-1-
Clara ne s’attendait pas à ça.
De l’extérieur, le bâtiment ressemblait encore à une usine, briques sombres, grandes vitres hautes, charpentes métalliques visibles derrière les façades. Rien d’impressionnant, rien d’officiel, aucun drapeau, aucune plaque dorée, aucun nom gravé dans la pierre. Juste une grande porte en verre automatique, et quelques personnes qui entraient et sortaient sans se presser. Elle resta un instant sur le trottoir, les mains dans les poches de sa veste, à regarder deux personnes souriantes entrer tranquillement.
Lucio n’était pas encore arrivé. Il lui avait simplement envoyé un message : Entre, on va te faire patienter.
Elle entra. Le hall était immense. L’air intérieur était aéré et tempéré. Il y avait une odeur légère de bois, de métal propre et de plantes. Une odeur de lieu entretenu, utilisé, vivant. À l’intérieur, personne ne parlait fort, personne ne semblait pressé, mais tout le monde semblait savoir exactement où il voulait allait.
Au-dessus d’elle, très haut, une verrière laissait entrer une lumière blanche et douce. Des passerelles métalliques reliaient les étages. Sur les côtés, des murs de briques anciennes avaient été conservés. Entre les murs d’origine et les structures modernes en verre, il y avait quelque chose de finement proportionné et d’étrangement lumineux. Comme si le bâtiment n’avait pas été remplacé, mais avait continué simplement à évoluer, jusqu’à devenir quelque chose de beaucoup plus harmonieux. Des gens marchaient, parlaient à voix basse, travaillaient sur des ordinateurs portables, seuls ou sur de grandes tables communes, sur un mobilier simple mais soigné. Tout le monde semblait concentré, calme, et utile même.
Elle avança vers l’accueil. Le bureau n’était pas un comptoir qui séparait. C’était une grande table en bois clair, ouverte, derrière laquelle une femme travaillait sur deux écrans. Elle leva les yeux avant même que Clara ne parle.
– Clara, c’est ça ?
Elle hocha la tête, un peu surprise. La femme lui sourit d’un sourire simple, comme si elle l’attendait depuis longtemps.
– Lucio va arriver dans quelques minutes. Il m’a dit de vous faire entrer. Vous pouvez laisser votre veste ici si vous voulez.
Sa voix était calme, posée, assurée. Elle parlait comme quelqu’un qui n’avait jamais eu besoin d’élever la voix pour être écoutée. Clara posa sa petite veste sur un grand dressoir. Elle observa la femme pendant qu’elle tapait quelques mots sur son clavier.
– C’est votre première fois ici, je crois ?
– Oui.
– On se perd un peu au début, dit la femme en souriant légèrement. Après, on ne veut plus repartir.
Clara ne sut pas si c’était une plaisanterie.
– Vous travaillez ici depuis longtemps ?
La femme réfléchit une seconde.
– Depuis assez longtemps pour voir des gens arriver très sûrs d’eux ou très fatigués… et repartir beaucoup plus calmes et rassurés.
Elle releva les yeux vers Clara.
– Ne vous inquiétez pas, ça ne fait pas mal.
Clara sourit malgré elle.
– Lucio sera là dans cinq minutes. Vous pouvez aller dans le jardin si vous voulez. Tout droit, puis à gauche après la passerelle.
– Merci.
– Je vous en prie Clara.
En s’éloignant, Clara eut une pensée étrange. Dans ce lieu, même la secrétaire avait l’air de comprendre des choses importantes.
Clara marcha lentement. Elle ne voulait pas avoir l’air de visiter, mais elle regardait tout. Des salles vitrées avec des gens autour de grandes tables couvertes de cartes, de graphiques, de feuilles. Des tableaux blancs remplis d’écritures serrées. Des gens qui débattaient calmement. Un homme expliquait quelque chose en dessinant un schéma très simple à un groupe de personnes beaucoup plus âgées que lui. Personne ne semblait impressionné par personne, mais tout le monde semblait écouter quand quelqu’un parlait.
Elle passa sur une passerelle métallique. En bas, d’autres espaces de travail, des plantes, des tables, des gens qui lisaient, qui écrivaient, qui discutaient. Elle ne voyait pas de bureaux fermés avec des noms sur les portes. Ici, il n’y avait pas l’air d’avoir de grands signes de hiérarchie. Mais elle sentait très clairement quelque chose qui ressemblait à cela, mais qui s’exprimait autrement, de manière plus diffuse, presque naturelle.
Elle arriva devant un grand espace ouvert. Et elle s’arrêta.
Au milieu de l’ancienne usine, sous la verrière, il y avait un jardin. Un vrai jardin, avec des arbres, des plantes hautes, un petit bassin, des bancs en bois. La lumière tombait d’en haut et dessinait des ombres lentes sur le sol constitué de pelouses et d’allées en béton clair. Le bruit changeait en entrant. On entendait encore les pas, des voix lointaines, des claviers. Mais tout semblait plus doux ici, comme si le jardin absorbait une partie du monde. Clara s’avança lentement entre les plantes. Elle passa la main sur une feuille large et épaisse. Elle sentit l’odeur légère de terre et d’herbe humides.
Elle pensa soudain aux manifestations, aux cris, aux mégaphones, aux hôpitaux en tension, aux réunions syndicales tard le soir, aux gens fatigués, aux colères, aux urgences. Ici, rien ne criait. Et pourtant, elle avait la sensation étrange que des choses importantes s’y décidaient. Elle s’assit sur un banc et s’abandonna à une forme de contemplation. Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais elle sentit quelque chose se détendre en elle. Comme si elle sortait d’une tempête et entrait dans un lieu où les gens construisaient des digues au lieu de hurler face à la mer.
– Alors, qu’est-ce que tu en penses ?
Elle leva les yeux. Lucio était debout à quelques mètres, les mains dans les poches, à la regarder. Clara chercha ses mots.
– On dirait… dit-elle lentement… on dirait un endroit où on essaie de réparer des choses sans faire de bruit.
Lucio la regarda quelques secondes, puis sourit légèrement.
– C’est à peu près ça.
Il s’assit à côté d’elle.
-2-
Depuis longtemps, certains ne se contentaient pas de vivre dans le monde. Ils cherchaient à l’organiser. Ils traçaient des routes, dessinaient des frontières, écrivaient des lois, levaient des impôts, des écoles, des armées, des administrations. Ils comptaient les hommes, les récoltes, les naissances et les morts. Ils faisaient des plans, des cartes, des budgets, des calendriers. Ils tentaient de mettre de l’ordre dans le mouvement des hommes comme on met de l’ordre dans un champ ou dans un atelier.
Ils construisaient des royaumes, des républiques ou des empires ; des entreprises, des services publics ou des villes nouvelles. Ils bâtissaient des institutions comme on bâtit des ponts, des ports ou des forteresses, pour que les choses tiennent et que les projets arrivent à destination. On les appelait rois, ministres, pionniers, élus, préfets, ingénieurs, directeurs, stratèges, fonctionnaires, patrons, urbanistes, généraux, organisateurs. Les noms se multipliaient. Le travail restait le même. Il fallait décider, organiser, motiver, prévoir, réparer, remplacer, punir, récompenser, fermer, ouvrir, construire ou détruire. Il fallait faire tenir ensemble une multitude de vies qui se croisaient sans vraiment se connaître.
On pouvait leur reprocher leur froideur, leur distance, leurs erreurs, leurs égos et leurs corruptions. On pouvait désirer ou se moquer de leurs palais, de leurs bureaux, de leurs réunions, de leurs tableaux et de leurs procédures. On disait qu’ils ne connaissaient pas la vraie vie depuis en haut. Mais lorsque plus personne n’organisait rien, lorsque plus personne ne décidait le commun, lorsque chacun faisait ce qu’il voulait, ce n’était pas la liberté qui arrivait. C’était la peur, les pénuries, les guerres de gangs, les villes sales, les routes cassées, les hôpitaux fermés, les écoles à moitié vides. Alors on appelait d’autres organisateurs. Et on recommençait.
Depuis des siècles, le monde avançait ainsi, tiré par ceux qui produisaient, bousculé par ceux qui se révoltaient, et tenu comme il pouvait par ceux qui organisaient. Parfois ils se parlaient. Parfois ils se fuyaient. Parfois ils se faisaient la guerre. Et de leurs disputes sortaient des règles, des lois, des droits, des machines, des ruines, des révolutions et de temps en temps, de la paix. Et quelque part, presque toujours, il y avait quelqu’un assis devant une table, une carte, un schéma ou un texte, en train d’essayer de comprendre comment tout cela pourrait, demain encore, mieux tenir debout.
-3-
Lucio regardait le jardin quelques secondes avant de parler.
– La plupart des gens pensent qu’avoir le pouvoir, c’est décider. Ce n’est pas tout à fait cela. Avoir le pouvoir, c’est être responsable de ce qui arrive, même quand on n’a pas tout décidé.
Clara tourna la tête vers lui.
– Et ici, c’est de quoi que vous décidez ?
Il sourit légèrement.
– Ici, on essaie surtout de comprendre. Comprendre pourquoi certaines choses marchent et pourquoi d’autres échouent. Pourquoi certains hôpitaux fonctionnent et d’autres pas. Pourquoi certaines villes s’en sortent et d’autres s’écroulent. Pourquoi certaines lois améliorent la vie des gens et d’autres la compliquent.
Il ramassa une feuille tombée sur le banc.
– Le monde n’est pas aussi compliqué qu’on le croit. Mais il est beaucoup plus fragile qu’on le pense.
Clara regardait le bassin.
– Et vous pensez que vous, vous pouvez l’organiser mieux que les autres ?
Lucio ne répondit pas tout de suite.
– Non. Je pense simplement que beaucoup de gens qui pourraient bien faire les choses ne sont pas aux bons endroits. Et que beaucoup de gens qui sont aux bons endroits ne savent pas vraiment ce qu’ils font. Ici, on essaie de corriger ça.
– En plaçant des gens ?
– En formant des gens. En aidant certains. En en empêchant d’autres. En soutenant des projets qui tiennent la route. En arrêtant ceux qui vont dans le mur. Et cela peut changer beaucoup de choses.
Clara resta silencieuse un moment.
– Vous faites ça, mais personne ne vous a élus.
Lucio sourit.
– Vous n’avez pas tort.
Il regarda autour de lui, les passerelles, les bureaux, le jardin.
– Le problème, Clara, c’est que, qu’on le veuille ou non, le monde avance avec ou sans élus. Des décisions sont prises tous les jours, par des gens que personne ne connaît. La vraie question, c’est moins de savoir qui a le pouvoir, que de savoir où et comment il s’exerce, et pour quoi faire.
– Et vous pensez que c’est vous qui devez l’avoir le pouvoir ?
– Non. Je pense tout simplement que si quelqu’un conduit mal et qu’on a appris comment mieux conduire, on a une responsabilité de ne pas rester sur un siège passager à juste prier ou se plaindre.
Clara regarda ses mains.
– Et si vous vous trompez ?
Lucio la regarda, sans sourire.
– Alors beaucoup de gens paieront mes erreurs.
Il resta silencieux un instant, puis ajouta :
– Le monde, vous savez, c’est un peu comme une flotte d’autobus. On peut discuter de la route, mais à un moment, il faut que des personnes tiennent les volants. Le problème, ce n’est pas qu’il y ait des conducteurs. Le problème, c’est quand personne ne peut prendre le relais si l’un d’eux conduit mal, ou quand personne n’ose lui dire qu’il va droit dans le mur ou qu’il nous emmène au milieu du désert.
Clara le regarda. Elle avait passé sa vie à prendre des bus, à en poncer un temps, à en bloquer parfois. Elle n’avait jamais imaginé qu’elle aurait réellement son mot à dire sur la route. Et qu’un jour, elle aurait peut-être la main, un instant, sur le volant.
-4-
Clara était fatiguée. Pas seulement fatiguée de ses journées, des réunions, des discussions, des responsabilités qui s’empilaient les unes sur les autres. Fatiguée comme on l’est quand on s’est empressée a trop porté, à trop pensé, à trop vouloir bien faire.
Un soir, en rentrant, elle posa son sac par terre et resta debout quelques secondes sans bouger. Assia était à la table, entourée de feuilles, de messages, d’un ordinateur ouvert, d’un téléphone qui vibrait de temps en temps.
– Assia…
– Attends deux minutes, je finis juste ce mail.
Clara s’assit. Elle la regarda taper, concentrée, rapide, tendue. Elle la trouvait belle et lointaine quand elle travaillait comme ça, prise par quelque chose qui la dépassait.
Quand Assia releva enfin la tête, Clara la regarda longtemps avant de parler.
– J’ai besoin qu’on s’arrête ce week-end.
Assia ne répondit pas tout de suite.
– S’arrêter comment ?
– S’arrêter vraiment. Pas une réunion, pas une manif, pas une stratégie. Juste… vivre un peu. Se balader, boire des cafés, dormir, ne rien faire. J’ai besoin de couper, sinon je crois que je vais m’effondrer.
Assia la regarda. Elle voyait bien la fatigue dans ses yeux, dans sa manière de parler sans trop articuler, de perdre parfois ses mots.
– D’accord, dit-elle. On s’arrête ce week-end.
Elle le dit simplement, mais en le disant, elle sentit une tension légère, comme un fil tendu entre elle et sa chaise.
Le samedi matin, elles étaient au marché. Un soleil clair un peu voilé passait entre les immeubles. Il y avait des gens partout, des enfants, des vieux, des couples, des chiens qui tiraient sur leurs laisses, des marchands qui criaient les prix des légumes, des odeurs de fromage, de pain chaud, d’olives, de fleurs.
Assia prit la main de Clara en marchant entre les stands.
– Regarde ces tomates, elles sont magnifiques, on en prend ?
Clara sourit. Elles en achetèrent, ainsi que du pain, du fromage, des fruits, une bouteille de vin. Elles parlèrent de tout et de rien, des gens qu’elles voyaient, d’un film qu’elles avaient vu, d’un livre, d’une vieille histoire de l’usine. Clara riait. Assia la regardait rire et se disait que ça faisait longtemps.
Elles allèrent boire un café en terrasse. Le soleil était maintenant un peu plus haut. Clara posa son pied contre celui d’Assia sous la table. Assia leva les yeux, lui sourit. Elles restèrent là longtemps, sans rien faire d’important, à regarder les gens passer.
L’après-midi, elles marchèrent dans un parc. Les arbres commençaient à verdir. Des enfants couraient autour d’un toboggan. Un vieux lisait sur un banc. Deux adolescents s’embrassaient derrière un buisson en faisant semblant de se cacher.
– On pourrait faire ça toute la vie, dit Clara. Travailler un peu, se battre un peu, et puis se promener comme ça, souvent.
Assia sourit.
– Tu te vois vraiment te promener toute la vie ?
Clara haussa les épaules.
– Non. Mais j’aimerais bien m’en sentir mieux le droit.
Elles marchèrent encore un moment en silence avant que Clara reprenne la parole.
– J’ai revu Lucio.
Assia ne s’arrêta pas de marcher, mais Clara sentit immédiatement quelque chose changer.
– Ah oui ?
– Oui. Je suis allée voir là où ils travaillent.
– La Fabrique ?
– Oui.
Assia hocha la tête, sans la regarder.
– Et alors ?
Clara chercha ses mots.
– C’était… impressionnant. Enfin… je veux dire, c’est un endroit où y a des gens qui réfléchissent ensemble à comment faire pour que les choses tournent.
Assia resta silencieuse.
– Ils travaillent sur des hôpitaux, des villes, des lois, des organisations… Ils essaient vraiment de comprendre comment certaines choses marchent ou pas. Ils agissent sur là où ça se décide, un peu comme nous, mais sans combattre.
Toujours pas de réponse.
– Je crois que j’ai envie de comprendre comment ils font, continua Clara.
Assia s’arrêta de marcher. Elle se tourna vers elle.
– Tu veux travailler avec eux ?
– Je ne sais pas encore. Je veux comprendre. Peut-être apprendre. Peut-être faire des ponts entre ce que nous faisons et ce qu’ils font. Voir comment les deux pourraient se goupiller.
Assia la regarda longtemps en déglutissant.
– Tu sais Clara, les ponts, quand on a pas de pouvoir, ils se font que dans un sens.
Clara sentit la phrase lui faire un peu mal.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Je veux dire que les gens comme eux ne viennent presque jamais suer dans les ateliers bruyants, dans les hôpitaux qui s’écroulent ou dans les usines qui ferment. Par contre, les gens comme nous finissent toujours par monter dans leurs bureaux.
Clara ne répondit pas. Elles recommencèrent à marcher.
– Je suis fatiguée, Assia, dit Clara au bout d’un moment. Fatiguée de tout porter, tout le temps. Fatiguée de me battre tout le temps. J’ai envie d’avoir plus de temps pour comprendre et pour faire les choses vraiment bien, pas seulement de vouloir tout réparer dans l’urgence.
Assia marchait un peu plus vite maintenant.
– Les gens qu’on défend, eux, ils n’ont pas le temps d’apprendre tranquillement.
– Si je m’effondre, je me pourrais plus me battre pour personne.
Assia s’arrêta net.
– Tu crois que moi je porte rien et que je ne suis pas fatiguée ?
– J’ai pas dit ça.
– Non, mais tu veux t’arrêter, toi. Tu veux respirer. Tu veux réfléchir. Pendant ce temps, il y en a qui continuent de se faire malmener. Faut se battre Clara, y a trop de gens qui réfléchissent.
– Oui mais on ne s’est pas battues pour mourir à la tâche, Assia.
Assia la fixa quelques secondes, puis dit, presque calmement :
– Parfois, j’ai l’impression que toi tu veux changer le monde, mais que si ça ne te coûte rien. Mais on change pas bien le monde comme ça. On le change qu’en se donnant.
La phrase tomba entre elles comme quelque chose de lourd. Clara sentit la douleur monter, lente, chaude, derrière la poitrine.
– Franchement, tu me saoules vraiment grave Assia !
Elles restèrent là quelques secondes, face à face, au milieu du parc, avec des enfants qui criaient un peu plus loin et des feuilles qui bougeaient au vent. Puis elles recommencèrent à marcher, en silence, chacune un peu de son côté.
-5-
La présentatrice la regarda dans les yeux.
– Clara, votre organisation est accusée d’encourager la violence après la diffusion d’une vidéo appelant à aller “chercher” certains soignants. Est-ce que vous condamnez ces propos ?
Clara regarda la caméra et parla presque calmement.
– Oui. Je condamne toute violence contre les soignants.
Un léger silence sur le plateau.
– La colère vient de situations injustes et parfois dramatiques. Cette colère existe et il faut pas l’ignorer.
Elle marqua une pause.
– Mais on réparera pas le système de santé en s’attaquant violemment à ceux qui y travaillent. On veut corriger les abus, pas en faire d’autres. Notre mouvement, il appelle à la réparation, et pas à la violence.
La présentatrice hocha légèrement la tête. Clara venait de se positionner.
Les réactions arrivèrent. Dans certains groupes du syndicat on pouvait lire :
“Elle se couche.”
“Elle parle comme une ministre.”
Dans d’autres groupes :
“Bravo Clara, bien dit !”
“Moi je suis infirmière et j’avais peur que ça dégénère.”
Puis une vidéo apparut dans les réseaux. On reconnaissait la femme qui avait lancé la première vidéo.
Elle filmait encore en selfie, cette fois-ci, dans une voiture. Ses yeux et son visage étaient durs.
– Alors voilà. Maintenant on veut discuter avec les gens qui nous ont détruits la vie. Moi ma sœur elle est morte. Elle est morte. Et personne n’a jamais été condamné. Et maintenant on devrait être gentil ?
Elle secoua la tête.
– Continuez vos réunions, vos plateaux télé, vos courbettes. Mais faites le sans moi.
La vidéo s’arrêta.
Dans le local du syndicat, l’après-midi, Nora regardait les messages défiler.
– On perd du monde, dit-elle. Certains groupes locaux, ils quittent le syndicat.
Assia parla.
– On abandonne une partie de la rue. On gagne de la légitimité publique.
Clara baissa légèrement les yeux.
– On ne pouvait pas bien continuer autrement.
Assia la regarda.
– On a choisi d’être fréquentables. On perd des gens autour de nous et on intéresse ceux qui gouvernent.
Clara ne répondit pas et c’est à ce moment-là que son téléphone vibra.
Un message de Lucio.
Le ministre parle demain matin.
Clara s’attarda sur le message.
– C’est lui ? demanda Assia.
– Oui.
Assia hocha légèrement la tête.
– On va voir si tu avais raison, on va voir jusqu’où il peut agir.
Le lendemain matin, le ministre apparaissait en conférence de presse. Clara, Assia, Nora, le comité et une dizaine d’autres regardaient la projection dans le salle de réunion du syndicat.
Le ministre parlait calmement.
– Les événements récents ont montré la profondeur de la crise que traverse notre système de santé. Je veux redire ici que la colère exprimée par de nombreux patients et soignants est légitime.
Clara sentit son cœur battre un peu plus vite.
– Je veux également saluer la prise de position responsable des représentants du syndicat des mal soignés, qui ont rappelé que la violence ne pouvait pas être une solution.
Assia croisa les bras sans quitter l’écran des yeux. Pourtant, il venait bien de prononcer entièrement le nom du syndicat et une part d’elle n’en revenait pas.
– J’ai décidé de reprendre immédiatement le travail engagé avec leur organisation afin de mettre en place l’évaluation nationale annoncée et de préparer des mesures d’urgence.
Clara regarda Assia. Assia ne la regardait pas. Elle regardait l’écran comme si elle essayait de comprendre les mouvements invisibles derrière les mots.
Le ministre continua.
– Les représentants du syndicat seront associés à ce travail.
Des applaudissement et des cris de soulagement résonnèrent dans tout le local.
– On s’est relevés, dit Nora. On n’est pas morts.
Assia eut un léger sourire.
– On n’est pas morts.
Clara comprit que quelque chose venait aussi de se jouer ailleurs, dans des bureaux où elle n’était pas, avec des gens qu’elle ne connaissait pas encore. Le syndicat venait de retomber sur ses pattes, et il n’était plus tout à fait le même.
-6-
Depuis toujours, les humains cherchaient deux choses sans vraiment trop le savoir : être aimés et ne pas être impuissants. Certains cherchaient l’amour pour oublier qu’ils n’avaient pas de pouvoir. D’autres cherchaient le pouvoir pour ne plus dépendre de l’amour. Et parfois, certains trouvaient plus ou moins quelque chose entre les deux.
Le pouvoir attirait. Par peur, par revanche, par orgueil, par envie de justice. Et là-dedans, il s’exprimait dans des formes plus ou moins violentes, possessives ou abusives. Mais au fond, on cherchait surtout à ne plus subir, à ne plus avoir peur, à ne plus dépendre. On voulait pouvoir se protéger, mieux choisir nos vies, être respectés. Pour cela, on en venait parfois à se rapprocher d’autres réseaux et on s’entremêlait dans d’autres nœuds, d’autres pouvoirs. Et en s’y tissant, on gagnait certaines choses, et on en perdait d’autres.
Les humains ne vivaient pas seulement sur des principes. Ils avaient faim, ils avaient mal, ils avaient envie. Leurs idées pouvaient parler de justice, mais leurs corps parlaient de survie, de désir, de fatigue, de peur. Alors les valeurs apprises s’entremêlaient, se défaisaient, se renouaient d’intérêts en attachements. Les intérêts parlaient de survie, de plaisirs, de positions et d’argent. Les attachements disait l’amour, la tendresse, la famille, l’amitié. Les valeurs proclamaient bonté, beauté, justice ou liberté. Et ces trois choses-là, les valeurs, les attachements, les intérêts, s’emboîtaient plus ou moins bien, et en réalité, assez mal le plus souvent.
Des vies entières passaient à essayer de faire tenir les trois ensemble, étirant le monde en tous sens. On trahissait nos valeurs pour de l’amour. On rejetait notre amour pour des valeurs. On protégeait nos intérêts derrière des vertus. On défendait nos relations avec des principes. Et chacun essayait de se raconter une histoire dans laquelle il restait quelqu’un de valeureux, quelqu’un de bien, quelqu’un d’encore suffisamment digne d’amour. Et quand on n’y arrivait plus, quand tout ne tenait plus ensemble, on pouvait en venir à croire qu’on n’était plus digne que de haine.
Mais lorsque l’amour ou le pouvoir entraient dans une vie, les équilibres changeaient. On traversait d’autres intérêts, d’autres attachements, d’autres valeurs, souvent en contradiction avec les anciens. Les alliances, les amitiés, les amours, les combats, les trahisons formaient alors une sorte de grand tissu humain où personne n’était tout à fait pur ni entièrement coupable, et où chacun essayait, comme il le pouvait, de ne pas trahir ce qui lui semblait, à ce moment-là, compter le plus.
-7-
Le bâtiment ne ressemblait pas à un hôpital. Ni vraiment à un laboratoire. De l’extérieur, il était presque discret. Bois clair, verre, lignes basses, comme s’il avait été construit pour ne pas déranger le paysage. À l’intérieur, Clara fut d’abord frappée par le silence. Une sorte de silence travaillé. On entendait à peine les pas, quelques voix basses, le souffle régulier d’une ventilation invisible.
Noah marchait légèrement devant elle. Ils traversèrent un premier espace ouvert. Des plantes, des tables, des écrans, des gens en blouse et d’autres en jeans, qui parlaient devant des visualisations complexes qu’elle ne comprenait pas. Des formes colorées, des réseaux, des courbes qui semblaient bouger lentement. Plus loin, derrière une grande baie vitrée, une pièce entière était remplie de serveurs. Des rangées entières de machines, des lumières bleues et vertes qui clignotaient doucement dans la pénombre. On aurait dit une sorte de cœur artificiel, silencieux, qui pensait.
Clara s’arrêta devant la vitre.
– C’est quoi tout ça ?
Noah s’arrêta à côté d’elle.
– Une partie de nos outils ma chère.
– Des ordinateurs ?
– Des systèmes d’apprentissage. Ils analysent des quantités très importantes de données médicales, biologiques, psychologiques et sociales. Nous essayons de comprendre comment les maladies apparaissent, comment les dépressions se forment, comment les violences émergent, comment les gens peuvent guérir aussi.
Clara regardait les lumières clignoter.
– Ça fait un peu peur.
– Toute puissance technologique fait un peu peur quand on ne sait pas à quoi elle sert, répondit Noah calmement.
Ils reprirent la marche. Ils passèrent devant une autre salle où des chercheurs observaient des cultures cellulaires, puis devant une pièce où des personnes discutaient autour de cartes, de schémas, de diagrammes. Clara avait l’impression d’être entrée dans un endroit où l’on essayait de comprendre les humains comme on essayait de comprendre l’univers.
– Vous essayez de comprendre quoi exactement ? demanda-t-elle en marchant.
– Pourquoi certaines vies tiennent et d’autres s’effondrent. Pourquoi certaines personnes deviennent violentes et d’autres résilientes. Pourquoi certains corps guérissent et d’autres non.
Ils marchèrent encore quelques mètres.
– Dites moi, Lucio Versperin, c’est qui pour vous ? A vous entendre on dirait que vous êtes un peu comme des frères ?
– Il s’intéresse aux institutions. Je m’intéresse aux corps. Nos travaux et nos projets se croisent. Nous nous sommes croisez, et nous sommes devenus amis.
Clara pensa soudain à la vidéo. À la femme dans sa voiture. À son visage dur, ses yeux rouges.
- La femme qui a fait la vidéo… celle qui disait qu’il fallait aller les chercher.
Noah ne répondit pas tout de suite. Ils s’arrêtèrent devant une grande table où étaient affichées des cartes, des données, des graphiques reliés entre eux par des lignes.
- Oui, dit-il simplement.
Clara regardait les schémas sans vraiment les comprendre.
- Elle me fait peur un peu. Et en même temps… je la comprends. Mais je crois qu’elle commence à me faire peur plus que je ne la comprends.
Noah posa les yeux sur les graphiques.
- La colère n’est pas inquiétante en soi.
Il parlait comme s’il décrivait un phénomène naturel.
- La colère apparaît quand une personne perçoit une injustice, une perte ou une humiliation. C’est une réaction normale. Elle peut pousser à réparer, à comprendre, à transformer.
Il fit glisser doucement un dossier sur la table.
- Le problème apparaît lorsque la colère ne cherche plus à réparer mais à faire payer.
Clara resta silencieuse.
- À ce moment-là, l’esprit commence à simplifier le monde. Il remplace des systèmes par des ennemis. Des responsabilités diffuses par des coupables précis. La souffrance cherche une cible, parce qu’une cible donne l’impression que la douleur peut enfin sortir quelque part.
Il leva les yeux vers elle.
- La colère peut produire de la justice, de la science, de la politique, de la réparation. La haine ne produit que de la destruction. C’est là que se situe la frontière.
Clara regardait toujours la table, mais elle ne voyait plus les graphiques.
- Et on fait quoi quand quelqu’un passe de l’un à l’autre ?
Noah répondit calmement.
- On essaie de soigner avant qu’il ne soit trop tard.
Un silence passa.
Les serveurs continuaient de clignoter derrière la vitre, comme un animal immense qui respirait lentement.
Clara regarda autour d’elle. Tout cet endroit cherchait à comprendre les humains. Leurs corps. Leurs peurs. Leurs maladies. Leurs colères.
Elle regarda Noah.
- Et tout ça… vous faites ça pour quoi ?
Noah réfléchit quelques secondes avant de répondre.
- Pour que moins de gens aient envie de détruire le monde, et que plus de gens aient envie d’y vivre.
Puis il reprit la marche.
- Venez, je vais vous montrer autre chose.