourd’hui, c’est parce que depuis que je suis dans le syndicat, je rencontre tous les jours des gens qui me décrivent ce dont vous parlez. Les gens qui attendent, les équipes qui courent et les décisions trop dures à prendre. Et les soignants qui rentrent le soir en se disant qu’ils auraient pu faire autrement… alors qu’ils ont fait de leur mieux. Et si nous sommes aussi nombreux aujourd’hui, c’est parce que ce système de soin et de santé, on doit faire en sorte qu’il soit réparé.

Une ovation monta. Nora baissa la tête, surprise par la réaction. Elle rendit le micro.

Puis les témoignages continuèrent. Une femme raconta la nuit passée aux urgences avec sa mère. Une mère endeuillée expliquait le suicide de son fils à la sortie d’un C.M.P. sans qu’il ait pu voir un psy. Un infirmier décrivit un service qui fonctionnait avec la moitié de son personnel. Les voix se succédaient, tremblantes, en colère ou fatiguées.

La place se remplissait encore. Les journalistes circulaient entre les groupes. Les caméras tournaient. Sur les trottoirs voisins, des passants s’arrêtaient pour écouter. Peu à peu, la manifestation déborda légèrement. Des gens s’étaient avancés sur la chaussée. La circulation ralentissait. Plusieurs véhicules de police venaient de se rapprocher le long du trottoir. Les agents observaient la scène en silence.

Assia rejoignit Clara.

– On approche du millier.

Elles regardèrent autour d’elle. La foule était dense. Des applaudissements ponctuaient chaque témoignage.

À l’entrée du ministère, un mouvement se produisit. Un homme sortait du bâtiment entouré de plusieurs collaborateurs. Costume sombre. Écharpe sobre. Démarche calme. C’était le ministre. Un murmure parcourut la foule. Il s’approcha de l’estrade. Un membre de son équipe demanda brièvement le micro.

Le ministre parla sans hausser la voix.

– Mesdames, messieurs.

Le silence se fit presque immédiatement.

– J’ai entendu vos témoignages. Et je comprends la gravité de ce qui est exprimé ici aujourd’hui. Je suis prêt à recevoir une délégation de vos représentants.

Un plus grand murmure parcourut la foule.

– Mais vous comprendrez également que la situation actuelle bloque l’accès au ministère et perturbe son fonctionnement.

Il désigna doucement la rue occupée.

– Si vous acceptez de libérer les abords du ministère, nous pourrons discuter immédiatement.

Clara prit le micro. Sa main était froide et légèrement tremblante, mais sa voix sortit bien plus forte qu’elle ne l’aurait cru.

– On va se retirer de devant le ministère. On recule tous et on se recentre sur la place pour laisser passer.

Pendant une seconde, rien ne bougea. Puis elle vit les premiers groupes se déplacer. Lentement. Comme une masse qui se met en mouvement. Des gens faisaient des signes aux autres. On se repliait. Toute cette partie de la foule se mit à reculer vers la place.

Clara sentit quelque chose d’étrange passé à travers elle. Elle venait de dire une phrase, simplement une phrase, et des centaines de personnes s’étaient mises en mouvement. Elle rendit le micro sans rien dire. Elle regarda les gens se déplacer, les policiers qui réorganisaient la circulation, les voitures qui recommençaient à passer lentement. Le circulation reprenait comme normalement, mais elle avait l’impression que quelque chose avait bougé pour toujours.

Quelques minutes plus tard, avec Assia, Nora et tout le comité national du syndicat, elle entra dans le bâtiment du ministère. Les très hautes portes se refermèrent derrière eux dans un bruit lourd. Le silence à l’intérieur n’avait rien à voir avec celui de la place. Ici, tout était épais, feutré, calme. Les couloirs sentaient le béton et le papier. On les fit patienter longtemps dans une salle trop propre. Clara regardait ses mains posées sur la table. Elle voyait encore la foule quand elle fermait les yeux.

La négociation dura. Mais quand ils ressortirent, la foule était toujours là. Peut-être un peu moins dense, mais beaucoup plus impatiente. Quand les gens les virent sortir avec le ministre, un murmure traversa la place.

Le ministre prit le micro.

– J’ai entendu vos témoignages. Et je mesure la gravité de ce qui est exprimé ici aujourd’hui.

Clara regardait la foule pendant qu’il parlait. Des gens qui espéraient quelque chose.

– J’ai décidé de lancer une évaluation globale et inédite du fonctionnement de notre système de santé publique. Elle sera menée en partenariat avec votre organisation. Elle portera sur les dysfonctionnements signalés, les conditions de travail des soignants et l’accès aux soins. Les conclusions seront examinées avec le président de la République.

Clara sentit son cœur battre plus fort tandis que quelques applaudissements se firent entendre, hésitants.

– Je lui soumettrait personnellement des mesures d’urgence et de refinancements structurels.

Le silence dura une seconde. Une seconde étrange. Suspendue.

Puis quelqu’un cria :

– On a gagné !

Et peu à peu, tout explosa.

Les applaudissements, les cris, les gens qui se prenaient dans les bras, les pancartes levées, les téléphones qui filmaient. La phrase fut reprise par quelques voix, puis par des dizaines, puis par toute la place.

« ON A GAGNÉ ! ON A GAGNÉ ! ON A GAGNÉ ! »

Le son montait comme une vague. Clara sentit le bruit passer à travers son corps, comme une vibration. Elle regardait la foule, un peu étourdie, comme si elle regardait une scène qui l’envahissait.

Elle chercha Assia du regard. Elle souriait, les yeux brillants, entourée de gens qui lui parlaient en même temps. Un peu plus loin, le docteur Varese observait la foule en silence, les mains dans les poches, comme s’il essayait de comprendre ce qui venait réellement de se passer.

-7-

La place s’était vidée plus vite qu’elle ne s’était remplie. Les cars repartaient un à un. Les banderoles étaient roulées. Les journalistes démontaient leurs trépieds. La lumière de fin d’après-midi tombait sur les façades du ministère.

Clara était rentrée tard. L’appartement était silencieux, vraiment silencieux. Elle posa son manteau sur une chaise. La fatigue pesait derrière elle. Elle se jeta dans le canapé. Elle s’endormit.

Au matin, elle s’assit à la table de la cuisine. Son téléphone vibra. Un message. Elle reconnut immédiatement le nom dans la signature :

DirCab – Ministère de la Santé

Elle ouvrit. Le message était court. Elle lut dans une décharge d’adrénaline :

Nous nous retirons des engagements pris hier.
Notre collaboration s’arrête probablement ici.

Un lien suivait vers une plateforme de vidéos. Le cœur battant la chamade, elle cliqua.

La vidéo s’ouvrit. Un visage apparut en selfie. Une femme. Clara la reconnut immédiatement. Elle l’avait vue deux semaines plus tôt dans une réunion en ligne. Puis encore dans une réunion locale. Une femme nerveuse, les yeux brillants, qui parlait vite. Derrière elle, on distinguait le parking d’un hôpital. Elle portait le T-shirt du syndicat. On le reconnaissait parfaitement. La caméra tremblait légèrement. La femme respirait fort.

– Voilà. Voilà où on en est.

Elle tourna brusquement la caméra vers l’entrée des urgences, des gens entraient, des ambulances passaient.

La caméra revint sur son visage en colère.

– Ça fait des années qu’ils savent. Des années qu’ils savent ce qu’ils font aux gens.

Elle leva le téléphone plus près de son visage.

– Et maintenant on a leurs noms.

Elle brandit une feuille froissée devant la caméra.

On distinguait le haut du document.

Services Signalés

– Voilà.

Elle eut un rire court.

– Vous voyez ça ?

Elle secoua la feuille.

– C’est eux.

Sa voix monta.

– Ceux qui ont détruit nos vies.

Elle s’approcha de la caméra.

– Les médecins qui couvrent ça. Les directions qui ferment les yeux.

Elle désigna l’hôpital derrière elle.

– On sait où ils sont.

Un instant de silence. Puis la phrase tomba.

– Et s’ils ne veulent pas changer… on ira les chercher.

Elle respira bruyamment.

– Parce que maintenant on ne les laissera plus faire.

La vidéo s’arrêta. Clara resta immobile. Sous la vidéo, les chiffres défilaient.

2,8 millions de vues.

Les commentaires apparaissaient.

“On est avec toi”
“C’est pas parce qu’on est médecin qu’on doit avoir l’immunité.”
“Partagez la liste !”

Clara sentit un froid glacial lui traverser la poitrine. Elle revit la femme, dans la réunion, pleine de rage. Elle parlait de sa sœur. Morte après une erreur médicale.

Elle se souvenait aussi d’Assia qui avait dit calmement :

– C’est abusé. On peut pas laisser faire ça.

Le compteur de vues continuait de monter. Elle, se sentait redevenir petite.

Le téléphone vibra pour signaler un second message du directeur de cabinet :

Des incidents ont déjà eu lieu dans un établissement.
Le ministre va condamner publiquement votre mouvement dans les minutes qui viennent.

Clara pose le téléphone sur la table. Dans l’écran noir, c’était comme si son reflet commençait à l’inquiéter. Elle s’en voulait de ne pas avoir donné son opinion sur la liste noire des services signalés. Un truc, comme : d’abord le ministre et ensuite on fera ce qu’il faut pour les médecins qui ne font pas bien. Elle en voulut à Assia de ne pas avoir eu ce discernement, après tout c’est elle qui connaissait le mieux le métier.

Au loin, une sirène d’ambulance passa dans la rue.

Et le silence de l’appartement se fit soudain immense.

-8-

Clara resta longtemps assise. Sur la table, le téléphone vibra encore plusieurs fois. Elle ne regarda pas tout de suite. Puis elle prit l’appareil en s’essuyant une larme. Les messages s’empilaient, journalistes, militants, groupes locaux. Et un message d’Assia :

Tu as vu ?

Clara répondit.

Oui.

Le téléphone sonna presque immédiatement. C’était Assia. Clara décrocha.

– Tu es à l’appart ?

– Oui.

Un court silence passa.

– La vidéo tourne partout. Les chaînes d’info l’ont reprise.

Les mots d’Assia arrivaient avec un léger retard.

– Je sais. Le ministre va nous lâcher.

– Oui.

– Assia… elle appelle à la violence.

– Elle appelle surtout à une forme de réparation.

Clara ne répondit pas. Assia reprit doucement.

– Tu sais ce qui est étrange Clara ?

– Quoi ?

– Quand la violence vient d’en haut, tout le monde trouve ça normal.

Clara fronça légèrement les sourcils.

– Les guerres. Les interventions militaires. Les violences policières quand ça dégénère. Les décisions qui détruisent des vies pendant des années. Mais quand une personne sans pouvoir, qui a tout perdu dit “on ira les chercher”, là soudain… tout le monde est choqué.

Clara ne dit rien.

– Je ne dis pas qu’elle a raison, continua Assia plus calmement. Mais je refuse de faire comme si cette colère tombait de nulle part.

– Je comprends la colère mais…

– Tu la comprends… mais tu veux qu’elle reste propre.

Le mot resta un peu suspendu.

– Le problème, dit Assia, c’est que la colère des gens n’est jamais propre et il faut composer avec ça, c’est ça notre taf.

Un silence passa. Clara finit par répondre.

– Si des gens commencent à s’en prendre aux soignants, on aura détruit ce qu’on essayait de réparer.

– Oui.

Assia réfléchissait tout en cherchant à reprendre son calme.

– Si on la désavoue brutalement… on la perdra celles et ceux qui ressentent ce qu’elle ressent.

Le téléphone grésilla légèrement.

– Je propose de faire simple. On lui parle. On lui explique ce que ça déclenche. Les menaces. Les incidents. La rupture avec le ministre. Le recul de la réforme.

– Et la vidéo ?

Assia réfléchit une seconde.

– On peut lui proposer d’en faire une autre.

– Pour quoi dire ?

– Pour dire que la colère est légitime… mais que le mouvement n’appelle pas à la violence. Qu’il appelle à la réparation.

Clara sentit la tension dans sa poitrine redescendre, ou se déplacer.

– Et si elle refuse ?

– Alors on devra prendre publiquement nos distances. Mais c’est pas pour autant qu’on devra la traiter comme une pestiférée.

Au même moment, un appel entrant apparut sur l’écran de Clara.

– Attends. C’est Noa… Nora, pardon. Je la rajoute à la conv ?

– Oui, vas y.

La ligne changea. La voix de Nora arriva, essoufflée, à la limite de la panique.

– Vous avez vu ?

– Oui, répondit Assia.

– C’est partout.

– On sait.

Nora avait la voix tremblotante.

– Qu’est-ce qu’on fait ?

Assia répondit immédiatement.

– Tu fais une vidéo.

– Moi ?

– Oui.

– Pour quoi dire ?

– Que le syndicat ne tolère pas la violence contre les soignants. Et qu’il faut pas attaquer le système de santé, qu’il faut le réparer et le défendre.

Nora respirait encore un peu plus vite.

– D’accord.

– Mais tu dis aussi pourquoi les gens sont en colère.

– Oui. On veut corriger les abus… pas en créer d’autres.

Nora avait dit ça un peu pour se rassurer. Mais en même temps, elle en mesurait au fur et à mesure la justesse.

– Oui, je peux faire ça.

Clara l’entendait retrouver sa voix.

– Et Nora… ajouta Assia

– Oui ?

– Reste calme.

– Je vais essayer.

Un léger souffle passa dans la ligne. Puis Nora raccrocha.

Le téléphone revint au silence.

– Tu crois que ça va suffire ?

Assia répondit doucement.

– Non… mais ça peut ralentir la chute.

-9-

La voiture quitta les rues étroites de la ville et s’engagea dans une allée bordée de grands arbres. La lumière du soir glissait entre les branches encore humides de la pluie de l’après-midi. À mesure qu’ils avançaient, le bruit de la circulation s’effaçait peu à peu, laissant le monde ordinaire se retirer derrière eux. Clara regardait par la vitre sans parler. Au bout de l’allée, la maison apparut. Ce n’était pas un palais, mais pourtant, pour elle, cela en avait vraiment l’allure. L’ensemble possédait une harmonie apparente, comme si chaque pierre avait été posée avec soin et délicatesse. Une grande façade claire, des fenêtres hautes, et un jardin profond qui semblait respirer tranquillement. Clara sentit quelque chose se détendre en elle. Depuis des jours, tout n’était que tension : cris, messages, sirènes, visages tendus sur les écrans. Ici, l’air semblait bien plus large.

Noah gara la voiture calmement.

– Vous êtes la bienvenue, dit-il simplement.

Clara descendit. Elle resta quelques secondes immobile devant la bâtisse.

– Vous êtes sûr que c’est légal d’habiter un endroit pareil ? s’amusa-t-elle

Noah eut un léger rire.

– Jusqu’à preuve du contraire.

Ils entrèrent. L’intérieur était encore plus calme que le jardin. Bois clair, pierre douce, bibliothèques hautes qui montaient jusqu’au plafond. Une odeur légère de cire et de feuilles sèches flottait dans l’air.

Clara avançait lentement. Elle avait l’impression étrange d’entrer dans un endroit où le temps et la lumière circulaient autrement. Comme si tout ici avait été choisi avec soin et en conservait encore la trace. Au centre du salon, un homme se leva. Il n’était ni très âgé ni très jeune. Sa présence avait quelque chose de vif, presque lumineux, comme une énergie bien tenue. Son regard, assuré sans être dur, donnait l’impression qu’il voyait les choses avec profondeur.

Noah s’approcha.

– Clara, je vous présente Lucio.

L’homme inclina légèrement la tête.

– J’avais hâte de vous rencontrer.

Sa voix était calme et avait quelque chose de musicale.

Clara resta une seconde sans répondre. Elle savait qu’elle aurait dû dire quelque chose – bonjour, merci, je suis ravie. Mais une partie d’elle observait la pièce comme si elle était entrée par erreur dans un lieu où l’on jouait une autre scène que la sienne.

Lucio sourit doucement.

– Vous avez provoqué un sacré remue-ménage ces derniers jours.

– Ce n’était pas exactement prévu comme ça.

– Les moments difficiles qui demande de nous repositionner ne le sont jamais.

Noah se servit un verre d’eau après en avoir proposé à ses convives.

– Clara pense, comme moi, que le monde peut être amélioré. Mais nous n’employons pas le même mode opératoire. Pour ma part, je nourris un certain espoir dans la science et l’innovation, dans la mobilisation des forces économiques et politiques vers les promesses que cette nouveauté produit.

Lucio tourna les yeux vers Clara et demanda poliment :

– Et vous, quel est le vôtre ?

Clara haussa les épaules.

– Je pense qu’il ne faut pas oublier ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir faire ce genre de choses. Que tout le monde a le droit à son petit bout de bonheur… et de goûter à la beauté de la vie et du monde.

Lucio hocha la tête avec une satisfaction visible.

– C’est très juste. Et très beau, je partage votre vision.

Il la regarda avec des yeux calmes et un sourire charmant.

– Mais, vous savez, la pression ne suffit pas toujours. Il est bon d’agir là où les décisions se prennent.

Clara eut une mine curieuse et interrogative.

– Parce que vous… vous pouvez agir là où ça se décide ?

– Disons que certains liens et certains lieux permettent de corriger plus vite, et plus largement.

Un silence ample s’installa. Clara regardait autour d’elle pendant que Noah les invitait à s’installer dans le salon. Les livres. La lumière. La précision tranquille du lieu. Puis elle eut soudain un petit rire. Un rire bref, nerveux, presque incrédule. Les deux hommes levèrent les yeux vers elle.

– Excusez-moi, dit-elle en secouant la tête. Je suis en train de me dire que si quelqu’un m’avait dit il y a un an que je me retrouverais dans une maison comme ça, à discuter du monde avec des gens comme vous… je lui aurais probablement conseillé d’arrêter la peinture industrielle et d’inhaler un peu moins de solvants.

Noah sourit. Lucio laissa éclater un rire léger. Puis en la regardant avec curiosité, il dit avec tact :

– Qu’est-ce qui vous faisait penser qu’un tel lieu vous serait interdit ?

Clara haussa les épaules.

– Vous voyez bien… enfin, vous savez, on a tendance à classer les gens.

Lucio la regarda avec une attention particulière, comme s’il approuvait quelque chose en elle.

– C’est peut-être pour cela que vous êtes ici.

Clara fronça légèrement les sourcils.

– C’est à dire ?

– Parce que les gens qui voient bien les choses depuis le bas comprennent souvent mieux ce qu’il faudrait construire en haut.

Clara resta un instant silencieuse. Elle regarda Noah. Puis Lucio. Quelque chose sembla s’ouvrir tandis qu’une autre résistait. Elle ne sut pas trop quoi en faire. En fait, elle ne savait pas si elle entrait dans un autre monde… ou dans une partie du même qu’elle n’avait jamais vue.

-10-

Le parvis était presque vide. Un soleil doux s’était installé sur la pierre claire, comme s’il s’était allongé là sans effort. L’air était tiède, légèrement traversé par une odeur de feuilles chaudes.

Clara s’arrêta quelques secondes en passant la grille. Elle resta immobile. Ses épaules étaient lourdes. Comme si quelque chose s’y était déposé un peu insidieusement. Et derrière ses yeux, une fatigue sourde et encombrante pulsait encore. Le genre qui ne disparaissait pas en une nuit de sommeil. Elle s’approcha lentement. Chaque pas sembla un peu plus conscient que le précédent. Puis elle s’assit sur le bord de la fontaine. L’eau coulait doucement dans un bruit simple, clair et continu. Elle regarda les reflets trembler à la surface. Pendant quelques secondes, elle ne pensa à rien. Ou plutôt, elle n’arrivait plus à penser. C’était plus que du silence… ça sonnait vide. Elle posa son visage dans ses mains. Elle se revit, debout devant la foule, puis la vidéo, puis le message, puis le regard de Lucio, puis la phrase d’Assia. Tout se mélangeait un peu.

Elle expira lentement.

– Je crois que je suis un peu cassée, dit-elle pour elle-même.

La voix arriva doucement.

– Ou simplement très sollicitée.

Clara leva les yeux. Elion se tenait à côté, sympathique et immobile.

– Bonjour Clara.

– Bonjour, dit-elle, ressentant un plaisir certain à le voir.

Il s’assit à côté d’elle, tranquillement, sans chercher à combler quoi que ce soit. Et le silence revint. Mais cette fois, il semblait moins vide. Il tenait mieux. Clara regarda l’eau quelques secondes encore. Puis elle dit simplement :

– J’ai l’impression que tout s’est emballé… et que je ne sais plus très bien où j’en suis là-dedans.

– Vous savez, c’est souvent le signe que quelque chose en vous demande à être retrouvé, dit-il enfin.

Clara se tourna vers lui. Elle le fixa intensément, comme si elle cherchait la sortie d’une pièce trop sombre ou d’un corridor embrumé.

– J’ai l’impression… d’être tirée dans deux directions.

Elion écoutait. Elle pouvait parler ici librement et elle se sentit l’envie d’en profiter.

– D’un côté, y a Assia. Avec elle, c’est… intense. Ça brûle. Ça bouge tout le temps. Faut agir, répondre, tenir, ne pas lâcher.

Elle marqua une pause en reniflant légèrement.

– Et en même temps… ça m’épuise.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– Pas elle. Enfin… si, un peu. Mais surtout ce que ça devient. La colère, vous savez… ça peut déborder…

Elle s’essuya le nez du revers de la main en reniflant un peu plus fort. Comme si elle voulait mettre un terme à une forme de démangeaison.

– Et j’ai l’impression que si je ralenti ou si je doute, j’vais devoir trahir quelque chose.

Elion inclina très légèrement la tête, comme pour accompagner sans interrompre.

– Et puis… y a autre chose.

Elle hésita longtemps.

– J’ai rencontré quelqu’un. Avec lui, c’est… différent, c’est… c’est calme. C’est respectueux, c’est apaisant. Avec lui, ça prend le temps de pouvoir faire bien. Et d’agir à des endroits où tout semble dépendre que de nous.

Elle eut un petit silence.

– Et ça fait du bien. Comme si… tout redevenait possible, sans chaos. Et en même temps, si je prends ce chemin… c’est comme si j’abandonnais tout un monde. Pas parce que je les quitterais réellement mais parce qu’eux se retrouveraient plus en moi. Je me demande au fond si je suis pas en train de fuir. Fuir la difficulté. Fuir la colère. Fuir… eux. Fuir Assia.

Elle releva des yeux interrogatifs vers Elion.

– Ou peut-être que je me rapproche juste de quelque chose qui m’irait mieux ?

Un silence passa.

– J’arrive pas à savoir.

Elion regardait devant lui.

– Peut-être que la question n’est pas encore de savoir où vous devez aller. Mais plutôt… depuis quel endroit en vous, vous choisissez.

Elle resta un instant immobile, les sourcils légèrement froncés.

– Si vous choisissez depuis la peur… vous ne trouverez pas la paix, où que vous alliez.

Il marqua une pause.

– Mais si vous choisissez depuis la paix… alors même les chemins difficiles deviendront habitables.

– J’ai l’impression que si je choisis… je vais forcément avoir à décevoir quelqu’un.

C’est à ce moment-là que la phrase d’Assia prononcée la veille réapparut : « Tu te retires quand ça devient difficile, t’étais où ? »

– Je crois bien que je vais devoir décevoir.

– C’est souvent dur de faire autrement.

Clara esquissa un sourire fatigué.

– Super.

– Mais, vous savez, il y a une personne que vous ne pouvez pas vous permettre de trahir trop longtemps.

Il la regarda.

– Vous même.

Chapitre 7 >

La mise au Monde – Roman – Chapitre 5

-1-

La lampe de bureau dessinait un cercle de lumière pâle sur la table. Tout le reste de la pièce était dans une pénombre calme et tranquille. Clara était penchée sur un cahier ouvert. Des feuilles couvertes de notes s’empilaient autour d’elle. Certaines étaient barrées, d’autres réécrites. Elle reprenait une phrase, la testait, puis recommençait.

– … précarité organisée…

Elle s’arrêta, secoua la tête, raya le mot.

– Non.

Elle recommença.

– … précarité fabriquée.

Elle leva légèrement les yeux, comme pour écouter la phrase dans l’air, puis nota la correction. Cela faisait des heures qu’elle travaillait ainsi. Par moments elle se levait, marchait dans la pièce, répétait un passage à voix basse en articulant exagérément. Elle ralentissait certaines syllabes, cherchait le souffle juste, reprenait – comme on règle un geste, comme on tâte la précision d’un ouvrage d’un revers de main.

Assia la voyait là, à s’acharner avec ses mots comme une ouvrière qui fabrique, ajuste, démonte, recommence. Clara s’appliquait avec une obstination quasi féroce, presque mécanique. Ce qui la frappait n’était pas tant l’effort que la manière. Elle corrigeait, recommençait, écoutait ses propres mots comme on produit peu à peu un art nouveau.

Par moments elle fronçait les sourcils, puis soudain une phrase trouvait sa place et quelque chose se détendait sur son visage. Assia reconnut ce mouvement. Elle l’avait fait, adolescente, dans sa chambre, à chercher des mots capables de tenir face au monde.

Clara s’arrêta devant la fenêtre et répéta encore une fois un passage, plus lentement :

– … quand on vous retire la stabilité, on vous enlève la dignité.

Elle se tut. La phrase resta suspendue un instant. Assia sentit un frisson discret lui parcourir les épaules. Clara avait déjà repris son stylo. Assia la regarda écrire encore quelques lignes, puis rayer quasi la moitié d’une page avec une détermination presque cruelle. Elle observait la nuque de Clara, la manière dont elle se penchait pour reprendre une phrase, la façon dont ses lèvres bougeaient légèrement quand elle répétait un passage. Quelque chose en elle eut soudain envie de venir s’accrocher à cette nuque solide et d’embrasser ces lèvres travailleuses. Elle se redressa légèrement sur le lit, comme pour faire quelque chose avec ce bout de chaleur qui lui montait du ventre. Et peu à peu, irrésistiblement, elle ne put s’empêcher de se lever, et elle s’approcha.

Clara ne l’avait pas entendue venir.

Elle sentit seulement, tout à coup, la chaleur d’un corps derrière elle. Deux mains glissèrent doucement autour de sa taille. Assia posa son menton contre son épaule et resta un moment ainsi, silencieuse, à regarder la page ouverte.

– « … dignité », murmura Clara avec un léger sourire et un petit hochement de tête.

– Ça sonne mieux ? dit Assia.

– Ça sonne juste.

Assia approcha son visage un peu plus près. Elle respirait l’odeur de la peau de Clara, un mélange de savon, de papier et de fatigue. Ses lèvres effleurèrent la nuque qu’elle observait depuis tout à l’heure. Clara eut un petit frisson. Elle posa son stylo, mais ne se retourna pas.

– Tu travailles comme si ta vie en dépendait.

– Peut-être bien que oui.

Assia sourit contre sa peau.

– C’est beau à voir.

Cette fois Clara se tourna. Elles se retrouvèrent face à face dans la lumière de la lampe. Assia s’attendait à retrouver la même concentration sérieuse dans ses yeux. Mais il y avait autre chose. Une douceur plus assurée. Presque joueuse. Clara leva une main et la posa derrière la nuque d’Assia.

– Viens.

Clara l’attira vers elle. Le baiser fut tendre. Il avait la lenteur de quelqu’un qui semblait s’être engouffré dans quelque chose de lointain. Assia avait envie de s’y laisser engloutir. Clara la retenait, la ralentissait. Comme si la même attention qu’elle mettait à ajuster ses phrases passait maintenant dans ses gestes. Ses mains cherchaient, s’arrêtaient, revenaient. Assia sentit son souffle se modifier peu à peu, et une chaleur monter dans sa poitrine.

Elle recula légèrement pour la regarder.

– Depuis quand tu fais ça ?

Clara haussa les épaules avec un petit sourire.

– J’apprends.

Elle attrapa la main d’Assia et la tira doucement vers le lit. La lampe resta allumée. Les feuilles de papier glissèrent un peu quand elles passèrent près de la table. Clara les repoussa d’un geste distrait, comme on balaye la poussière après une longue journée. Assia s’allongea sur le dos et la regarda venir au-dessus d’elle. Clara passa une main sur sa joue, puis sur ses cheveux.

– Quoi ?

– Rien.

Assia sourit. Clara s’avança et l’embrassa à nouveau.

-2-

Elles restèrent un moment sans parler. La respiration d’Assia était lente. La lampe de bureau éclairait toujours la table. Les feuilles couvertes de ratures de l’autre côté de la pièce semblaient plus loin. Clara était allongée la tête posée contre l’épaule d’Assia et traçait distraitement des cercles sur la peau de son bras.

– Tu sais ce qui me plaît là-dedans ? Murmura-t-elle.

– Dans quoi ?

– Ben, d’apprendre.

Elle resta un instant silencieuse.

– C’est comme si ça s’ouvrait. Comme si le monde était bien plus grand que je ne l’avais cru… et que c’était comme si je pouvais commencer à comprendre comment il fonctionne.

Assia tourna légèrement la tête vers elle.

– Tu as toujours un peu su. Tu ne mettais juste pas encore les mots.

Clara secoua doucement la tête.

– Non. Avant je sentais des choses. Maintenant je commence à mieux me les représenter. Apprendre, c’est un peu comme porter de nouvelle lunette d’observation.

Elle eut un léger rire.

– C’est passionnant, ajouta-t-elle.

Assia sourit.

– Fais juste attention à une chose.

– Quoi ?

– De ne pas perdre ce qui fait que les gens t’écoutent.

Clara leva les yeux vers elle.

– Et c’est quoi ?

– Ta fragilité.

Assia passa une main dans ses cheveux.

– Les gens sentent que tu ne parles pas pour te faire valoir. Tu parles parce que ça te touche.

Elle marqua une pause.

– C’est pour ça qu’ils te suivent.

Clara resta silencieuse un moment. Elle regardait le plafond, pensivement.

– Tu crois que ça peut vraiment changer quelque chose ?

Assia inspira doucement.

– Ça a déjà commencé.

Elle désigna du menton les feuilles sur la table.

– Depuis l’émission, on reçoit des messages tous les jours. Des gens racontent leurs contrats, leurs horaires, leurs humiliations. Tu sais, ils se reconnaissent dans ce que tu dis.

Clara se redressa légèrement.

– Dans ce que nous disons.

Assia sourit.

– Oui. Mais c’est ta voix qu’ils entendent.

Un silence passa.

– On pourrait aller plus loin, reprit Assia doucement.

– Comment ça ?

– On pourrait faire une pétition nationale. Simple. Clair. sécurité des contrats, limitation des abus de la flexibilité, et des règles pour que les entreprises ne puissent plus faire payer à la collectivité le prix de la précarité.

Clara semblait approuver.

– Et ensuite ?

– Une autre émission. Pour appeler à signer. Puis on va rencontrer des députés. Pas tous. Juste ceux qui pourraient porter un projet de loi et obtenir une majorité à l’assemblée.

Clara resta un moment silencieuse.

– Si je fais ça… dit-elle finalement.

Elle se tourna vers Assia.

– Il faut qu’on le fasse bien.

– C’est-à-dire ?

– Pas dans la précipitation. J’ai besoin de temps pour travailler et répar… euh préparer ce que je dis.

Assia sourit en acquiesçant.

Clara regarda la pièce, les écrans, les dossiers, les regards tendus derrière le comptoir. *

– Normal.

– Et je ne veux pas qu’on joue avec la violence.

Assia ne répondit pas. Clara la regardait attentivement.

– Je veux que les choses soient clair. Si je parle pour ce mouvement, c’est pas pour couvrir des coups et des dérapages.

Assia inspira lentement.

– La colère des gens existe.

– Je sais.

– Parfois elle déborde… et ça oblige les puissants à écouter.

Clara soutint son regard.

– Moi, je veux pas construire là-dessus.

Un silence passa.

Assia finit par hocher la tête.

– D’accord.

Puis elle ajouta :

– On fera au mieux.

– Il y a aussi une autre chose, ajouta Clara plus hésitante.

– Quoi ?

– L’argent.

Elle eut un sourire presque gêné.

– Je suis au chômage. En faisant gaffe… je pourrais peut-être tenir un an et demi sans avoir à trop travailler à l’usine et pouvoir me consacrer à fond à mieux comprendre et mieux parler.

– Tu restes ici, dit Assia simplement. Et on pourra t’indemniser les déplacements : les trains, les hôtels, les repas, ce genre de choses.

Assia réfléchit un instant.

– Et il y a quelqu’un qui nous a contactés. Un médecin. Il voudrait monter un syndicat des mal soignés.

Clara releva la tête.

– Des mal soignés ?

– Oui. Ceux qui souffrent des mauvaises conditions dans l’hôpital et de la faiblesse du service public de la santé. Et il cherche quelqu’un pour organiser.

Assia eut un petit sourire en coin.

– Et tu penses à moi ?

Assia pris un ton sérieux.

– Oui, et aussi, il y a une intérimaire qui a perdu un bras parce qu’on ne lui avait pas donné la bonne combinaison le premier jour. Le médecin pense qu’il faudrait relier ça à ce qu’on a lancé avec les mal employés.

Clara ouvrit grand les yeux.

– Si tu veux te former, je veux dire à ton rythme. Ça avancera comme ça le pourra. Ce qui compte, c’est que ce soit eux qui s’engagent. Et toi, tu leur apprends. Comme tu as pu le voir et le faire à l’usine.

Un silence passa. Clara regarda les feuilles de papier sur la table, la lampe, la pièce autour d’elles. Le monde semblait déjà un peu différent.

– D’accord, dit-elle. On y va.

Assia tourna la tête vers elle.

– T’es sûre ?

Clara hocha doucement la tête.

– Oui.

Et avec un petit sourire aussi fatigué que déterminé, elle poursuivit.

– Je crois que je peux être cette voix. Et que je veux bien essayer aussi de prendre cette place.

-3-

Les messages arrivèrent d’abord par poignées. Puis par vagues. La page du syndicat des mal employés s’était mise à vivre. Les notifications vibraient sans cesse. Des vidéos tournées dans des vestiaires, des parkings, des salles de pause apparaissaient les unes après les autres. Des voix fatiguées, des téléphones tenus à bout de bras, des regards qui hésitaient avant de parler.

– Moi je suis cariste en intérim depuis six ans…

– Moi je suis aide soignante…

– On nous change les rondes et les horaires la veille pour le lendemain…

Les gens se répondaient. On s’encourageait. On racontait. On comparait les contrats, les salaires et les humiliations ordinaires. Des groupes se formaient. Certains rejoignaient le syndicat. La pétition tournait. Elle passait d’un téléphone à l’autre, d’un fil de discussion à un autre. Des militants la relayaient sur les réseaux, dans des assemblées locales, dans des réunions, dans des salles municipales. Les journalistes commencèrent à s’y intéresser. Ils reprenaient des phrases de Clara dans leurs articles, dans des chroniques radio, dans des interviews rapides entre deux sujets d’actualité. D’autres parlaient d’un mouvement « émotionnel ». On invitait des éditorialistes pour rappeler que la flexibilité permettait aussi à beaucoup d’entreprises de tenir. Sur les plateaux, on se demandait si l’on pouvait vraiment légiférer à partir de témoignages circulant sur les réseaux.

À l’Assemblée, quelques députés avaient flairé l’occasion. On demanda des notes. On regarda les chiffres de signatures. On envoya des messages discrets aux syndicats pour comprendre jusqu’où cela pouvait aller. Le syndicat œuvrait. Il cartographiait les positions, indiquait qui pourrait suivre, qui hésitait, qui chercherait à se montrer. On préparait une stratégie pour réunir assez de voix afin que la loi devienne possible. On ferait savoir que ceux qui voteraient pour seraient publiquement remerciés. Et que ceux qui voteraient contre devraient l’expliquer. On trouvait la méthode plutôt bonne ou on parlait de pression populiste.

Clara travaillait. Elle lisait, prenait des notes, répétait des phrases, passait des coups de fil, publiait des posts. Elle peaufinait la ligne : pas la colère, la vulnérabilité. Dire la souffrance sans la muer en un cri de rage ou de désespoir. La montrer telle qu’elle était, dignement et en prendre soin, la révéler collectivement. La nuit avançait. La lampe restait allumée. Et quelque part, dans cette myriade de corps et de voix en soutien, en opposition, ou en colère, une place se faisait, la sienne.

-4-

La nuit demeurait sans trop de bruit. La lampe de bureau dessinait toujours son cercle pâle sur la table. Les feuilles couvertes de ratures s’étaient déplacées au fil des heures. Certaines glissaient presque jusqu’au rebord, comme cherchant à échapper à la source de lumière incessante. Clara n’avait pas vu le temps passer. Elle était restée là, penchée sur ses notes, à relire trop longtemps les mêmes phrases qui devenaient de plus en plus floues. En les murmurant pour voir comment elles tombaient et rebondissaient dans l’air, elle s’aperçut que sa voix était devenue plus rauque. Elle se leva pour aller chercher de l’eau dans cette pièce comme agrandie par le silence. Dans la rue, une voiture passa lentement. Elle revint s’asseoir. Son téléphone vibra de nouveau. Elle jeta un œil distrait à l’écran. Un message, puis deux, puis une notification de plus. Elle posa l’appareil à l’envers.

Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait fatiguée jusque dans les doigts. Elle ferma les yeux quelques secondes. Les visages revenaient. Des regards qu’elle ne connaissait pas, mais qui semblaient pourtant attendre quelque chose d’elle. Celui du cariste qui parlait dans sa vidéo, la voix aussi forte qu’hésitante. Celui de la femme de ménage qui avait filmé l’état de la salle qu’elle devait nettoyer en l’ayant prévenu au réveil avec urgence, et en demandant pour quelles raisons ce travail était valorisé qu’avec du silence et de l’indifférence.

Elle inspira lentement l’odeur chaude de la lampe et du papier. Depuis quelques jours, ses phrases passaient dans les articles, dans les messages, dans les discussions de personnes qu’elle ne rencontrerait jamais. On les citait, on les commentait, parfois on les transformait. C’était étrange. Comme si sa voix avait quitté son corps et qu’elle pouvait rester dans l’air sans jamais retoucher le sol.

Elle rouvrit les yeux. La lampe éclairait toujours le cahier ouvert. Une phrase y était restée inachevée. Elle prit son stylo, hésita un instant, compléta quelques mots. Puis elle resta immobile, les mains posées à plat sur la table. Quelque part dans le pays, des gens parlaient d’elle, en bien ou en mal. Des journalistes écrivaient. Des députés lisaient des notes dans des bureaux éclairés tardivement. Des inconnus signaient une pétition. Et elle, dans cette petite lumière de bureau, essayait de comprendre ce qui manquait, ce qui contredisait, et d’y mettre des mots. Un léger doute lui traversa l’esprit. Et si ce qu’on attendait d’elle était bien trop ?

Elle regarda encore une fois la page. Puis elle reprit le stylo. Le téléphone vibra. Clara leva les yeux, hésita un instant, puis retourna l’appareil. Une vidéo apparaissait en haut de l’écran. Quelqu’un l’avait envoyée avec un simple message.

Tas vu ça ?

Elle lança la lecture. Le décor était sobre. Une table, une lumière douce, un fond sombre. Le chroniqueur parlait face caméra. Sans papier. Sans geste inutile. Sa voix était calme :

– Ce qui s’est passé à l’usine a touché beaucoup de gens. Et c’est compréhensible. Personne n’aime voir des travailleurs remplacés, déplacés, fragilisés. Mais comme je le dit souvent, l’émotion ne suffit pas à faire une politique.

Il marqua une pause.

– Les entreprises vivent dans un monde concurrentiel. Si vous alourdissez trop les règles ici, la production partira ailleurs. Et les emplois avec.

Clara resta comme figée. Il ne parlait pas vite. Chaque phrase tombait là où elle devait tomber.

– Le rôle d’une loi n’est pas de réparer toutes les injustices ressenties. Il est de maintenir un équilibre structurel efficace.

Il regarda un instant ses mains, puis releva les yeux.

– La question n’est pas de savoir si la précarité est douloureuse. Elle l’est. La question est : jusqu’où peut-on la réduire sans détruire ce qui permet encore de produire ?

Clara sentit quelque chose se serrer en elle. Il parlait comme quelqu’un qui connaissait. Non pas l’atelier, mais le monde.

– Si on rigidifie trop le travail, les usines fermeront ou partiront.

La vidéo s’arrêta. Clara resta un moment immobile. Une forme étrange de considération monta en elle, pas cette forme d’admiration qui vous réchauffe le cœur et les entrailles, mais quelque chose de bien plus froid. Elle repensa au plateau. Au mot limite. À la seconde de silence où elle n’avait rien trouvé. Elle comprit soudain. Cet homme savait exactement de quoi il parlait. Et si elle devait pouvoir lui répondre un jour, il faudrait qu’elle apprenne à lui parler dans ce monde-là. Elle ferma l’appli. En ouvrit une autre. Elle interrogea un moteur de compréhension.

-5-

Le café était presque vide à cette heure-là. Deux tables occupées près de la vitre, un couple qui parlait bas, une radio qui murmurait quelque chose derrière le comptoir. Clara était arrivée un peu en avance. Elle regardait distraitement les passants dans la rue. Les voitures passaient lentement, puis s’éloignaient. Quand Nora entra, Clara la reconnut. Elle avançait doucement avec un sourire à la fois tendre et fragile. Sa manche gauche était légèrement plus épaisse que l’autre. On devinait une prothèse sous le tissu.

Clara se leva.

– Nora ?

Elle hocha la tête.

Son visage était doux. Plus jeune que Clara ne l’avait imaginé. Elle avait ce sourire timide des gens qui semblent presque s’excuser d’être là. Elles s’assirent toutes les deux l’une en face de l’autre. Nora posa sa main valide sur la table tandis que l’autre resta près de son corps.

– Merci d’être venue, dit Clara.

– C’est Assia qui m’a dit que… vous pouviez peut-être m’aider.

Elle parlait doucement. La serveuse apporta deux cafés. Nora attendit qu’elle s’éloigne avant de reprendre.

– Je travaillais pour une agence d’intérim. On m’a appelée un soir pour faire du nettoyage industriel.Ils avaient besoin de quelqu’un pour le lendemain.

Clara écoutait.

– La combinaison n’était pas à ma taille. Et ils m’ont dit que les bonnes tailles arrivaient la semaine suivante.

Elle fit glisser légèrement sa manche pour montrer la prothèse. Le plastique était mat, un peu rayé. Un modèle simple, mécanique.

– Celle-là aussi, ils m’ont dit qu’il y aurait mieux plus tard.

Clara sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Nora poursuivit.

– On m’a montré la zone à nettoyer avec les machines. Fallait nettoyer pendant qu’elles tournaient au ralenti pour embobiner des films plastiques.

Elle leva les yeux.

– La manche flottait.

Le silence se posa entre elles.

– Elle s’est accrochée.

Elle fit un petit geste avec la main valide, comme pour montrer le mouvement.

– Après… c’est allé très vite.

Elle regarda la table, elle semblait lutter.

– Ça a été brutal. J’ai entendu un bruit, comme du bois qui casse. La douleur n’est pas venue tout de suite… et après je ne me souviens plus de rien.

Clara sentit ses mains se crisper autour de sa tasse.

– Ils ont appelé les secours. Aux urgences, il y avait du monde. Beaucoup de monde en chirurgie orthopédique. Ça tombait mal.

Elle haussa légèrement les épaules.

– Ils ont essayé de sauver le bras. Mais ça s’est infecté.

Elle effleura la prothèse du bout des doigts.

– Alors ils ont coupé plus haut.

La radio derrière le comptoir passait une publicité joyeuse. Et c’était comme si plus personne ne parlait autour pendant quelques secondes.

– Il y a une plainte, reprit Nora. Contre l’agence et l’entreprise. Mais ça fait dix-huit mois. Et toujours pas de nouvelle. Avant, j’avais un métier. Maintenant, ben, j’ai un dossier. Je travaille toujours pas et je touche à peine deux tiers du Smic.

Clara releva les yeux.

– Ton histoire devrait pas rester sous silence. Ceux qui ont fait ça doivent répondre.

Elle regarda Clara.

– Mais moi, je veux pas passer à la télé. Je veux pas que tout le monde parle de moi.

Elle baissa les yeux vers sa prothèse.

– J’essaie de m’habituer et de pouvoir vivre une vie avec.

Clara sentit comme une forme de responsabilité monter.

– On ne peut pas laisser ça comme ça. Peut-être voir avec les militants pour pousser avec toi devant les portes de l’agence ou de l’entreprise, d’inviter les journalistes. Et si tu ne veux pas parler, eh bien, moi, je le ferai si besoin, enfin, si tu veux.

Nora ne répondit pas tout de suite. C’était comme si elle regardait vaguement la rue derrière Clara. Puis elle finit par dire :

– Si ça peut m’aider… et puis si ça peut éviter que ça arrive à quelqu’un d’autre.

Clara sentit le poids de la phrase tomber dans la pièce. Elle sentit alors quelque chose se lever en elle. Une chaleur étrange, presque physique. Comme une poussée qui la redressait légèrement dans sa chaise. Elle n’avait pas cherché cela. Mais la possibilité d’agir était là, devant elle. Parler. Insister. Forcer les portes. Elle ne savait pas exactement d’où venait ce désir, ni où il voulait la mener. Mais elle sentait qu’il était bien là.

Nora remit sa manche sur la prothèse avant de sortir. Clara se surprit à penser qu’elle voulait encore cacher son bras au monde.

-6-

Assia écouta sans l’interrompre. Clara parlait depuis presque dix minutes. Elle racontait la rencontre avec Nora comme on raconte quelque chose qu’on ne veut pas abîmer, la manche trop large, le bruit de bois cassé, la prothèse en plastique mat, Nora, sa manière de faire avec, sa dignité. Assia avait posé les coudes sur la table. Elle regardait Clara avec cette attention tranquille qu’elle prenait quand quelque chose était important.

Quand Clara eut terminé, le silence resta un instant entre elles. Assia se redressa légèrement sur sa chaise. Son regard s’était assombri.

– Tu sais, Nora n’est pas un cas isolé.

Clara la regarda.

– Chaque jour en France, c’est plus d’une centaine de travailleurs qui sont gravement blessés. Et deux en meurent tous les jours. Et on n’en parle presque jamais. Et tu sais, les intérimaires sont deux fois plus exposés aux accidents graves. On nous envoie plus souvent et rapidement sur des postes dangereux, avec moins de formation et de protection.

Elle marqua une pause.

– Et quand ça casse quelqu’un… tout le monde se renvoie la responsabilité. Et la notre, c’est de le montrer…

– Oui mais elle veut pas qu’on parle d’elle.

– On n’est pas obligées de trop l’exposer. Ce qui compte, c’est de rendre visible ce que son histoire révèle.

Elle se pencha légèrement.

– On organise une action devant l’agence d’intérim. Pas une grande manifestation. Un rassemblement. Des journalistes. Peut être son avocat. Et on invite toutes les personnes qui ont vécu des choses similaires à se manifester.

Clara réfléchit.

– Pour constituer une sorte de dossier commun ?

– Oui.

Assia esquissa un léger sourire.

– Et là, ça devient un problème plus politique.

Clara sentit quelque chose se tendre un peu en elle.

– Tu veux utiliser son histoire.

Assia soutint son regard.

– Je veux éviter qu’elle se répète.

Le silence revint. Assia reprit :

– On contacte les syndicats. On regroupe les cas. On les rend visibles. On fait avancer la justice.

Elle marqua une pause.

– Et puis on prépare le débat.

Clara fronça légèrement les sourcils.

– Le débat ?

– Le débat retour.

Assia attrapa son téléphone et le posa devant elle.

– Ils pourraient vouloir organiser une nouvelle confrontation avec le chroniqueur.

– Avec moi ?

Assia eut un petit sourire.

– Oui, avec toi.

Clara regarda la table.

– Il n’a pas totalement tort sur certaines choses.

Assia leva un sourcil.

– Sur quoi ?

Clara hésita un peu.

– Sur les contraintes. La concurrence. Le fait que les entreprises peuvent partir ailleurs.

Assia resta silencieuse quelques secondes.

– Peut-être.

Puis elle haussa légèrement les épaules.

– Mais ce n’est pas la question. La question, c’est qui décide des règles. Et pour l’instant, ce sont pas les actionnaires qui perdent leur bras dans les machines.

Clara pensa à Nora, à la manche trop large, au bruit sec.

Assia continuait.

– On améliore la proposition de loi.

Clara l’écoutait.

– Si une entreprise ne fournit pas l’équipement ou la formation nécessaire, elle doit en assumer les conséquences.

Elle prit un temps de réflexion.

– Et tant que la justice n’a pas tranché, l’entreprise maintient le salaire de la victime.

– Tu crois que ça peut passer ?

– Les lois ne passent pas toutes seules, tu sais.

Elle se pencha légèrement vers Clara.

– Elles passent quand quelqu’un oblige le monde à les regarder.

Clara pensa au plateau, aux lumières, à la sensation d’être observée. Et elle sentit dans sa poitrine la chaleur froide revenir.

– Tu peux le faire, dit Assia avec attention.

Clara inspira lentement. Puis elle hocha la tête, les sourcils froncés.

-7-

Le lieu n’avait rien de vraiment trop impressionnant. Pourtant, en entrant, Clara avait eu la sensation un peu floue que les choses étaient mises à leur place. Une salle de travail vitrée occupait le dernier étage d’un bâtiment simple, épuré et dont les proportions donnaient immédiatement une impression de netteté. Elle ne savait pas d’où ça venait exactement, mais une odeur de bois et de résine parfumait la pièce. C’était en fait plutôt comme une essence d’arbre qui transportait des effluves florales légères. Ça sentait bon.

Au centre de la pièce, une grande table en bois clair. Des chaises fines et confortables l’entouraient. Le long d’un mur courrait une bibliothèque parfaitement ordonnée. Près de la baie vitrée, un ficus haut et dense, soigneusement entretenu, semblait vivre là depuis longtemps. Sur une étagère basse reposait une sculpture simple et délicate – une forme géométrique en pierre sombre. La lumière qui s’y déposait était très propre, presque apaisante.

Ils parlaient depuis déjà un moment lorsque Clara finit par dire :

– Donc le chroniqueur n’a pas tort.

Noah n’eut pas l’air surpris par la réflexion. Il s’était installé légèrement en arrière dans sa chaise, une main posée sur la table, l’autre jouant distraitement avec un stylo.

– Voyez-vous ma chère, nous pourrions dire qu’il a raison dans le cadre où il raisonne.

Clara fronça les sourcils.

– Ça veut dire quoi ?

Noah eut un léger sourire.

– Cela veut dire que les entreprises vivent et évoluent dans un monde de contraintes. Les coûts. Les délais. La concurrence. Les réglementations. Les taxes.

Puis il fit un petit geste vers la carte du monde disposée sur le mur du fond.

– Et surtout, les États.

Clara leva les yeux.

– Les États ? Les pays c’est ça ?

– Oui, ou plutôt les structures politiques qui organisent les pays et entendent défendre ce qu’elles nomment parfois leurs civilisations.

Il semblait presque amusé de devoir l’expliquer.

– Les entreprises ne sont pas libres, vous savez. Elles doivent obéir aux règles des États. Et ces États sont eux-mêmes pris dans une compétition permanente. Et parfois dans des formes de guerre plus ou moins ouvertes.

Clara prenait des notes. Noah reprit calmement :

– Si un pays impose des règles trop lourdes, certaines entreprises peuvent déplacer leur production ailleurs. Pas toutes, mais suffisamment pour exercée une pression. C’est cela que le chroniqueur décrit.

– Donc il a raison.

Noah haussa légèrement les épaules.

– Disons qu’il décrit le système.

Puis il ajouta :

– Mais décrire un système n’est pas la même chose que de décider s’il est acceptable.

Clara releva la tête. Noah la regarda avec une attention presque curieuse.

– Elion m’avait parlé de vous quelques jours avant que nous nous rencontrions.

Elle eut un petit sourire.

– J’espère qu’il n’a pas trop raconté de bêtises.

– Au contraire. Il m’a parlé d’une ouvrière qui réussissait à parler de rapports sociaux avec curiosité, justesse et passion. Quelque chose de suffisamment rare pour mériter d’être observé.

– Observé ?

– Oui.

Il ne sembla pas trouver le mot étrange.

– Les transformations sociales commencent souvent par des anomalies. Par des personnes qui relient des mondes qui ne se parlent pas.

Clara pensa à l’usine, aux ouvriers, à la direction, au plateau de télévision.

– Une femme a perdu son bras dans une machine, dit-elle spontanément.

Noah la regarda avec une mine qui invitait à poursuivre.

– Une intérimaire, on lui a pas donner la bonne instruction, ni le bon équipement. Et maintenant elle touche huit cents euros par mois.

Le silence s’installa. Noah finit par dire doucement :

– Il est vrai que le système peut produire cela, aussi.

Clara releva les yeux.

– Et on en fait quoi de « cela » ?

Noah eut un petit sourire fatigué. Il se leva et s’approcha de la baie vitrée.

– C’est toute la question politique que vous soulevez ma chère. Vous savez, le système de contraintes économiques que le chroniqueur présente comme une fatalité est en réalité juste un cadre. Les règles du commerce. Les règles fiscales. Les règles sociales. Les règles environnementales. Tout cela n’est pas naturel. Ce sont des choix politiques accumulés dans le temps selon ceux qui ont le poids suffisant au moment où les décisions sont prises.

Clara continuait à prendre des notes.

– Quand il parle de concurrence mondiale, reprit Noah, il décrit un phénomène réel. Mais il oublie une question essentielle.

Clara leva les yeux.

– Laquelle ?

– Qui décide des règles.

Clara eut un sourire net.

– Assia dit exactement la même chose.

– Oui, je l’imagine. Le chroniqueur regarde le système tel qu’il est. Assia regarde comment le transformer. Et vous, Clara, vous êtes au milieu, entre la fatalité de comment cela est et la force qui pousse vers autre chose.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– Pourquoi ça devait être moi ?

Noah la regarda comme on regarde un problème intéressant. Il fit un geste vague de la main.

– Les militants peuvent parler aux militants. Les économistes peuvent parler aux économistes. Vous, vous parlez aux gens qui vivent les conséquences.

Noah poursuivit tranquillement.

– Si vous ignorez les contraintes du système, vous deviendrez une idéaliste mal opérante. Si vous ignorez la souffrance qu’il produit, vous deviendrez une gestionnaire résignée.

Avec tout ce temps passé à étudier, elle commençait à pouvoir le comprendre.

– Le problème, voyez-vous, c’est que changer un système demande tout autant de comprendre pourquoi il tient que comment il bouge.

Il désigna la ville derrière la vitre.

– Les usines. Les propriétaires. Les banques. Les syndicats. Les partis. Les États. Les lois.

Puis il désigna Clara.

– Et les Nora.

– Je dois pouvoir comprendre et parler des deux, c’est ça ?

Noah acquiesça.

– Oui.

Il se leva lentement en enfilant son manteau.

– La bonne nouvelle, dit-il en ouvrant la porte, c’est que comprendre un système est beaucoup plus facile que de le changer.

Puis il se tourna une dernière fois vers elle.

– Et il vaut tout de même mieux commencer par là.

La porte se referma doucement. Clara resta seule un moment. Elle regarda la ville, les camions, les rails, les hôpitaux, les usines. Et elle eut l’impression de voir pour la première fois quelque chose se dessiner au dessus du visible.

-8-

La banderole était encore roulée quand ils arrivèrent devant l’agence.

Une vitrine étroite, deux portes vitrées, un panneau lumineux qui clignotait :

TRAVAIL TEMPORAIRE, NOTRE RÉACTIVITÉ, VOTRE PERFORMANCE

– On y est, dit Nora.

Elle avait la voix plutôt calme, mais sa main tremblait.

Derrière elles, le trottoir se remplissait. Les militants arrivaient par petits groupes. Les syndiqués, une cinquantaine peut-être. D’autres suivaient encore. Des alliés, des étudiants, quelques passants curieux. Parmi eux, quatre intérimaires se tenaient près de Nora, même peur et même fatigue sur les épaules. L’un d’eux tenait son poignet bandé. Un autre marchait avec une raideur presque imperceptible.

On accueillait les journalistes. Clara hocha la tête, la banderole se déploya.

INTÉRIMAIRES, NI PIÈCES DÉTACHÉES NI PIÈCES À ABÎMER

La clochette tinta. On ouvrit la porte. À l’intérieur, deux employées levèrent la tête en même temps. Le silence dura une seconde. Puis les gens entrèrent en silence. Certains s’assirent sur les chaises. D’autres restèrent debout contre les murs. Les quatre intérimaires blessés se posèrent près de l’accueil.

Une employée attrapa son téléphone.

– Qu’est-ce qui se passe ici ? Vous ne pouvez pas faire ça.

Personne ne répondit. Puis Clara brisa le silence :

– On veut pouvoir parler à la direction.

L’employée composa un numéro.

– Excusez moi. Allô ? Oui… il y a des gens… beaucoup de gens… ils occupent l’agence…

Une autre employée s’approcha de Nora.

– Vous devez sortir. C’est un espace privé.

Clara répondit simplement :

– On attend la direction.

Une caméra passa la porte.

– Clara Lichtner ?

Elle sentit la chaleur lui monter dans la nuque. Le micro se leva.

– Pourquoi occuper cette agence ?

Elle répondit simplement :

– Parce que c’est ici que les gens disparaissent.

La journaliste fronça les sourcils.

– Comment ça ?

Clara désigna les ordinateurs. Elle avait préparer sa phrase.

– Quand quelqu’un se blesse, meurt ou tient plus le rythme, il disparaît du fichier. Et puis quelqu’un d’autre apparaît sur l’écran.

Un mouvement se produisit derrière la vitre. Trois hommes entraient déjà dans l’agence. Un était en costume, il observa la scène sans parler. Puis il se tourna vers les caméras.

– Messieurs dames, je vous rappelle que vous êtes dans un espace privé. La loi est très claire. Vous n’avez pas le droit de filmer ici sans autorisation. Merci de sortir immédiatement.

Personne ne bougea.

– Ce que vous faites est une pression politique organisée contre une entreprise qui respecte la loi. Nous n’avons rien à cacher, mais nous ne participerons pas à ce spectacle.

Les caméras des journalistes s’inclinèrent, celles de certains militants continuaient de tourner.

– Nous demandons simplement que la loi soit respectée. Vous pouvez contester nos décisions devant les tribunaux, mais pas avec en occupant nos bureaux.

Un agent de sécurité s’avança. Puis un second. On invita tout le monde à sortir. Les chaises furent repoussées. Les gens se levèrent sans résistance.

Quelques minutes plus tard, tout le monde était dehors. La banderole se rouvrit sur le trottoir. Les micros se tendirent vers Clara.

– Madame Lichtner, pourquoi cette action ?

Elle regarda la vitrine derrière elle. À l’intérieur, les cadres discutaient. Les rideaux étaient tirés.

Elle se retourna, prit une inspiration.

– On est là parce qu’en France un intérimaire meurt au travail presque toutes les deux semaines. Et chaque semaine des milliers d’autres se blessent.

Un silence planna.

– Le risque d’accident est deux à trois fois plus élevé pour nous. On nous forme moins bien. On nous donne parfois un équipement insuffisant. C’est ce qui est arrivé aux quatre personnes venues aujourd’hui demander de la justice et un peu de compassion.

Les caméras se rapprochèrent.

– Nous, on voudrait juste que les entreprises assument et fasse mieux plutôt que de se cacher derrière leurs avocats.

Elle désigna l’agence derrière elle.

– Et on continuera à montrer comment fonctionne cette machine tant que des travailleurs sont remplacés plus vite qu’ils sont soignés ou indemnisés.

Le cameraman zooma sur la banderole. La journaliste murmura au caméraman :

– C’est bon. On garde.

-9-

Le plateau était plus vaste que la dernière fois. Il faisait chaud. La lumière était toujours aussi forte. Mais une chose avait néanmoins changé, Clara savait maintenant où poser ses mains.

Le présentateur se tourna vers elle.

– Ce soir, retour sur l’occupation d’une agence d’intérim par des salariés blessés au travail. Madame Lichtner, pourquoi cette action ? Il existe des tribunaux, des syndicats, des inspections du travail.

Clara sentit son ventre se contracter. La dernière fois, c’était là que tout commençait à s’ouvrir un peu sous ses pieds. Elle inspira. Noah lui l’avait expliqué : le corps peut croire qu’il va mourir quand il est jugé.

– Il existe d’autres manières de se faire entendre ? interrogea-t-elle calmement.

Le présentateur hésita.

– Écrire. Saisir les institutions…

Clara hocha la tête.

– Nous l’avons fait. On a pas eu de réponse. Et pendant ce temps, des gens se blessent au travail. Parfois très gravement. Et ils disparaissent avant même qu’on demande qui c’était.

Le présentateur se tourna vers le chroniqueur.

– Fabrice Verne ?

Le chroniqueur se rapochait doucement les mains pour former un seul poing sous son menton.

– Vous savez, il y a un point délicat que l’on n’ose évoquer ici que rarement.

Il regarda Clara.

– Une part non négligeable des accidents impliquant des intérimaires vient du non-respect des consignes de sécurité. Et selon les rapports, elle représente plus de la moitié des cas. Ce qui ne dénigre pas l’urgence et l’importance pour les entreprises de prévenir la survenue de tous les accidents, quelles qu’en soient leurs natures.

Il retira un instant ses lunettes.

– Mais cela soulève néanmoins cette question, comment protéger quelqu’un qui ne respecte pas toujours les règles qui le protègent ?

Clara sentit la peur revenir. Mais elle la reconnut.

Elle finit juste par dire ;

– Oui.

Le chroniqueur leva légèrement un sourcil.

– Oui ?

– Oui. Ça arrive.

Elle posa ses mains sur ses genoux.

– On fait des erreurs. Vous avez raison.

– Alors peut-être qu’une partie du sujet est bien celle de la capacité au respect et à la discipline qui s’érode au fil du temps, parce que notre société en est venue à prôner le laxisme.

Clara inspira. Elle pensa à Noah. Cherchez le biais.

– Peut-être, dit-elle enfin.

Le chroniqueur ne pu s’empêcher de contenir un mouvement de surprise.

Elle pencha légèrement la tête.

– Mais, vous savez, il y a quelque chose d’étrange dans la manière dont on raconte ces histoires. Quand un intérimaire se blesse, on dit d’abord qu’il n’a peut-être pas respecté les règles. Et quand une entreprise organise un travail dangereux, on parle de contraintes économiques. D’un côté, les intérimaires seraient imprudents voire irrespectueux. De l’autre, les entreprises seraient rationnelles. Comme si les uns semblaient irresponsables par nature… et les autres forcément respectables.

Le chroniqueur réfléchit.

– Je peux en convenir. Mais ce n’est pas pour autant que notre société doit refuser de voir une partie du problème en face. La perte du sens de la règle. La montée des incivilités. L’effondrement de la discipline collective. Une société ne peut pas fonctionner si trop de gens se moquent éperdument des règles. Et cela est une question de civilisation.

Un silence passa.

Clara hocha lentement la tête.

– Oui.

Le chroniqueur sembla surpris.

– Oui ?

– Oui. Les règles, c’est important. Et elles ne viennent pas de nulle part ces règles vous savez.

Elle regarda le chroniqueur.

– Les comportements, ça se fabriquent surtout dans les familles, les écoles, les quartiers, les milieux où l’on grandit.

Elle marqua une petite pause.

– Certains naissent avec un réseau, une confiance et du capital. Tandis que d’autres ont avant tout besoin de survivre. Et ils le font parfois avec des manières qui font peur à ceux qui n’ont jamais eu à vivre comme ça.

Le plateau resta silencieux.

– Et je vais vous dire, ce phénomène, c’est moins la faute des défavorisés que de celle de la société. On continue trop à reproduire ça en laissant les gens dans leur misère. Et des fois, on en vient même à rejeter toute la faute sur eux.

Le chroniqueur resta immobile quelques secondes. Puis il inclina légèrement la tête.

– Vous décrivez en réalité deux crises. Une crise sociale… et une crise culturelle. Et vous savez, aucune civilisation arrive à survivre longtemps quand les deux s’installent.

Clara répondit doucement :

– Alors il faudrait juste arriver à réparer les deux.

Le présentateur annonça à ce moment-là la fin de l’émission. On retira les micros. Clara resta assise quelques secondes. Elle sentit une chaleur étrange dans sa poitrine. Ce n’était plus la peur. C’était autre chose. Elle avait eu les mots et c’était comme si la pièce tournait légèrement autour d’elle.

-10-

Clara poussa la porte entrouverte et passa la tête à l’intérieur. Le presbytère sentait le bois ancien et le thé chaud. Ce lieu était bien plus calme que les lumières du plateau.

– Elion ?

Sa voix résonna légèrement dans le couloir.

– Dans la cuisine.

Elle avança. La pièce était simple, une grande table, quelques livres empilés, une bouilloire qui frémissait doucement. Elion se tenait devant le plan de travail, concentré sur les tasses. Noah était assis un peu plus loin, adossé à la table, un livre ouvert devant lui. Ils levèrent les yeux.

– Bonjour Clara, dit Elion.

Noah inclina légèrement la tête en disant :

– Félicitations.

Elle referma la porte derrière elle avec un sourire presque enfantin.

– Vous avez vu ?

– Oui, répondit simplement Noah.

– Je crois bien que j’ai réussi.

– Alors cela mérite du thé, dit Elion.

– Vous avez regardé ? Le questionna Clara tout en s’asseyant.

– Un peu oui, vous avez tenu.

– Oui, même si je me suis encore trop faite enfermée dans son cadre, mais, cette fois, j’ai répondu.

Elion s’assit en face d’elle. Un silence tranquille s’installa. La bouilloire claqua doucement en refroidissant. Clara regardait la vapeur qui montait de sa tasse, comme un petit nuage changeant de taille.

– C’est étrange. Là-bas… c’était un peu comme si le monde entier m’écoutait.

– Vous savez, cela peut être un des effets secondaires de la parole publique ma chère.

Clara hocha la tête.

– C’est puissant. Et je comprends mieux pourquoi certains ne veulent pas vouloir quitter les plateaux.

Elion hocha doucement la tête.

– Oui. Vous commencez à l’expérimenter.

Il prit une gorgée de thé.

– L’impuissance détruit, la puissance peut corrompre.

Clara le regarda.

– Oui, c’est ça… vous avez raison. Et je crois que ça m’attire et qu’en même temps ça me fait peur, dit-elle en y réfléchissant.

– Vous n’êtes pas la première à découvrir que le pouvoir a un goût, dit Noah.

Clara eut un rire léger.

– Un peu comme dans Alice au pays des merveilles.

Noah fronça les sourcils. Elion pencha la tête.

– Vous voulez parler du champignon ?

– Oui. Celui qui fait grandir… ou rapetisser, dit-elle en faisant un geste avec les mains.

Elion réfléchit un instant.

– La différence, ici, c’est que personne ne vous dit quelle moitié manger. Et ce qui compte selon moi, c’est moins l’impuissance ou la puissance, que ce que l’on devient entre les deux.

Clara fronça les sourcils.

– Entre les deux ?

– Oui. L’endroit où l’on se construit en tant qu’individu. Là où on essaie de se faire un ego assez solide pour agir…

Il prend le temps et ajouta :

– et pas suffisamment frustré pour avoir besoin de s’isoler ou de se sentir au-dessus des autres.

– Et je dois avouer ma chère, que vous avez plutôt bien géré la montée d’adrénaline et de dopamine.

– La montée de quoi ?

– L’hormone de l’adrénaline qui active les circuits de la peur et de la vigilance. Et la dopamine, qui active ceux du plaisir et de la recherche de récompense. Le pouvoir peut agir un peu comme une substance vous savez.

– Attendez, vous êtes en train de me dire que je suis droguée ?

– Non. Mais votre cerveau vient probablement d’apprendre que réussir à bien parler devant des millions de personnes peut produire une récompense intense.

– Et je dois m’en méfier, c’est ça ?

– Disons que les mécanismes de l’addiction existent pour toutes les formes de plaisir.

Elion sourit doucement.

– Heureusement, certaines personnes apprennent à ne pas s’y perdre.

Clara les regarda tour à tour. Puis elle prit une gorgée de thé. Un sourire passa sur son visage.

– Bon.

Elle posa la tasse.

– Alors j’ai encore du travail.

Chapitre 6 >

La mise au Monde – Roman – Chapitre 4

-1-

Elle n’entendit pas tout de suite le tintement des clés. Le bruit fut discret, presque poli. Un métal contre un autre, puis un léger frottement. Les silhouettes s’étaient déjà dispersées, elle ne s’en était pas rendu compte. La lumière avait changé, elle était plus basse et plus dorée.

– Nous allons fermer dans quelques minutes.

La voix ne venait pas de derrière elle mais de côté. Elle tourna la tête. Un homme se tenait près d’un pilier, ni pressé ni embarrassé.

Elle acquiesça sans se lever.

– Vous pouvez rester encore un peu. Le silence n’a pas d’horaires. Mais les portes, si, ajouta-t-il en un simple sourire, léger.

Elle se leva finalement. Ses jambes étaient plus lourdes qu’en entrant.

Ils marchèrent ensemble vers le fond de la nef. Leurs pas résonnaient avec retenue.

– Vous venez souvent ? demanda-t-il.

Elle hésita.

– Non. Enfin… si. Il y a longtemps.

Il hocha la tête comme si cela suffisait.

Arrivés près de la porte, l’air de la rue filtra déjà sous le battant entrouvert.

– Ce lieu fait croire qu’il protège, dit-il de manière anodine.

Elle le regarda, surprise et intéressée, elle ajouta spontanément, un peu comme ça lui venait :

– Oui, il y a de ça et qu’il peut isoler aussi.

– Oui c’est vrai, des murs ça protège et ça isole, s’amusa-t-il.

Cela lui parut saugrenu qu’une personne avec la clé du lieu, puisse avoir un avis un peu critique sur celui-ci. Elle pensait que pour les croyants – il devait en être un, on ne confiait pas les clés d’une église à n’importe qui – tout ce qui pouvait être nommé comme un peu sacré, il s’agissait pas de s’amuser à le nuancer.

– Vous travaillez ici ? demanda-t-elle.

– Oui… enfin, j’essaie et ça dépend des jours.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– C’est-à-dire ?

– Certains viennent chercher Dieu, d’autres du silence. Moi, je m’occupe surtout des portes.

– C’est un métier ça ?

La question lui avait échappé.

Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda la rue, puis les voûtes derrière eux.

– Oui, accueillir les arrivants. Et les partants également, et c’est peut-être là le plus important, qui sait ce que quelqu’un emporte en sortant.

Elle hocha la tête, intriguée.

Ils sortirent. La porte se referma derrière eux dans un bruit ancien et un peu sourd. Sur le parvis, la rumeur de la ville avait repris.

– Je m’appelle Elion.

– Moi, c’est Clara.

– Si jamais… on organise parfois des discussions, ici, le jeudi soir. Pas des messes. Plutôt des questions.

Il sortit de sa poche un petit carnet, arracha une page, écrivit une adresse mail, un lieu, une heure.

Il lui tendit le papier.

– Vous n’êtes pas obligée d’être d’accord avec quoi que ce soit.

Elle prit le papier.

– je suis plutôt du genre à douter vous savez.

Il eut un sourire bref.

– C’est un bon point de départ… ou d’entrée…

Il fit un léger signe de tête et redescendit les marches pour refermer le portail extérieur. Il disparut derrière la grille qu’il tira lentement. Le métal vibra un instant, puis plus rien.

Elle resta sur le parvis avec le papier entre les doigts. “Point de départ… ou d’entrée.” Elle aurait pu poser une autre question, lui demander ce qu’il entendait vraiment par là. Elle ne l’avait pas fait. Elle plia le papier sans le relire et le glissa dans sa poche intérieure. Ce n’était pas le moment de se confier à un homme qui semblait passer beaucoup trop de temps sur des histoires de portes… Elle sourit, amusée par cette idée, puis elle descendit les marches. Elle pensa à Assia, à sa voix juste et infatigable, à ses mains qui savaient décider, à cette énergie qui ne ralentissait pas. Avec elle, il n’y avait presque aucune énigme. Elle prit la direction de son appartement. Elle devait encore réveillée. En marchant, elle toucha machinalement la poche où le papier reposait. Puis elle retira la main et accéléra.

-2-

La nuit avançait et les lumières demeuraient. La ville dressait ses lignes vers le ciel. Les cheminées d’usine découpaient l’air nocturne, droites et sombres, comme des doigts levés qui appelaient encore à travailler. Un vieux clocher cherchait à lui répondre, avec sa croix, dressée finement, qui poursuivait de s’oxyder au fil du temps.

Sur la façade de la mairie, un drapeau un peu effiloché battait contre la pierre, régulier et obstiné, même quand personne regardait. À l’intérieur, derrière une vitre encore allumée, une poignée de silhouettes penchées sur une table ajustaient des phrases, rayaient ou soulignaient des mots comme « démocratie », « égalité » ou « sécurité », en cherchaient d’autres. Les chaises raclaient le sol. On parlait bas. On discutait.

À quelques rues, l’université gardait ses fenêtres éclairées. Les néons blancs faisaient luire les tables longues et les reliures serrées les unes contre les autres, engoncées dans des étagères droites, alignées et silencieuses. Des bibliothèques entières qui semblaient retenir le poids du passé. Des dos penchés tournaient des pages, on soulignait, on annotait, on classait. On y entassait des hypothèses ou des vérités comme on range des outils, des photos ou de vieux habits dans un grenier.

Partout, des murs tenaient. Autour de certaines tables, on trinquait encore, on levait des toasts, des serments, des volées de mots. On draguait, on classait, on décidait, on évoquait, on chantait, on faisait l’amour, on commémorait. Le matin, les bâtiments étaient encore là, et depuis longtemps, on y entrait, on circulait, on en sortait. On y rentrait parfois avec des doutes, des inquiétudes et on en ressortait avec des mots, des promesses, des dates, des convocations, des convictions et des certitudes.

Pourtant, dans certaines têtes, on tardait à applaudir. On laissait les verres pleins un peu plus longtemps. On relisait les phrases avant de les signer. On se demandait s’il fallait bâtir encore, ou autrement. Les murs tenaient, se détérioraient, se reconstruisaient. Et dans ce chantier ascendant incessant, une question revenait : combien de temps cela pourrait-il encore être habité.

-3-

Les applaudissements la surprirent.

Elle avait à peine fini sa phrase que la salle se leva. Les chaises raclèrent. Des mains, partout. Son prénom rebondissait contre les murs du local. Elle resta debout, un peu hébétée, comme cherchant à attraper quelque chose de suspendu en l’air. Elle avait pourtant juste dit des choses comme : « On veut être respectés même quand on fait un boulot où il faut se baisser » ou « Ce n’est pas parce qu’on bosse dur qu’on devrait tout encaisser pour ensuite se faire jeter. »

Ça avait suffi. Quelqu’un cria :

– On n’est avec toi Clara !

Puis un autre :

– Qu’ils paient !

Le ton monta. On entendit les mêmes propos qu’avant le débordement devant l’usine. Clara sentait quelque chose remonter. Assia prit le micro sans faire de grand geste.

– Eh. On n’est pas là pour casser quoi que ce soit ou humilier qui que ce soit. On est là pour gagner. Se battre au-dessus d’eux, aux niveau des lois et gagner nos droits.

La tension baissa. Assia dirigeât la foule vers la fin du meeting en veillant à maintenir la bonne température dans la salle. Clara descendit de l’estrade. On la tapait dans le dos, on lui serrait la main, on lui parlait près du visage. Assia l’attrapa par la manche et l’emmena près du mur.

– T’as vu ? dit-elle, les yeux brillants. Ça prend.

Clara respirait encore trop vite.

– Y avait cette chose qui montait… j’aimais pas.

– Normal. Ça bouillonne depuis des années. Si ça déborde, c’est foutu. Si ça tient, on avance.

Elle la fixa.

– Il y a une émission jeudi. Une grosse audience. Ils vont envoyer un type qui fait voter l’exclusion. On a besoin d’une voix comme toi en face.

Clara cligna des yeux.

– Moi ?

– Oui, toi. Toi, tu ne fais pas pro et c’est ça qui est bien. Tu ne t’énerves pas, tu restes droite, juste et tendre. Face à leur dureté, on renforce notre camp et on met des gens de notre côté. On va avoir besoin de ça pour les lois.

Clara regarda la salle derrière Assia. Les visages encore chauds, les mains levées.

– Et si je me plante ?

Assia eut un demi-sourire.

– On se plantera ensemble.

Puis déjà, elle repartait parler à quelqu’un d’autre. Clara resta seule quelques secondes. L’ovation bourdonnait encore dans ses oreilles. Et au milieu du bruit, quelque chose d’autre s’était faufilé, une pointe d’appréhension, ou d’excitation. Elle ne savait pas trop laquelle des deux allait finir par l’emporter.

-4-

Le plateau était plus petit qu’à la télévision. La lumière, elle, était plus forte. On lui fixa un micro au col. Une maquilleuse tapota son front. Quelqu’un compta à rebours. Sur les écrans derrière eux : fumée, gyrophares, images ralenties. L’incendie passait en boucle, comme une bande-annonce. Le présentateur sourit à la caméra.

– Clara Lichtner, intérimaire, figure montante d’un mouvement social qui a récemment dégénéré, avec le soutien de jeunes venus des quartiers voisins…

Une photo floue s’afficha. Clara sentit sa nuque se raidir.

– Vous parlez de respect et de formation. Mais quand ça brûle, est-ce encore du respect ? Quand des commerces ferment plus tôt par crainte de violences… est-ce encore de la protection ?

Elle inspira, chercha les zones de calmes à l’intérieur, pour échapper à la panique.

– On ne voulait pas que ça brûle, on voulait rester, être formés et pas remplacés, c’est tout.

Elle se sentit un peu plus solide qu’elle ne l’aurait penser, suffisait peut-être juste de faire ça : rester fragile.

Le présentateur faisait tout pour garder la conversation du côté des troubles et des jeunes des cités. Clara écoutait sans trop juger.

– Je ne sais pas, moi, je ne peux pas trop dire, je ne comprends pas ce qui se passe dans leur tête. Nous, ce qu’on veut, c’est pouvoir travailler, même si des robots nous remplace, et rester avec les personnes qu’on aime. Et peut-être qu’une bonne partie d’entre eux voudrait peut-être bien ça aussi.

Le chroniqueur intervint, posé.

– Personne ne conteste votre sincérité. Mais vous reliez beaucoup de choses. Liens sociaux, robots, précarité, quartiers, colère. Ce sont des sujets lourds. La question, c’est : où est la limite ?

Limite. Elle sentit le mot accrocher tandis que son cerveau semblait s’éloigner.

– Qui est votre “nous” ? demanda-t-il. Tout le monde ? Ceux qui travaillent ? Ceux qui brûlent ? Ceux qui ont peur ?

Elle ouvrit la bouche.

– La limite… c’est quand…

Le silence dura une seconde. Puis deux. Elle entendit sa respiration dans le micro.

Derrière les caméras, quelqu’un bougea, on entendit un léger rire étouffé.

Le chroniqueur reprit doucement :

– Une politique, c’est une frontière. Sans frontière, tout se confond. De quel côté êtes-vous Madame Lichtner ?

Elle pensa aux mains abîmées, au bleu de travail, à la salle du haut. Ces images là qui ne passaient pas à l’écran. Puis elle se vit depuis le canapé des téléspectateurs : une femme qui perd pied, qui cherche ses mots et les voit s’éloigner. Les lignes se brouillaient. À ce moment-là, elle se sentit aussi fragile que la cause sur laquelle elle était assise.

Le générique tomba comme un soulagement. On lui retira le micro. Le chroniqueur lui serra la main.

Elle consulta son téléphone. Des messages de soutien affluaient. Ils sonnaient comme des aveux de confirmation de son loupé et de son impuissance. Elle ne s’était pas mise en colère, elle n’avait pas crié, mais elle avait manqué quelque chose, pas la sincérité, mais les mots. Et cette absence, brûlait à ce moment-là, plus fort que l’ovation du meeting quand la salle toute entière tenait encore debout.

-5-

Assia avait lancé la rediffusion. Un élan de stress l’envahit. L’image de Clara était à l’écran, le bandeau rouge sous son nom : “INTÉRIMAIRES – LA GROGNE SOCIALE”. Cette inscription lui semblait à ce moment-là vide de sens et de dignité. Elle lui sembla même ressembler aux écriteaux qu’on trouvait dans les zoos, où on indiquait le nom de l’espèce et le lieu d’habitat.

– Là, attends, dit Assia.

Elle fit un arrêt sur image. L’image s’arrêta sur Clara, le regard un peu vide, la bouche à moitié ouverte.

Clara détourna les yeux. Assia se pencha vers l’écran.

– Là. C’est là qu’il t’enferme.

Clara ne répondit pas. Son propre visage lui semblait comme étranger.

– J’ai perdu mes mots, dit-elle.

– Non. Ils t’ont enfermée dans leur cadre. C’est différent. On va bosser ça.

– J’avais rien qui venait.

Assia haussa les épaules.

– Ça s’apprend.

Elle remonta en arrière.

– Ici t’es bien, “être formés, pas remplacés.” Ça, on garde.

Elle ouvrit déjà un logiciel de montage. Clara restait derrière elle. Son corps était lourd, comme quand on avait marché un peu trop loin.

– Je me suis vue…

Assia ne leva pas les yeux.

– C’est normal. C’est la télé. Ça fait ça.

– Non. Je me suis vue… petite.

Le clavier crépitait.

– On va bosser les éléments de langage, dit Assia. Faut que tu saches répondre à “où est la limite”. Faut une phrase qui claque.

Clara fixait l’écran, l’image arrêtée sur elle. Assia parlait de phrases qui claquent, Clara, à ce moment-là, aurait voulu un endroit où rien ne claquait, un lieu où on aurait pas à devoir être quelqu’un d’autre que ce que l’on était.

– T’as pas été mauvaise, dit Assia sans se retourner. Ils ont cherché la faille, c’est leur boulot.

La faille. Le mot resta. Assia exporta l’extrait, le fichier se téléchargeait. Clara se leva. Elle se rapprocha d’Assia, hésita, posa la main sur son épaule. Assia lui serra brièvement la main contre elle.

– Faut qu’on publie avant que ça retombe.

Le clavier reprit. La lumière du salon découpait la silhouette d’Assia devant l’écran. Clara resta debout un instant, puis elle disparut sans bruit dans la chambre. La justice d’Assia pouvait lui sembler si froide par moments. Dans le noir, les mots “limite” et « faille » revenaient. Elle se tourna vers la fenêtre. Au loin, la flèche du vieux clocher tenait droite dans le vent.

-6-

Partout, les êtres s’activaient. Ils dormaient, rêvaient, se levaient, cherchaient de quoi manger, de quoi élever, de quoi tenir, de quoi perdurer. Des corps venaient, s’usaient, changeaient. Chacun cherchait sa place. Des bras où se blottir. Des mots pour exister. Des étoiles à espérer. Et quand des bras venaient à manquer, on cherchait ailleurs, des idées, des lois, des façons de se raconter et de gouverner. Que ça élève, que ça rassure ou que ça durcisse, on faisait comme on pouvait, tant que ça tenait, jusqu’à autre chose. Quelque chose qui poussait. L’envie de voir plus loin que les murs qui enferment et les ventres qui protègent. Alors on cherchait d’autres bras, d’autres idées, d’autres astres à aimer. Clara sentait ce mouvement ancien, cet état qui se balançait d’un besoin à l’autre. Elle avait envie de se blottir et de s’élancer. Et là, maintenant, peut-être de s’élancer pour mieux se blottir.

-7-

Elle avait quitté l’appartement pour marcher, simplement. L’air lui semblait trop étroit à l’intérieur. Elle avait descendu deux rues sans réfléchir, traversé sans regarder le feu, contourné la place. Son corps avançait avec une obstination douce, comme s’il connaissait un chemin que son esprit n’avait pas encore décidé. Clara s’avançait, repensant au plateau de télévision, se surprenant à quel point l’humiliation pouvait peser, exercer de la gravité pour les pensées. Elle ne pensa à l’église qu’en levant les yeux, elle était là, à présent, juste devant elle. La porte était ouverte. Elle ralentit. Elion était assis sur le muret du parvis, un carnet posé sur les genoux. Il leva la tête vers elle.

– Bonjour.

– Je passais par là.

Elle regretta aussitôt. Personne ne “passait par là” deux fois sans le vouloir.

Il hocha la tête.

– C’est un endroit assez pratique pour passer.

Il referma son carnet sans précipitation.

– Vous avez l’air d’avoir un peu couru.

– Non.

Clara répondit vite.

– Enfin pas vraiment couru. Juste… J’ai participé à une émission de télé. Y m’ont enfermée dans une question et je n’ai pas su en sortir. J’avais l’impression d’être coincée vous voyez. Comme si je devais être plus grande que ce que j’en avais l’air. Et j’y arrivais pas. Un peu comme dans Alice au pays des merveilles, vous voyez, quand elle se trompe de champignon et qu’elle rapetisse au lieu de grandir ?

Elle se demanda ce qui pouvait bien lui arriver pour déballer tout ça, et si rapidement, à un presque inconnu.

Il répondit tranquillement, la mine légèrement réjouie.

– Oui, je connais bien. Vous saviez que Lewis Carroll, son auteur, avait grandi dans un presbytère ? Et qu’il avait souvent été brimé parce qu’il était un peu gauche et qu’il avait tendance à dire les phrases différemment.

– C’est quoi un presbytère déjà ? Lui dit-elle en s’approchant.

– C’est l’endroit où vivent les prêtres.

– Lewis Carrol était prêtre ?

– Non, son père l’était.

Il posa son carnet à côté de lui et se décala légèrement.

– Vous êtes prêtre vous ? Lui lança-t-elle en s’asseyant.

– Non. Disons que je m’entraine.

– Vous vous entraînez ? À quoi ?

– A revisiter le pays des merveilles.

Clara s’étonnait à quel point cet homme pouvait être à la fois étrangement amusant et fondamentalement rassurant.

– C’est marrant quand vous parliez de l’auteur et des ses punitions, j’ai eu cette impression. Enfin, je veux dire quand j’étais sur le plateau. C’était comme si je m’étais retrouver toute petite sur ma chaise face à une prof un peu méchante.

Elion l’écoutait attentivement tout en l’observant gentiment. Clara poursuivit :

– La dernière fois vous m’aviez fait une allusion sur ce qui entre et ce qui sort d’ici, vous vouliez parler de quoi exactement ?

– Je parlais des gens, de leurs peines et de leur imagination.

– Vous savez, justement, à ce sujet, la religion, je trouve que c’est peut-être avant tout une histoire d’imagination, se risqua Clara.

– Oui, vous avez raison, ça l’est.

Clara ouvrit grand les yeux.

– Si vous pensez ça, pourquoi vous êtes là alors, pourquoi vous faîtes ça ?

– Parce que l’imaginaire peut être utile, nécessaire même.

Elion leva les yeux au ciel, puis les tourna vers Clara.

– Vous savez, il n’y a pas que la religion qui soit faite d’imaginaire. Par exemple, vous aussi, vous êtes aussi en partie de l’imagination.

Il souriait. Clara fronça les sourcils, puis sourit.

– Moi ? Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

– Sur ce plateau, vous vous imaginiez ce que les autres pourraient bien penser de vous, non ?

– Oui, je peux pas bien dire le contraire.

– Et cela vous a donné l’impression d’être petite, c’est bien ça ?

– Oui, je me suis senti mal, mais c’était aussi parce que j’arrivais pas à bien comprendre ce que me disait l’autre. Il parlait tellement avec des mots tout beaux, tout propres, et y me posait des questions qui m’ont foutu le vertige.

– Oui, mais ce trouble, est-ce que ce n’est pas avant tout un écart entre ce que vous étiez à ce moment-là et ce que vous auriez voulu pouvoir être ?

– Ce que j’aurais voulu pouvoir être… répéta Clara pour mieux l’intégrer. Oui, je crois, c’est bien ça que je ressentais, oui.

– Parfois, vous savez, on peut en venir à croire qu’on doit être plus grand que ce que l’on est pour mériter d’exister.

– Ouais, vous avez peut-être raison, mais si je m’accepte comme je suis, je bouge plus, je grandis pas.

– Quand un enfant apprend à marcher, il ne se déteste pas de tomber.

Clara acquiesça puis fit une moue irritée.

– Mais vous savez, quand on vous regarde comme si vous étiez une moins que rien et ben ça brûle.

– Oui. Ça brûle.

Un silence s’installa.

– J’ai l’impression que ce feu, il me dévore.

– Et qu’est-ce qu’il brûle exactement ?

Elle réfléchit.

– L’idée que je vaux quelque chose.

Il prit le temps avant de répondre.

– Une idée peut brûler. Pas vous.

Elle laissa le silence entrer.

– Et vous, ça vous est déjà arrivé de vous sentir… moins que rien ?

– Oui. Longtemps. Jusqu’à ce que j’apprenne ce que je valais réellement.

– Et que vous valiez quoi ?

– Que je valais presque tout et presque rien. Presque tout, parce que j’étais vivant. Presque rien, parce que je n’avais pas à devoir valoir quelque chose.

Clara le regarda.

– Et pourquoi on cherche à faire ça, je veux dire, à valoir quelque chose ?

– Peut-être parce qu’on en est venu à décider qu’on devait plaire pour se sentir valable.

Elle regardait au loin, tout en hochant la tête, comme pour s’aider à assimiler. Peut-être pour se donner l’impression de comprendre aussi.

– C’est quand même compliqué votre truc.

– Oui. C’est pour ça, je vous ai dit, je m’entraîne.

Ils se sourirent, puis se mirent à rire. Un ballon rebondit sur le pavé. Des oiseaux chantaient. Une guitare résonnait au loin. L’odeur des roses flottait dans l’air et le parvis luisait paisiblement sous le soleil.

-8-

Elion avait proposé de la présenter à un ami. “Il s’intéresse aux peurs modernes,” avait-il dit avec un sourire.

– Ce que vous avez vécu sur ce plateau, c’était moins un problème de regard que l’on porte sur soi, qu’autre chose, dit-il en ajustant ses lunettes. C’était avant tout un réflexe. Vous avez fait une réaction de stress social classique.

Clara leva les yeux.

Ils étaient assis à la terrasse d’un café, à l’ombre d’un platane. Elion remuait distraitement son thé, dans un sourire tendre et amusé. L’autre homme, droit dans son veston clair malgré la chaleur, observait Clara avec une attention presque clinique.

– Un réflexe ? répéta-t-elle.

– Oui. Votre cerveau a interprété la situation comme une menace hiérarchique.

Il parlait posément, avec cette diction nette de ceux qui ont longtemps appris à articuler leurs idées, à distance certaine des émotions.

– Une menace ? Mais j’étais sur un plateau de télé, pas dans la savane.

Clara rigola de sa propre phrase, les deux autres s’en amusèrent.

– Pour l’amygdale, la partie du cerveau qui fait éprouver la peur du risque, la différence est relative. Être exposée au jugement public active les mêmes circuits que le risque d’exclusion dans un groupe primitif. Et l’exclusion, pour un cerveau ancien, équivaut à la mort.

Clara cligna des yeux.

– Donc je serais une sorte de bête préhistorique qui panique devant un type en costume ?

– Nous le sommes tous, répondit-il calmement. Simplement, certains ont appris à masquer la panique derrière des mots plus longs.

Elion esquissa un sourire.

– Si l’on vous écoutait, Noah, la peur ne disparaîtrait pas, elle changerait juste de vocabulaire.

Puis il posa doucement sa tasse.

– Cela peut être vrai. Mais parfois on arrive à prendre suffisamment soin de nos peurs pour qu’elle ne nous envahissent plus.

– Vous avez raison, mon cher Elion, chez vous, elle semble bel et bien diminuer au profit du circuit cérébral de ce que d’aucuns pourraient appeler : l’amour et la confiance en soi. Et que j’appellerais plus sobrement une régulation émotionnelle efficace.

Clara regarda tour à tour les deux hommes. Elle ne comprenait pas tout. Mais elle avait très envie de rester.

– Vous avez l’air plutôt d’accord tous les deux.

Noah haussa imperceptiblement une épaule.

– Nous essayons.

– Il cherche des images dans les cerveaux, dit Elion avec douceur. Et moi j’essaie de comprendre ce qui vit à l’intérieur.

Noah tourna vers lui un regard amusé.

– Ce que votre ami appelle “images”, nous les appelons des réseaux neuronaux.

– C’est moins spirituel, dit Elion sympathiquement.

– C’est plus mesurable, dit Noah plus sérieusement.

Clara laissa échapper un souffle qui ressemblait presque à un rire.

– Du coup, vous me conseillez de faire quoi moi ? De prier, ou de me reprogrammer le cerveau ?

Noah inclina légèrement la tête.

– Ni l’un ni l’autre ma chère. En premier lieu, il s’agirait plutôt d’habituer votre système nerveux à ne plus interpréter le regard d’autrui comme une menace.

– Et ça s’apprend ça ?

– Absolument. Par exposition graduée, par respiration, par attention dirigée. La transformation neuronale est possible, vous savez.

Elion ajouta doucement :

– La science est une chose remarquable. Mais la bienveillance envers celle que vous étiez quand elle a appris à avoir peur pourrait arriver à faire des miracles vous savez.

Clara resta silencieuse un instant. Le vent soulevait les feuilles au-dessus d’eux. Une cuillère tinta contre une soucoupe.

– Donc c’est pas qu’une question de se figurer ce qu’on pense ou non de nous ?

Noah secoua la tête.

– Les représentations sont des habitudes du cerveau. On peut les comprendre. Et elles peuvent être en partie modifiées.

Elion sourit légèrement.

– L’esprit et le corps. Le corps et l’esprit. Les deux se parlent. Et il faut les aider à faire la paix.

Clara les regarda.

– Vous deux, vous vous causés bien. Même si je comprends pas tout, ça a pas vraiment l’air d’être de la même chose.

Noah eut un petit sourire.

– Nous ne sommes pas toujours d’accord.

– C’est faux, répondit Elion sur un ton taquin. Nous cherchons en réalité la même chose.

– Et qu’est-ce que c’est ? demanda Clara.

Noah répondit :

– La compréhension.

Elion dit :

– La santé.

Clara sentit que le feu ne la consumait plus de la même manière. Il semblait l’attiser différemment.

-9-

Le feu qui brûlait en Clara existait depuis la nuit des temps. D’autres, avant elle, avaient senti cette chaleur les activer, les rassurer ou les inquiéter. On s’était battu pour le pouvoir et les ascensions, on s’était fait aimer pour accéder au plaisir, laisser une trace ou une descendance. On avait dressé des symboles, inventé des mythes, aligné des chiffres pour comprendre ce qui les poussait à agir. On avait parlé d’anges et de démons, puis de traumatismes et d’émotions. On avait tracé des théories, dessiné des schémas, ouvert des crânes et des livres. Les mots changeaient. La brûlure restait. Alors on continuait. On écrivait. On bâtissait. On enseignait. On séduisait. Pour ne pas être laissés de côté. Pour tenir ou appartenir. Pour attirer ou posséder. Pour soulager le feu et maintenir la braise.

-10-

Elle ouvrit un livre. Ce n’était ni un grand traité ni un texte sacré. C’était un ouvrage emprunté autant par intérêt que par défi, conseillé par Noah d’un ton neutre et approuvé par Elion d’un sourire. Elle l’avait laissé plusieurs jours sur sa table, comme un outil neuf qu’on n’ose pas encore manier. Les premières pages lui résistèrent. Les phrases étaient longues. Certains mots, trop précis, n’avaient encore aucun sens pour elle. Elle relut le même paragraphe deux fois. Puis trois. L’impatience monta. Cette petite voix familière qui murmurait qu’elle n’était pas faite pour ça, que d’autres comprenaient plus vite. Elle resta. Elle reprit la phrase. La découpa. Chercha les mots qu’elle ne connaissait pas. Nota les définitions dans un cahier. Recommença.

Elle voulait comprendre. Elle ne voulait plus seulement parler d’instinct, elle voulait savoir répondre. Elle pensa à Assia, à ses phrases claires qui ne tremblaient pas. À Noah, à ses mots précis qui découpaient le réel sans haïr. Et à Elion, à cette manière d’ouvrir des espaces et des mystères sans hausser ni la voix ni l’ego. Elle voulait pouvoir se tenir à leurs côtés sans cette impression un peu tragique de se sentir de trop. Alors elle lut.

Le lendemain, elle regarda une conférence en ligne. Le surlendemain, elle retourna à la bibliothèque. Elle s’assit au fond, entre des rayonnages où d’autres avaient cherché avant elle. Elle copia des passages et s’essaya à reformuler. Chez elle, seule dans sa chambre, elle s’entraîna à parler à voix haute, jusqu’à ce que les phrases cessent de trébucher et se tiennent droites. Parfois cela revenait. La peur d’être trop lente. Trop simple. Trop en retard. Elle ne fuyait plus. Elle observait. Elle respirait. Elle continuait.

La nuit était tombée. Et elle ne savait plus très bien si c’était le feu ou la lampe qui éclairait la table de travail. Apprendre ne lui semblait pas effacer la brûlure, mais il lui donnait une direction.

Chapitre 5 >

La mise au Monde – Roman – Chapitre 3

-1-

Le comité attendait devant la porte. Rien que la plaque vissée au mur, “Direction”, en lettres sobres et nettes, suffisait à les remettre à leur place. C’était bête, mais ça agissait. On se redressait, on parlait moins fort, on vérifiait ses lacets de chaussures de sécurité. La porte était simple, mais ce qu’elle contenait semblait plus grand que l’atelier.

L’odeur avait changé, moins de métal, plus de papier, moins de bruit, plus d’air conditionné. Ici, on ne ponçait pas, on pensait, ou du moins on en donnait l’impression. on faisait honneur aux écrans, aux graphiques, aux décisions. Clara observait les vestes bien coupées, les coiffures tenues, cette manière de se préparer comme à un dimanche important. Elle se surprit à imaginer ce que ce serait d’avoir sa place ici, d’être bien apprêtée, de compter autrement, d’être regardée non pas pour ce qu’elle faisait, mais pour ce qu’elle penserait et dirait.

Depuis trois jours, la grève du zèle avait fait chuter la cadence d’un tiers, des bus restaient immobilisés en bout de chaîne d’apprêtage, des livraisons glissaient. Chaque jour de ralentissement faisait s’évaporer près de deux cent mille euros dans les hangars. En face, le prix de la rigidité : titulariser quarante intérimaires ne représentait que quelques milliers d’euros par jour. Mais c’était toucher à l’acquis industriel de la flexibilité, qui avait été forgé dans les confrontations du passé. Le conseil d’administration avait tranché : remettre la machine en marche, sans ébrécher le principe sacré.

La porte s’ouvrit. Le directeur les accueillit avec une assurance tranquille un peu surjouée. Il demanda que seuls les membres désignés pour la négociation prennent place. Les autres furent invités à patienter dans la salle attenante. Clara entra avec Assia et sentit, malgré elle, la proximité d’Assia comme une tension supplémentaire.

Le directeur croisa les mains sur le bureau.

– Mme Lichtner, je tiens d’abord à vous dire que nous sommes sincèrement heureux de vous compter parmi les salariés. Votre mobilisation a montré un attachement réel au site. Nous avons entendu votre demande, les cinq recrutements annoncés ne sont pas un hasard. Les personnes qui s’engagent sont souvent celles qui s’investissent durablement. Cela dit, nous ne pouvons pas répondre favorablement à l’ensemble de votre demande.

Clara se pencha légèrement.

– C’est-à-dire… combien ?

– Nous avons refait les calculs. Depuis le début de vos actions, nous enregistrons une baisse de cadence significative. Cela met l’usine sous tension et pourrait lui faire perdre des clients. Nous ne pouvons pas prendre le risque d’alourdir durablement la masse salariale sans garanties. Embaucher au-delà de nos capacités serait irresponsable.

Assia prit la parole.

– La baisse de cadence, elle s’arrête quand on trouve un accord. L’intérim, lui, vous coûte toute l’année. Entre les agences, la formation des nouveaux et les primes, vous êtes sûrs que vous y gagnez ?

Le DRH répondit calmement :

– L’usine n’est pas un centre de loisir. Quand on vient ici, c’est pour travailler. Pas pour attendre une hypothétique hausse d’activité.

Clara releva la tête.

– On bosse. Et s’il faut, on continuera à le faire… trop correctement.

Le directeur la regarda plus directement.

– Vous menacez de poursuivre le ralentissement ?

Elle inspira. La présence d’Assia à ses côtés faisait effet.

– On applique les procédures. Ce qui est écrit.

Le silence changea de nature.

– Vous savez que cela fragilise l’ensemble du site, reprit le directeur.

– Nous ce qu’on sait c’est que sans nous ça tourne pas. On veut pas grand chose, on veut juste rester.

Le directeur s’adossa. Il regarda ses notes, puis le DRH.

– Nous pourrions envisager un dispositif encadré. Un accord cadre intégrant des engagements de polyvalence et de formation, permettant d’absorber les fluctuations d’activité. Pour sécuriser l’entreprise tout en allant dans le sens de votre demande.

Il écrivit, échangea quelques mots techniques avec le DRH. Puis il releva les yeux.

– Dans ces conditions, nous pourrions porter le nombre total de recrutements à quinze. Les cinq déjà prévus compris. À condition que les actions cessent pendant la négociation de l’accord, et que les salariés concernés s’engagent dans ce cadre de polyvalence.

Elle se vit froncer les sourcils, consciente du regard d’Assia sur elle.

– On aura pas à balayer ou faire des trucs en dessous de ce qu’on sait faire ?

– On mettra une clause en ce sens. Mais il faudra être prêt à vous former, à faire de la maintenance ou de l’amélioration.

– Ça me paraît honnête, on vient pour bosser, pas pour fainéanter. Mais on négocie pas le nombre, c’est soit tous, soit on continue.

Le directeur ne répondit pas tout de suite. Il regarda Clara plus longuement qu’auparavant.

– Vous comprenez que quarante embauches immédiates, sans condition, ce n’est pas réaliste.

– C’qu’y est pas réaliste, c’est de penser qu’on va rien faire.

Assia ne parlait plus, elle regardait.

Le DRH intervint.

– Nous pouvons intégrer des critères objectifs. Des évaluations chiffrées prenant en compte le taux de rendement synthétique et l’absentéisme.

Il fit glisser un tableau en se demandant si, en agissant de la sorte, il n’était pas en train de bafouer une sorte de règle sacrée. Mais il fallait bien s’entendre sur des critères face à l’arbitraire, sinon on continuerait à piétiner. Il se rassura en ne détectant pas d’hostilité particulière de la part du directeur.

– Sur quarante intérimaires concernés, dix-huit présentent des indicateurs au-dessus de la moyenne du site. Douze sont dans la norme. Les autres sont en dessous des attentes. Poursuivit-il dans son élan de transparence.

Clara jeta un œil aux colonnes, surprise par la révélation. C’était donc comme ça qu’on nous jugeait tout en haut. Elle ne put s’empêcher de chercher son score dans la liste. Puis elle se reprit.

– Et ceux en dessous… ils disparaissent ?

– Nous recrutons sur une base factuelle, pas sur la pression ponctuelle, répondit le directeur. La politique de recrutement n’est pas négociable, elle a d’ailleurs été acceptée par les partenaires sociaux. Nous recrutons des personnes comme vous, sur lesquelles on peut compter et être fiers.

Il marqua une pause.

– Voilà ce que je peux vous proposer. Nous ouvrons immédiatement quinze postes fermes. Ensuite, un second palier pourra être déclenché sous trois mois. Cela permettra d’absorber progressivement les quarante situations, mais dans un cadre maîtrisé.

– Maîtrisé pour qui ? demanda Assia.

– Pour l’entreprise. Et donc, à terme, pour vous.

Clara inspira, serra les dents.

– Les gens ont tenu ensemble. On va pas laisser la moitié tomber parce que leurs noms s’affichent en rouge sur un de vos tableaux.

Elle ne savait plus vraiment à ce moment là si elle s’adressait au directeur ou à Assia.

– Les chiffres ne sont pas un jugement moral, répondit le DRH. Ils sont un outil de bonne gestion.

– C’qui faut pas oublier Monsieur, c’est qu’on n’est pas des outils.

Le directeur reprit, plus bas.

– Si vous maintenez le ralentissement, vous savez que la direction devra réagir autrement. Ce sera une autre logique. Je préférerais que nous restions dans celle-ci.

Clara soutint son regard. Au fond, elle ne voulait pas que celui d’Assia se baisse.

– Nous aussi.

Le directeur referma son dossier.

– Quinze recrutements immédiats. Un plan d’intégration avec critères transparents. Une clause de réexamen sous trois mois. C’est notre offre.

Il laissa la phrase en suspens.

Clara ne répondit pas tout de suite. Elle pensait aux visages en bas, à ceux qui espéraient, à ceux qui avaient déjà moins de points sur les tableaux, à leurs réactions.

– On veut toutes les demandes d’embauche traitées sous un mois, pas trois, sinon on continue. Et le cadre d’accord faut qu’il convienne aux autres, sinon, ça reprendra.

Un silence troublé s’étendit au directeur, il paru réfléchir sous la secousse.

– Bon, faisons ainsi, je compte sur vous pour respecter votre parole, concéda-t’il.

Il les raccompagna jusqu’à la porte. En passant devant la plaque “Direction”, Clara la regarda autrement. Elle n’avait pas changé, pourtant, elle ne faisait plus le même effet.

Dans le couloir, Clara sentit ses épaules retomber d’un coup. Elle ne tremblait plus. En bas, le comité attendait. Quand le nombre fut annoncé, un murmure parcourut le groupe, puis des sourires, puis des mains qui célébraient. Dix de plus. Dix.

– Et un examen pour tous les autres d’ici un mois. On est en train d’envoyer valser la règle des pièces détachées !

Elle riait presque, incrédule, avec une fierté franche. Assia ne la quittait pas des yeux. Elle l’avait vue soutenir le regard du directeur, refuser le tri, dire “on n’est pas des outils”. Il y avait chez elle quelque chose de droit, de vivant, une innocence ferme qui ne cherchait ni à fuir ni à dominer. Une chaleur inattendue monta à la poitrine d’Assia. Elle eut envie de la contenir, mais ne détourna pas les yeux. Clara riait, et son rire entraînait les autres avec elle. Dans ce rire vibraient la fatigue des jours passés, la peur encore là, la joie de sentir le reflet de sa valeur dans les autres. Ce rire jaillissait du terreau où naissent les forces nouvelles, là où des feux se lèvent, sans trop bien savoir ce qu’ils brûleront.

-2-

Ils sortirent tard. La salle du haut s’était vidée par vagues successives, comme une mer qui se retire en laissant derrière elle des traces de sel et des éclats de rire.

Assia s’approcha de Clara pendant qu’elle ramassait des gobelets.

– On devrait fêter ça autrement, dit-elle simplement.

Clara releva la tête.

– Autrement comment ?

– Un verre. Juste toi et moi.

Clara sentit une chaleur fine lui traverser la nuque. Elle hocha la tête.

Le bar n’était pas loin. Une lumière jaune, des tables en bois griffé, une odeur de bière et de citron. Elles s’assirent face à face.

– Tu savais que ça marcherait ? demanda Clara.

Assia sourit légèrement.

– Non. Je savais juste que c’était possible que ça marche.

Clara la regardait poursuivre. Elle se rechargeait à son sourire. Elle buvait ses mots. Assia parlait de Sciences Po, des couloirs trop lisses, des débats brillants et stériles. La découverte des syndicats américains, des dockers de la côte Est, des femmes de ménage à Chicago, des campagnes menées porte à porte dans des quartiers de la Nouvelle Orléans délaissés par les politiciens. De la beauté des femmes et des hommes qui se battaient pour faire de leur monde un monde plus beau.

– Tu vois, dit-elle, le pouvoir, c’est un bien précieux, une chose à laquelle il faut mettre du soin et se passer de mains en mains, à mettre en commun, et à retirer des griffes de ceux qui veulent tout s’octroyer.

Clara ne disait presque rien. Elle absorbait. Sortir des HLM, aller aux États-Unis, revenir, se battre ici, comment tout cela pouvait-il être possible ? Quelle force profonde fallait-il pour se lancer dans de telles aventures ?

– Pourquoi tu fais tout ça ? demanda Clara.

Assia prit le temps.

– Parce que j’ai vu trop de gens se croire petits. Et que c’est faux.

Le mot resta suspendu. Faux. Clara sentit quelque chose se fissurer en elle. Comme si une partie de son histoire avait été contredite.

Le bar s’était rempli, les voix montaient autour d’elles. Mais dans cette ambiance réchauffée par l’alcool, leur table formait une sorte d’îlot de connexions partagées et de curiosités communes. Elles parlèrent longtemps, de l’usine, de leurs familles, des erreurs, des bêtises et tout ce qui donne à rire, à aimer et à haïr. Et plus elles parlaient, plus quelque chose d’autre s’installait.

Clara remarqua la manière dont Assia posait ses mains sur le verre. La manière dont elle penchait la tête quand elle écoutait. La manière dont elle riait, pleine bouche, sans retenue. Assia, elle, observait autre chose. La rapidité d’esprit de Clara, son imprévisibilité, son imagination, son humour, sa manière à elle d’aimer profondément la vie. Les mains se touchèrent peu à peu et imperceptiblement et tendrement, elles finirent par rester collées l’une à l’autre.

– Tu sais, dit Assia plus bas, on n’est pas faites toutes les deux pour rester là où on nous a mises.

Clara eut un demi-sourire.

– Tu vas encore me parler d’organisation ?

– Non, de toi.

Un vertige naissait. Le monde autour était encore un peu plus loin, plus flou. Elles sortirent du bar sans vraiment l’avoir décidé. L’air était frais, la ville presque vide. Elles marchèrent côte à côte. Leurs épaules se touchaient parfois, puis plus souvent, puis les bras d’Assia finir par se poser délicatement sur les épaules de Clara.

– J’ai toujours eu l’impression d’être en avance quelque part et en retard ailleurs, dit Assia.

Clara rit doucement.

– Moi, j’ai surtout l’impression d’être en décalage un peu partout.

Elles s’arrêtèrent sous un lampadaire. Assia posa la main délicatement sur la joue de Clara dans un geste lent qui semblait venir de haut et loin. Clara frissonna légèrement, sourit un peu bêtement et plongea des yeux langoureux dans le regard joyeux et innocemment taquin d’Assia.

Le contact des lèvres sur les lèvres fut à la fois aussi timide que doux et délicat. Le second baiser se fut plus fougueux.

Les attentes des autres, les hiérarchies, les conventions, les rôles, tout cela s’éloignait, s’accrochait derrière les réverbères ou glissait sous les trottoirs humides. Et le monde se réduisait peu à peu à la chaleur, à la texture et au goût de l’autre, à la respiration qui s’accélérait, aux mains qui cherchaient à se saisir et à se dire. Et elles se laissèrent tomber dans cette nuit comme on vole quelque chose qu’on ne veut plus vraiment bien vouloir rendre.

– Viens, fit Assia doucement.

Son appartement était au troisième étage d’un immeuble ancien, à la frontière du délabré. L’escalier sentait la poussière et la soupe froide. À l’intérieur, un canapé fatigué, une table constituée d’une porte posée sur deux tréteaux, encombrée de livres annotés, un tapis râpé, une lampe bancale qui diffusait une lumière jaunâtre quasi touchante. Un lieu traversé d’idées, de luttes, de nuits passées à écrire. Clara entra comme on franchit une frontière invisible, la porte se referma, et le silence changea.

Assia posa son sac sans quitter Clara du regard. Elle s’approcha, lentement, comme si chaque pas mesurait l’intensité et le bonheur du moment. Le premier baiser eut le goût du dehors. Puis le dedans se réinstalla peu à peu, plus chaleureux, plus langoureux. Les mains trouvèrent les épaules, les tailles, les hanches. Les vêtements tombèrent sans impatience, comme dans un jeu de reconnaissance, puis enfin, comme dans un jeu de rôles où l’on dépose des armures inutiles. La peau révélée était découverte, prise en soin, prise en bouche. Le canapé grinça légèrement quand elles s’y laissèrent tomber et la lampe projeta leurs ombres mêlées contre le mur beige et jauni. Dehors, une voiture passa. Leurs corps se donnaient des preuves de leurs existences. Des frissons se firent sous les doigts, et qui semblait dire : je suis là, je te sens. Il y avait la peau, les failles, les forces et la peur qui se mêlaient et qui perlaient sous les sens. Clara sentit son cœur battre fort. Elle ne se sentait plus petite. Elle se sentit projeté dans quelque chose d’immense, paumé dans les interstices et les recoins de deux corps repliés et ouverts l’un en l’autre.

Elles restèrent ensuite sans parler. La lampe toujours allumée. Les jambes emmêlées. La fenêtre entrouverte laissait entrer l’air frais. Il n’y avait plus ni usine, ni stratégie, mais deux corps, encore chauds d’avoir osé, et ce feu, fragile et immense, qu’elles venaient imprudemment d’attiser.

-3-

La nuit fut courte et le matin se fit dur. Clara était traversée par deux états contradictoires. La fatigue qui tirait sur la corde nerveuse, exigeant repos et sommeil, et l’exaltation qui suivait la nuit d’excitation et d’amour de la veille. Elle n’en revenait pas, c’était arrivé. Elle n’avait à peine osé l’espérer et pourtant cela était advenu. Elle vivait une histoire avec Assia. Une valeur et un vertige que personne d’autre n’avait jamais su encore lui offrir. Clara nettoyait dans le bac de dissolvant les pistolets au pinceau, et on voyait, au-dessus du masque à peinture et des lunettes qui lui donnaient un air de mouche, poindre un visage aussi doucement apaisé que niais.

Martin la regarda en coin.

– Toi, t’as fait des folies cette nuit. À te voir, on dirait que t’as pris un truc.

Elle haussa les épaules, faussement détachée. Elle s’écarta, baissa son masque sur sa gorge.

– Bah, avec le syndicat, tu bosses le matin et l’après-midi tu négocies, tu refais le monde, tu fêtes… et tu te couches tard. On a pris un verre avec Assia après la réunion.

Elle marqua une pause, presque involontaire.

– Elle est quand même incroyable.

Martin acquiesça lentement tout en rembobinant les tuyaux d’air comprimé, puis s’arrêta et la regarda.

– Ouais. On dirait qu’on lui a greffé un cerveau en plus à la naissance.

Un sourire passa, puis son regard se fit plus sérieux.

– Mais moi, à ta place… je me méfierais.

Clara se tourna vers lui.

– De quoi ?

Il chercha ses mots, les trouva maladroits.

– C’est le genre de personne… tu sais plus trop après si tu penses par toi-même. Quand je suis avec elle, j’ai l’impression de vouloir être plus grand que moi. C’est plaisant par moment… mais à la longue, ça fatigue. Ça te pousse toujours un cran au-dessus. Et moi, les trucs qui poussent toujours plus loin, je m’en méfie.

Il souffla, se frotta les narines.

– Les liens simples, ça, c’est précieux. Ça, ça tient. Les grands discours… c’est des coups à te cramer, crois-moi.

Clara, en l’écoutant, se demandait quelle part de jalousie – celle qui pouvait animer aussi les amis – était à l’œuvre dans ses propos. Mais c’est vrai qu’il y avait un côté sans limites chez Assia, un aspect qui la faisait frissonner, parfois de peur, parfois de plaisir, peut-être un mélange des deux. Elle ne relança pas la discussion.

Ces deux jours-là, l’usine respira. Le zèle n’était plus de mise. On aurait dit que les murs s’étaient desserrés, les gestes redevenaient fluides, on plaisantait beaucoup facilement. Même les chefs parlaient moins sec, la mécanique reprenait.

Le mercredi, l’accord fut affiché avec les clauses, les noms, les critères. Les feuilles circulaient de main en main.

– Eh ben ça, on peut dire que c’est une sacrée victoire ! lança Martin en tapant du plat de la main sur le papier. Quinze maintenant. Et le reste examiné sous un mois. Franchement… on les a eus.

Il leva les yeux vers elle.

– Et surtout, ça s’arrête là. Chloé va arrêter de flipper. On va pouvoir respirer. Toi tu restes. Moi je reste. On a gagné !

Clara aurait voulu s’installer dans cette phrase : On a gagné. Elle aurait voulu partager son enthousiasme. Mais son regard dérivait ailleurs, vers ceux qui ne souriaient pas. Pour elle, la suite était déjà là : il faudrait affronter la colère des écartés.

Elle en avait parlé à Assia.

– Tu sais, on en a besoin, de ces colères, lui avait-elle dit. Si on ne les écoute pas, elles pourrissent en dessous, et c’est toute la société qui s’abîme.

Clara comprenait. Mais elle n’y arrivait pas vraiment. Elle regarda Martin, rayonnant, rassuré. Puis elle pensa à Assia. Et à elle, au milieu. Elle avait voulu rester. Mais rester, désormais, semblait vouloir dire ne plus pouvoir s’arrêter. L’usine et le syndicat commençaient à lui paraître faits d’un seul et même acier.

Plus loin, les presses reprenaient leur cadence, sans états d’âme, martelant la tôle avec obstination.

-4-

Cette fois, la réunion aurait lieu dehors, au local de la MJC, juste à côté de la grande entrée, là où les gamins jouaient au baby-foot l’après-midi et où, le soir, les affiches de théâtre amateur côtoyaient les tracts froissés. Le carrelage était fendu, les néons un peu blafards, et l’odeur faite de bois ciré et de poussière ancienne.

Martin avait été clair avec Assia. Pour les salariés embauchés, c’était une victoire inespérée. Quinze postes, un calendrier, une clause de réexamen : ils avaient arraché plus qu’ils n’espéraient. Il fallait consolider. Revenir aux revendications internes : les salaires, les primes, le respect des chefs d’équipe, les classifications. Il s’était syndiqué du côté des titulaires, il voulait travailler de l’intérieur, solidement. La grève du zèle, disait-il, on la ressortira quand on sera prêts. Quand ça tiendra. Il avait été l’allumeur. Maintenant, il voulait être maçon. Assia l’avait soutenu, sans le retenir.

Clara, elle, restait avec les intérimaires. Le groupe grossissait et cherchait un nom. “Syndicat des mal employés” revenait dans les bouches, un peu ironique au début, puis grave et certain ensuite. Il ne s’agissait plus seulement de ceux qu’on jetait avant les dix-huit mois. Il y aurait aussi les embauchés qui ne voulaient pas rester là où ils étaient, ceux qui sentaient leur vie se rétrécir à mesure que le badge sonnait à l’entrée, ceux qui se demandaient s’ils pouvaient faire autre chose sans savoir trop par où commencer.

Pour l’heure, il fallait tenir le fil le plus brûlant, celui de la précarisation organisée. Les règles de l’intérim et de la micro-entreprise, la rotation permanente, la fragilité des contrats. C’était là que la machine mordait.

Assia avait invité les cercles militants de gauche de la région. Pour qu’ils viennent voir ce que ça faisait quand ça frottait vraiment. Une douzaine de référents débarquèrent, sacs en bandoulière, carnets et regards attentifs. Certains venaient des universités, d’autres d’associations culturelles, un ou deux des collectifs écologistes. Ils saluèrent, un peu gauchement. Les intérimaires les dévisageaient avec une curiosité méfiante.

Clara ouvrit la réunion. Elle ne tremblait plus, mais elle sentait encore la chaleur lui monter aux joues. Elle parla, debout devant le mur couvert d’affiches. Elle rappela la victoire, les quinze postes, la clause. Des applaudissements courts surgirent puis elle aborda le reste. Les noms laissés de côté, les critères, la suite.

– On est là pour que personne soit laissé de côté. C’est pas qu’à nous de nous de devoir nous adapter.

Elle marqua une pause. Elle continua.

– Même si on rentre pas dans leurs cases, on doit le savoir avant de partir. On doit pouvoir réagir. Et si on part, on doit partir avec des droits, avec une formation, avec quequ’chose de plus que ce qu’on avait en entrant.

Un murmure parcourut la salle. Certains opinèrent, d’autres croisèrent les bras. Assia prit le relais sans monter sur l’estrade.

– On va travailler en petits groupes. Dix minutes et une question : qu’est-ce qu’on demande à l’entreprise pour ceux qui cochent pas les critères ?

Les chaises raclèrent. On forma des cercles. On parla fort. Un intérimaire au visage fermé expliqua qu’il voulait qu’on le laisse travailler et qu’on lui foute la paix. Une militante aux cheveux courts répondit que la paix sans les droits, ça ne durait pas. Un cariste raconta son frère, coincé depuis quinze ans sur des missions courtes mais que ça lui allait, que ça lui faisait plus de congés. Un étudiant nota tout, presque tout.

Assia circulait entre les groupes. Elle ne corrigeait pas. Elle relançait. “Concrètement ?” “On le demanderait à qui ?” “On le ferait comment?” Elle avait cette manière bien à elle d’ordonner le chaos.

Puis elle les rassembla en demi-cercle large. Elle traça au sol, du bout du pied, une ligne imaginaire, une rivière disait-elle.

– Ceux qui pensent qu’on doit exiger sur-le-champ la formation de ceux qui veulent rester et qu’ils soient tous gardés, vous vous placez à gauche. Ceux qui veulent d’abord assurer les embauches acquises avant d’exiger quoi que ce soit, à droite.

Les corps bougèrent. On hésita. On se regarda. Personne n’était forcé de parler, mais on devait se situer. Clara observa. Ce n’était pas un vote à main levée, c’était une prise de position mouvante. Les syndiqués plus aguerris ne se massèrent pas tous du même côté. Certains rejoignirent les prudents. Les intérimaires écartés, eux, avancèrent presque d’un bloc vers l’exigence immédiate. Les voix montèrent, pas de grands cris, mais de la tension. On reformula. On ajusta. On chercha une voie commune. Peu à peu, les hésitants traversèrent la ligne. Pas tous d’un coup, mais un à un. Les derniers hésitants finirent par traverser, pas convaincus sur tout, mais décidés à ne pas rester seuls. À la fin, il ne restait plus personne à droite.

La décision fut écrite en gros sur le tableau blanc : courrier collectif exigeant la transparence totale des critères et l’accompagnement des salariés en difficulté, avec formation interne à la clé. Et si la direction traînait, on rendrait le site moins fluide par nous-mêmes et on ferait revenir les journalistes.

Clara n’en revenait pas. Une heure plus tôt, c’était flou. Maintenant, une décision tenait debout. Elle regarda Assia. Elle ne dominait pas la salle, elle apprenait avec. Et tout le monde, peu à peu, marchait avec elle, sur des sujets qu’hier on pouvait jeter encore dans le bac de tri de la fatalité.

-5-

AVANCEMENT DU PLAN D’INTÉGRATION
15 POSTES CONFIRMÉS – AUCUNE EMBAUCHE SUPPLÉMENTAIRE ENVISAGEABLE À CE STADE

Les feuilles étaient scotchées bien droites sur le panneau, au-dessus des consignes de sécurité. Les corps s’étaient arrêtés devant. Clara lut le titre une première fois. Puis la seconde ligne. Quinze. Point. Les noms suivaient. Toujours les mêmes. En bas, une phrase administrative : “Les autres situations ne répondent pas, à ce jour, aux conditions d’embauches requises.”

Un intérimaire chercha du doigt, lentement. Il remonta la liste. Redescendit.

– C’est bon… j’ai compris.

Il recula d’un pas lassé, puis repartit.

Plus loin, un embauché lâcha à voix basse :

– Fallait pas croire qu’ils allaient plier jusqu’à quarante.

Un autre répondit :

– On a déjà arraché gros.

Les presses frappaient, les étuves chauffaient, les chariots circulaient. Martin arriva derrière Clara. Il lut l’affiche. Il resta un moment sans parler.

– Les gars repartiront pas en grève pour ça. Pas maintenant.

Le regard de Clara allait vers les lignes de production, vers les chefs qui observaient à distance. Elle chercha Assia. Elle la trouva à quelques mètres, immobile, adossée au mur. Elle ne lisait pas l’affiche. Elle regardait la scène comme on observe un aiguillage.

Clara s’approcha.

– Ils s’arrêtent à quinze.

– Oui.

– Tu le savais ?

Assia ne détourna pas les yeux.

– Ils ont senti que l’atelier ne bougerait plus. Pourquoi ils iraient plus loin ?

– On fait quoi maintenant ?

-6-

On était samedi matin. L’air était encore frais, mais l’ambiance déjà tendue. Devant la grande entrée, les intérimaires formaient la première ligne. Derrière eux, il y avait les autres membres du syndicat et derrière encore, les alliés, les familles, les amis. On avait tiré la banderole entre deux poteaux, on y avait ajouté la phrase que la journaliste avait retenu de la bouche de Clara :

“ON N’EST PAS DES PIÈCES DÉTACHÉES. ON VEUT RESTER.”

Elle battait légèrement dans le vent.

Les camions ralentissaient à l’approche de la grille, certains chauffeurs coupaient le moteur, d’autres klaxonnaient nerveusement, agacés. Les gilets fluorescents se mêlaient aux drapeaux syndicaux. Une centaine d’intérimaires et de syndiqués du site. Une cinquantaine de proches venus soutenir. Assia avait fait venir des délégations d’autres usines. Cent vingt syndiqués alliés. Et puis les militants. Cent cinquante. Étudiants, collectifs, habitués des AG. On changeait d’échelle et Clara le sentait physiquement. Ce n’était plus un problème d’atelier, c’était devenu une affaire de société.

La police arriva en fin de matinée. Deux voitures d’abord. Puis un fourgon. Les agents descendirent, calmes, mains sur les ceinturons, regard circulaire.

– Messieurs-dames, il faut laisser passer les camions.

La discussion s’engagea. Les délégués s’avancèrent. Ton posé.

– Vous voulez que ça rentre ? Faites en sorte qu’on puisse rentrer nous aussi.

Un policier tenta la médiation :

– On comprend votre situation. Mais bloquer l’accès, c’est une entrave à la circulation et à l’activité économique.

Le mot sonna un peu comme un coup de tampon administratif. La direction arriva peu après, un petit groupe d’adjoints sortis de berlines sombres et imposantes. Le directeur prit la parole à distance prudente.

– Vous êtes dans l’illégalité. C’est une obstruction manifeste. Nous avons pris des décisions rationnelles et mesurées. Nous ne céderons pas à des intimidations.

Des murmures montèrent. Puis des voix.

– Mesurées pour qui ?

– Vous appelez ça rationnel ? dit un gars en désignant la police.

Clara sentit la tension monter d’un cran.

Puis les jeunes arrivèrent. Des gamins de la cité voisine. Ils restèrent d’abord en périphérie. Regard fixe sur les policiers. Téléphones sortis.

Des militants universitaires, excédés, interpellèrent le directeur plus frontalement. Les mots devinrent plus durs. “Mépris”, “violence sociale”. On entendit un “capitalocrate”, lâché comme ça, sans trop d’assurance, pour tester, pour voir ce que ça pourrait donner. Les jeunes des cités s’en mêlèrent. Le directeur pâlit. Il chercha à se replier vers le bâtiment administratif. Un mouvement de foule compact l’en empêcha brièvement. La police se resserra.

Clara sentait le point de bascule. Elle appelait au calme, un peu nerveusement, et puis tout alla trop vite. Une voiture s’ouvrit en retrait. Un coffre claqua. Trois silhouettes, cagoules mises à la hâte. Des bouteilles sorties. Chiffons. Essence. Clara eut à peine le temps de comprendre. La première flamme jaillit, une trajectoire hésitante, et puis l’impact contre le poste de garde.

Le feu prit plus vite qu’on l’aurait pensé. Un cri grave. Les jeunes s’emparèrent de deux autres bouteilles. Les policiers reculèrent d’un pas. Une vitre explosa. Une poubelle fut renversée. Une autre allumée. Les camions klaxonnèrent, désespérément, en cherchant le repli. Les gyrophares s’accélérèrent, les sirènes grimpèrent, les canettes en verre volèrent.

Clara resta figée. Martin surgit près d’elle, tirant Chloé par le bras.

– Viens ! Dépêche-toi !

Son regard disait l’urgence, et aussi quelque chose d’autre, un peu comme je te l’avais bien dit.

Clara chercha Assia parmi le vacarme, le bruit, les gens affolés, la fumée et l’odeur d’essence.

Elle la vit en retrait, ni trop loin ni dedans, les yeux grands ouverts, elle ne s’affolait pas, elle ne criait pas, elle regardait. On aurait dit qu’elle cherchait à comprendre à quelle instant exact la situation avait commencé à déraper. Le feu gagna le poste de garde. Puis une fenêtre des bureaux administratifs céda. Les sirènes des pompiers retentirent au loin. Les familles partaient ensemble, aussi vite qu’elles le pouvaient. Les syndiqués les plus âgés reculaient. Les militants hésitaient encore entre rester et fuir. Les policiers formèrent une ligne.

Martin cria :

– Clara !

Elle fit un pas vers lui. Puis s’arrêta. Elle regarda Assia. Une seconde. Deux.

– Allez-y ! Je reste ! cria-t-elle.

Martin jura. Il ouvrit la voiture, fit entrer Chloé et démarra brusquement.

Les renforts arrivèrent, avec les casques, les boucliers et les ordres secs. L’affrontement dura plus de deux heures.

Et quand le calme repris des couleurs, le poste de garde était noirci, une fumée épaisse s’en émanait. Derrière, une partie de l’administration crépitait. Et, plus loin, à l’arrière, c’était le local syndical qui brûlait, et la salle du haut avec.

-7-

La nuit avait fini par se taire. Les sirènes s’étaient éloignées une à une, comme des bêtes rassasiées. Il restait l’odeur. Une odeur âcre accrochée aux vêtements, aux cheveux, à la peau. Clara la sentait encore en montant l’escalier derrière Assia.

Elles ne parlèrent presque pas. La clé tourna. La porte se referma. L’appartement semblait intact, presque indifférent. La lampe bancale diffusait sa lumière jaunâtre habituelle. Les livres, la table faite d’une porte posée sur deux tréteaux, le canapé fatigué. Tout était à sa place. Comme si rien n’avait brûlé.

Clara retira sa veste. Ses mains tremblaient un peu, c’était le contrecoup. Elle avait encore dans les oreilles le bruit des vitres, le souffle du feu, le cri des sirènes.

– Ça a dérapé, dit-elle.

Assia ne répondit pas tout de suite. Elle la regardait avec une attention grave, presque douce.

– Oui.

Clara s’approcha. Elle posa son front contre l’épaule d’Assia. Le contact était chaud, vivant. C’était peut-être la seule chose encore stable. Assia passa une main dans ses cheveux, lentement.

Elles s’embrassèrent sans empressement, comme une manière de tâter le terrain, de s’assurer peut-être que le monde entier n’avait pas encore cédé sous leurs pieds. Les vêtements tombèrent. Le corps de l’autre offert un peu comme un cadeau de lendemain de peine. Elles s’aimèrent différemment. Chaque geste cherchait la tendresse, et la peau contre la peau leur faisait reprendre existence.

Quand tout se calma, elles restèrent allongées côte à côte. Dehors, la ville semblait déjà avoir tourné un peu la page.

Clara fixait le plafond.

– On n’avait pas prévu ça.

Assia inspira profondément.

– Non.

Elle se redressa sur un coude.

– Mais ils vont s’en servir.

Clara tourna la tête vers elle.

– Comment ça ?

– Ils vont parler d’ordre, de sécurité, de responsabilité. L’opinion sera de leur côté. Il diront qu’ils avaient raison d’être prudents. Ils vont faire passer ça pour une dérive inévitable, un « voilà ce qui arrive quand on est trop gentil ». Ils vont vouloir réprimer.

Clara sentit une contraction dans sa poitrine.

– Tu crois qu’ils vont virer des gens ?

Assia ne répondit pas immédiatement. Elle choisit ses mots.

– Je crois qu’ils vont s’écarter de tout ce qui a fait dériver.

Le silence retomba un peu plus bas. Puis Assia ajouta, presque calmement :

– Mais, tu sais ce qu’on fait dans ces cas là ? On change d’échelle.

Clara la regardait. Assia semblait comme possédée par quelque chose qu’elle n’arrivait pas à saisir.

– On sort de l’usine. On parle de la précarité organisée. On avance vers un projet de loi. On exige le respect, la sécurité, la formation. On agit plus haut, on arrête de mettre du mercurochrome sur une fracture.

Assia parlait doucement, mais son regard s’était déplacé. Pour Clara, le on change d’échelle résonnait comme une pièce plus vaste que toute la chambre.

– Ils voudront l’ordre. Eh ben on leur propose une règle plus haute que la leur.

Clara pensa à la salle brûlée. Au bois noirci. Au rire de Martin dans la cabine. À la chaleur simple d’un chocolat partagé. Elle avait du mal à voir de règle plus haute.

– Tu crois qu’on peut arriver à faire ce que tu dis ?

Assia la fixa. Cette fois, elle la regardait vraiment.

– Oui. Mais pas avec moi devant.

– Pourquoi ?

– Ils me caricatureront. Toi, ils ne pourront pas. Tu viens vraiment de l’atelier. Tu as porté la banderole. Tu as négocié pour le bien de tous. Tu n’as jamais cassé une vitre.

Clara sentit le vertige revenir, mais ce n’était pas seulement la peur. C’était autre chose.

– Tu veux que je parle pour tenter de sauver le truc ?

Assia posa sa main sur la sienne. Fermement cette fois.

– Je veux que tu dises ce que tu vis. Il faut une voix qu’ils ne puissent pas mépriser.

La chambre sembla encore s’agrandir. Il faisait chaud, mais Clara ressentait un froid, installé sous les côtes. Elle pensa à ce que cela impliquait.

– En devenant… plus visible, j’vais être une sorte de cible.

– Oui.

Le mot resta suspendu entre elles. Clara attendit une seconde de plus, un geste, un “je serai là”. Rien ne vient, mais Clara hocha la tête. Elle s’approcha d’elle et se blottit dans ses bras. Assia l’enlaça. Clara ne se sentait pourtant déjà plus au même endroit.

-8-

L’appartement de son père sentait le café et le tabac froids. Les volets étaient à moitié fermés, comme si la lumière dérangeait. Il était assis à la table de la cuisine, une lettre posée devant lui, intacte.

– T’as reçu un recommandé. Ça vient de ta boîte. J’ai pas ouvert.

Elle s’assit en face de lui. Elle reconnut le type d’enveloppe immédiatement. Elle l’ouvrit lentement.

Compte tenu des événements survenus le samedi…

Climat de tension incompatible avec la poursuite sereine de la période d’essai…

Rupture à effet immédiat.

Elle relut une seconde fois après avoir annoncé à son père de quoi il en retournait sans en préciser le motif.

Son père tapa du poing sur la table.

– Les salauds !

Elle leva les yeux.

– Ils ont aucune parole. C’est pas correct, putain, des chiens oui…

Il se leva, fit deux pas dans la cuisine, revint.

– Tu devrais faire quelque chose… On devrait leur péter la gueule oui.

Il parlait vite. On sentait qu’une part de lui voyait la dérive, qu’une autre enfonçait l’accélérateur pendant qu’une troisième cherchait le frein et semblait être trop petite pour espérer l’atteindre.

Clara restait silencieuse. Comme toujours. Il parlait de système, de patrons. Il parlait fort, comme si la colère avait fini par devenir une sorte de lot de consolation.

– De toute façon, ce boulot… ajouta-t-il. C’était pas pour toi. Tu vaux mieux que ça.

– Oui, t’as sans doute raison.

Puis un silence un peu embarrassé s’installa.

Son père alluma une cigarette près de la fenêtre entrouverte.

– T’inquiète pas. Tu retomberas sur tes pattes.

La phrase se voulait rassurante. Elle sonnait surtout comme une habitude.

Clara regarda la table, les brûlures anciennes dans le bois, les factures empilées dans un coin. Elle pensa aux soirs d’enfance où il rentrait tard, fatigué, absorbé par ses propres batailles invisibles. Il avait toujours été en colère contre quelque chose et rarement disponible pour ce qui était là, à côté de lui.

– Ça va aller, lui dit-elle.

Il hocha la tête, déjà ailleurs.

Elle glissa la lettre dans son sac et sortit. L’air était plus frais qu’elle ne l’imaginait. Elle resta un moment immobile sur le trottoir. Elle pensa à Martin. Demain, elle irait tout de même à l’usine.

-9-

Ils ne la laissèrent pas rentrer.

À l’accueil, la personne des ressources humaines avait gardé un ton poli, presque compatissant.

– Dans le contexte actuel, nous préférons éviter toute tension supplémentaire sur le site. Vous serez rémunérée jusqu’à la fin de votre période d’essai, conformément à la loi. Et conformément à la loi, on lui prit son badge, elle rendit la clé de son casier, on lui fit signer un reçu. Et on la fit sortir par la petite porte latérale des visiteurs.

Elle appela Martin. Il décrocha rapidement.

– Tu peux venir au parking ?

Il arriva quelques minutes plus tard. Le parking était à moitié plein. Des groupes sortaient en parlant du week-end, des courses, des enfants. Le monde continuait.

Martin la vit, avança.

– Ils t’ont pas laissée entrer ?

Elle secoua la tête.

– Non. Ils me paient pour que je reste dehors.

Il eut un sourire bref.

Un moteur rugit derrière eux, une voiture manqua son créneau, on entendit un juron.

– J’ai reçu la lettre chez mon père.

Martin hocha la tête. Il regarda le bâtiment, les vitres pâles qui reflétait le ciel bleu paré de nuages.

– Ça aurait pu être tellement simple. On avait réussi quelque chose, on aurait pu tenir ça. Travailler et puis se marrer comme on l’avait toujours fait.

– Ça va me manquer, dit-elle.

Il la regarda longtemps.

– Je t’avais dit de te méfier, dit-il, un peu las.

– On a eu raison d’y croire quand même, de vouloir gagner.

Il haussa les épaules.

– Peut-être, mais moi j’avais surtout quelque chose à perdre.

Elle ne sut s’il parlait de Chloé ou d’elle.

– Moi aussi, lui dit-elle en pensant à lui.

Il secoua doucement la tête.

– Oui. Mais toi, t’avais déjà basculé ailleurs.

Elle ne répondit pas..

– Je te souhaite une vie qui tienne debout, Clara.

– Moi aussi.

Il eut un léger sourire.

– Toi, tu veux surtout qu’elle change.

Un silence se glissa. Puis il ajouta:

– Je te souhaite d’avoir raison.

Il ne souriait plus. Elle sentit sa gorge se serrer.

– Je voulais pas ça.

– Je sais.

Ils firent un pas l’un vers l’autre. Une étreinte courte. Elle pleura un peu sans bruit. Il se détacha le premier en lui lâchant deux mots :

– Fais attention

Il franchit le portillon. La grille grinça légèrement. Il ne se retourna pas.

-10-

Elle ne prit pas le bus.

Les portes s’ouvrirent devant elle, l’air chaud s’échappa, les gens montèrent, descendirent. Elle resta sur le trottoir. Le bus repartit dans un soupir.

Elle marcha sans décider d’une direction. Les terrasses étaient pleines, des verres tintaient, une poussette grinça sur les pavés. La ville avait déjà oublié, tandis qu’elle, avançait avec cette impression étrange d’être en retard ou en avance sur sa propre vie.

Au coin d’une rue, une grande porte en bois était entrouverte. Elle hésita, puis y entra. L’air changea immédiatement, plus frais, plus dense. Une odeur de cire et de pierre humide, quelque chose de très ancien. Le bruit de la rue s’éteignit derrière elle comme si quelqu’un avait refermé un couvercle. La lumière venait d’en haut, tamisée, et le sol résonnait doucement sous ses pas. Il y avait quelques silhouettes dispersées, immobiles. Elle s’avança entre des rangées de bancs. Le bois était usé et avait été rendu lisse par des générations de mains. Elle passa les doigts dessus sans y penser et s’assit au milieu.

Elle posa les mains sur ses genoux, elles tremblaient encore un peu. Une image lui revint sans prévenir, une robe blanche trop grande, une eau froide sur le front, la voix d’un homme en soutane qui parlait doucement. Puis les cloches, un dimanche de Pâques, les œufs cachés dans un jardin encore humide. Elle ne savait pas vraiment pourquoi ses pas l’avaient menée là. Peut-être parce qu’elle connaissait déjà l’odeur. Elle leva les yeux, la voûte était haute, des visages peints la regardaient, les couleurs étaient passées, mais elles tenaient encore. Ici, rien ne brûlait.

Elle pensa à la grille qui grinçait, à la main de Martin qui s’était détachée, à la lettre, aux flammes, à Assia, au “On change d’échelle.” Le mot résonna dans l’espace ici, plus vaste encore qu’il ne l’avait été dans la chambre. Elle comprit qu’elle ne reviendrait pas en arrière et que ce qui tenait debout autrefois semblait bel et bien révolu. Elle sentit une peur plus lente, plus profonde que celle du feu. Une porte grinça derrière elle. Un pas léger. Puis à nouveau le silence. Dans cette église, le monde semblait attendre autre chose.

Elle inspira et elle resta encore un peu.

Chapitre 4 >

La mise au Monde – Roman – Chapitre 2

-1-

Le bruit de la ponceuse avait une teinte plus agaçante, la poussière une odeur plus toxique. La vibration était plus irritante et le métal semblait froid. Clara ruminait. Elle se revoyait presque s’excuser d’avoir été mise à la porte. Une part d’elle essayait de ranger ça dans la catégorie des choses logiques, c’était prévu, programmé, orchestré. Elle aurait du chômage, quelques jours pour elle, peut-être des semaines avant une autre mission. Une autre part était triste. Et plus loin, à l’écart, il y avait la colère. Une colère qu’elle n’osait pas encore bien regarder en face.

Martin arriva d’un pas rapide, sourire large, essoufflé d’avance par ce qu’il espérait entendre.

– Alors ? T’es prise ?

Clara haussa les épaules.

– Non. J’ai juste réussi à gratter une semaine de plus. Elle sentit aussitôt le mensonge minuscule qu’elle venait de fabriquer. Comme si elle voulait sauver la face. Elle avait vu les autres faire ça cent fois, grossir le peu qu’on obtient pour ne pas paraître trop petit.

Le sourire de Martin tomba. Sa voix claqua :

– Quoi ?

Clara releva la tête. Elle ne l’avait jamais vu comme ça.

– Ils sont sérieux ?

Puis, il jura entre ses dents.

– Non. Ça va pas passer comme ça. Lâche ça. Viens.

Il lui tendit la main sans lui laisser le temps de réfléchir. La ponceuse continua une seconde de plus, comme si la machine refusait de comprendre, puis elle toucha le sol dans un bruit sec. Martin avançait déjà, la tirant derrière lui à travers l’atelier. Les regards se levèrent. Des têtes se tournèrent. Au bout de quelques mètres, il sembla en prendre conscience. Il lâcha sa main.

– Viens, dit-il plus bas. On va au local syndical. On va pas laisser faire ça.

Il avait encore les épaules tendues. La colère ne l’avait pas quitté. Elle marchait avec eux.

-2-

Le local se trouvait près de la porte principale, juste en face des bureaux de la direction. Plus ils s’en approchaient, plus Clara se sentait observée. Les syndicats traînaient derrière eux des réputations épaisses, pleines de mots qu’elle n’avait jamais vraiment pris le temps d’examiner. Jusqu’ici, rien n’avait vraiment fait mouche, à part ce tract qu’elle avait lu avec Martin avant de se résoudre à le remettre timidement à sa place, sous l’organigramme. Son père les critiquait souvent, trop radicaux ou trop vendus disait-il, même s’il en reconnaissait l’utilité. Lui-même s’était syndiqué autrefois, du temps où il travaillait encore à l’usine. Puis il s’en était éloigné, écœuré peut-être, fatigué sûrement. Clara n’avait jamais su exactement.

Martin, lui, avançait comme s’il était porté par quelque chose qu’elle ne reconnaissait pas. Une impulsion presque étrangère. Elle se laissait entraîner, mi curieuse, mi inquiète. Il frappa et entra sans attendre. Un homme était assis sur une table, café à la main, revue ouverte dans l’autre. Il sursauta, manqua de se renverser la tasse dessus. Martin le tira de sa stupeur.

– Salut. Dis-moi, t’es du syndicat ?

– Oui, je suis sur mes heures de délégation. Bienvenue les gars ! se ressaisit-il en posant son café sur la table.

– Bon, on a un gros problème. Clara bosse avec moi dans l’atelier peinture depuis presque dix-huit mois. Elle est en intérim. Elle bosse dur, elle bosse bien. Et pour la remercier, ils la mettent à la porte ! Tu te rends compte ? L’usine marche sur la tête. Une pépite pareille, et on la laisse filer.

Clara sentit le compliment lui réchauffer l’intérieur. Elle baissa les yeux. Martin parlait fort, comme s’il se battait pour deux. En parallèle, une inquiétude montait, et autre chose, plus étrange : le local, les affiches, la table, les voix, tout cela lui donnait l’impression d’avoir franchi un seuil sans s’en apercevoir. Le syndicat cessait d’être un mot. Il devenait un lieu, un décor, une scène dans laquelle elle se retrouvait soudain plongée.

Le délégué répondit sans détour :

– Pour les intérimaires, on ne pourra rien faire individuellement. On défend les salariés.

Un silence tomba, bref, instable. Martin encaissa. Un instant, on aurait cru qu’il acceptait, qu’il allait se laisser glisser dans ce que beaucoup auraient appelé une saine résignation. Mais ce n’était qu’un temps de stabilisation avant un nouvel élan.

– Super la solidarité ! Vous voulez changer le système et vous restez coincés dans les frontières qu’il nous impose !

La phrase sortit d’un seul souffle. Même lui parut surpris de l’entendre. Le délégué se raidit. Il connaissait ce terrain-là : l’idéologie, les lignes à défendre. Il inspira, prêt à dérouler son explication du monde.

C’est à cet instant qu’une femme noire descendit l’escalier de bois. Clara leva les yeux. Elle n’avait pas remarqué qu’il y avait un étage.

– Salut.

Sa voix se posa simplement dans la pièce, et la tension changea de forme.

– Ça tombe bien ce que vous dites. Je monte un syndicat d’intérimaires. J’en suis une moi-même. Et ce que j’entends là me concerne autant que vous.

Puis, se tournant vers le délégué :

– On ne s’est pas croisés avant que tu prennes la permanence. J’étais en haut avec Régis. Je prends le relais, si tu veux. On en reparle après.

Le délégué resta une seconde immobile, comme si le sol venait de se décaler un peu sous ses pieds. Il perdit la contenance qu’il s’échinait à garder. Il explosa :

– Putain, on pourrait mieux se dire les choses ici. Qui rentre, qui sort, bordel ! Après on passe pour des cons et on s’étonne que plus personne ne vienne…

Puis, il chercha son paquet de cigarettes comme on cherche une sortie. Il grogna quelque chose d’informe en quittant le local. La porte se referma délicatement. La poignée claqua plus fort que nécessaire.

Elle se tourna vers eux.

– C’est quoi vos prénoms ? Moi c’est Assia. Venez en haut. On va regarder comment on pourrait faire changer ça.

-3-

La pièce du haut était basse de plafond, il y plannait une odeur de bois sec, de poussière tiède et de café réchauffé. Une ampoule nue pendait au bout d’un fil torsadé. Par la fenêtre, l’usine s’étalait comme une bête couchée sur le flan. On voyait les toits, les conduites, les cheminées. Ça fumait doucement. Ça respirait.

Assia ne s’assit pas. Elle resta debout, les mains posées sur le dossier d’une chaise. Elle regardait Clara comme on regarde quelqu’un qu’on estime à l’avance.

– Bon. Racontez-moi ce qui se passe.

Martin parla : les dix-huit mois, l’intérim, le boulot bien fait, la sortie sèche. Assia l’écoutait sans couper, hochant la tête, pas vraiment pour approuver, surtout pour suivre le fil. Quand il eut fini, elle se tourna vers Clara.

– Et toi, tu veux quoi ?

La question la surprit.

– Je… je veux rester, dit-elle. Simplement.

Assia sourit.

– Je comprends, vous avez l’air de bien vous entendre tous les deux. C’est dur de devoir partir d’un endroit où on s’entend bien, dit-elle en s’asseyant avec eux.

Elle prit son café, souffla dessus.

– C’est fou quand on y pense, on nous balade dans ce monde comme des bêtes de trait, d’usine en usine, nous arrachant de nos liens humains au travail. Et, est-ce qu’on nous demande à nous, les ouvriers, ce qu’on en pense de leur modèle ? De leur modèle qui fonctionne avec le fric de certains et la peur de perdre. S’ils ne te recrutent pas, tu sais, c’est parce qu’ils ont peur. Tu bosses bien, ils devraient te garder, qu’est-ce que tu en penses, toi ?

– Je suis d’accord. Mais pourquoi avoir peur, c’est quoi le problème s’il me recrute ? fit Clara, curieuse.

– Ben, ils ont peur de t’avoir sur les bras si les commandes baissent, répondit Martin avec évidence en reprenant quasi mot pour mot ce qu’il avait entendu un jour du chef d’atelier s’adressant à un intérimaire qui demandait à être gardé.

– Oui enfin, c’est comme ça. C’est prévu. Je le savais depuis le début. ajouta Clara, sans savoir trop pourquoi elle disait ça.

Assia eut un sourire court.

– Non. C’est organisé.

Le mot tomba dans la pièce avec un poids particulier.

– Rien de tout ça n’est “comme ça”. Les contrats, les seuils, les dix-huit mois… c’est pas la météo. C’est des décisions. Des règles écrites par des gens qui ne poncent pas, qui ne peignent pas, qui ne respirent pas ça, comme toi, comme vous deux, comme nous.

Elle fit un geste vague vers l’usine. Clara sentit la colère monter.

– Toi, tu bosses bien. Donc ils gagnent de l’argent. Mais ils veulent garder le pouvoir de te sortir ou te remplacer quand ils veulent. C’est ça le calcul. C’est pas ta valeur, c’est leur sécurité. Et leur sécurité, c’est de pouvoir nous balader. Et ça marche. Parce qu’on ne nous a jamais bien appris à jouer collectif.

Martin approuvait. Clara hésitait.

On entendait un choc métallique au loin. Une tôle qu’on posait.

Clara, est-ce que tu serais prête à la jouer collectif avec nous, pour faire en sorte que tu restes ici, qu’on reste ensemble ?

– Oui. dit-elle. Elle ne savait pas trop d’où ce mot venait vraiment, mais il était bel et bien sorti.

-4-

Le lundi matin, Clara avait traversé l’atelier avec une peur sèche au fond du ventre. Elle s’attendait à un regard, un mot, un rappel à l’ordre. Leur escapade syndicale lui revenait par flashes. Elle imaginait déjà la scène : le chef qui l’attendait, bras croisés, la voix tranchante. Rien. Personne ne dit rien. Les machines tournaient. Le planning avançait.

Martin lui avait juste lancé :

– T’inquiète. J’ai tout fait dans les temps vendredi.

La peur se dissipa, mais quelque chose d’autre resta, une tension neuve. Une sorte de fil invisible tendu entre l’atelier et la pièce du haut. Tout le début de semaine, Clara travailla plus vite. Pas pour souffler, ni pour grappiller une pause. Elle cherchait des visages, des noms, des numéros de téléphone. Les autres intérimaires, ceux qui allaient sauter comme elle. Elle apprit à circuler. De machine en machine. D’un café à un distributeur. Un mot lancé à voix basse. Un numéro noté dans un coin de téléphone. Elle évitait les chefs avec un instinct qu’elle ne se connaissait pas. Quand on lui demandait ce qu’elle fichait là, elle souriait :

– Je passe voir un pote.

Son cœur cognait si fort qu’elle entendait son sang dans ses tempes. Les premières fois, Assia marchait à côté d’elle. Parler devenait possible parce qu’Assia était là, tel un appui solide. C’était épuisant et grisant. Il y avait aussi les regards, les blagues lourdes, les invitations mal déguisées. Elle apprenait à couper court sans s’excuser, à rester digne, à faire comme Assia.

Le jeudi, quinze d’entre eux montèrent dans la pièce du haut. La salle paraissait plus petite avec du monde. Les épaules se frôlaient. L’air était chaud. Ça sentait le métal et le café.

Assia posa la main sur l’épaule de Clara.

– Comme on se l’est dit, c’est toi qui ouvres.

Une partie du groupe se tue et l’observa quand elle se leva. Ses mains tremblaient. Sa gorge se serrait. Elle entendait sa voix de loin quand elle parla.

– Merci d’être venus…

Deux mots. Trois phrases. Mais ils l’écoutaient. Vraiment. Et quand Assia prit le relais, Clara avait l’impression de flotter à côté de son propre corps. Après avoir retrouvé ses esprits, elle la regardait parler. Les mots tombaient simples, concrets, justes. Une histoire d’ouvriers ailleurs, même combat, même crainte, même issue, ils s’étaient organisés, ils avaient tenu. Et la direction avait cédé. L’union avait fini par peser plus lourd que la peur.

– Ça vous dirait qu’on essaie ça, nous aussi ?

Un silence épais suivit.

Puis les voix se levèrent. Presque toutes. Une houle. Un accord brut. Clara sentit quelque chose se fissurer en elle. Une vieille idée avait été bousculée : je suis seule. À ce moment-là, elle ne tenait plus.

À la deuxième réunion, ils étaient encore plus nombreux. Les chaises manquaient, on s’asseyait par terre, on riait plus fort. Le mot nous circulait davantage. Et quand on élut un petit comité pour porter la suite, son nom sortit de plusieurs bouches avant qu’elle ait le temps de réagir.

Elle sentit la pièce se tourner vers elle. Elle aurait voulu reculer. Assia la regardait, pas pour pousser, pour tenir. Elle resta, et accepta. Une part d’elle commençait déjà à plier sous l’effort, tandis qu’une autre, semblait toucher quelque chose d’immense.

Le soir, un mail partit vers la direction, simple, calme, une demande claire.

Pas de réponse.

Dans le groupe, les messages commençaient déjà à circuler, des idées, des horaires, des points de rendez-vous. Quelque chose remuait. L’usine continuait de tourner comme si de rien n’était, mais, ces jours-ci, sous la tôle et le bruit, un autre moteur venait d’être allumé.

-5-

C’était son dernier jour. L’atelier gisait, fidèle à lui-même, sous la lumière blanche des néons. Derrière la ventilation, on entendait le bourdonnement des transformateurs, bruit fin qui flotte quand tout est encore imperceptiblement endormi. Les cabines démarraient, puis les étuves, sirènes étouffées qui mettaient tout le bâtiment en mouvement. Clara humait la poussière et le solvant et en faisant cela, elle se surprit à penser que cela aussi allait lui manquer.

Joseph lui lança un regard étrange en arrivant.

– Aujourd’hui, on applique le mode opératoire à la lettre.

Clara haussa un sourcil.

– Ça va être chiant. Fatiguant. Mais tu vas voir… c’est une surprise.

Elle ne comprit pas. Elle ponça comme c’était écrit. Papier plus fin, gestes lents et précis. Chaque étape était respectée. Ça avançait à une vitesse absurde. Deux heures pour un panneau. Ils n’arriveraient jamais au bout du programme.

À 7 h 30, le chef d’équipe déboula.

– Qu’est-ce qui se passe ici ? Il devrait déjà être en peinture, celui-là !

Joseph ne leva même pas la tête.

– On fait bien. Mode opératoire.

Le chef blêmit.

– Vous plaisantez ? On s’est toujours arrangés ! Vous dépotiez, vous souffliez, les peintres enchaînaient… Là y a deux gars qui attendent pour rien !

Les bus n’avançaient pas. À 11 h, aucun bus n’avait été peint. Les peintres prenaient leur temps, eux aussi. Soufflage parfait, chiffons propres, solvant appliqué comme dans le manuel… Le chef d’équipe tournait en rond.

– Mais qu’est-ce que vous foutez aujourd’hui !

Le chef d’atelier était en RTT. C’était décidément un mauvais jour.

– Si vous arrêtez pas, je vais chercher le chef de district !

Personne ne répondit. Les gestes continuaient, calmes, méthodiques.

Le téléphone sonna. Le chef pâlit avant même de décrocher.

– Oui… chef.

La voix hurla si fort que Clara l’entendit à deux mètres.

– Ça fait une heure qu’on attend votre bus ! Y a déjà cinq monteurs payés à rien foutre !

– Faut que je vous explique…

La fin d’équipe approchait quand tout le monde fut rassemblé au milieu de l’atelier. Les ouvriers formaient un demi-cercle. En face, il y avait le chef de district, son costume était impeccable, sa colère était propre. À côté de lui, le chef d’équipe regardait ses chaussures.

Martin s’avança.

– On respecte les règles. Votre règle, c’est pas d’embauche. La nôtre, c’est d’appliquer les procédures.

Il désigna le bus derrière lui.

– Si vous voulez que ça tourne comme avant… vous embauchez Clara.

Un battement.

– Sinon, on continue.

Personne ne bougea. Derrière Martin, l’atelier entier tenait debout.

-6-

Au changement d’équipe, le chassé-croisé habituel. Les vestiaires avalaient les uns pendant que les autres recrachaient la relève. Déjà, le chef de l’équipe suivante pestait dans l’atelier :

– C’est quoi ce bordel ? Y a aucun bus en étuve ?

Martin sentit son ventre se creuser. L’élan du matin retombait d’un coup. Le doute prit place.

Qu’est-ce que j’ai fait ?

L’image lui revint, le chef de district, le silence, les gars derrière lui. Sur le moment, ça avait tenu. Maintenant ça ressemblait à une énorme connerie. Il se voyait déjà étiqueté perturbateur, emmerdeur professionnel. Il chercha un appui rationnel pour ne pas paniquer, on ne vire pas des gars pour avoir respecté les procédures. On ne peut pas, ça serait absurde. Il se répéta ça, mécaniquement, jamais assez pour se rassurer.

Chez lui, il avait voulu garder ça pour lui, ne pas ramener l’usine dans le salon. Mais ça avait débordé, une phrase de trop, puis deux, et toute l’histoire fut déballer.

Chloé avait pâli. Elle parlait crédits, échéances, fragilité. Il sentit combien leur équilibre tenait à peu de choses, à un salaire, à une régularité, à cette promesse muette de ne pas faire de vagues. Il se coucha avec une certitude houleuse, peut-être avait-il encore réagi trop vite, comme bien trop souvent. Et comme souvent, il finirait par en payer le prix.

-7-

Ils s’étaient donné rendez-vous à la petite brasserie en face de la grande entrée. Une heure et demie avant la reprise. Martin était déjà là. Sans sa combinaison, sans la poussière, il paraissait presque étranger. Clara eut un léger choc en le voyant ; il existait donc ailleurs que dans l’atelier. Elle passa devant le zinc, salua le patron d’un signe maladroit, traversa l’odeur de café et de bière froide, et le rejoignit au fond. Elle commanda un chocolat. Les mains étaient moites, l’angoisse de Martin flottait au-dessus de la table telle une buée fine en suspension.

– Ils t’ont rappelée ?

– Non. Après… y a eu le week-end. C’est normal.

Elle pensa fugitivement aux gars de l’atelier, à Joseph, au cercle silencieux derrière Martin vendredi. Une chaleur lui remonta dans la poitrine, on n’avait jamais fait un tel acte de camaraderie pour elle, pas même un mot, pas même un anniversaire surprise. Elle avait eu du mal à redescendre. Elle n’était plus seule là-dedans, elle saisissait à quel point l’amitié avec Martin avait tout modifié. Il y avait quelque chose de puissant et d’inquiétant là-dedans, une forme de dette aussi. Elle leur devait à présent quelque chose, à lui et aux autres, qu’ils gagnent ou qu’ils perdent.

Il fit une moue. Elle le trouva si touchant.

– “Je vais voir ce que je peux faire”… tu parles. Moi je le sens pas ce chef de district.

Comme appelée par la phrase, Assia apparut derrière Clara et posa sa main sur le dossier de la chaise. Clara sentit d’abord la présence avant de la voir. Elle se retourna.

– Vous savez, personne ne prend une décision comme ça entre deux portes.

Elle s’assit. Elle sentait le froid du dehors. Son énergie remplissait l’espace sans bruit. Quand Assia parlait, Clara avait l’impression que les mots trouvaient directement leur place, sans frottement, rien à traduire, rien à discuter, ça tombait juste, ça sonnait bien.

– S’ils te gardent, dit-elle à Clara, ça crée un précédent. Et les directions détestent les précédents. Là, ils calculent. Ils regardent combien ça leur coûte de tenir, et combien ça leur coûte de céder.

Clara hocha la tête avant même d’avoir fini de comprendre la phrase. Son corps suivait plus vite que sa pensée. Elle en eut presque honte, puis la sensation disparut et se mit à mieux écouter.

Martin se pencha.

– Et ça va durer combien ?

Assia haussa légèrement les épaules.

– Le temps que vous tenez.

Elle but une gorgée.

– Une usine, c’est fragile. On croit que c’est massif, mais ça tient sur du rythme. Si le rythme casse, tout le monde s’affole. C’est pour ça qu’ils ont peur de l’organisation ouvrière.

Elle se tourna vers Martin.

– L’atelier, il est toujours derrière ?

Martin hésita, cherchant des mots justes.

– Ils râlent dans le groupe, mais ils tiennent. Personne veut lâché.

Assia hocha la tête puis posa les yeux sur Clara.

– Et les intérimaires ?

Le regard dura une seconde de trop. Clara sentit son ventre remuer.

– Ils sont chauds, dit-elle. Ils attendent le signal.

Assia eut un sourire bref.

– Parfait.

Assia resta encore un moment après leur départ. La brasserie s’était vidée. Le patron essuyait des verres en regardant distraitement la télévision accrochée au mur.

Elle écrivit encore quelques lignes, puis chercha une formule.

Elle tapa lentement :

“Des travailleurs, non embauchés malgré les subventions publiques, sont remplacés par des robots. »

Elle relut, hocha légèrement la tête. Puis elle ajouta :

“Les 40 concernés manifesteront demain à 12h50 devant l’entrée principale de l’usine, tandis que les ouvriers, en soutien, poursuivent le ralentissement.”

Elle exporta le document, ouvrit sa boîte mail, chercha une liste de contacts, ajouta quelques adresses, en supprima deux. Elle modifia l’objet du mail trois fois. Elle envoya. L’ordinateur resta ouvert devant elle. Elle regarda l’écran quelques secondes sans bouger. Puis elle prit son téléphone et composa un numéro.

– Salut Sonia… Oui, Assia Abebayo.

Non, pas la COMAP cette fois. L’usine de bus.

-8-

À treize heures moins dix, ils étaient déjà là. Le bitume devant la grande entrée gardait un peu de la pluie du matin, l’air sentait le gasoil et le café renversé. Les intérimaires s’étaient placés sans trop se parler, comme s’ils craignaient qu’un mot de trop fasse tout s’écrouler. Une banderole tremblait entre deux paires de mains, le tissu était mal tendu, mais on pouvait lire quand même :

« ON N’EST PAS DES PIÈCES DÉTACHÉES« 

Clara relut la phrase trois fois, elle lui semblait énorme, trop grande pour elle mais trop juste pour être retirée. Assia circulait derrière eux. Elle ajustait une épaule, déplaçait un demi-pas, murmurait :

– Restez serrés.

La sirène de fin de poste hurla. Les portes s’ouvrirent. Le flot sortit. Casques à la main, visages gris, dos fatigués. Les premiers ouvriers ralentirent en voyant la ligne. Certains levèrent les yeux vers la banderole, puis vers Clara. Un silence étrange traversa le passage, comme si l’usine avait eu un raté.

Joseph passa le premier. Il posa sa main sur l’épaule de Clara sans s’arrêter. Pas un mot. Le geste suffisait. Derrière, d’autres suivirent. Un hochement de tête. Un sourire bref. Un regard qui disait : tenez. Clara sentit sa gorge se serrer. Elle n’avait jamais été au centre d’une chose pareille. Ce n’était pas de la gloire, c’était autre chose.

Un type avec une caméra apparut sur le côté, puis une femme, un micro. Elle le tourna vers Clara.

– Vous pouvez nous dire ce qui se passe ?

Le monde rétrécit. Le tissu de la banderole vibrait dans ses mains. Elle entendait son cœur dans ses oreilles.

– On… on travaille ici, dit-elle. On veut juste rester.

Elle chercha autre chose. Rien ne venait. Alors elle répéta :

– C’est pas parce qu’on est intérimaires qu’on est des pièces détachées.

La journaliste hocha la tête, satisfaite d’avoir sa phrase. Mais Clara n’écoutait plus. Elle regardait les ouvriers qui sortaient encore. Certains s’arrêtaient maintenant derrière eux. La ligne s’épaississait. On n’était plus une poignée, on devenait un front.

Assia se tenait un peu en retrait, l’esprit réfléchi, un calepin en main. Elle observait la scène avec une attention calme. Quand Clara croisa son regard, elle y lut quelque chose d’inordinaire, ni triomphe, ni surprise, une sorte de confirmation subtile, comme si c’était déjà écrit. Tandis que Clara sentit de la chaleur monter, brutale, incontrôlable, pas seulement de la fierté, pas seulement de la peur, une attraction, un tirage vers ce regard-là. Vers cette femme qui semblait marcher un demi-mètre au-dessus du sol pendant que les autres s’enfonçaient péniblement dans le bitume.

La sirène de reprise sonna. Personne ne bougea. L’usine patientait.

-9-

Le journal l’attendait plié au centre de son bureau. Il reconnut la photo avant même de lire le titre. La banderole. Le mot subvention en gras. Et dessous : effectifs gonflés aux intérimaires. Les dates étaient exactes, les montants aussi, une journaliste avait fouillé.

Il lut lentement. Il pensa à la banderole : On n’est pas des pièces détachées. La formule était bonne, elle frappait, elle simplifiait, elle amplifiait. Il ne méprisait pas ceux qui l’avaient tenue, mais gouverner une usine ne consistait pas à honorer chaque mérite isolément ; cela consistait à maintenir un équilibre face au marché.

Son téléphone vibra.

– Vous m’expliquez ?

Il répondit sans hâte, la voix égale.

– Ils rapprochent des éléments qui ne relèvent pas des mêmes logiques.

– Ce que je vois moi, c’est mon nom dans le papier. Et une opposition qui jubile.

Il laissa filer un regard vers la baie vitrée. En bas, les lignes blanches du parking, les camions à quai, les silhouettes qui traversaient la cour. Rien ne trahissait le tumulte des mots imprimés.

– On va clarifier.

Il raccrocha. Le silence du bureau lui parut plus dense qu’à l’ordinaire. Il reprit l’article pour en éprouver la mécanique. La journaliste n’avait rien inventé ; elle avait agencé. Elle avait posé côte à côte ce que, lui, séparait dans ses tableaux, elle avait donné un visage à des colonnes.

Il posa le journal et ouvrit un document vierge, les mots vinrent sans phrase : dialogue social, embauches ciblées, investissement. Il s’arrêta sur “ciblées”. Il sortit la liste des noms du comité. Cinq. S’il en prenait trop peu, il durcirait les positions. Trop, il créerait un précédent qu’on lui reprocherait au premier creux. Il entoura les cinq, lentement. Au moment de refermer le stylo, une hésitation brève, presque imperceptible, il ne la suivit pas. Il se leva, fit quelques pas. On ne pilote pas une usine à partir d’une émotion.

Il rappela.

– Il me faut une commande vitrine.

– Maintenant ?

– Maintenant, de quoi annoncer de la croissance.

– Et la subvention ?

– Justifiée par l’emploi.

Un silence.

– Je vais voir ce que je peux faire.

Il raccrocha et regarda de nouveau les cinq noms entourés. Il n’aimait pas trier, mais il détestait perdre la main. L’usine se devait de devenir plus forte que les soubresauts qu’elle traversait. Il la voulait toujours plus agile et performante ; l’attractivité, c’était son devoir, sa responsabilité sociale.

En observant un camion reculer pour se mettre à quai dans un bip régulier, il aperçut son reflet dans la vitre. Il se détourna et retourna à sa place.

-10-

La salle du haut débordait. On avait poussé les chaises contre les murs. Une table pliante croulait sous des bouteilles de soda tièdes et des gâteaux industriels ouverts à la hâte. Le sucre collait aux doigts, ça riait fort, on était heureux. Les gars de la peinture étaient montés. Les intérimaires aussi. Ils se mélangeaient sans trop savoir où se mettre, comme après une bagarre gagnée ensemble.

– Cinq putain.

– Cinq !

Le chiffre revenait dans toutes les bouches. Martin levait son verre en plastique comme pour un mariage.

– À Clara !

Des applaudissements éclatèrent. Elle sentit le rouge lui monter au visage. Elle leva son verre maladroitement.

– À vous, dit-elle. C’est vous qui avez tenu.

Les épaules se détendirent encore, quelqu’un lança une blague, on parla fort, on exagérait déjà l’histoire. La grève du zèle devenait légendaire. Chacun y ajoutait son geste, son courage, son détail héroïque. Pendant quelques minutes, la peur n’existait plus. Puis la question arriva, posée comme un caillou sur la table.

– Et les autres ?

Le bruit baissa d’un cran.

Un intérimaire, adossé au mur, haussa les sourcils.

– Cinq, c’est bien… mais nous, on fait quoi ?

Personne ne répondit tout de suite.

– Ils prennent le comité et basta, lâcha un autre. Belle opération pour eux.

– Des vendus, ouais.

Le mot tomba, pas fort, mais assez pour couper la pièce en deux. Clara sentit la joie se replier. Elle regarda les visages, certains évitaient les yeux, d’autres attendaient. Assia posa son verre. Le bruit du plastique sur la table fut minuscule, mais tout le monde l’entendit.

– Personne ici n’est vendu. Cinq embauches, c’est une brèche, un début. S’ils commencent par le comité, c’est pour nous découper. À nous de décider si on se laisse trier, ou si on reste en bloc.

Elle laissa le silence travailler.

– Le comité, qu’est-ce que vous voulez vous ?

Les regards revinrent vers Clara.

Elle sentit la responsabilité tomber sur ses épaules. Un peu étrangement, elle chercha le regard de Joseph, elle le revit en train de poser sa main sur son épaule à la sortie d’usine, ça la redressa.

– On ne s’arrête pas là.

Sa voix se fit plus stable qu’elle ne l’aurait pensé.

– Si ça s’arrête à cinq, on bloque tout. Soit on prend tout le monde, soit personne ne rentre, dit-elle en reprenant la ligne suggérée par Assia quelques jours plus tôt.

Des regards d’approbation, puis des hochements de tête, lents, concrets. Le cercle se referma, plus solide. On but de nouveau, on mangea, on parla stratégie entre deux blagues. Assia observa la scène, ses yeux passaient de visage en visage, elle comptait déjà l’étape suivante. Clara la regarda, mi admirative, mi curieuse, et elle se demanda jusqu’où cette personne allait bien pouvoir les entraîner. Au fond, elle aurait voulu que ça s’arrête, là. Qu’elle retrouve Martin en cabine et que tout rentre dans le rang, que cette rébellion soit la solution, comme cela avait été le cas pour elle. Mais non, elle avait poussé la révolte d’un cran au-dessus d’elle. Martin était son seul vrai ami, et c’était pour ce lien qu’ils s’étaient battus. Les autres intérimaires, elle les connaissait à peine, certains l’agaçaient, d’autres lui faisaient peur.

Elle regarda Assia, elle la trouva si belle, si envoûtante, comme un danger qu’on regarde trop et qui nous empêche de l’éviter. Elle repensait au temps passé ensemble, ici, dans l’atelier à recruter ; il y avait eu une telle complicité, une telle camaraderie, du danger, du rire et de la bonté. Un cocktail auquel elle avait goûté et qui lui donnait envie d’y retourner. Elle avait peur, mais elle y retournait quand même, dans cette relation neuve qui la soulevait plus haut qu’elle n’avait jamais été. Le lien avec Assia lui révélait des sentiments. Des sentiments dont elle s’était toujours sentie dépourvue jusqu’à lors : une forme de fierté et du courage. Mais pas de ce courage impulsif et volontaire qu’on voyait dans les films et qui ressemblait à celui qu’avait eu Martin, lui empoignant la main pour la conduire ici, mais un courage plus forcé, un courage un peu contraint.

La salle vibrait doucement sous les voix mêlées. En dessous, l’usine continuait de tourner.

Chapitre 3 >

La Mise au Monde – Chapitre 17

-17-

Noah fut accueilli à L’Elysée par un agent administratif qui le guida jusqu’au bureau du Président.

Il y avait autour de la table quatre personnes. Assia Abebayo qu’il connaissait et qui discutait amicalement avec deux autres personnes. Une femme qui portait sur elles des cernes et une attitude nerveuse et fatiguée. C’était Stéphanie Martela, la présidente du syndicat des Mal Soignés. Et avec, à sa droite, un jeune homme, quasi un ado. Jules Gomez, le président de la branche de ce même syndicat qui représentait et défendait les anciens enfants maltraités. En face d’eux, il y avait Monique Sivili, la présidente du syndicat des médecins. Il l’avait vu sur les plateaux télévisés. Elle n’allait pas être une alliée.

Au moment où Noah s’asseyait, Lucio entrait prestement dans le bureau.

– Bonjour à tous. Pas la peine de vous lever. Merci de vous être déplacés. On a un sujet important à traiter. L’objectif est de penser ensemble la transformation du système de santé public. On a une heure pour cela.

Noah se serait cru accueilli par un de ces profs durs et rigoureux qui vous imposait un de ces devoirs surveillés surprises. Noah décida de se prendre au jeu. Et en parcourant d’un regard, tout le monde autour de la table, sauf Monique Sivili, y semblait disposé.

Lucio Vesperin poursuivit.

– Nous sommes ici pour améliorer significativement notre système de santé. En faire un commun accessible, bienveillant, efficace. Un service public qui respecte ceux qui y travaillent, comme ceux qui y guérissent ou y meurent. Un modèle pour le monde, un bien commun pour l’humanité.

Assia était surprise par la capacité de cet individu à prononcer des phrases aussi immenses, tellement plus hautes que lui. Elle s’imaginait d’autres les prononcer et s’en parer de ridicule. Mais chez lui, il enfilait un peu ça comme une chemise, prêt pour la responsabilité, ou comme un uniforme, prêt pour le combat. Il était en fait plutôt crédible dans son rôle et son ambition démesurée, dans son Don Quichotte de la néo-modernité. Assia était contente d’avoir affaire à un optimiste. Le pire, en négociation, c’est d’avoir à faire à des frileux, qui pensent comment se protéger plutôt que comment avancer.

– Sur le papier, c’est bien, s’enquit Monique Sivili. Mais vous pensez que vous allez sauver la situation avec les pratiques de M. Pasteval ? Il vend du rêve néolibéral comme solution à un problème social. A vrai dire, je trouve ça imprudent et irrespectueux de vous fier qu’à lui. N’y a-t-il pas un conflit d’intérêt à ne traiter qu’avec lui comme partenaire économique pour mener votre réforme ?

– Madame Sivili, ce que je vous garantis, c’est que Monsieur Pasteval n’a pas fait d’exception au regard des règles en matière de marché public. Sa plateforme est certifiée, open-source et protégée. Elle est hébergée dans un Groupement d’Intérêt Public sous contrôle de la CNIL et de l’Agence du Numérique en Santé. Il perçoit une micro-commission pour chaque ordonnance validée. Cette commission sera recalculée chaque année, pour couvrir uniquement les frais de service et d’amélioration du dispositif. Ni pub, ni revente d’aucune données. Nous ne parlons pas ici de libéralisation sauvage, mais d’une expérimentation publique contrôlée. Et croyez bien que si un conflit d’intérêt devait surgir, ce dispositif serait immédiatement suspendu. Monsieur Pasteval représente une force de progression brillante et opérante en matière de santé. Cela ne veut pas dire que je suis inféodé à sa logique et à ses intérêts. Mon rôle sera de faire des propositions jusqu’à ce qu’une convienne à tout le monde autour de la table ici. Est-ce que cela vous convient ?

– Oui, allons-y, répondit Monique Sivili hésitante. Mais je ne vous garantis rien, j’espère juste que cela ne soit pas une mascarade.

– proposition d’entente n°1 : tous ici reconnaissons que le système de santé actuel est perfectible. Et que ces trois piliers sont en crise : patients, soignants, soutenabilité budgétaire. Lucio balaya les visages pour sonder les réactions. Tous en convenaient.

– Attendez, avant d’aller plus loin, dit cependant Stéphanie Martela. Je vois bien que ça va pas pour les patients et les soignants. Mais qu’est-ce que vous entendez par soutenabilité budgétaire ? Vous savez moi je suis assistante maternelle et toute ses choses tout au-dessus, ça m’échappe pas mal.

– Disons que le système de santé actuel coûte beaucoup d’argent, il coûte 287 milliards d’euros par an. Avec les mouvements et les grèves d’il y a deux ans, vous avez négocié 15 % d’augmentation du budget. La France est devenue le pays d’Europe qui consacre le plus d’argent à la Santé. Ce qui est préoccupant, c’est que pour cela, le pays s’endette.

L’endettement, en soi, n’est pas un mal. Il permet d’investir dans des choses utiles, comme les hôpitaux, l’école ou les transports. Mais cela devient un problème quand ce que l’on dépense chaque année dépasse durablement ce que l’on gagne. C’est comme une famille qui vit avec une carte de crédit en espérant que tout ira mieux demain.

Et cela est dangereux, parce qu’un pays endetté devient dépendant. Il doit emprunter sur les marchés financiers. Et ces marchés imposent leurs conditions : taux d’intérêt plus hauts, perte de confiance. Et au final, moins de marge de manœuvre pour aider les plus fragiles ou répondre à une crise. La soutenabilité budgétaire, c’est ça : s’assurer que ce qu’on dépense reste supportable sans creuser un trou qu’on transmettra à nos enfants.

Nous voulons réformer la santé. Pas pour la brader. Mais pour la rendre plus intelligente, plus respectueuse, plus juste. Et moins lourde à porter pour le pays. Si on continue comme aujourd’hui, sans rien changer, ce n’est pas la santé qu’on protège : c’est un château de cartes. Pour que le système ne s’écroule pas sous le poids de l’argent qu’on a pas et qui dépend des autres, il nous faut une réforme. Est-ce que c’est plus clair ?

– Oui, je comprends, merci.

– Je laisse maintenant le soin à Monsieur Pasteval de présenter son dispositif. Soyez clair et bref. Rien de trop, rien d’omis.

Noah dégluti sous la pression contrainte par le Président. Heureusement, il était bien préparé.

– Voyez, aujourd’hui quand une personne ne va pas bien, elle doit attendre des semaines, parfois des mois, pour voir un médecin. Elle ne sait pas toujours à qui parler, ni par où commencer. Et souvent, elle ressort avec un médicament, mais pas une vraie solution.

Moi, ce que je propose, c’est de créer un système de soin intelligent, juste, simple, et humain. Comme un GPS pour la santé. On ne remplace pas les gens, on les aide à mieux se soigner.

 Concrètement, comme ça va se passer :

La personne parle à une IA, une sorte de conseillère en santé toujours disponible, jour et nuit. Elle raconte ce qu’elle ressent, ses douleurs, ses angoisses, sa fatigue, ses problèmes de famille ou de travail. Tout ce qui peut jouer sur sa santé.

L’IA l’écoute et elle lui propose un plan de soin adapté. Ça peut être un rendez-vous médical, de la kiné, du sport, un soutien psychologique, des conseils alimentaires…

La personne peut poser des questions, dire ce qu’elle préfère, ou ce qu’elle ne comprend pas. Elle reste actrice. Une fois qu’ils sont d’accord, l’IA prépare une d’ordonnance, avec toutes les étapes pour aller mieux, en prenant en compte les dernières recherches scientifiques. Si c’est un problème grave ou compliqué, un médecin humain prend le relais pour superviser. On garde le lien avec de vrais soignants.

Ensuite, tout s’organise automatiquement : les rendez-vous, les transports, les livraisons, les rappels. C’est fluide, comme un planning bien fait pour ne rien oublier. Et au fil du temps, la personne apprend à mieux se connaître, à prévenir les rechutes, à agir dès qu’un souci arrive. Elle devient moins dépendante, plus libre, plus forte.

Cela a été conçu pour satisfaire le plus possible vos revendications. Ce que je propose, c’est un système de soin qui aide chacun à devenir un peu son propre médecin et d’avoir le soin le plus adapté et le plus efficace au plus tôt. Et tout cela sans ruiner l’État, parce que le système se finance en prenant juste ce dont il a besoin, c’est à dire moins d’un euro par ordonnance délivrée. Bien moins cher et beaucoup plus rapide que ce que coûte un rendez-vous classique.

Monique Sivili était furieuse.

– Vous comptez remplacer des années d’études par des lignes de code ?

> Prochain Chapitre >

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