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Clara était à demi endormie. La vitre froide et vibrante de l’autocar lui glaçait la tempe. Le moteur grondait derrière elle, lourd et régulier, comme une chose à demi-vivante. Elle aimait cette sensation de vibration dans sa chair et dans ses os. Dans la pénombre d’un clair de lune d’une nuit de janvier, elle distinguait les arbres dénudés défilant, rétroéclairés par les phares puissants et réconfortants du véhicule. Elle prenait son poste à 5 h du matin et reprendrait son siège, le même, à 13 h 10. La même pensée revenait, toujours à cet endroit du trajet, comme une habitude des neurones. Elle avait l’impression de sortir du lot quand elle songeait à ça. De sortir la tête froide et trempée de sa pataugeoire d’ouvriers. Dans sa tête, se rejouait la même scène, la même impression. Elle pensait au film « Un jour sans fin », mais dont l’acteur principal n’aurait pas la possibilité d’opérer sa journée différemment. Les journées se suivaient et se répétaient inlassablement. Mais il y avait là-dedans une sensation de vivre, de vivre quelque chose que les employés dans les bureaux, les étudiants dans leur innocence, ne vivaient pas. S’arracher de son lit à 3 h 45 tous les matins des semaines impaires, pour embrasser la nuit froide et parfois étoilée et affronter la vie des déshérités de la culture, des vibrants empoussiérés que le destin lui avait fait épouser. Ce qui la marquait dans sa condition, c’était la saleté. Son bleu de travail s’entachant de jour en jour, jusqu’à la prochaine machine. Ces mains qui se calcinent ou se teignent selon les opérations et les produits chimiques qu’elles impliquent. Elle se sentait atteinte dans sa beauté, dans son style, et quand elle déprimait, dans sa dignité.
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