Une élite à la marge – Nouvelle – page 5

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– Alors vous avez pu vous y faire ?

– A quoi ?

– A la mort de votre femme et de vos enfants ?

– Et bin, vous au moins vous ne prenez pas de gants avec vos clients.

– On est là pour avancer, pas pour se cajoler. Prendre soin de ce qui nous fait mal, ça a jamais aidé à s’en délivrer. Ça vous fait mal comment encore ?

– Je dirais que c’est moins douloureux, plus je pleure et plus ça passe, plus ça passe, plus je reprends goût à la vie.

– Très bien Philippe, comme je vous l’ai dit vous avez le droit d’être heureux, l’abandon, la mort, quand elles nous impliquent ne sont pas une objection contre la joie d’être en vie. Les gens donnent souvent trop d’importance à la mort et à la séparation. Une gravité qui ajoute de la souffrance à la souffrance, beaucoup de gens s’enlisent avec la mort et l’abandon.

– Oui, enfin, c’est quand même plus simple à dire qu’à faire et si je suis heureux dans ces circonstances, les gens me prendraient pour un fou.

– Dans un monde malade, il est normal quand on vit sainement, de paraitre un peu fou.

– En tout cas, même si la douleur du deuil diminue, cela n’enlève pas le manque. Il est terrible ce manque. La quasi-totalité de mes pensées tournent en boucle sur ma femme et mes enfants.

– Quand vous aurez surmonter le deuil, une journée passera sans que vous pensiez à ceux que vous avez perdus. Mais je l’admets, on n’en est pas encore là. Comment ça fonctionne le manque selon vous ?

– Je dirais que c’est quand quelque chose de nécessaire qui n’est plus là et que cela déclenche une sorte d’alarme psychique qui nous met en mouvement pour retrouver cette chose.

– Quelque chose de nécessaire vous-dites ?

– Oui un manque, c’est quelque chose de nécessaire que le corps réclame, non ?

– Faux, on peut manquer de quelque chose d’inutile. Si je bois pour combler le déséquilibre d’endorphine qui ne serait jamais apparu sans mon alcoolisme, alors j’ai créé un phénomène de manque inutile pour mon existence. Quelle était l’utilité de votre famille ?

– Bin avoir une raison qui me fait lever tous les matins, ça vous semble inutile ça ?

– Oui c’est inutile. Pas besoin d’avoir une raison de vivre, on vit très bien sans ça.

– Vous rigolez ?

– Non je suis très sérieuse, on sacralise la mort, on sacralise la famille et après on s’étonne qu’on ait du mal à passer à autre chose.

– Vous, vous n’avez pas de raison de vivre ?

– Je n’ai pas besoin d’avoir des rêves illusoires pour permettre à mon cœur de continuer à battre. La vie est bien au-dessus de ce genre de préoccupation. Tant qu’il y a de la vie et que je peux m’y connecter, j’avance dans la vie avec légèreté, fidèle à ce qu’elle est. C’est quand on est fidèle à la morale des malades du vivre qu’on se flagelle sans pouvoir échapper à des pensées morbides, stériles et inutiles.

Salima sentit le besoin de revenir au besoin actuel de Philippe : mais bon, vous avez raison, la vie, c’est aussi du manque. Et ce qui est nécessaire pour vous, c’est de rediriger votre élan vital vers autre chose que des morts.

– Vous auriez pu au moins me demander si j’avais des problèmes cardiaques, votre thérapie choc, elle est pas pour toutes les âmes.

– C’est vrai, elle est tout à fait adaptée à votre capacité rationnelle hors du commun. C’est ça et votre humour qui vont vous faire économiser des années de souffrances. Tout adulte s’il n’était pas gâché par l’intériorisation des normes sociales toxiques pourrait traverser un deuil comme un enfant de huit ans le fait naturellement en quelques semaines si ces besoins affectifs sont de nouveaux comblés. Êtes-vous moins capable qu’un enfant de 8 ans ?

– J’entends le raisonnement, mais comment vais-je combler mes besoins affectifs ?

– Les besoins affectifs, c’est pour les enfants. Vous, vous êtes autonome, vous n’avez pas besoin que des grands vous aiment pour avoir de quoi manger dans votre assiette et de quoi jouer et dormir dans votre maison.

Sur ces mots Salima, se leva. Un silence s’installa. Elle se rapprocha de Philippe, mis sa main gauche sur son épaule droite. Maintenant regardez de nouveau mes doigts. Et clap, plongez en vous. L’hypnose opéra de nouveau. Philippe s’inclina aussitôt, plongea en lui.

Salima poursuivit en prononçant avec tranquillité, calme et force les mots qui lui semblaient pouvoir le mieux aider Philippe dans l’instant. Vous avez perdu des proches oui et pourtant là, vous vous sentez de mieux en mieux, vous sentez la vie s’écouler paisiblement et goulument en vous.

Vous avez le droit de souffrir, vous avez le droit de vivre, vous avez la possibilité de vous connecter à la vie qui ne se soucie pas de la mort, qui ne se soucie pas des morts, qui ne se soucie pas tout court.

Elle s’écoule, tout s’écoule. Ecoulez-vous.

Le chagrin s’écoule en vous, plus je vous parle et plus la perte se nettoie, plus la plaie se referme, plus la joie de vivre revient.

La vie qui était dans votre famille ne voudrait pas votre mort à l’âme. Personne ne veut votre mort à l’âme. Aimez-vous, aimez la vie en vous, c’est la meilleure manière de faire face à la mort.

Maintenant, imaginez-vous avec votre famille, il y a une cérémonie qui a été préparée pour vous. Il y a votre femme et vos enfants, ils sont beaux, comme pour un mariage ou pour un enterrement. Ils sont venus vous dire aurevoir.

Prenez tout le temps qu’il vous est nécessaire pour imaginer vos adieux. Cela sera la dernière fois que vous aurez besoin de les avoir près de vous.

A la fin, laissez-les s’en aller.

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– Vous, vous avez subi un drame.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Mon fond de tristesse dans mon regard ? Réagit Philippe en regardant son reflet dans le grand miroir en face de lui.

– Non, juste quand on boit des verres d’alcool fort seul dans un bar, en général, c’est qu’il a quelque chose de lourd à digérer.

– J’ai une sacrée épreuve à traverser vous savez. Je ne suis pas fier de cette solution, mais aujourd’hui j’avais besoin de ça. J’ai refusé les cachets qu’on m’a prescrit pour soulager ma peine, j’ai dû faire ça par orgueil ou par peur de commencer à en prendre et de ne plus pouvoir m’arrêter.

– C’est sûr que l’alcool c’est beaucoup moins addictif comme drogue. Taquina l’inconnue venue de nulle part troubler son soulagement chimique.

Vous savez, il n’y a pas de mal à prendre des cachets quand on souffre, le temps de la crise. Les blessures à l’âme, c’est comme les blessures au corps. C’est juste qu’elles sont beaucoup moins visibles et plus coriaces.

Si jamais vous avez besoin d’aide pour traverser votre épreuve, contactez-moi. Dit-elle en déposant une carte de visite sur le comptoir où s’accoudait Philippe.

Sur la carte de visite on pouvait lire Salima M’Barek, accompagnatrice en reconquête de vie, 150€/h.

*

– C’est comme ça que vous trouvez vos clients, en allant dans les bars huppés dégoter les êtres esseulés en mal de vivre capable de dépenser des fortunes en thérapie ?

– C’est une de mes approches commerciales en effet. Plus efficace que Doctolib vous ne trouvez pas ?

– Peut-être oui, sourit Philippe. Vous avez des diplômes ?

– Non, je n’ai même pas de papier, mais j’ai du vécu et de nombreuses réussites. Je connais le chemin pour rééquilibrer le vivre, les pensées et les hormones.

Philippe se demandait si elle blaguait ou non sur ses papiers, et puis après si elle blaguait tout court sur tout. Je ne reviendrais pas si c’est une arnaque, en tout cas j’ai envie de jouer le jeu, pensa-t-il.

– les hormones dites-vous ? Vous distribuez aussi des drogues ? A ce prix-là, il est vrai que ça pourrait faire partie du package.

– Haha non, même pas. L’esprit est déjà une cuisine à hormones vous savez, si l’on ne se fait plus de bons petits plats maison et qu’on préfère les livraisons, ça nous coute plus cher et ça nous rend plus addict à la mal bouffe.

– Je vois et vous, vous avez la recette pour faire des plats maison c’est ça ?

– C’est ça. Répondit-elle avec aplomb, fixant Philippe droit dans les yeux. Tout son être dégageait des effluves de tranquillité, d’innocence et de bienveillance qui donnaient envie à Philippe de se laisser aller.

– Elle se rapprocha, mis sa main sur son épaule, agita les doigts de sa main droite devant les yeux de Philippe, puis claqua des doigts en disant assurément : plongez en vous.

Aussitôt la tête de Philippe pencha en avant, il fermait les yeux, se sentant déconnecté.

Elle poursuivit lentement. Je vous propose un espace à vous où il n’y a rien à faire que rien faire.

Laissez-vous aller complètement (Salima, utilisa son téléphone pour lancer une musique apaisante et méditative que l’on peut entendre dans les salons de massage). Philippe plongea en lui plus profondément se sentant de plus en plus apaisé. Il ne savait plus où il était, d’où il venait, avec qui il était, il n’était pas sur un nuage, il était ce nuage.

Ici, se trouve votre espace de sérénité.

Cet espace se trouve à proximité de votre cuisine intérieure.

C’est là que nous reprogrammeront votre cocktail émotionnel, réactionnel et hormonal. C’est dans cette cuisine que vous élaborerez la meilleure manière de vivre pour vous à présent et pour demain, et après-demain. Vous avez le droit à l’apaisement et au bonheur, quoiqu’il arrive dans votre existence. Accordez-vous le.

Comment vous sentez vous Philippe ?

– Je vais bien. Répondit-il calmement toujours dans la même position, la tête baissée, les yeux fermés. Mais je me sens perturbé par ce que vous venez de me dire. Comment puis-je être heureux alors que toute ma famille est morte ?

– Là vous ne le pouvez pas encore, vous avez encore besoin de tristesse pour nettoyer et guérir la blessure. Accordez-vous cette émotion. Vous y avez droit.

Philippe se mit à pleurer comme il ne l’avait jamais fait auparavant.

Après quelques minutes, elle reprit, vous pouvez revenir là avec moi et pleurer tout ce qu’il faudra, le temps qu’il faudra. Lui tendant un paquet de mouchoirs avec un visage empathique et un sourire juste.

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Bon, Philippe, tu es un être rationnel, d’autres ont vécu cette épreuve avant toi. Ce n’est pas une forte offensive de la concurrence qui va t’ébranler. Tu as pris trois longueurs d’avance avec trois innovations majeures dans le secteur de l’agrochimie en cinq ans. Tu ne peux pas monopoliser l’ensemble du progrès de cette industrie.

La sonnerie de téléphone retentit, sortant Philippe de ses pensées.

– Oui allo ?

– Centre hospitalier Marc Jacquet, votre femme a eu un accident de voiture avec vos deux enfants, pouvez-vous vous rendre au service des urgences ?

*

– Ils sont morts, nous n’avons rien pu faire. Je suis navré.

A ce moment, une puissante montée d’adrénaline jaillie dans les reins de Philippe, ses sensations en chute libre, son esprit encore vierge d’une perte aussi monumentale sait que cet événement transformera irrémédiablement sa vie dans quelque chose de tellement vide, de tellement triste. C’est toute la vie autour de lui qui se casse, s’effondre en son centre, implose pour anéantir son vivre, le temps que ce drame soit digéré, absorbé, accepté.

– Mais comment peut-on digérer une chose pareille ? Répondit Philippe au médecin, les yeux dans le vide, les épaules en avant, il sombra en larmes.

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Mathilde aime à repasser dans sa tête le film de sa vie quand la situation s’y prête. Sa grande histoire d’amour avec Philippe, leurs amis, leurs voyages, Martha et Camille, leurs deux enfants, leurs réussites entrepreneuriales en développant la branche agrochimie de l’entreprise familiale. Cette branche pesait maintenant plus de 80% du chiffre d’affaires. Les brevets de Philippe les avaient rendus si riche. Pour elle, cela ne posait aucun problème : je suis née riche, pour Philippe c’est plus compliqué, ces parents céréaliers étaient loin d’être pauvres, mais il y avait une culture paysanne de la parcimonie. Ça rentre en conflit avec sa réussite. Comme quoi on est tous programmé pendant l’enfance à ce que l’on doit attendre de l’existence.

Elle regarde Martha à l’avant qui s’affaire sur son smartphone et Camille derrière qui dort paisiblement dans son siège auto. Ce moment, où l’ensemble du corps de Mathilde fut attiré puissamment vers l’avant. La décélération fulgurante de la voiture s’encastrant dans la massive face avant du camion, le capot ondulant en grandes vagues triangulaires, puis en un éclair le pare-brise se pulvérisa au son de la déflagration et de l’odeur de poudre des airbags. L’habitacle se rétrécit, tout craque, tout s’écrase, tout se transperce, casse. Tout s’éteint.

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