la mise au Monde – Roman – Chapitre 9 – Fin

-1-

Le ciel était clair. L’air était frais. On respirait.

Clara marcha lentement entre les allées. Le gravier crissait sous ses pas. Devant elle, des silhouettes déjà rassemblées. Peu de bruit. Quelques voix basses. Des mains dans des poches. Des regards posés quelque part, sans vraiment se fixer. Elle reconnut plusieurs visages de l’usine, des hommes qu’elle avait croisés. Certains la saluèrent d’un léger signe de tête. D’autres ne la regardèrent pas. Martin était là, un peu en retrait, les épaules légèrement voûtées. Il regardait le sol. Elle s’approcha. Il leva les yeux.

– Salut.

– Salut.

Ils restèrent côte à côte.

Le cercueil était déjà en place. Une couronne. Quelques fleurs à l’odeur discrète, presque absente. Une femme pleurait doucement. Sans bruit. Les épaules tremblaient à peine. Un homme toussa derrière eux. Une toux sèche, répétée. Personne ne se retourna. Le silence reprit sa place. Une voix parla. Quelques mots sur la vie, le travail, la famille. Elle regardait les mains. Des mains épaisses. Marquées. Certaines abîmées. Des traces anciennes. Des ongles cassés. De la peinture dans les plis.

Le vent passa légèrement. Clara leva les yeux. Au-dessus des arbres, au loin, une ligne grise. Une structure. Les silhouettes de l’usine, discrètes, mais là. Comme posée derrière tout le reste. Elle resta un instant à regarder.

– C’est le troisième.

La voix venait de derrière. Personne ne répondit.

Un autre homme, plus loin :

– Et ça continue.

Quelqu’un haussa légèrement les épaules.

– Qu’est-ce tu-veux, c’est comme ça.

Le cercueil commença à descendre. Lentement. Le bruit de la corde. Le bois qui glisse. Le frottement. Clara regarda la fosse. Puis, elle releva les yeux vers l’usine.

– Ils veulent délocaliser, dit Martin, un peu dans le vide.

Elle tourna légèrement la tête vers lui.

– On va dégager. Là, on se bat pour les indemnités. Y en a qui ne savent même pas s’ils vont toucher. Y en a qui ont déjà signé.

Le bruit s’arrêta. Le cercueil était en bas.

La femme pleurait toujours. Plus fort cette fois. Quelqu’un posa une main sur son épaule.

Personne ne parlait de la maladie. Personne n’avait prononcé le mot. Ni dit d’où elle venait.

Clara regarda les visages, puis les mains. Clara ferma les yeux une seconde. Quand elle les rouvrit, rien n’avait changé, le ciel, l’air, les gens, et au loin, l’usine.

– On va tous y passer.

Elle tourna la tête. Martin regardait droit devant lui.

Clara ne répondit pas. Elle ne chercha pas à comprendre. Elle resta avec. Et en elle, quelque chose pourtant cherchait déjà où agir.

-2-

Le lieu était calme. Un salon en hauteur, largement ouvert sur la ville. Un silence entretenu, comme organisé. Des matières épaisses, des lignes simples, une lumière douce qui apaisait. On entendait à peine ce qui se passait en bas. Comme si le monde continuait, à distance.

Clara s’arrêta un instant avant d’entrer. Elle observa.

Pas seulement le lieu. La manière dont il tenait.

Lucio était déjà là. Assis. Droit. Un verre posé devant lui.

– Vous avez lu l’article ? dit-elle.

Elle ne s’assit pas tout de suite.

– Ils vont fermer. Ou déplacer. Et d’autres… vont tomber malades… ailleurs.

Lucio hocha légèrement la tête.

– Oui. C’est ce que font des entreprises.

Clara fronça légèrement les sourcils.

– Vous avez l’air de dire ça comme si c’était normal.

– Une entreprise privée est structurée pour s’enrichir, pas pour protéger la vie. L’activité des multinationales va là où la morale est la moins chère.

Clara encaissa. Elle s’assit.

– Et nous, on se bat là où ça part.

– Oui. Et les décisions qui comptent le plus se prennent ailleurs.

Clara releva légèrement les yeux.

– Où ça exactement ?

– Dans les arbitrages politiques. Nationaux… et internationaux.

– Donc si on joue pas à ce niveau là… on gagne pas.

– Disons que vous limitez les pertes.

– Et à l’international, c’est quoi qu’il faudrait ?

– Des règles communes, portés par des institutions légitimes, réellement capables de contraindre.

Clara réfléchit.

– Et c’est qui, qui s’oppose à ça ?

Lucio eut un léger sourire.

– Ceux qui gagnent à ce que cela ne se fasse pas, agréger autour de quelques acteurs dominants.

– Et… contre l’intérêt de beaucoup d’humains, ajouta Clara.

– Oui, et souvent de celui de la vie dans son ensemble.

Clara regarda la ville.

– Et vous pensez que ça peut se faire quand même ?

– Disons qu’il s’agit de trouver les moyens pour que la force des intérêts communs, l’emporte sur les puissances des intérêts prédateurs.

Lucio la regarda.

– Même si cela est déterminant, vous n’y arriverez pas, si vous vous contentez d’organiser seulement ceux qui souffrent face au pouvoir.

– Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– Il faut aussi pouvoir agir à l’intérieur du pouvoir… sans s’y faire absorber, ni corrompre.

Clara le regarda, longuement.

– Et vous avez besoin de quoi ?

Lucio la fixa.

– De vous.

Des battements.

– Et pour faire quoi ?

– Pour faire le lien entre ceux qui subissent et ceux qui décident. Entrez dans le jeu… sans vous y enfermer. Observez. Comprenez. Circulez. Et agissez là où cela pèse.

Lucio marqua un temps.

– Mais vous ne pourrez pas être partout.

– Et si je m’y perds ?

– Si vous n’y allez pas, vous laisserez ces espaces à ceux qui n’ont aucun problème à le faire.

-3-

Le bureau de Noah semblait plus petit.

Clara arriva la dernière. Martin était debout à côté d’Assia, les bras croisés. Nora, assise au bord de la table, un smartphone dans les mains. Lucio, légèrement en retrait. Noah, calme, les mains posées devant lui.

Des fragments de phrases. Rien de posé. Le téléphone de Martin vibra encore. Il le regarda puis le retourna sans lire.

Clara posa son sac.

– Alors ?

Martin la regardait. Clara les balaya du regard.

– Si on reste là où on est… on gagnera pas.

– On est déjà en train de perdre, dit Martin.

– Oui, répondit Clara. Et ça, on sait très bien le faire.

Un léger souffle passa. Martin sourit.

Assia ne sourit pas.

– Et donc ?

Clara fit un pas vers la table.

– On arrête de limiter les dégâts ici. On relie.

– C’est-à-dire ? demanda Nora.

– On relie les usines, les gens. Ici et ailleurs. Et on ouvre la décision là où ça compte mondialement, au niveau des nations et de l’Europe.

– Avec quoi ? demanda Noah.

– Avec les travailleurs dehors. Vos liens de l’intérieur, Lucio. Et votre rapport sur la table, Noah.

Personne ne la coupa. Cela la troubla plus que l’opposition.

– Je l’ai lu, et il est solide, dit Assia.

– Il doit être incontestable, dit Lucio en lissant machinalement la manche de sa veste. Actuellement, il l’est pour ceux qui veulent voir. Il doit l’être pour ceux qui décident de ne pas voir.

– Les preuves ne convainquent jamais ceux qui gagnent à ne pas regarder, répliqua Assia.

– Alors il faut que l’ignorer leur coûte plus cher que d’agir, trancha Noah.

– Combien de temps pour le rapport ? demanda Clara.

Noah prit quelques secondes avant de répondre.

– Deux à trois semaines, si je mobilise toute mon équipe, et me mets quelques partenaires à dos.

Martin bougea légèrement.

– Et nous ?

– Vous tenez. Et vous vous organisez. Vous cédez pas.

Nora posa son téléphone.

– Et le syndicat ?

– On continue ici… et on sème ailleurs.

– Ailleurs où ?

– En Inde.

Assia avait prononcé ces deux mots. Tous se tournèrent vers elle.

– Le groupe a là-bas une autre usine. Avec la même logique. Et les mêmes morts.

Le silence changea de poids. Personne ne demanda si c’était possible. Clara regarda Assia. Puis :

– Tu veux y aller ?

Assia ne baissa pas les yeux.

– Oui.

-4-

Le lieu ne ressemblait pas à un bureau. Il y avait quelque chose de plus lent, de plus construit. Les lignes étaient simples. Le bois clair absorbait les gestes. Les murs retenaient les sons. Même la lumière semblait réglée pour ne pas distraire. On n’entendait presque rien. Comme si le monde continuait ailleurs, et que ce qui comptait vraiment se passait ici, en silence.

Clara baissa les yeux pour écrire sur son portable.

“Tu te connectes ?”

À côté d’elle se trouvait Noah, ainsi que Nora et Sylvain Delattre, un chef de groupe au Parlement européen, allié du syndicat. Delattre avait la nervosité de ceux qui vivent dans des couloirs sourds à tenter de faire avancer des choses. Il avait l’air d’un homme qui dormait peu et croyait encore, malgré tout, à certaines procédures. En face d’eux, le directeur de cabinet du président de la République parlait.

– …si vous activez trop tôt, vous n’allez faire qu’enclencher des frustrations.

Sa voix était posée. Clara releva la tête.

– Donc on rend ça visible jusqu’à ce que vous ayez une solution à prendre. Et on pousse au moment où ça compte.

– Euh, oui. Enfin, il vous faut savoir que le président préfère que les choses se fassent calmement.

– Quand on est de ceux qui subissent, c’est difficile de ne pas s’énerver vous savez, surtout quand ça permet de faire avancer les choses.

Le directeur de cabinet hésita, puis réfréna sa tendance à vouloir tout nuancer.

À sa droite, Noah ouvrit son dossier.

– Deux sites. Deux pays. Même groupe. Même chaîne de valeur.

Il fit glisser les documents vers le centre. Clara sentit une fierté discrète.

– Même exposition. Même pathologies. Les premiers cas sont reconnus. Des procédures juridiques sont engagées.

Le directeur de cabinet parcourait les premières pages, Sylvain Delattre commentait tandis que le collaborateur poursuivait sa lecture.

– On a un angle juridique et une menace économique. À Bruxelles, c’est déjà une histoire d’amour.

Le directeur de cabinet lisait toujours quand Clara pivota son ordinateur vers lui.

– Et on a la colère qui s’organise.

L’image apparut presque immédiatement.

Martin. Derrière lui, les grilles fermées. Des ouvriers regroupés. Les gilets du groupe. Une banderole :

NOS EMPLOIS, NOS VIES

– On a fait arrêter les départs, dit Martin. Ils sont revenus sur les contrats déjà signés. On reste. On montre qu’on peut bloquer. Si on veut.

Clara sentit son dos se redresser. Au bout d’un moment l’image bascula.

Assia.

Chaleur plus dense. Lumière plus dure. Des voix autour d’elle. Derrière, une banderole :

OUR JOBS, OUR LIVES

– They want to block now, dit quelqu’un hors champ.

Un homme s’exclama en hindi.

– अभी रोकते हैं !

Assia leva la main. If you block now, they relocate. If you stay organized, visible, coordinated… they have to negotiate.

Un homme plus âgé s’avança.

– Then we hold, répondit le travailleur.

– Ici les travailleurs se tiennent prêts aussi dit Assia.

Le directeur de cabinet avait les yeux rivés sur l’écran. Comme imprégné de quelque chose du monde qu’il ne s’attendait pas à voir ici.

C’est là que Nora s’adressa à lui à son tour.

– On a des relais en Europe. Des syndicats, des ONG, des médias locaux. France, Belgique, Allemagne… et ça commence en Espagne.

Un second écran s’ouvrit.

– Je vous laisse observer ce sondage express publié hier soir par une ONG indépendante, dit Noah.

Des chiffres apparurent.

– 68 % des européens sont favorables à une interdiction d’importer des produits issus de conditions dangereuses pour la santé et l’environnement.

Sylvain Delattre se pencha légèrement, en réajustant ces lunettes.

– Cela devient exploitable politiquement. On pourrait engager la commission d’abord. Puis le Parlement.

Il désigna les chiffres.

– Si le sujet devient brûlant et ce résultat est vérifié, on peut pousser une mise à l’agenda. Mais il faut maintenir la pression dans plusieurs États membres.

Le directeur de cabinet reprit.

– Force est de constater que vous avez bel et bien enclenché quelque chose.

Il déposa la une d’un journal devant lui.

– Mais là, personne ne peut vous entendre.

Il tourna légèrement la une vers eux.

Moyen-Orient. Russie. Énergie. Inflation.

– Aujourd’hui, ce sujet ne trouve pas de prise. Il existe pour vous. Mais pas dans la hiérarchie des urgences.

Il dit cela sans dureté, un peu comme quelqu’un qui annonçait la météo.

– Pour le président, ce n’est pas encore activable. Ce n’est pas un refus. C’est un problème de fenêtre.

Clara sentit monter en elle quelque chose entre la frustration et la lucidité.

– Quand est-ce que ça le deviendra ?

– Pendant la campagne.

Le chef de groupe européen reprit, plus direct.

– Ça nous laisse le temps de structurer le texte. On pourrait cheminer vers une clause miroir.

– C’est à dire ?

Il s’avança légèrement. Il redressa ses lunettes.

– Une clause miroir. Nom ennuyeux, effets considérables.

Il marqua une pause.

– Cela consisterait à interdire d’importer des produits fabriqués dans des conditions interdites ici. Si ça passe, les entreprises n’adaptent pas seulement ici, en Europe. Elles adaptent leur production partout ailleurs pour accéder au marché européen.

– Et au parlement vous aurez les voix ? demanda Clara.

– Les convictions comptent. Les circonscriptions davantage. Si la pression est visible dans plusieurs pays… et synchronisée… que les députés se sentent observés, oui, c’est jouable. Mais il nous faudra la volonté du Conseil, dit-il en regardant le directeur de cabinet.

– Il faudra sonder les conséquences économiques d’une telle décision. Il ne s’agirait pas de scier la branche sur laquelle nous sommes assis, s’inquiéta le directeur de cabinet. Mais si on arrive à rassurer le Conseil, si l’opinion est favorable et que la solution convient à nos soutiens, cela pourrait peut-être être envisageable.

Clara regarda les écrans, Martin et Assia. Puis elle regarda autour d’elle, Nora, Noah et les deux hommes qui s’activaient en face d’elle.

-5-

Les choses commencèrent à circuler, d’abord lentement, par fragments d’images et de phrases. Sur les sites déjà organisés, on ne partait pas. On organisait les tours, on maintenait les présences, on évitait les débordements. Et ailleurs, devant d’autres usines, d’autres groupes, d’autres pays, certains se mirent à faire pareil. D’autres observaient encore, sans trop bouger. Les messages passaient d’un groupe à l’autre, d’un syndicat à un autre, d’un pays à un autre, on traduisait, on reprenait, on ajustait, on déformait ou on simplifiait. Les langues changeaient, les situations variaient, et pourtant quelque chose tenait.

Dans certaines villes, des assemblées se remplissaient, pas partout, pas toujours, pas nombreuses tout le temps. On venait dire, puis on restait pour comprendre, puis on repartait avec quelque chose à tenter ici, sans savoir si cela allait tenir ailleurs. Dans les rues, des groupes se formaient. On marchait avec des pancartes simples, parfois les mêmes mots, ou des mots contradictoires. On parlait de santé, d’emploi, de justice, et parfois on ne parlait pas du tout de la même chose.

Dans les rédactions, certains commencèrent à suivre. On publia des articles, on hésita sur les titres, on évoqua des “chaînes de production globalisées”, des “responsabilités étendues”, des “risques sanitaires et environnementaux”. D’autres médias n’en parlèrent pas, ou autrement, en parlant de compétitivité, d’emploi menacé ou d’exagération militante. Dans certains plateaux, on commençait à parler d’autre chose, de souveraineté, de protection, de relocalisation, en reprenant les images sans en reprendre le sens. Les mots ne tenaient pas encore ensemble, mais pourtant on commentait et on regardait davantage.

Dans les entreprises, on observa. Des audits furent prolongés, des décisions retardées. Dans les bureaux, on reprit les données, on les discuta, on les contesta. On demanda des compléments, des contre-expertises. Certains dossiers furent ouverts, d’autres laissés de côté. On se demanda s’il fallait agir ou encore attendre.

Dans les institutions européennes, quelques notes circulèrent. On cartographiait, on faisait des rapports. Les réponses variaient selon les questions, selon les pays, selon les peurs. Une majorité se dessinait parfois, puis se fragmentait ailleurs. Dans les partis, on regardait sans trop s’engager encore, on testait des formulations. Et dans les couloirs du pouvoir ici et ailleurs, le sujet apparut, en notes, puis en marges, puis en synthèses.

-6-

Martin était devant. Autour de lui, des corps serrés, des visages marqués, certains encore méfiants, d’autres déjà pris dans quelque chose de plus grand. Le directeur accompagnait le président de la République qui avançait entre deux rangées de caméras. Ils s’arrêtèrent devant le large groupe d’ouvriers militants.

Il parla de santé, de responsabilité, de dignité du travail. Les mots étaient plutôt justes. Suffisamment pour que personne ne détourne les yeux.

Dans le bureau de Noah, ils s’étaient réunis. Les écrans ouverts, les visages reliés. Assia regardait la séquence, légèrement en retrait, dans une pièce trop chaude. Derrière elle, des responsables syndicaux locaux échangeaient à voix basse.

Sur l’image, le président marqua une pause.

– Nous proposerons au niveau européen que les produits importés respectent les mêmes exigences sanitaires, sociales et environnementales que celles que nous imposons à nos entreprises.

Un léger silence traversa les ouvriers autour de Martin.

Dans les jours qui suivirent, quelque chose s’accéléra. Les groupes parlementaires réagirent. Le rapport de Noah fut repris. L’entreprise annonça suspendre le transfert d’activité dans l’attente d’un cadre clarifié. Des amendements commencèrent à circuler. Puis une date circula, officieuse d’abord, puis reprise. Un ministre parla de mesure transitoire. La Commission évoqua une initiative accélérée. Certains gouvernements exprimèrent leur soutien. D’autres demandèrent des garanties. Quelques voix s’opposèrent.

-7-

L’appartement sentait toujours le même café froid et le même tabac. Les volets étaient à moitié fermés, la lumière passait en biais sur la table, sur les papiers et sur les traces anciennes du passé.

Son père était dans la cuisine.

– J’ai fait du café. T’en veux ?

Elle acquiesça. Il déposa une tasse devant elle. Puis, ils restèrent un moment là sans parler.

Le bruit de la cuillère contre la tasse, une voiture au loin, le frigo qui vibrait légèrement.

– T’as entendu les infos ? demanda-t-elle.

– Lesquelles ? Parce que celles de la télé… ça sert à rien.

– Pourquoi ?

– Ben, parce qu’ils nous racontent le monde comme ça les arrange.

Clara leva légèrement les yeux.

– Qui ça « ils » ?

Il haussa les épaules.

– Ben… t’sais bien. Les journalistes… ils savent plus rien eux-mêmes. Ils répètent ce qu’on leur dit de dire.

Il but une gorgée.

– Faut aller chercher ailleurs.

Clara ne répondit pas.

– Y a des types… continua-t-il. Ils expliquent. Ils ont compris des trucs. Ça fait peur au début… mais après, ça tient mieux.

Clara regarda ses mains.

– Qu’est-ce qui ne tient plus ?

– Ben le système.

Un sourire bref.

– Tout ce qu’on nous raconte depuis des décennies à nous prendre pour des cons.

Il se leva, alluma une cigarette près de la fenêtre.

– Regarde l’Europe là… Ils décident de tout. Ils empêchent tout. Et après ils viennent te dire que c’est pour ton bien.

Clara ne répondit pas.

Plus tard dans la soirée, dans le salon, la télévision s’alluma. Des images, des bandeaux, des chiffres. Puis un plateau. Puis une voix. Elle le reconnut immédiatement. C’était Étienne Varese. Le chroniqueur. Même regard. Même posture. Derrière lui, les drapeaux.

– …les Français ont parlé.

Clara sentit son cœur s’emballer.

Son père se pencha légèrement. Elle reconnut chez lui une attention qu’elle ne lui voyait plus depuis longtemps.

– Tu vois… lui…

Il ne termina pas.

– Ils ne veulent plus d’un pouvoir qui s’excuse, poursuivit Varese. Ils ne veulent plus d’une Europe qui décide à leur place.

Le téléphone vibra.

– On nous a demandé de nous excuser d’exister. Pendant que les grandes puissances se renforcent autour, et que d’autres s’infiltrent chez nous.

Clara sentit sa gorge se serrer. Le téléphone vibra encore. Elle baissa les yeux.

Nora.

“Ils ont gagné. C’est fini.”

Clara releva les yeux.

– Nous allons établir une chose simple. La préférence nationale.

Son père hocha la tête.

– Et pourquoi pas.

Le téléphone vibra encore.

Assia.

“On aurait mieux dû s’y préparer, là ça fait mal…”

– Nos entreprises doivent pouvoir agir, reprit Varese.

– Produire sans honte. Conquérir à nouveau. Sans être entravées par des règles qui ne nous appartiennent pas. Nous protégerons nos intérêts nationaux. Sans naïveté. Avec la force qu’on a perdue et qu’on va retrouver.

Son père se tourna vers elle.

– Tu vois… là, ça peut peut-être marcher.

Sur l’écran, Varese :

– Une nation qui doute d’elle-même offre sa puissance en sacrifice. Cette force, nous allons la reprendre.

Le plateau reprit. Les commentaires. Les visages.

Dans la pièce, rien ne bougeait.

Son père écrasa sa cigarette.

– Lui… il a compris.

-8-

Le texte européen avait été retiré de l’agenda. L’entreprise parlait désormais de réorganisation stratégique. Sur les sites, les convocations reprenaient.

Le sentier contournait l’étang. L’eau était là, posée, presque immobile, à peine travaillée par un souffle qui descendait des arbres. Les herbes hautes frôlaient la surface par endroits, traçant des lignes irrégulières que le vent défaisait aussitôt. Des insectes passaient, légers, effleurant l’eau. La même lumière. La même odeur. La même lenteur. Le même silence traversé par des bruits discrets. Et pourtant. Elle était assise au bord. Ses mains reposaient sur ses jambes. Elle regardait l’eau comme on regarde une vitre sans reflet.

Ils veulent protéger ce qui est à eux. Ne pas descendre. Ne pas disparaître. Et lui, il leur donne ça.

Le vent passa légèrement, froissant la surface, puis la laissant se refermer. Elle pensa fugitivement qu’Elion aurait su quoi dire. Puis, même cela lui parut lointain.

Peut-être que l’humanité c’est ça. Des identités qui s’affrontent, même si ça abîme tout autour. Qu’est-ce qui me fait m’y opposer ? Pourquoi ne pas simplement accepter ? Pourquoi ne pas laisser faire et profiter de la beauté du monde tant qu’elle est là ?

Un mouvement brusque attira son regard. Une libellule venait de plonger, rapide, presque invisible. Elle avait saisi un autre insecte. Le corps encore vivant battait entre ses pattes. Elle se posa sur une tige, à quelques mètres. Puis elle mangea, méthodiquement, sans hâte. L’autre se débattait encore. Puis moins. Puis plus du tout. Clara ne détourna pas les yeux.

Le téléphone vibra. Longtemps.

Elle le sortit. Le nom s’afficha.

Martin.

Elle regarda l’écran quelques secondes. Elle hésita. Puis elle décrocha.

– T’es où ? Tout le monde s’inquiète.

Sa voix arrivait chargée de fond et de mouvements.

Clara regarda l’eau.

– Je sais pas trop.

Un silence passa.

– On est encore là.

Elle ne répondit pas.

– Ils ont relancé les entretiens. Ils poussent. Y en a qui lâchent. Y en a qui veulent tout bloquer. On sait pas encore comment on va faire.

Clara ferma les yeux.

– Moi non plus.

– Clara, on a perdu cette fois, mais on a pas disparu.

Clara garda les yeux fermés. L’eau continuait de bouger sans bruit.

-9-

Les derniers étaient partis depuis une demi-heure. Il restait des gobelets sur la table, des pancartes appuyées contre le mur, un marqueur ouvert qui séchait lentement, la cafetière encore tiède. La grande carte de France tenait toujours sous les punaises, couverte de noms, de flèches, de villes où quelque chose avait commencé.

Quand Martin referma la porte, le bruit de la rue baissa d’un coup.

Ils s’installèrent autour de la table sans se presser. Nora rassembla quelques feuilles par réflexe avant de les laisser tomber. Assia resta près de la vitrine, bras croisés, regard dehors. Noah, qui venait d’arriver, observait la carte avec attention. Lucio semblait chercher où se mettre.

Martin le regarda.

– Vous pouvez vous asseoir, Lucio, vous savez.

Lucio eut un léger sourire.

– J’essaie surtout de mériter de le faire.

– Si faut un concours, moi j’suis recalé d’avance.

Un petit sourire collectif germa tandis qu’il prenait place.

– Vous savez, j’ai vu des gens très puissants perdre beaucoup parce qu’ils méprisaient des lieux comme celui-ci.

Le sérieux revint. Clara regarda les visages autour d’elle. La fatigue y avait laissé des traces nettes. Elle inspira.

– Faut bien voir la vérité en face, on a perdu.

Nora leva aussitôt les yeux.

– En changeant de chef d’État au Conseil européen, on a perdu la loi. Si ça passait deux semaines plus tôt, c’était peut-être différent.

– On a perdu la loi, dit Assia. Mais pas tout le reste.

Elle décroisa les bras.

– On a gagné un réseau syndical international. Des relais. Et beaucoup de gens qui savent maintenant ce dont on est capables.

– Et on n’a pas dit notre dernier mot, ajouta Martin. Tant qu’en Inde et ici ça tient, les patrons feront pas tout c’qu’y veulent.

Clara baissa les yeux vers la table.

– Ce qui me travaille, c’est qu’on se bat bien sur notre terrain… mais qu’ils ont gagné sur un autre.

Noah hocha lentement la tête.

– Disons que nous avions raison. Mais sur un terrain trop petit.

– Fallait prévenir qu’on jouait sur un timbre-poste, s’amusa Martin.

Clara sourit.

Assia fronça les sourcils.

– Donc on fait quoi, vraiment ?

Lucio répondit sans détour.

– Vous gardez votre terrain. Et vous entrez sur le leur.

Assia eut un rire bref.

– Avec des tracts et des bonnes intentions ?

– Non, dit Lucio. Avec de l’organisation, du temps, des alliances… et l’envie de gagner.

Elle le fixa.

– Vous parlez d’élections ?

– Je parle de pouvoir, répondit-il calmement. Les élections en sont parfois la porte d’entrée.

Martin leva une main.

– Moi vos histoires de stratégie… j’y comprends ce que j’y comprends.

Quelques sourires passèrent.

– Mais j’ai compris un truc en organisant. Si on laisse les gens seuls avec leurs peurs, y se divisent. Si on fait qu’ils vivent un peu mieux… et qu’ils rigolent un peu plus… ben y viennent.

Une approbation discrète traversa la pièce.

Nora tourna alors son écran vers eux.

– Attendez.

Le bandeau d’un site d’information défilait encore.

Nouveau gouvernement Varèse.

Une photo officielle apparut. Costume sombre, sourire maîtrisé.

Conseiller spécial Santé du Premier ministre : Docteur Julien Voisier.

Clara se pencha aussitôt.

– Quoi ?

Noah releva la tête.

– Le médecin qui était avec vous pour la réforme de l’hôpital ?

Assia se retourna complètement.

– Alors là. On perd même ceux qui veulent soigner.

Lucio regardait l’écran sans surprise.

– Certains résistent dehors. D’autres ralentissent dedans. Le drame serait de croire qu’un seul front suffit.

Un silence planait tandis que Nora faisait défiler plus bas.

Projet prioritaire : Amélioration de la qualité des soins à l’hôpital. Innovation contrôlée. Formations et recrutements des soignants. Rationalisation des prises en charge. Priorité aux parcours contributifs.

Assia se raidit.

– Ils vont vouloir trier sans employer le mot.

– Et vendre cela comme du bon sens, compléta Noah.

Martin regarda l’écran sans parler.

Clara sentit quelque chose se fixer en elle.

– Donc demain… selon ce que tu gagnes et d’où tu viens… tu mérites plus ou moins d’être soigné ?

– On se bat plus seulement contre des gens égoïstes, dit Assia. On joue contre ceux qui se servent de la peur pour décider qui mérite d’être jeté dehors.

Un silence froid parcourut l’ensemble du groupe.

– Il nous faut une autre structure. Une organisation capable d’occuper les deux terrains, dit Noah.

– Attendez là… vous me paumer. Y a combien de terrains dans vot’ sport au juste ?

Des sourires réapparurent brièvement sur quelques visages.

– Il y en a toujours eu deux, répondit Assia sérieusement. Celui où l’on subit. Et celui où les décisions tombent.

– Alors il nous faut syndiquer plus, dit Nora.

Assia releva les yeux.

– Oui. Résister et bloquer les abus.

Lucio ajouta calmement :

– Et prendre les institutions le moment venu.

Un silence se fit. Personne ne cherchait quoi dire. Martin ne souriait plus.

– Bon c’est sûr, ça fait envie. Mais pour ça, faudrait pouvoir êt’ nombreux à nous liguer.

– Oui, c’est ça ! dit Assia. Pas juste un syndicat ou un parti.

Un temps.

– Une ligue.

Clara regarda la carte punaisée en face d’elle tandis qu’Assia s’asseyait enfin.

Autour des lieux où on décidait. Des usines qui abîmaient. Des endroits où l’air rendait malade. Des quartiers qui suffoquaient sous la chaleur. Des hôpitaux où l’on tenait comme on pouvait.

– Une ligue pour qui ? dit Nora

Clara inspira.

– Pour ceux qu’on empêche de vivre dignement. Et pour ce qui vit encore autour.

Elle regarda chacun d’eux.

– La Ligue des Vivants ?

Personne ne reformula. Personne ne détourna le regard. Comme si quelque chose germait déjà. Et pour la première fois depuis la veille, quelque chose en elle se redressa.

– Bon… ben on dirait qu’on n’est plus en amateur, dit Martin.

Elle sentit plus largement qu’aucun d’eux ne pourrait reprendre sa place d’avant.

Lucio regarda Clara dans le fond des yeux.

– Si vous construisez cela, ils viendront en grande partie pour vous.

Clara se sentit imperceptiblement tressaillir. Puis il ajouta :

– Alors faisons-le bien.

Assia fronça les sourcils. Elle regarda Lucio, puis Clara un moment. Puis quelque chose sembla se libérer.

– Très bien.

Elle frotta doucement les mains sur les cuisses.

– Alors on y va.

Martin jeta un œil dehors par la baie vitrée.

– Regardez… venez voir.

Ils se levèrent et sortirent du local.

-10-

Le soleil descendait lentement.

Ils étaient là, sans former de cercle ni de ligne, simplement présents les uns à côté des autres sur le large trottoir. Le ciel s’ouvrait au-dessus d’eux, large, traversé de couleurs qui semblaient hésiter entre se dissiper et s’embraser encore un peu. Des rouges, des oranges, des traces plus froides restaient en hauteur, comme si la lumière refusait de partir complètement. Le vent passait par moments, soulevait les vêtements, faisait frissonner les feuilles des arbres autour, puis s’arrêtait. On entendait des bruits, la route, des voix, de la musique au loin. Le monde vivait. Personne ne parlait. Les corps portaient encore ce qui venait d’avoir lieu. La tension, la fatigue, quelque chose de coupé net et qui, sans bruit, cherchait déjà à reprendre.

Depuis toujours, les humains vivaient dans des équilibres hasardeux. Ils construisaient, abîmaient, réparaient, recommençaient. Ils inventaient des manières de tenir ensemble, puis les perdaient, puis en inventaient d’autres. Ils se rapprochaient, se séparaient, se comprenaient, se heurtaient. Ils faisaient des lois, des structures, des récits, des guerres pour pouvoir mieux avoir ou mieux conserver. Puis cela se fissurait, par fatigue, par peur, par incapacité à partager ou à écarter. Et d’autres forces prenaient la place. Plus rapides, plus simples, ou plus dures. La vie avançait ainsi. Elle se déployait, se heurtait à elle-même, se dévorait parfois, puis trouvait, ici ou là, des formes pour continuer. Des formes fragiles, imparfaites et robustes en apparence. Des formes vivantes.

Le ciel continuait de brûler au-dessus d’eux. Clara regardait la lumière se déposer sur les visages. Elle voyait les traits, les silences, les tensions encore là. Et autre chose. Quelque chose de plus discret. Une manière d’être restés. Elle pensa à tout ce qui s’était joué, à ce qui avait presque tenu. À ce qui avait cédé. À ce qui pouvait revenir autrement. Le soleil touchait presque la ligne de l’horizon. Les couleurs devenaient plus denses, plus profondes, comme si elles savaient qu’elles n’avaient plus beaucoup de temps. Le jour s’effaçait lentement. Et dans la lumière qui restait, encore un instant, le monde paraissait à la fois plus fragile, et plus précieux que jamais.

Fin

la mise au Monde – Roman – Chapitre 8

-1-

Des gens étaient debout sur les allées, d’autres assis sur les chaises vertes, certains debout sur les bordures de pierre ou montés sur les marches des statues pour mieux voir. Entre les arbres, des banderoles avaient été accrochées à la hâte. On lisait des phrases écrites au feutre, des slogans, des noms d’hôpitaux, des villes, des dates. Le vent léger de la fin du printemps faisait battre les tissus doucement, un peu comme des voiles.

Plus loin, derrière les grilles, on devinait les façades officielles, les drapeaux, les silhouettes droites des gardes immobiles. Entre le jardin et ces bâtiments-là, un cordon de police avait été installé. Des fourgons étaient garés le long de la rue. Les policiers regardaient la foule sans parler, les bras croisés, ou la main sur la ceinture, la plupart avec ce regard fatigué de ceux qui passent leur vie à surveiller des gens qui veulent faire changer des choses.

Au centre d’une grande allée, une estrade avait été montée. Un micro, deux haut-parleurs, un câble qui serpentait jusqu’à un groupe électrogène posé derrière un arbre. Rien d’exubérant. Et pourtant, toute la foule regardait par là. Clara attendait derrière l’estrade, à côté de Nora. Elle tenait le papier plié en quatre dans sa main, mais elle savait qu’elle ne le lirait pas. Elle respirait lentement, en regardant les gens entre les planches. Elle voyait des visages qu’elle connaissait parmi plein qu’elle ne connaissait pas. Des soignants en blouse, des intérimaires, des étudiants, des retraités, des gens bien habillés, d’autres pas. Elle vit une femme avec une pancarte où il était écrit : « Mon père est mort sur un brancard ». Un peu plus loin, un homme tenait une photo plastifiée d’un hôpital délabré. Une infirmière avait l’air de pleurer en parlant à quelqu’un. Deux jeunes rigolaient en mangeant des sandwiches. Un vieux dormait sur une chaise, la tête penchée sur la poitrine.

Le trac arriva comme une vague froide dans le ventre. Sous l’effet du poids. Du poids de tous ces gens qui attendaient quelque chose.

Quelqu’un leur fit signe.

– C’est bon.

Elle montèrent les deux marches de l’estrade. Le bois grinça sous leurs pieds. Le micro était un peu trop bas, Clara le remonta. Le haut-parleur fit un petit sifflement. La foule se calma d’elle-même. Les voix baissèrent, les gens se rapprochèrent, certains levèrent leur téléphone. Le vent passa dans les feuilles des arbres et, pendant quelques secondes, c’était comme si on n’entendit plus que ça.

Nora respirait fort, ses notes serrées entre les doigts de sa main artificielle. Elle regarda la foule. Puis elle parla, la voix un peu fébrile.

– On sort de la négo. Merci d’avoir attendu… je vais essayer de vous dire où on en est.

On entendit quelques personnes l’encourager en prononçant ici et là son prénom.

– Vas-y Nora !

– On a obtenu des choses. Les représentants des patients dans les instances de décision. La transparence des comptes. Des commissions où soignants, patients et élus décideront des priorités. Et on a obtenu que certaines décisions ne pourront plus être prises sans ceux et celles qui en payent les conséquences.

Des applaudissements éclatèrent, quelque chose de dense et de reconnaissant.

– Le président doit nous donner une réponse sous un mois concernant l’augmentation du budget de santé.

Des applaudissements reprirent, plus fournis. Nora se recula, gênée. Elle fit un regard à Clara.

Clara s’avança. Elle regarda la foule qui l’acclamait à l’avance. Elle respira. Puis :

– Ce qu’on a obtenu aujourd’hui, on l’a obtenu parce qu’on était nombreux, organisés, et qu’on n’a pas lâché. Si on veut aller plus loin, et donner de meilleurs moyens au système de santé… il faudra faire pareil de notre côté. Il faudra être plus nombreux dans les hôpitaux, dans les villes, dans les campagnes. Il faudra que le syndicat grandisse, qu’il forme des gens, qu’il empêche partout ce qui abîme… et qu’il soutienne ce qui améliore.

Des applaudissements.

– Il ne faut pas se raconter d’histoires. On n’a pas gagné. On a ouvert une porte. Et maintenant, va falloir qu’on la tienne ouverte. Va falloir continuer à protester, à se faire entendre. À faire mieux décider. Et pour ça il nous faut construire plus haut et plus fort le syndicat.

Elle regarda la foule encore une fois.

– Ce qu’on a commencé, ce n’est pas une colère. C’est un travail. Et ce travail va être long. Mais si on reste ensemble, et si on n’oublie pas pourquoi on fait tout ça… alors on peut changer des choses. Pas tout. Mais des choses aussi vitales et essentielles que la qualité de nos soins.

Elle s’arrêta. Les applaudissements montèrent, ils se firent forts, encore plus longs. Des gens criaient son prénom, d’autres levaient le poing, d’autres souriaient simplement. Et c’est à ce moment-là qu’elle le vit. Pas devant. Pas près de l’estrade. Un peu sur le côté, derrière un groupe de soignants, les mains dans les poches, comme s’il attendait un bus.

Martin.

Il n’applaudissait pas. Il la regardait simplement, avec ce demi-sourire qu’elle connaissait par cœur. Le même que quand il lui avait donner un premier tuyau pour bien peindre. Pendant une fraction de seconde, le bruit de la foule sembla s’éloigner. Les arbres, les policiers, les banderoles, les journalistes, tout devint un peu flou autour. Elle eut l’impression étrange que quelque chose du passé venait s’asseoir en plein milieu de l’avenir.

Elle resta une demi-seconde de trop à regarder dans cette direction. Elle continua, mais elle avait l’impression que les mots n’étaient plus tout à fait à leur place Elle conclut par cette phrase qui emporta une partie de la foule.

– Ce qu’on a ouvert aujourd’hui, ce n’est pas une victoire. C’est une responsabilité. Prenons en soin, pour nous, pour nos enfants, et pour tous ceux et celles qui suivront.

Quelqu’un derrière elle lui toucha l’épaule pour lui dire qu’il fallait descendre. Elle hocha la tête, revint à elle, fit un signe de la main à la foule, puis descendit de l’estrade. Et déjà, le Docteur Voisier prenait le relai.

En bas de l’estrade, le bruit revint d’un coup. Des gens voulaient lui parler, lui serrer la main, la remercier, lui raconter quelque chose, lui montrer un dossier médical, lui poser une question. Un journaliste lui tendit un micro. Une femme la prit dans ses bras sans rien dire. Un homme lui parla d’un service fermé dans sa ville. Elle répondait comme elle pouvait, souriait, écoutait, invitait à rejoindre le syndicat. Mais elle ne cherchait qu’une chose. Elle leva les yeux au-dessus de la foule, chercha entre les banderoles, les arbres, les groupes de gens.

Martin n’était plus à l’endroit où elle l’avait vu.

Elle descendit de l’allée, passa entre deux groupes de soignants, contourna une statue, évita un câble au sol. Elle regardait autour d’elle, un peu comme quelqu’un qui cherche quelque chose qu’il n’est pas sûr d’avoir vraiment vu.

– Tu cherches quelqu’un ?

Elle se retourna. Il était derrière elle.

Toujours les mains dans les poches. Toujours ce demi-sourire.

– Salut Clara.

Elle resta une seconde sans rien dire, comme si elle essayait de raccorder deux morceaux de sa vie qui avaient grandi chacun un moment de leur côté.

– Salut Martin.

Ils se regardèrent, un peu bêtement, puis Clara se jeta franchement dans ses bras. Il la serra fort.

– Bon, dit-il. T’as fini de parler aux présidents et aux foules ? On va boire une bière ?

-2-

– Alors, dit Martin, t’es devenue quelqu’un d’important maintenant.

Clara leva les yeux au ciel.

– Arrête tes conneries.

– Non mais c’est vrai. Tu parles aux présidents, tu fais des discours devant des foules, on t’a vue à la télé avec les potes du syndicat. Je me suis dit que tu allais finir par oublier les pauvres types comme nous. Ouvriers, peintres industriels, experts en café dégueulasse et en sandwichs triangulaires.

– Comment tu voudrais que j’oublie tout ça, moi, la même pauvre fille que vous… Je suis tellement contente de te voir, tu sais.

Elle sourit en buvant sa bière, la mousse lui laissant une légère moustache blanche.

– T’as changé quand même, dit-il.

– Tu trouves, en bien, en mal ?

– J’sais pas encore. Faudra voir. T’as vieilli en tout cas, dit-il en essayant d’essuyer maladroitement du revers de la main la mousse au-dessus de ses lèvres.

Elle lui donna un petit coup sur le poignet en riant.

– Et toi alors ? Qu’est-ce que tu deviens ?

Il haussa les épaules.

– L’usine, toujours. Enfin… pour l’instant.

– Pour l’instant ?

– Ouais. Ils parlent de fermer une ligne pour commencer. P’t-êt’ plus ensuite. Ils disent qu’y vont répartir la production autrement. Garder l’assemblage, envoyer des volumes et des pièces ailleurs. Là où c’est moins regardant niveaux salaires, et sur ce qu’on fait respirer aux gens. Ils le disent pas comme ça, t’sais ben. Mais on a compris.

Elle tourna la tête vers lui.

– L’atelier peinture y tourne toujours ?

– Ouais. Avec les mêmes merdes. Sauf que maintenant y a plus que des cabines robotisées. Et moi j’ai été muté à l’atelier retouches décorations. Ils ferment pas d’un coup, ils assèchent d’abord, tu vois. Et puis on nous a donné des masques plus modernes, alors apparemment c’est bon, on peut respirer tranquille.

Il souriait en disant ça, mais pas trop.

– Y a déjà un gars de l’autre équipe et deux anciens qui ont des trucs aux poumons. Officiellement c’est pas lié au boulot, bien sûr. C’est jamais lié au boulot, t’sais ben.

Martin leva son verre.

– À la santé.

Ils burent sans trop savoir si c’était vraiment ce qu’y fallait faire.

– Tu sais, dit Martin après un moment, vous avez raison de vous battre pour les hôpitaux. Franchement, quand on voit son état… Mais parfois j’ai l’impression qu’on soigne les gens pour les renvoyer dans des vies qui rendent malades.

Clara se sentit comme aspiré par ses mots. Elle le regarda, sans répondre.

– À l’usine, y en a qui tombent malades à cause des produits ou à cause des gens. Et quand ils sont trop malades pour bosser, ils vont à l’hôpital. On les soigne, et quand ils vont un peu mieux, on les renvoie bosser au même endroit.

Il haussa les épaules.

– J’y comprends pas grand-chose, moi, à vos histoires de politiques. Mais parfois j’ai l’impression qu’on passe not’ temps à réparer des gens qu’on met à des places où faudrait pas.

Clara resta silencieuse. Elle regardait la mousse de sa bière retomber lentement. Quelque chose commençait à se déplacer dans sa tête.

– Eh mais j’suis pas venu là pour te casser le moral ! Je suis venu pour te dire que ça me dirait bien qu’on se batte de nouveau un peu ensemble, comme au bon vieux temps des cabines, tu vois.

– Et Chloé ?

Martin prit son verre. Le tourna entre ses doigts.

– On est en train de se séparer.

Puis, presque gêné :

– Enfin… je crois.

Elle leva les yeux vers lui.

– Tu sais que t’es en train de me foutre un peu le bordel dans la tête, là ?

Martin eut un sourire de côté.

– Ouais, foutre le bordel, t’sais ben que pour ça j’suis plutôt doué.

Ils rirent tous les deux. La discussion continua jusqu’à la fermeture. Quand ils sortirent, la rue était presque vide. Il marcha à côté d’elle sans chercher à se rapprocher. Et pourtant, quelque chose était revenu.

-3-

Quelques jours après, à la terrasse d’un café, Clara avait raconté la conversation à Noah.

Elle lui parla de leurs retrouvailles bien sûr, mais aussi de l’usine, des masques, des poumons abîmés, de la délocalisation, et surtout de la phrase de Martin : On soigne les gens pour les renvoyer dans des vies qui les rendent malades.

Noah n’avait pas répondu tout de suite. Il avait simplement hoché la tête plusieurs fois, comme quelqu’un qui reconnaît et qui cherche à mieux comprendre avant de chercher à répondre.

Puis à la fin de leur échange, il lui avait glissé :

– Il y a un atelier que j’anime vendredi soir à la Fabrique. Il abordera ce sujet. Venez, cela me ferait grand honneur.

Elle avait accepter. Et de retour en ce lieu quelques jours après, elle observait de nouveau ces gens qui cherchait surtout à comprendre ce qui se passait dans le monde, avant que d’y courir après.

On lui indiqua une grande salle vitrée à l’étage. À l’intérieur, une vingtaine de personnes étaient assises autour de tables disposées en U. Il y avait des jeunes, des plus âgés, des gens en costume, d’autres en jean, une femme en tailleur avec un casque de chantier posé sur la table, un homme avec un stéthoscope dépassant de sa mallette, une autre avec un ordinateur couvert d’autocollants. Ils ne semblaient pas appartenir au même monde, pourtant ils étaient là, avec des cahiers ouverts et des stylos.

Noah était debout devant un tableau blanc. Il dessinait des cercles reliés par des flèches.

Sur le tableau, il y avait écrit : Agriculture – Mines – Armées – Transport – Hôpitaux – État – Usines – Écoles – Énergies – Pollutions – Stress – Guerres.

Des flèches partaient dans tous les sens entre les mots.

Noah posa le feutre.

– Commençons, si vous le voulez bien, par une première question. À votre avis, quel est le point commun entre tous ces mots ?

Les gens regardèrent le tableau.

Quelqu’un dit :

– L’économie.

Un autre :

– La politique.

Une femme :

– Le capitalisme.

Un homme :

– La civilisation.

Noah hocha la tête à chaque réponse.

– Oui. Tout cela joue. Mais ce n’est pas la réponse que je cherche.

Il reprit le feutre, entoura la plupart des mots d’un grand cercle.

– Le point commun entre ceux-là, c’est que ce sont des organisations humaines et les autres sont les conséquences négatives que celles-ci génèrent encore.

Il fit quelques pas dans la salle.

– On a mis au monde des systèmes agricoles pour nourrir la population. Des systèmes économiques pour échanger. Des systèmes militaires pour protéger nos ressources ou s’en octroyer d’autres. Des systèmes éducatifs pour transmettre des valeurs et des connaissances. Des systèmes politiques pour prendre des décisions collectives. Des systèmes industriels pour produire. Des systèmes de transport pour déplacer. Et des systèmes énergétiques pour alimenter tout ça.

Il posa le feutre.

Le point commun, c’est qu’aucun de ces systèmes n’est conçu pour prendre fondamentalement soin de la vie dans son ensemble. Ils sont conçus pour produire, organiser, protéger, acquérir, optimiser, contrôler, gérer, réparer, traiter. Mais pas pour prendre fondamentalement soin de la vie. Et cela produit stress, pollution, souffrance, et guerre qui engendre la guerre.

Il marqua une pause.

– Et maintenant, je vous pose une devinette.

Il effaça un coin du tableau et écrivit une phrase :

Comment un système de santé peut-il fonctionner correctement dans une organisation humaine qui détériore les êtres vivants ?

Personne ne parla. Clara sentit quelque chose se serrer doucement dans sa poitrine.

Noah continua.

– Autres questions. Comment un système écologique peut-il fonctionner dans une économie qui doit produire toujours plus ? Comment un système éducatif peut-il fonctionner dans une société qui valorise l’individu, la vitesse et la rentabilité ? Comment une démocratie peut-elle fonctionner dans un monde où la plupart des décisions sont fortement influencées par des organisations qui ne sont pas démocratiques ?

Il observa une à une, les personnes réfléchir autour de la table, un sourire aux lèvres.

– On passe notre temps à essayer de réparer chaque système séparément. On réforme l’hôpital. On réforme l’école. On réforme les retraites. On réforme la police. On réforme l’agriculture. On réforme l’énergie. Sans réformer en profondeur l’organisation humaine mondiale.

Il regarda le tableau rempli de flèches.

– Mais si tous les systèmes sont reliés, réparer un système sans repenser l’ensemble, revient à réparer une planche sur un bateau qui prend l’eau de partout.

Il se tourna vers la salle.

– Alors la question que je vous pose par dessous tout, est celle-ci :

Il écrivit lentement tout en haut comme si l’espace avait été laissé à cet effet depuis le début :

Quel est le problème que tous nos systèmes essaient de résoudre sans jamais y arriver ?

Il posa le feutre, se tourna vers les participants, et sourit de nouveau.

– Quand vous aurez trouvé la réponse à cette question, vous comprendrez probablement pourquoi la plupart des réformes échouent.

Clara regardait le tableau, les cercles, les flèches, les mots. Et pour la première fois, elle eut l’impression qu’elle ne regardait plus des problèmes séparés, mais les morceaux d’un seul et même problème, beaucoup plus grand, dont elle ne voyait encore ni le nom ni la forme.

En sortant de la salle, Clara resta auprès de Noah qui fermait la porte.

– Alors ? C’est quoi la réponse à la devinette ?

– J’ai des hypothèses. Mais vous savez, les réponses qu’on cherche et trouve nous-même changent bien mieux une vie que toutes celles qu’on nous propose.

En rentrant chez elle, elle ne pensa pas au syndicat, ni aux stratégies, ni aux négociations. Elle pensa au tableau, aux flèches, et à la question :

Quel est le problème que tous nos systèmes essaient de résoudre sans jamais y arriver ?

Et elle comprit que si elle voulait continuer à se battre, elle allait devoir trouver une manière d’y répondre.

-4-

Clara regardait par la fenêtre. La soleil descendait lentement entre les immeubles. En bas, des gens rentraient chez eux seuls, avec des enfants, des écouteurs ou des téléphones collés à l’oreille. Le monde avançait comme tous les jours, mais elle, pourtant, avait cette impression étrange qui revenait de plus en plus souvent, être en train de le regarder de plus loin.

Assia était assise à la table, un carnet ouvert devant elle. Elle faisait tourner un stylo entre ses doigts sans écrire.

– Tu penses à quoi ? demanda Assia.

Clara resta encore quelques secondes sans répondre.

– À ce que tu m’as dit l’autre jour. Sur le fait qu’on avait la responsabilité de construire le mouvement populaire de la décennie, voire du siècle.

Assia leva légèrement les yeux.

– Et ?

Clara chercha ses mots.

– Je crois que le problème, y vient pas seulement du fait que les gens qui souffrent des décisions qui se prennent plus haut sans eux. Je commence à penser que c’est aussi, et peut-être même avant tout, une question de cap ou de destination.

Assia écoutait sans interrompre.

– On se bat pour les salaires, pour les conditions de travail, pour l’hôpital, pour l’école… Mais même quand on gagne, les gens restent fatigués, malades, stressés et la planète continue d’être abîmée. Je crois Assia que la question, ce n’est pas seulement qui décide ou qui possède. La question, c’est : qu’est-ce qu’on essaie de faire de ce monde ?

Assia fronça légèrement les sourcils. Clara continua :

– Si le but du monde, c’est juste de produire plus, de gagner plus, d’aller plus vite, d’être plus forts que les autres, alors même si on partage mieux l’argent et le pouvoir, on continuera d’abîmer des gens. Mais si le but, c’est que la vie humaine et la vie tout court, soient dignes et belles, alors là, on n’organise plus le monde de la même manière, non ?

Assia resta silencieuse un moment.

– Tu es en train de dire que le problème, ce n’est pas seulement qu’une minorité puissante écrase le reste du monde. Mais c’est ce que l’on fait du monde avec ce reste-là ?

– Oui, dit Clara. Je crois que la vraie question, c’est en fait : vers quelle vie on veut aller ?

Assia se leva.

– Tu te rends compte de ce que ça voudrait dire ? On devrait créer un syndicat qui ne repose pas que sur des intérêts directs ? Il faudrait qu’il soit porté et structuré par une vision du monde vertueuse ? Franchement, je suis peut-être pas contre, mais je doute que ça puisse marcher.

Assia s’arrêta devant elle en posant son dos contre le mur en face d’elle.

– Et toi, tu verrais ça comment ?

– J’en sais rien encore. Mais je crois qu’il faut qu’on s’entende mieux sur le cap avant de décider du chemin. Sinon on va se battre très fort sans savoir vraiment où ça nous mène.

Assia la regarda longtemps, tout en réfléchissant.

– Le cap, dit-elle doucement. Donc toi tu voudrais t’occuper du cap, et que moi je m’occupe de la salle des machines ?

Clara secoua la tête.

– Je crois surtout qu’on a besoin des deux. Et qu’on ne peut pas demander à des syndicats de faire trop autre chose que du syndicat. Je pense qu’il faut qu’on construise mieux le gouvernail au-dessus, et surtout qu’on soit sûrs de la direction de la boussole et qu’on fasse converger le maximum de forces vers la direction qu’elle indique.

Un silence passa. Un silence assez long où quelque chose semblait se déplacer entre elles.

Assia finit par dire :

– Tu sais que beaucoup de gens te suivent maintenant.

Clara ne répondit pas.

– Tu le vois ou pas ?

Clara baissa légèrement les yeux.

– Oui.

– Alors il va falloir que tu acceptes un truc, dit Assia. Les gens te suivent parce que tu parles à leurs intérêts. Si tu t’écartes trop de ça, on ne te suivra plus et tu te retrouveras un peu toute seule avec ta boussole.

– Oui, mais si ça prend un mauvais chemin en haut, pourquoi on ferait pas en sorte que ça puisse en prendre un meilleur, en gardant l’appui du bas ?

Assia s’approcha d’elle et posa sa main sur sa joue.

– Tu es en train de devenir quelqu’un de dangereux, tu sais.

– Pourquoi ?

– Parce que tu veux changer la direction du monde, pas seulement gagner des batailles.

– Et toi tu es peut-être encore plus dangereuse.

– Pourquoi ?

– Parce que tu sais comment les gagner.

Assia sourit à son tour. Puis elle l’embrassa. Lentement.

Les mains glissèrent dans les cheveux, dans le dos, sous les vêtements. Elles se retrouvèrent sur le lit sans se souvenir dans quel brouillon de mouvements elles y étaient arrivées. Clara regardait Assia au-dessus d’elle, et elle eut soudain une pensée étrange. Cette femme avait changé la taille de son existence, et elle était peut-être en train de la mettre à sa hauteur.

– Quoi ? demanda Assia en voyant son regard.

– Rien.

– Tu penses trop.

– Oui.

Assia l’embrassa de nouveau et le monde leur sembla de mois en moins compliqué. Elles s’aimèrent jusqu’à apaisement. Il n’y avait plus ni stratégie, ni cap, ni mouvement. Juste la peau, la chaleur, la respiration, et cette manière de se trouver encore, malgré tout.

-5-

Le parvis était presque vide. La lumière de fin d’après-midi glissait sur les pierres claires et faisait ressortir les veines du sol comme des lignes anciennes. L’air était tiède. On entendait la ville un peu plus bas, mais ici le bruit arrivait assourdi, comme s’il devait demander la permission avant d’entrer.

Clara poussa la grille et entra lentement. Elle avait marché longtemps avant de venir. Elle savait qu’elle le trouverait là. Elion était assis sur le bord de la fontaine. Il regardait l’eau couler sans rien faire.

– Bonjour Clara.

– Bonjour.

Elle s’assit à côté de lui. Pendant quelques secondes, elle ne parla pas. Elle regarda l’eau trembler, puis elle dit :

– J’ai parlé longtemps avec Assia hier. On parlait du mouvement, de la direction, de ce qu’on était en train de construire. On se demandait vers où on devait aller. Quel cap on devait donner. Qu’on pouvait pas construire un bon mouvement sans une bonne boussole. Enfin, ça, c’était surtout mon point de vue.

Elion hocha légèrement la tête dans son sourire habituel.

– Et avec cette boussole, que comptez-vous leur indiquer ?

Clara resta silencieuse.

– Je crois… qu’on pourrait essayer de faire un monde où la vie serait plus belle. Plus digne. Moins brutale. Où les gens respireraient mieux. Où la Terre ne serait pas abîmée comme elle l’est. Et où on arrêterait de fabriquer des vies qui rendent malades.

Elle s’arrêta.

– Mais en même temps, ça me fait peur.

Elion tourna légèrement la tête vers elle.

– Oui.

Un silence passa.

– Une boussole, Clara, c’est très utile. Mais c’est aussi quelque chose de très dangereux.

Elle le regarda.

– Dangereux ?

– Oui. Parce qu’une boussole ne doit jamais servir à diriger les autres. Elle doit servir à s’orienter soi-même. Le moment où quelqu’un utilise sa boussole pour décider de la direction que doivent prendre les autres, même pour leur bien, il commence à les malmener.

Clara resta immobile tandis qu’Elion poursuivait.

– La plupart des idéologies sont nées ainsi. Des gens ont cru qu’ils savaient dans quelle direction devait aller le monde. Et ils ont voulu y emmener tout le monde. Souvent avec de bonnes intentions. Mais quand on décide de la direction des autres, on finit par s’agacer qu’ils en puisse vouloir en prendre une autre. Et s’agacer n’a jamais rendu la vie plus belle, et plus on a du pouvoir et plus on peut faire de mal aux autres avec.

Il regarda l’eau couler.

– Si vous voulez respecter les autres et vous respecter vous même, avancer dans la direction qui vous semble bonne, sans vouloir que les autres fasse de même.

Clara fronça légèrement les sourcils.

– Mais alors… notre mouvement il maltraite les puissants en leur faisant décider de nouvelles règles. Selon votre point de vue, vous pensez que c’est mal ?

Elion sourit légèrement.

– S’opposer aux aiguilles des autres qui pointent dans une direction qui nous fait du mal, cela semble tout à fait indiqué.

Clara sentit quelque chose se mettre en place dans sa tête.

– Mais pour faire cela, dit Elion. Vous avez sans doute raison. Il faut que ceux qui veulent influencer l’avenir du monde aient une direction intérieure solide. Sinon ils risquent de devenir eux-mêmes ce qu’ils combattaient.

Il se tourna vers elle.

– Si vous voulez mon point de vue sur les boussoles. L’aiguille et la direction changent au fur et à mesure qu’on avance. L’essentiel, c’est l’axe.

– L’axe ?

– Oui. L’axe sur lequel l’aiguille tourne. Si cet axe n’est pas libre, la boussole ment toujours un peu. Elle est attirée par la peur, par la colère, par le besoin d’être aimée, par le besoin d’avoir raison, par le besoin de gagner. Et on croit suivre une direction, alors qu’on fuit dehors ce qu’on ressent à l’intérieur. Ou qu’on poursuit dehors ce qu’on n’a pas su trouver à l’intérieur.

Il marqua une pause.

– Clara, si vous voulez porter quelque chose d’important dans ce monde, vous devez trouver en vous un endroit qui n’a pas besoin de gagner, pas besoin d’avoir raison, pas besoin d’être aimée, pas besoin d’être obéi. Sinon, un jour, vous utiliserez les autres. Et vous le savez tout aussi bien que moi, personne ne se sent bien, en tant qu’objet.

Le silence tomba doucement autour d’eux.

Puis il dit :

– Voulez-vous que je vous montre cet axe ?

Elle hésita une seconde, puis hocha la tête.

– Fermez les yeux.

Elle ferma les yeux. Elle entendait l’eau, un oiseau, un pas au loin.

– Respirez lentement. Comme si vous aviez tout votre temps.

Elle inspira. Expira.

– Imaginez que vous posez à côté de vous tout ce que vous portez. Le mouvement, les gens, les attentes, les colères, les espoirs, les décisions.

Elle imagina une pile d’objets invisibles posés à côté d’elle. Des visages. Des salles. Des micros. Des hôpitaux. Des usines. Des réunions. Des cris. Des rires. Des mains. Des regards.

– Maintenant, prenez contact avec le silence en vous et ressentez les ondes profondes et silencieuses qui gravitent à l’intérieure de vous.

Elle sentit sa respiration ralentir. Le bruit du monde semblait déjà plus loin.

– Je demande à toutes les parts de vous en vous, de laisser Clara prendre de plus en plus contact avec ce silence doux et harmonieux. A lui laisser prendre contact avec l’unité de sa conscience, pure conscience qui nait et prend racine dans le corps. Ce corps fait de néant et d’énergie, d’atomes plus vieux que le monde, et d’ondes aussi anciennes que l’univers.

Quelque chose se calma en elle. Pas comme quand on se repose. Plutôt comme quand on arrête de lutter contre quelque chose. Au bout d’un moment, elle eue la sensation un peu inquiétante de se diluer dans une substance. Elle hésita, mais s’y laissa glisser. Il continua à parler, mais elle ne l’entendait plus. Elle commençait à planer dans quelque chose de doux et d’ancien, de réconfortant et de lointain. Elle ne savait plus trop si elle faisait partie d’un tout, ou si le tout faisait partie d’elle. Elle se sentit quasi pleine d’un état qui avait quelque chose à voir avec de la grâce et de la félicité. Elle réentendit la voix d’Elion comme si elle résonnait depuis les tréfonds de ce lieu, de cet état différent d’espace temps qui semblait pourtant toujours avoir été là.

– Là, dit Elion très doucement. Vous sentez ?

Elle sentit. C’était difficile à décrire. Comme un endroit très calme et très solide. Un endroit qui ne paniquait pas. Qui n’avait pas besoin de convaincre, ni de gagner, ni de plaire. Un endroit qui était là, bien, simplement. Elle pris encore plus conscience que cet état de paix et de joie intérieure était accessible depuis toujours, et qu’elle vivait la plupart du temps ailleurs.

– Cet endroit existe toujours, dit Elion. Même quand tout s’effondre autour de vous. Même quand vous avez peur. Même quand vous êtes seule. Même quand tout le monde vous regarde. Si vous décidez depuis la peur, vous vous perdrez. Si vous décidez depuis la colère, vous ferez du mal. Si vous décidez pour être aimée, vous vous trahirez. Mais si vous décidez depuis cet endroit-là, vous vous respecterez.

Un long silence passa.

– C’est cela Clara, l’axe de la boussole.

Elle resta encore un long moment les yeux fermés. Puis elle inspira profondément et les ouvrit un peu comme un nouveau nouveau né revient au monde. Le parvis était silencieux. L’eau coulait. Le soleil avait un peu avancé. Elle regarda autour d’elle. La place était presque déserte. Une femme passait avec un sac de courses. Un enfant courait après un pigeon. Rien ne semblait différent.

Elion la regardait tranquillement, comme s’il attendait qu’elle revienne complètement.

– Clara… vous vous souvenez de la première fois qu’on s’est parlé ici ? Quand je vous ai parlé du pays des merveilles que je voulais revisiter.

Elle hocha légèrement la tête.

– Oui.

– Ce pays, c’est quand on découvre qu’on peut vivre autrement que dans la pièce et l’état dans lequel on croyait être enfermé. J’ai d’autres portes à aller ouvrir ailleurs. Je vais devoir m’absenter.

Elle ne répondit pas tout de suite.

– Je ne vous verrai plus ici ? demanda-t-elle.

– Non. Plus ici. Et bientôt ni ailleurs non plus, avant sans doute longtemps.

Le silence s’installa.

– Mais vous n’avez plus besoin de moi pour trouver la porte, dit-il. Maintenant vous devez apprendre à y revenir seule.

Elle tourna légèrement la tête vers lui.

– Comment je fais ?

Il réfléchit une seconde, puis dit simplement :

– De temps en temps, arrêtez-vous. Respirez. Et regardez ce qui se passe en vous. Votre corps, vos émotions, vos pensées, vos peurs, vos responsabilités. Ressentez et percevez tout ça… et demandez-vous : qu’est-ce qui, en moi, est en train de vivre tout ça ? Puis continuez à vous laisser aller vers le silence à l’intérieur, comme vous l’avez fait tout à l’heure. Et essayez de conserver cet état en vous, le plus souvent possible.

Il marqua une pause.

– C’est cet état là, l’axe de la boussole.

Le vent passa doucement sur le parvis.

– Vous venez de m’indiquer une direction là…

– Oui, et libre à vous d’en faire ce que vous voulez.

Il se leva.

– Clara… une boussole, rappelez-vous que ça n’oriente bien que soi-même. Même s’il peut être bon qu’elles indiquent parfois une même direction. Chacun doit avoir la sienne.

Elle le regarda descendre les marches. Il s’éloigna, paisiblement, sans se retourner.

Clara resta assise encore quelques minutes près de la fontaine. L’eau coulait. La ville continuait. Sans lui. Elle ferma les yeux quelques secondes, respira lentement, et chercha en elle cet endroit qu’il lui avait montré.

-6-

L’endroit était calme, mais pas silencieux. Un murmure continu, très doux, fait de verres qu’on pose, de pas feutrés, de conversations basses, de tissus qui glissent contre des dossiers de chaise. Une lumière chaude descendait de lampes basses et se reflétait sur les verres, les couverts, les carafes. L’air sentait le beurre chaud, les herbes, le vin, quelque chose de grillé et quelque chose de sucré qu’elle n’arrivait pas à identifier.

Derrière la grande vitre, la ville s’étendait en toits serrés, en cheminées, en terrasses, en fenêtres allumées. Le soleil descendait lentement et la lumière glissait sur le zinc et la pierre comme une eau dorée. On ne voyait pas les rues, ni les voitures, ni les gens. Juste les toits. La ville semblait particulièrement calme et belle vue d’ici, parée d’un teint orangé étincelant.

Clara resta une seconde debout à côté de la table, comme si elle venait d’entrer dans un décor qu’elle n’avait vu que dans des films. Lucio tira légèrement la chaise sans rien dire. Elle savait qu’il fallait s’asseoir. Elle s’assit.

La nappe était épaisse sous ses doigts. Les verres très fins. Les couverts parfaitement alignés. Elle observa discrètement la table, puis les autres tables, essayant de comprendre sans poser de question. Lucio déplia sa serviette et la posa simplement sur ses genoux. Clara fit la même chose quelques secondes plus tard, en espérant que cela ne se voie pas.

Le serveur arriva, posa deux verres d’eau, puis attendit légèrement. Lucio leva les yeux vers lui comme on regarde quelqu’un que l’on reconnaît, sans familiarité, mais sans distance non plus.

– Le menu dégustation, s’il vous plaît, dit Lucio calmement. Et le vin que vous nous conseillerez.

Le serveur acquiesça légèrement et repartit.

Clara le regarda s’éloigner.

– Je dois avouer que je n’aurais pas su quoi lui dire, lui dit-elle à voix basse.

– Je lui ai parlé comme à quelqu’un qui fait très bien son travail et qui va nous aider à passer un bon moment, répondit Lucio.

Elle hocha la tête, observant encore. Elle remarqua la manière dont les gens se tenaient, comment ils parlaient doucement, comment ils attendaient que l’autre ait fini sa phrase, comment personne ne regardait son téléphone. Un petit pain individuel fut posé à côté de l’assiette, dans une petite assiette ronde. Elle le regarda, puis regarda Lucio. Il prit le sien tranquillement, en détacha un morceau sans se presser, puis continua la conversation comme si ce geste n’avait aucune importance. Elle fit la même chose, plus lentement.

Le premier plat arriva. Une petite assiette très travaillée. Elle observa avant de goûter. Quand elle porta la fourchette à sa bouche, elle s’arrêta un instant. Ce n’était pas seulement bon, c’était fin, précis, presque surprenant. Elle mâcha lentement en faisant attention à ne pas faire trop de bruit en mastiquant.

Elle leva les yeux. Lucio la regardait avec un léger sourire.

– C’est bon, dit-elle simplement.

– Oui. Le monde peut être très bon quand on prend le temps de bien faire les choses.

Elle regarda autour d’elle. Les gens parlaient doucement. Personne ne riait fort. Personne ne semblait pressé. Elle pensa aux repas avalés debout, aux cafés bus en courant, aux réunions tardives avec des sandwichs mous. Ici, même le temps semblait manger lentement.

– Je me sens un peu… pas à ma place, dit-elle.

Lucio posa calmement sa fourchette.

– Vous savez, la plupart des gens pensent que les lieux comme celui-ci sont réservés à certaines personnes. En réalité, ce sont juste des lieux où certaines règles ont été inventées pour que tout soit agréable, calme et beau. Rien n’empêche qui que ce soit d’apprendre ces règles. Si vous voulez pouvoir changer le monde, vous devez pouvoir être partout. Dans une usine, dans un ministère, dans une bibliothèque, dans la rue, dans un hôpital, dans un restaurant comme celui-ci. Sinon, vous laisserais toujours certains endroits à d’autres.

Elle hésita un instant, puis dit à voix basse en haussant un peu les épaules :

– Je dois avouer que je serais pas contre d’apprendre aussi à être ici.

Lucio hocha légèrement la tête.

– Alors regardez, et faites simplement comme moi. C’est suffisant.

Il prit son verre par le pied. Elle fit pareil quelques secondes plus tard. Il posa ses couverts parallèles quand il eut fini son assiette. Elle nota le geste sans rien dire. Quand le serveur revint, Lucio le remercia d’un léger signe de tête plus que par des mots. Elle comprit qu’ici la politesse se manifestait surtout dans l’attention.

– Les bonnes manières, dit-il calmement, ce n’est pas savoir quelle fourchette utiliser. C’est faire en sorte que les autres passent un bon moment. Le reste n’est que de la technique.

Elle eut un petit sourire.

Le deuxième plat arriva. Une odeur chaude monta immédiatement. Elle sentit son ventre réagir avant même de goûter. Elle mangea lentement, regarda la ville, la lumière, les premières fenêtres allumées.

– On apprend parfois aux gens à se méfier du beau, dit Lucio. Comme si c’était suspect. Mais une civilisation qui ne produit plus que du fonctionnel, du rentable et du rapide finit toujours par produire des vies fonctionnelles. Et les vies fonctionnelles rendent les gens tristes, violents ou indifférents. Une civilisation doit produire du sens, du beau, du bon, sinon les gens finissent par détruire ce qu’ils ont construit.

Clara regardait les toits.

– Vous pensez que la vie humaine ça sert à ça, à faire du beau et à en profiter ? demanda-t-elle.

Lucio prit le temps de répondre.

– Je ne crois pas que la vie humaine ait une quelconque finalité. Chacun fait ce qu’il veut et peut de sa propre existence. Mais je crois que les organisations humaines, elles, devraient avoir une raison d’être. Et pour moi, cette raison d’être, c’est de permettre aux humains de produire et de goûter le mieux possible au Bon et au Beau. Sinon, on fabrique des sociétés puissantes ou efficaces… mais où les gens n’ont plus envie de vivre.

Elle resta silencieuse. Le serveur changea les assiettes sans bruit. Le murmure de la salle continuait. La ville devenait lentement une constellation de fenêtres.

– Et ce qui abîme les civilisations, continua Lucio, ce n’est pas seulement la pauvreté ou la guerre. Ce qui les abîme vraiment, si vous voulez mon avis Clara, c’est la corruption.

Elle tourna la tête vers lui.

– La corruption, vous voulez dire le détournement d’argent ?

– Pas seulement. La vraie corruption, c’est quand quelqu’un s’écarte de la raison d’être sociétale de la fonction qu’il occupe. Un médecin qui oublie de soigner. Un professeur qui oublie d’enseigner. Un juge qui oublie la justice. Un élu qui oublie le bien commun. À partir de là, tout se dégrade lentement.

Il regarda la ville.

– La corruption, c’est la laideur morale et organisationnelle. Et quand la laideur s’installe, elle finit toujours par rendre la vie des gens malheureuse.

Clara regarda les toits, les fenêtres, toutes ces vies invisibles sous les toitures.

– Et vous, dit-elle lentement… vous voulez lutter contre ça ?

– Oui.

– Comment ?

– En trouvant, en formant et en aidant des gens capables d’exercer des responsabilités et les règles collectives qu’elles impliquent sans jamais oublier pourquoi elles existent. Des gens capables… et craintifs à l’idée d’avoir du pouvoir.

– Craintifs ?

– Oui. Je pense sérieusement que le pouvoir ne doit pas être donné à ceux qui l’aiment. Ni à ceux qui le fuient. Il doit être donné à ceux qui savent qu’il est dangereux. À ceux qui savent qu’ils peuvent faire du bien, mais aussi beaucoup de mal. À ceux qui savent qu’ils ne sont pas purs et qu’ils seront jugés par le monde et par l’histoire.

Il regarda la ville derrière la vitre.

– Le monde n’a pas besoin d’anges. Il a besoin de gens droits qui occupe les bonnes places.

Clara resta silencieuse.

Elle regardait les toits, les lumières, les fenêtres et le bleu-nuit du ciel. Un bruit, très léger, passa derrière elle, comme un souffle, ou un frottement. Elle ne bougea pas. Dans la salle, quelqu’un posa un verre. Un autre toussa. Une chaise racla doucement le sol. Et puis, à travers tout ça, quelque chose d’autre. Presque imperceptible. Un gémissement. Clara fronça légèrement les sourcils. Elle crut d’abord avoir imaginé ou confondu avec un bruit de gorge, une toux, un rire étouffé. Mais le son revint, plus bas, plus long. Un gémissement qui n’avait pas de place ici. Elle se redressa imperceptiblement. Le murmure de la salle continuait. Les couverts. Les verres. Les conversations. Pourtant derrière, quelque chose insistait. Un souffle court. Une plainte retenue.

Et soudain, sans qu’elle comprenne exactement si c’était le restaurant qui se déplaçait ou si c’était quelque chose en elle. L’odeur changeait. Le beurre chaud, le vin, les herbes se mélangèrent à autre chose plus sec, plus métallique, plus médical.

Elle cligna des yeux. La lumière resta la même. Mais elle lui parut plus blanche. Le gémissement revint. Plus proche. Et cette fois, elle reconnut.

Elle connaissait ce son. Elle l’avait entendu deux jours plus tôt, dans une voix coupée, dans un souffle qui cherchait de l’air. Le collègue de Martin. L’hôpital. Quelque chose se serra brutalement dans sa poitrine. Elle regarda sa fourchette, puis l’assiette. Le plat était toujours là, parfait, soigné, beau.

Mais derrière, elle voyait autre chose. Une chambre. Un lit. Un corps qui se tordait légèrement. Un masque. Un souffle qui passait mal. Le gémissement s’étira encore. Elle inspira. Mais l’air lui sembla plus lourd.

Autour d’elle, personne ne bougeait. Une femme souriait en face. Un homme parlait doucement. Un serveur versait du vin. Et quelque part, en même temps, quelqu’un souffrait. Vraiment.

Elle posa doucement sa fourchette. Ses mains tremblaient légèrement.

– Clara ? dit Lucio, très bas.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle regardait toujours l’assiette, puis la vitre, puis comme si elle ne regardait plus rien. Et quelque chose céda.

– C’est pas… normal…

Sa voix était presque inaudible. Elle secoua légèrement la tête.

– Ça tient pas…

Elle leva des yeux mouillées vers Lucio.

– On peut pas… vivre comme ça…

Sa respiration s’était raccourcie.

– Là… on est là… c’est beau… c’est bon…

Elle chercha ses mots.

– Et en même temps… y a quelqu’un…

Elle n’arriva pas à finir. Une larme glissa en silence.

– Vous êtes en train de sentir ce que la plupart évitent Clara, dit-il doucement.

Elle ne le quitta pas des yeux, comme si elle cherchait à comprendre si c’était réel.

– Ne perdez pas ça.

Le gémissement s’éloigna légèrement ou peut-être que c’était plutôt elle qui revenait.

Lucio ajouta, très calmement en déposant sa main sur le revers de la sienne :

– C’est douloureux… mais c’est précieux. Le monde en manque.

-7-

Elle descendit les marches. Le bruit de la ville la retrouva peu à peu. D’abord un souffle, puis des voix, puis un moteur qui passait. Son corps avança. Elle pensa à Martin. À la manière dont il était comme il était. À sa façon d’exister et à son style bien à lui de faire que ça tenait autour de lui. Elle le revit se battre pour qu’elle reste à ses côtés avec cette manière d’agir sans calculer. Elle ralentit. Pourquoi ça tenait… avec lui ?

Un peu plus loin, une odeur aigre monta d’un coin de rue. Des poubelles débordaient. Des sacs ouverts laissaient apparaître des restes, des cartons, des choses à moitié mangées. Un homme fouillait dedans. Lentement. Sans regarder autour. Des gens passaient. Certains regards se détournaient. D’autres passaient. Une femme ralentit, hésita, puis continua. Clara resta un instant immobile. Elle pensa à ce qu’elle avait fait, ces derniers jours. Aux gestes, aux mots, aux aides. À ce moment au restaurant. Puis une pensée passa. Elle fronça légèrement les sourcils. Est-ce que ça sert vraiment ?

Elle reprit sa marche. Lucio lui revint en tête. Pourquoi avait-il insisté là-dessus ? Puis elle pensa à Assia. À sa manière bien à elle de toujours se battre : « Compatir sans agir, c’est l’impuissance qui cherche une forme de légitimé. » Lui avait-elle dit, un soir où elle rentrait de l’hôpital.

Elle s’arrêta au feu.

Les gens attendaient autour d’elle. Ils ne parlaient pas, ils regardaient des téléphones ou ils fixaient le vide.

Le feu passa au vert. Tout le monde avança. Elle resta une seconde de plus, puis traversa. Elle repensa au restaurant, au lit, aux regards, aux silences. Les mots d’Assia et Lucio cognèrent dans sa tête. Elle inspira lentement l’air pollué auquel elle s’était depuis longtemps habituée. Elle pensa à Elion. À ce qu’elle avait senti.

Qu’est-ce qui fait que ça tient… entre les gens ? Qu’est-ce qui fait que ça se défait ?

Les gens passaient. Le monde poursuivait. Et si le problème n’était pas seulement ce qu’ils cherchaient… mais ce qui, en eux, faisait qu’il s’écartait les uns des autres ?

Elle resta encore un instant immobile. Puis, elle sortit son téléphone. Elle hésita, puis appela.

Une sonnerie. Puis deux.

– Bonjour Clara.

Sa voix était la même.

– Bonsoir.

Elle regarda la rue devant elle.

– Je vais avoir besoin de vous une dernière fois… Parce que là, ça tient pas.

Elle chercha ses mots, légèrement essoufflée.

– J’aimerais qu’on regarde ça ensemble si vous le voulez bien… avec tous les personnes autour de moi qui cherchent à faire mieux tenir le monde autour de nous. Vous seriez disponible la semaine prochaine, avant votre départ ?

-8-

Le bureau de Noah ne semblait plus tout à fait le même. Ou peut-être que c’était elle. La lumière était toujours aussi nette. Elle glissait sur la grande table en bois clair, sur les verres d’eau, sur la surface lisse du sol. L’odeur de résine et de bois flottait encore, légère, précise. Le ficus près de la baie vitrée n’avais pas bouger. Et dehors, la ville.

Clara sentit son cœur battre un peu plus fort. Ils étaient tous là.

Martin s’était affalé sur sa chaise, une jambe tendue, un peu comme s’il refusait de jouer au jeu du lieu. Assia, droite, les bras croisés, regardait déjà comme si elle testait. Lucio était posé, parfaitement à sa place. Noah observait. Nora, légèrement en retrait, comme si elle s’excusait d’être là. Et Elion… silencieux, presque absent. Et pourtant, sa présence lui faisait du bien.

Clara s’assit. Ses doigts frôlèrent la table au bois lisse. Une surface stable, l’inverse de ce qu’elle ressentait intérieurement.

– Noah… votre question.

Il leva les yeux tranquillement.

– Laquelle ?

– Celle du cours. Quel problème… tous les systèmes essaient de résoudre… sans jamais y arriver.

Un silence attentif se fit. Martin souffla du nez.

– Franchement ? Faire simple.

Quelques regards glissèrent. Il haussa les épaules.

– Non mais regardez. Tout devient compliqué. Le boulot, les papiers, les gens… On dirait que le monde fait exprès de devenir instable et insupportable. Alors que ce qu’on veut… c’est juste que ça roule, non ?

Assia enchaîna, la voix nette :

– Le mécontentement.

Puis Lucio. Tranquille.

– J’aurais envie de dire, la frustration.

Il regarda toute la table.

– L’écart entre ce que les gens pourraient vivre… et ce qu’ils vivent réellement. Tant que cet écart existe, les humains cherche à créer ou rejoindre des organisations pour tenter de le combler. Et échouent, souvent.

Noah poursuivit calmement.

– Je dirais pour ma part, le manque ou la défaillance. Un système est toujours une réponse à quelque chose qu’il n’a pas, ou qui ne fonctionne pas.

Nora bougea légèrement. Clara tourna la tête vers elle.

– Nora ?

Un temps. Puis, presque à contre-cœur :

– Et pourquoi ça serait pas la douleur…

Sa voix était basse. Presque fragile.

– On fait tout… pour l’éviter ou pour la soulager quand elle est là. Mais… elle revient… tout le temps.

Clara sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Elle inspira.

Tout le monde se tourna vers Elion. Il prit la parole, souriant paisiblement et dit :

– L’amour.

Le mot tomba doucement. Quelques regards insistèrent.

Il ajouta, simplement :

– ou son absence.

Le silence changea. Puis, au bout d’un moment, ils se mirent à la regarder, tous.

Elle prit le temps. Elle sentit encore ce qu’elle avait vécu et qui l’avait pousser à les mettre autour d’une table.

– Et si c’était le déséquilibre…

Sa voix était calme.

– Le déséquilibre d’un monde… trop dissocié.

Un léger mouvement traversa la table. Martin fronça les sourcils tout en grattant la peinture sèche sur son ongle.

– Dissocié comment tu veux dire ?

Puis il réfléchit à voix haute :

– Ah oui tu veux dire qu’on s’ignore trop ou qu’on laisse de côté, c’est ça ? Ben, c’est peut-être pas faux… et puis les gens tiennent plus leurs engagements. Ça change tout le temps. Tu peux pas compter. Ça casse tout.

Puis Assia dit :

– Oui tu as raison Clara, le monde est trop dissocié. Dissocié socialement.

Noah :

– Et écologiquement.

Lucio :

– Et donc trop dissocié, moralement.

Tous regardèrent Elion.

– Et dissocié, intérieurement.

Noah s’était redressé. Il reprit sur un ton presque pédagogique :

– La vie, voyez-vous, s’est construite sur des équilibres extrêmement fins. Chaque espèce, chaque rôle, chaque interaction participait à une régulation. Puis l’humain a acquis une puissance qui lui permet de sortir de ces équilibres.

Clara regarda la vitre et la ville à travers elle.

– Nous pouvons produire sans limite apparente. Conquérir. Accaparer. Domestiquer. Technologiser. Nous avons pu faire tout cela. Mais nous n’avons pas su recréer l’équilibre. Le Monde avance sans se demander si la vie va bien, vous avez raison Clara, le Monde est dissocié.

Puis Lucio enchaîna :

– Cela peut être corrigé.

Il regarda Clara.

– Uniquement si les bonnes personnes, avec les bonnes intentions, les bonnes compétences, décident au bon endroit.

Assia secoua légèrement la tête.

– Cela ne se fera pas sans rééquilibrer les rapports de force.

Martin tenta quelque chose :

– Ou juste… être là les uns pour les autres. Parce que bon…

Un demi-sourire passa. Puis Nora murmura :

– Oui, et écouter quand ça fait mal.

Un silence. Clara sentit. Puis elle parla.

– Et si notre rôle… c’était de faire en sorte que tout ce qu’ont a dit, ça tienne ensemble ?

Et de nouveau, un silence se fit, plus profond, plus ample. La réunion prit fin.

Elion prit soin de saluer Noah et serra Clara dans ses bras, une première et dernière fois.

-9-

Elle resta quelques minutes encore sur le parvis. Le bruit de la ville se tenait à distance. Elle regarda la fontaine. Le même mouvement d’une eau sans cesse renouvelée. Pourtant, rien ne semblait avoir changé. Sauf elle, peut-être. Elle chercha un instant du regard. Par habitude. Puis elle s’arrêta. Il n’était plus là. Et pour la première fois, elle s’arrêta de chercher à le retrouver. Un silence passa en elle.

Stable.

Elle inspira lentement. Il y avait encore des questions. Encore des tensions. Encore du monde à faire tenir. Mais quelque chose, en elle, semblait ne plus avoir à dépendre de personne.

Elle baissa légèrement la tête.

– Merci.

Elle se leva, respira de nouveau, et redescendit les marches.

-10-

Le bar était plein. Un bruit de fond dense, vivant. Des verres qui s’entrechoquent, des rires qui montent puis retombent, des conversations qui se croisent sans vraiment se rencontrer. Une lumière un peu basse, jaunie par les abat-jours. L’odeur de bière, de bois, de métal et de quelque chose de frit. Clara n’était pas revenue ici depuis longtemps. Martin tenait déjà une poignée du baby-foot.

– T’en as mis du temps.

– J’ai fait ce que j’avais à faire.

– Ouais. Moi aussi. J’ai commandé deux bières.

Elle esquissa un sourire. Mais Martin détecta quelque chose.

– T’es bizarre.

– Ah bon ?

– Ouais… plus calme. C’est louche.

La balle tomba. Martin engagea sans prévenir.

– Tu joues ou tu médites ?

Elle attrapa les poignées. Ses gestes étaient plus lents et plus précis que d’habitude.

– Je peux faire les deux.

– Mauvaise idée.

Il tira. But.

– Un zéro.

Clara plissa les yeux.

– T’as triché.

– Non. T’as réfléchi.

Elle eut un petit rire. Elle tenta un tir, rata. Il récupéra, enchaîna. Deux zéro.

– Tu vois ? insista-t-il. C’est exactement ça le problème.

– Quel problème ?

– Tu réfléchis trop.

Elle leva les yeux vers lui.

– Et toi pas assez pour jouer bien.

– Je joue très bien…

Il tira la langue puis un claquement net.

– Trois zéro.

– Tu gagnes, c’est tout. C’est pas pareil.

Il eut un sourire en coin.

– Tu vois, je joue comme y faut.

Un silence passa entre deux échanges. Les barres claquaient, la balle ricochait.

Puis il ralentit un peu.

– On est en train de devenir un peu trop sérieux, tu sais.

Clara ne répondit pas tout de suite. Elle regardait la balle tourner sur elle-même avant de se faire happer.

– Peut-être.

– Non, pas peut-être.

Il marqua une pause.

– Toi, tu réfléchis comme eux maintenant.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– Comme qui ?

– Ceux qui décident.

Elle baissa les yeux une seconde.

– Et ça te dérange ?

Un silence.

– Non.

Il tira. But.

– Ça m’inquiète.

Elle releva la tête.

– Pourquoi ?

Il haussa les épaules.

– Parce que les gens comme ça… ils deviennent chiants.

Elle eut un rire franc. Le premier depuis un moment.

– Merci…

– Je suis sérieux.

Il s’appuya légèrement sur la table.

– Ils oublient de vivre. Ils oublient de rigoler. Ils oublient pourquoi ils font tout ça.

Un temps.

– Et moi, j’ai pas envie que tu deviennes comme ça.

Clara resta immobile une seconde.

– Moi non plus.

– Bon, alors on fait quoi ? dit-il.

– Par rapport à quoi ?

– À ça.

Il reprit la balle sans la lancer.

Il fit un geste vague entre eux, puis plus loin.

– À tout ça.

Ses sourcils se froncèrent. Puis elle releva les yeux.

– On fait gaffe.

– Non.

– Pourquoi non ?

– Parce que les gens qui font gaffe deviennent relous.

Elle sourit.

– T’as une solution ?

Il la regarda.

– On fait un pacte.

Elle arqua un sourcil.

– Quel genre ?

– Si l’un de nous devient trop sérieux…

– L’autre a le droit de la ramener.

Le jeu reprit doucement.

– La ramener ?

Il eut un léger sourire. Un bruit sec.

– Cinq zéro. De la ramener comme il faut.

Elle plissa les yeux.

– Comprends pas. Ça inclurait quoi ?

Il la regarda droit.

– Le droit d’être con.

Elle éclata de rire.

– Non, sérieux.

Il posa la balle.

– Si on perd ça Clara… on devient chiants, et nos vies, elles méritent pas ça.

Elle le regarda.

– Je suis d’accord.

Il lui tendit la main.

– Pacte de loyauté à la connerie.

– Non.

– Comment ça non ?

– Pacte de loyauté à la connerie… et à la vie.

– Ouais… à la vie.

Il la fixa une seconde. Puis serra.

– Pacte.

Ils reprirent les poignées, avec les translations, les rotations et les mimiques qui vont avec.

– Et c’est pas fini tu sais.

Elle tira. But.

– Cinq un.

Il la regarda.

– Ah. Tu vois. Tu sais jouer quand tu veux.

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la mise au Monde – Roman – Chapitre 7

-1-

Clara ne s’attendait pas à ça.

De l’extérieur, le bâtiment ressemblait encore à une usine, briques sombres, grandes vitres hautes, charpentes métalliques visibles derrière les façades. Rien d’impressionnant, rien d’officiel, aucun drapeau, aucune plaque dorée, aucun nom gravé dans la pierre. Juste une grande porte en verre automatique, et quelques personnes qui entraient et sortaient sans se presser. Elle resta un instant sur le trottoir, les mains dans les poches de sa veste, à regarder deux personnes souriantes entrer tranquillement. Lucio n’était pas encore arrivé. Il lui avait simplement envoyé un message : Entrez, on va vous faire patienter.

Elle entra. Le hall était immense. L’air intérieur était aéré et tempéré. Il y avait une odeur légère de bois, de métal propre et de plantes. Une odeur de lieu entretenu, utilisé, vivant. À l’intérieur, personne ne parlait fort, personne ne semblait pressé, mais tout le monde avait l’air de savoir exactement où il voulait allait.

Au-dessus d’elle, très haut, une verrière laissait entrer une lumière blanche et douce. Des passerelles métalliques reliaient les étages. Sur les côtés, des murs de briques anciennes avaient été conservés. Entre les murs d’origine et les structures modernes en verre, il y avait quelque chose de finement proportionné et d’étrangement lumineux. Comme si le bâtiment n’avait pas été remplacé, mais avait continué simplement à évoluer, jusqu’à devenir quelque chose de beaucoup plus harmonieux. Des gens marchaient, parlaient à voix basse, travaillaient sur des ordinateurs portables, seuls ou sur de grandes tables communes, sur un mobilier simple mais soigné. Tout le monde semblait concentré, calme, et utile même.

Elle avança vers l’accueil. Le bureau n’était pas un comptoir qui séparait. C’était une grande table en bois clair, ouverte, derrière laquelle une femme travaillait sur deux écrans. Elle leva les yeux avant même que Clara ne parle.

– Clara, c’est ça ?

Elle hocha la tête, un peu surprise. La femme lui sourit d’un sourire simple, comme si elle l’attendait depuis longtemps.

– Lucio va arriver dans quelques minutes. Il m’a dit de vous faire entrer. Vous pouvez laisser votre veste ici si vous voulez.

Sa voix était calme, posée, assurée. Elle parlait comme quelqu’un qui n’avait jamais eu besoin d’élever la voix pour être écoutée. Clara posa sa petite veste sur un grand dressoir. Elle observa la femme pendant qu’elle tapait quelques mots sur son clavier.

– C’est votre première fois ici, je crois ?

– Oui.

– On se perd un peu au début, dit la femme en souriant légèrement. Après, on ne veut plus repartir.

Clara ne sut pas si c’était une plaisanterie.

– Vous travaillez ici depuis longtemps ?

La femme réfléchit une seconde.

– Depuis assez longtemps pour voir des gens arriver très sûrs d’eux ou très fatigués… et repartir beaucoup plus calmes et rassurés.

Elle releva les yeux vers Clara.

– Ne vous inquiétez pas, ça ne fait pas mal.

Clara sourit malgré elle.

– Lucio sera là dans cinq minutes. Vous pouvez aller dans le jardin si vous voulez. Tout droit, puis à gauche après la passerelle.

– Merci.

– Je vous en prie Clara.

En s’éloignant, Clara eut une pensée étrange. Dans ce lieu, même la secrétaire avait l’air de comprendre des choses importantes.

Clara marcha lentement. Elle ne voulait pas avoir l’air de visiter, mais elle regardait tout. Des salles vitrées avec des gens autour de grandes tables couvertes de cartes, de graphiques, de feuilles. Des tableaux blancs remplis d’écritures serrées. Des gens qui débattaient calmement. Un homme expliquait quelque chose en dessinant un schéma très simple à un groupe de personnes beaucoup plus âgées que lui. Personne ne semblait impressionné par personne, mais tout le monde semblait écouter quand quelqu’un parlait.

Elle passa sur une passerelle métallique. En bas, d’autres espaces de travail, des plantes, des tables, des gens qui lisaient, qui écrivaient, qui discutaient. Elle ne voyait pas de bureaux fermés avec des noms sur les portes. Ici, il n’y avait pas l’air d’avoir de grands signes de hiérarchie. Mais elle sentait très clairement quelque chose qui ressemblait à cela, mais qui s’exprimait autrement, de manière plus diffuse, presque naturelle.

Elle arriva devant un grand espace ouvert. Et elle s’arrêta.

Au milieu de l’ancienne usine, sous la verrière, il y avait un jardin. Un vrai jardin, avec des arbres, des plantes hautes, un petit bassin, des bancs en bois. La lumière tombait d’en haut et dessinait des ombres lentes sur le sol constitué de pelouses et d’allées en béton clair. Le bruit changeait en entrant. On entendait encore les pas, des voix lointaines, des claviers. Mais tout semblait plus doux ici, comme si le jardin absorbait une partie du monde. Clara s’avança lentement entre les plantes. Elle passa la main sur une feuille large et épaisse. Elle sentit l’odeur légère de terre et d’herbe humides.

Elle pensa soudain aux manifestations, aux cris, aux mégaphones, aux hôpitaux en tension, aux réunions syndicales tard le soir, aux gens fatigués, aux colères, aux urgences. Ici, rien ne criait. Et pourtant, elle avait la sensation étrange que des choses importantes s’y décidaient. Elle s’assit sur un banc et s’abandonna à une forme de contemplation. Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais elle sentit quelque chose se détendre en elle. Comme si elle sortait d’une tempête et entrait dans un lieu où les gens construisaient des digues au lieu de hurler face à la mer.

– Alors, qu’est-ce que vous en pensez ?

Elle leva les yeux. Lucio était debout à quelques mètres, les mains dans les poches, à la regarder. Clara chercha ses mots.

– On dirait… dit-elle lentement… on dirait un endroit où on essaie de réparer des choses sans faire de bruit.

Lucio la regarda quelques secondes, puis sourit légèrement.

– C’est à peu près ça.

Il s’assit à côté d’elle.

-2-

Depuis longtemps, certains ne se contentaient pas de vivre dans le monde. Ils cherchaient à l’organiser. Ils traçaient des routes, dessinaient des frontières, écrivaient des lois, levaient des impôts, des écoles, des armées, des administrations. Ils comptaient les hommes, les récoltes, les naissances et les morts. Ils faisaient des plans, des cartes, des budgets, des calendriers. Ils tentaient de mettre de l’ordre dans le mouvement des hommes comme on met de l’ordre dans un champ ou un atelier.

Ils construisaient des royaumes, des républiques ou des empires ; des entreprises, des services publics ou des villes nouvelles. Ils bâtissaient des institutions comme on bâtit des ponts, des ports ou des forteresses, pour que les choses tiennent et que les projets arrivent à destination. On les appelait rois, ministres, pionniers, élus, préfets, ingénieurs, directeurs, stratèges, fonctionnaires, patrons, urbanistes, généraux, organisateurs. Les noms se multipliaient. Le travail restait le même. Il fallait décider, organiser, motiver, prévoir, réparer, remplacer, punir, récompenser, fermer, ouvrir, construire ou détruire. Il fallait faire tenir ensemble une multitude de vies qui se croisaient sans jamais se connaître.

On pouvait leur reprocher leur froideur, leur distance, leurs erreurs, leurs égos et leurs corruptions. On pouvait désirer ou se moquer de leurs palais, de leurs bureaux, de leurs réunions, de leurs tableaux et de leurs procédures. On disait qu’ils ne connaissaient pas la vraie vie depuis là-haut. Mais lorsque plus personne n’organisait rien, lorsque plus personne ne décidait du commun, lorsque chacun faisait ce qu’il voulait, ce n’était pas la liberté qui arrivait. C’était la peur, les pénuries, les guerres de gangs, les villes sales, les routes cassées, les hôpitaux fermés, les écoles à moitié vides. Alors on appelait d’autres organisateurs. Et on recommençait.

Depuis des siècles, le monde avançait ainsi, tiré par ceux qui produisaient, bousculé par ceux qui se révoltaient, et tenu comme il pouvait par ceux qui organisaient. Parfois ils se parlaient. Parfois ils se fuyaient. Parfois ils se faisaient la guerre. Et de leurs disputes sortaient des règles, des lois, des droits, des machines, des ruines, des révolutions et de temps en temps, de la paix. Et quelque part, presque toujours, il y avait quelqu’un assis devant une table, une carte, un schéma ou un texte, en train d’essayer de comprendre comment tout cela pourrait, demain encore, mieux tenir debout.

-3-

Lucio regardait le jardin quelques secondes avant de parler.

– La plupart des gens pensent qu’avoir le pouvoir, c’est décider. Ce n’est pas tout à fait cela. Avoir le pouvoir, c’est être responsable de ce qui arrive, même quand on n’a pas tout décidé.

Clara tourna la tête vers lui.

– Et ici, c’est de quoi que vous décidez ?

Il sourit légèrement.

– Ici, on essaie surtout de comprendre. Comprendre pourquoi certaines choses marchent et pourquoi d’autres échouent. Pourquoi certains hôpitaux fonctionnent et d’autres pas. Pourquoi certaines villes s’en sortent et d’autres s’écroulent. Pourquoi certaines lois améliorent la vie des gens et d’autres la compliquent.

Il ramassa une feuille tombée sur le banc.

– Le monde n’est pas aussi compliqué qu’on le croit. Mais il est beaucoup plus fragile qu’on le pense.

Clara regardait le bassin.

– Et vous pensez que vous, vous pouvez l’organiser mieux que les autres ?

Lucio ne répondit pas tout de suite.

– Non. Je pense simplement que beaucoup de gens qui pourraient bien faire les choses ne sont pas aux bons endroits. Et que beaucoup de gens qui sont aux bons endroits ne savent pas vraiment ce qu’ils font. Ici, on essaie de corriger ça.

– En plaçant des gens ?

– En formant des gens. En aidant certains. En en empêchant d’autres. En soutenant des projets qui tiennent la route. En arrêtant ceux qui vont dans le mur. Et cela peut changer beaucoup de choses vous savez.

Clara resta silencieuse un moment.

– Vous faites ça, mais personne ne vous a élus.

Lucio sourit.

– Vous n’avez pas tort.

Il regarda autour de lui, les passerelles, les bureaux, le jardin.

– Le problème, Clara, c’est que, qu’on le veuille ou non, le monde avance avec ou sans élus. Des décisions sont prises tous les jours, par des gens que personne ne connaît. La vraie question, c’est moins de savoir qui a le pouvoir, que de savoir où et comment il s’exerce, et pour quoi faire.

– Et vous pensez que c’est vous qui devez l’avoir le pouvoir ?

– Non. Je pense tout simplement que si quelqu’un conduit mal et qu’on a appris comment mieux conduire, on a une responsabilité de ne pas rester sur un siège passager à rire,  prier ou juste à s’en plaindre.

Clara regarda ses mains.

– Et si vous vous trompez ?

Lucio la regarda, sans sourire.

– Alors beaucoup de gens paieront mes erreurs.

Il resta silencieux un instant, puis ajouta :

– Le monde, vous savez, c’est un peu comme une flotte d’autobus. On peut discuter de la route, mais à un moment, il faut que des personnes tiennent les volants. Le problème, ce n’est pas qu’il y ait des conducteurs. Le problème, c’est quand personne ne peut prendre le relais si l’un d’eux conduit mal, ou quand personne n’ose lui dire qu’il va droit dans le mur.

Clara le regarda. Elle avait passé sa vie à prendre des bus, à en poncer un temps, à en bloquer parfois. Elle n’avait jamais imaginé qu’elle aurait réellement son mot à dire sur la route. Et qu’un jour, elle aurait peut-être la main, un instant, sur le volant.

-4-

Clara était fatiguée. Pas seulement fatiguée de ses journées, des réunions, des discussions, des responsabilités qui s’empilaient les unes sur les autres. Fatiguée comme on l’est quand on s’est empressée a trop porté, à trop pensé, à trop vouloir bien faire.

Un soir, en rentrant, elle posa son sac par terre et resta debout quelques secondes sans bouger. Assia était à la table, entourée de feuilles, de messages, d’un ordinateur ouvert, d’un téléphone qui vibrait de temps en temps.

– Assia…

– Attends deux minutes, je finis juste ce mail.

Clara s’assit. Elle la regarda taper, concentrée, rapide, tendue. Elle la trouvait belle et lointaine quand elle travaillait comme ça, prise par quelque chose qui la dépassait.

Quand Assia releva enfin la tête, Clara la regarda longtemps avant de parler.

– J’ai besoin qu’on s’arrête ce week-end.

Assia ne répondit pas tout de suite.

– S’arrêter comment ?

– S’arrêter vraiment. Pas une réunion, pas une manif, pas une stratégie. Juste… vivre un peu. Se balader, boire des cafés, dormir, ne rien faire. J’ai besoin de couper, sinon je crois que je vais m’effondrer.

Assia la regarda. Elle voyait bien la fatigue dans ses yeux, dans sa manière de parler sans trop articuler, de perdre parfois ses mots.

– D’accord, dit-elle. On s’arrête ce week-end.

Elle le dit simplement, mais en le disant, elle sentit une tension légère, comme un fil tendu entre elle et sa chaise.

Le samedi matin, elles étaient au marché. Un soleil clair un peu voilé passait entre les immeubles. Il y avait des gens partout, des enfants, des vieux, des couples, des chiens qui tiraient sur leurs laisses, des marchands qui criaient les prix des légumes, des odeurs de fromage, de pain chaud, d’olives, de fleurs.

Assia prit la main de Clara en marchant entre les stands.

– Regarde ces tomates, elles sont magnifiques, on en prend ?

Clara sourit. Elles en achetèrent, ainsi que du pain, du fromage, des fruits, une bouteille de vin. Elles parlèrent de tout et de rien, des gens qu’elles voyaient, d’un film qu’elles avaient vu, d’un livre, d’une vieille histoire de l’usine. Clara riait. Assia la regardait rire et se disait que ça faisait longtemps.

Elles allèrent boire un café en terrasse. Le soleil était maintenant un peu plus haut. Clara posa son pied contre celui d’Assia sous la table. Assia leva les yeux, lui sourit. Elles restèrent là longtemps, sans rien faire d’important, à regarder les gens passer.

L’après-midi, elles marchèrent dans un parc. Les arbres commençaient à verdir. Des enfants couraient autour d’un toboggan. Un vieux lisait sur un banc. Deux adolescents s’embrassaient derrière un buisson en faisant semblant de se cacher.

– On pourrait faire ça toute la vie, dit Clara. Travailler un peu, se battre un peu, et puis se promener comme ça, souvent.

Assia sourit.

– Tu te vois vraiment te promener toute la vie ?

Clara haussa les épaules.

– Non. Mais j’aimerais bien m’en sentir mieux le droit.

Elles marchèrent encore un moment en silence avant que Clara reprenne la parole.

– J’ai revu Lucio.

Assia ne s’arrêta pas de marcher, mais Clara sentit immédiatement quelque chose changer.

– Ah oui ?

– Oui. Je suis allée voir là où ils travaillent.

– La Fabrique ?

– Oui.

Assia hocha la tête, sans la regarder.

– Et alors ?

Clara chercha ses mots.

– C’était… impressionnant. Enfin… je veux dire, c’est un endroit où y a des gens qui réfléchissent ensemble à comment faire pour que les choses tournent.

Assia resta silencieuse.

– Ils travaillent sur des hôpitaux, des villes, des lois, des organisations… Ils essaient vraiment de comprendre comment certaines choses marchent ou pas. Ils agissent sur là où ça se décide, un peu comme nous, mais sans combattre.

Toujours pas de réponse.

– Je crois que j’ai envie de comprendre comment ils font, continua Clara.

Assia s’arrêta de marcher. Elle se tourna vers elle.

– Tu veux travailler avec eux ?

– Je ne sais pas encore. Je veux comprendre. Peut-être apprendre. Peut-être faire des ponts entre ce que nous faisons et ce qu’ils font. Voir comment les deux pourraient se goupiller.

Assia la regarda longtemps en déglutissant.

– Tu sais Clara, les ponts, quand on a pas de pouvoir, ils se font que dans un sens.

Clara sentit la phrase lui faire un peu mal.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Je veux dire que les gens comme eux ne viennent presque jamais suer dans les ateliers bruyants, dans les hôpitaux qui s’écroulent ou dans les usines qui ferment. Par contre, les gens comme nous finissent toujours par monter dans leurs bureaux.

Clara ne répondit pas. Elles recommencèrent à marcher.

– Je suis fatiguée, Assia, dit Clara au bout d’un moment. Fatiguée de tout porter, tout le temps. Fatiguée de me battre tout le temps. J’ai envie d’avoir plus de temps pour comprendre et pour faire les choses bien, pas seulement de vouloir tout réparer dans l’urgence.

Assia marchait un peu plus vite maintenant.

– Les gens qu’on défend, eux, ils n’ont pas le temps d’apprendre tranquillement.

– Si je m’effondre, je me pourrais plus me battre pour personne.

Assia s’arrêta net.

– Tu crois que moi je porte rien et que je ne suis pas fatiguée ?

– J’ai pas dit ça.

– Non, mais tu veux t’arrêter, toi. Tu veux respirer. Tu veux réfléchir. Pendant ce temps, il y en a qui continuent de se faire malmener. Faut se battre Clara, y a trop de gens qui réfléchissent. Tu veux changer le monde ou juste te sentir bien dedans ?

– Attends mais on ne s’est pas battues pour mourir à la tâche non ?

Assia la fixa quelques secondes, puis dit, presque calmement :

– Parfois, j’ai l’impression que toi tu veux changer le monde, mais que si ça ne te coûte rien. Mais on change pas bien le monde comme ça. On le change qu’en se donnant.

La phrase tomba entre elles comme quelque chose de lourd. Clara sentit la douleur monter, lente, chaude, derrière la poitrine.

– Franchement, tu me saoules grave Assia !

Elles restèrent là quelques secondes, face à face, au milieu du parc, avec des enfants qui criaient un peu plus loin et des feuilles qui bougeaient au vent. Puis elles recommencèrent à marcher, en silence, chacune un peu de son côté.

-5-

La présentatrice la regarda dans les yeux.

– Clara, votre organisation est accusée d’encourager la violence après la diffusion d’une vidéo appelant à aller “chercher” certains soignants. Est-ce que vous condamnez ces propos ?

Clara regarda la caméra et parla presque calmement.

– Oui. Je condamne toute violence contre les soignants.

Un léger silence sur le plateau.

– La colère vient de situations injustes et parfois dramatiques. Cette colère existe et il faut pas l’ignorer.

Elle marqua une pause.

– Mais on réparera pas le système de santé en s’attaquant violemment à ceux qui y travaillent. On veut corriger les abus, pas en faire d’autres. Notre mouvement, il appelle à la réparation, et pas à la violence.

La présentatrice hocha légèrement la tête. Clara venait de se positionner.

Les réactions arrivèrent. Dans certains groupes du syndicat on pouvait lire :

“Elle se couche.”

“Elle parle comme une ministre.”

Dans d’autres groupes :

“Bravo Clara, bien dit !”

“Moi je suis infirmière et j’avais peur que ça dégénère.”

Quand les choses semblaient un peu s’apaiser, une vidéo apparut dans le fil. On reconnaissait la femme qui avait lancé la première vidéo.

Elle filmait encore en selfie, cette fois-ci, dans une voiture. Ses yeux et son visage étaient durs.

– Alors voilà. Maintenant on veut discuter avec les gens qui nous ont détruits la vie. Moi ma sœur elle est morte. Elle est morte. Et personne n’a jamais été condamné. Et maintenant on devrait être gentil ?

Elle secoua la tête.

– Continuez vos réunions, vos plateaux télé, vos courbettes. Mais faites le sans moi.

La vidéo s’arrêta.

Dans le local du syndicat, l’après-midi, Nora regardait les messages défiler.

– On perd du monde, dit-elle. Certains groupes locaux, ils quittent le syndicat.

Assia parla.

– On abandonne une partie de la rue. On gagne de la légitimité publique.

Clara baissa légèrement les yeux.

– On ne pouvait pas bien continuer autrement.

Assia la regarda.

– On a choisi d’être fréquentables. On perd des gens autour de nous et on intéresse ceux qui gouvernent.

Les messages continuaient de défiler.

Clara sentit que quelque chose se déplaçait. Pas seulement dans les groupes. Mais dans la pièce.

Elle se leva.

– Je vais prendre un peu l’air.

Personne ne répondit.

Elle traversa le local. Les discussions continuaient derrière elle. Des voix basses. Des tensions contenues. Elle ouvrit la porte.

L’air extérieur était plus froid.

Elle fit deux pas.

– Clara.

La voix était sèche. Elle s’arrêta.

La femme était là. À quelques mètres. Immobile. Plus dure encore que dans la vidéo.

Elles se regardèrent.

– C’est toi.

Clara sentit sa poitrine se resserrer.

– Je…

La femme secoua légèrement la tête.

– Ma sœur est morte.

Un silence.

– Et toi… tu dis qu’il faut se calmer.

Clara resta immobile.

– Tu crois que ça change quoi pour nous ?

Un pas.

– Tu parles bien. Tu passes à la télé. Mais tu regardes plus.

Clara releva à peine les yeux.

– Quoi ?

– Les gens.

Le mot resta.

– Tu parles de nous… mais tu nous regardes plus.

Quelque chose céda, très légèrement.

Clara inspira.

– J’essaie de faire en sorte qu’on se fasse pas isoler… qu’on puisse gagner.

La femme eut un souffle bref. Presque un rire.

– Gagner quoi ?

Un silence.

– Nous, on a déjà perdu.

Son visage était très prêt du sien.

– Toi… t’étais avec nous.

– Mais, tu l’es plus.

Elle haussa légèrement les épaules.

– Continue. Mais fais-le sans nous.

Elle regarda le local derrière, hésitante. Puis elle finit par tourner les talons.

Clara la regarda partir sans se retourner.

Quand elle finit par rejoindre les autres dans le local, son téléphone vibra.

C’était un message de Lucio.

Le ministre parlera demain matin.

Clara s’attarda sur le message.

– C’est lui ? demanda Assia.

– Oui.

– On va voir si tu avais raison, on va voir jusqu’où il peut agir.

Le lendemain matin, le ministre apparaissait en conférence de presse. Clara, Assia, Nora, le comité et une dizaine d’autres regardaient la projection dans le salle de réunion du syndicat.

Le ministre parlait calmement.

– Les événements récents ont montré la profondeur de la crise que traverse notre système de santé. Je veux redire ici que la colère exprimée par de nombreux patients et soignants est légitime.

Clara sentit son cœur battre un peu plus vite.

– Je veux également saluer la prise de position responsable des représentants du syndicat des mal soignés, qui ont rappelé que la violence ne pouvait pas être une solution.

Assia croisa les bras sans quitter l’écran des yeux. Pourtant, il venait bien de prononcer entièrement le nom du syndicat et une part d’elle n’en revenait pas.

– J’ai décidé de reprendre immédiatement le travail engagé avec leur organisation afin de mettre en place l’évaluation nationale annoncée et de préparer des mesures d’urgence.

Clara regarda Assia. Assia ne la regardait pas. Elle regardait l’écran comme si elle essayait de comprendre les mouvements invisibles derrière les mots.

Le ministre continua.

– Les représentants du syndicat seront associés à ce travail.

Des applaudissement et des cris de soulagement résonnèrent dans tout le local.

– On s’est relevés, dit Nora. On n’est pas morts.

Assia eut un léger sourire.

– Non. On n’est pas morts.

Clara comprit que quelque chose venait aussi de se jouer ailleurs, dans des bureaux où elle n’était pas, avec des gens qu’elle ne connaissait pas. Le syndicat venait de retomber sur ses pattes, et il n’était plus tout à fait le même.

-6-

Depuis toujours, les humains cherchaient deux choses sans vraiment le savoir : être aimés et ne pas être impuissants. Certains cherchaient l’amour pour oublier qu’ils n’avaient pas de pouvoir. D’autres cherchaient le pouvoir pour ne plus dépendre de l’amour. Et parfois, certains trouvaient plus ou moins quelque chose entre les deux.

Le pouvoir attirait. Par peur, par revanche, par orgueil, par envie de justice. Il pouvait prendre des formes violentes, possessives ou abusives. Mais au fond, on cherchait surtout à ne pas subir, à ne plus avoir peur, à ne plus dépendre. On voulait pouvoir se protéger, mieux choisir sa vie, être respectés. Pour cela, on s’approchait d’autres réseaux, on tissait d’autres nœuds avec d’autres puissances. Et on gagnait certaines choses, et on en perdait d’autres.

Les humains ne vivaient pas seulement sur des principes. Ils avaient faim, ils avaient mal, ils avaient envie. Leurs idées pouvaient parler de justice, mais leurs corps parlaient de survie, de désir, de fatigue, de peur. Alors les valeurs apprises s’entremêlaient, se défaisaient, se renouaient d’intérêts en attachements. Les intérêts parlaient de survie, de plaisirs, de positions et d’argent. Les attachements disait l’amour, la tendresse, la famille, l’amitié. Les valeurs proclamaient bonté, beauté, justice ou liberté. Et ces trois choses-là, les valeurs, les attachements, les intérêts, s’emboîtaient plus ou moins bien, et en réalité, assez mal le plus souvent.

Des vies entières passaient à essayer de faire tenir les trois ensemble, étirant le monde en tous sens. On trahissait nos valeurs pour de l’amour. On rejetait notre amour pour des valeurs. On protégeait nos intérêts derrière des vertus. On défendait nos relations avec des principes. Et chacun essayait de se raconter une histoire dans laquelle il restait quelqu’un de valeureux, quelqu’un de bien, quelqu’un d’encore suffisamment digne d’amour. Et quand on n’y arrivait plus, quand tout ne tenait plus ensemble, on pouvait en venir à croire qu’on n’était plus digne que de haine.

Mais lorsque l’amour ou le pouvoir entraient dans une vie, les équilibres changeaient. On traversait d’autres intérêts, d’autres attachements, d’autres valeurs, souvent en contradiction avec les anciens. Les alliances, les amitiés, les amours, les combats, les trahisons formaient alors une sorte de grand tissu humain où personne n’était tout à fait pur ni entièrement coupable, et où chacun essayait, comme il le pouvait, de ne pas trahir ce qui lui semblait, à ce moment-là, compter le plus.

-7-

Le bâtiment ne ressemblait pas à un hôpital. Ni vraiment à un laboratoire. De l’extérieur, il était presque discret. Bois clair, verre, lignes basses, comme s’il avait été construit pour ne pas déranger le paysage. À l’intérieur, Clara fut d’abord frappée par le silence. On entendait à peine les pas, quelques voix basses, le souffle régulier d’une ventilation invisible.

Noah marchait légèrement devant elle. Ils traversèrent un premier espace ouvert. Des plantes, des tables, des écrans, des gens en blouse et d’autres en jeans, qui parlaient devant des visualisations complexes qu’elle ne comprenait pas. Des formes colorées, des réseaux, des courbes qui semblaient bouger lentement. Plus loin, derrière une grande baie vitrée, une pièce entière était remplie de serveurs. Des rangées entières de machines, des lumières bleues et vertes qui clignotaient doucement dans la pénombre. On aurait dit une sorte de cœur artificiel, silencieux, qui pensait.

Clara s’arrêta devant la vitre.

– C’est quoi tout ça ?

Noah s’arrêta à côté d’elle.

– Une partie de nos outils ma chère.

– Des ordinateurs ?

– Des systèmes d’apprentissage. Ils analysent des quantités très importantes de données médicales, biologiques, psychologiques et sociales. Nous essayons de comprendre comment les maladies apparaissent, comment les dépressions se forment, comment les violences émergent, comment les gens peuvent guérir.

Clara regardait les lumières clignoter.

– Ça fait un peu peur.

– Toute puissance technologique fait un peu peur quand on ne sait pas à quoi elle sert, répondit Noah calmement.

Ils reprirent la marche. Ils passèrent devant une autre salle où des chercheurs observaient des cultures cellulaires, puis devant une pièce où des personnes discutaient autour de cartes, de schémas, de diagrammes. Clara avait l’impression d’être entrée dans un endroit où l’on essayait de comprendre les humains comme on étudiait les atomes ou l’univers.

Clara s’arrêta devant la vitre.

– C’est plutôt impressionnant.

– Nous essayons de modéliser des trajectoires humaines. Biologies, environnements, maladies, dépressions, violences, guérisons, résiliences, individualismes, coopérations. Comprendre comment les choses apparaissent, comment elles se propagent, comment elles peuvent être évitées.

Ils reprirent la marche.

Clara regardait d’autres gens travailler derrière les vitres, les écrans, les schémas. Elle pensa au syndicat, aux témoignages, aux visages fatigués derrière les webcams. Ici, les gens parlaient des humains sans les voir pleurer. Elle finit par dire :

– La femme qui a fait la vidéo, vous savez… celle qui est partie du syndicat.

Noah hocha légèrement la tête.

– Oui.

– Elle pense que je l’ai trahie.

Ils continuèrent à marcher quelques pas.

– Et vous, qu’en pensez-vous ? demanda Noah.

Clara réfléchit.

– Je pense qu’elle est en colère et qu’elle a raison d’être en colère. Mais je pense qu’elle se trompe de combat. Et en faisant ça, c’est un peu comme si elle se condamnait à continuer à se détruire un peu.

Noah ne répondit pas tout de suite. Ils s’arrêtèrent devant une table où étaient affichés des schémas mêlant données biologiques, sociales et psychologiques.

– Votre analyse est avant tout politique, dit-il calmement. Elle est probablement juste dans ce cadre-là. Mais ce que vous venez de dire sur le penchant à la destruction évoque certains résultats de nos travaux.

Clara le regarda.

– C’est à dire ?

Noah observa les schémas quelques secondes avant de répondre.

– Une personne qui a subi une perte irréversible, mal accompagnée, mal reconnue, mal réparée, développe souvent une souffrance qui n’a pas trouvé de transformation possible. Alors cette souffrance cherche une direction. Et elle continue de chercher tant qu’elle n’a pas trouvé un sens dans lequel elle peut se déposer.

Il releva les yeux vers elle.

– La colère peut devenir une force de transformation. Elle peut produire de la justice, de la recherche, de la politique, du soin, de l’organisation. Elle peut pousser à réparer le monde. Mais quand la colère ne trouve plus d’issue, elle se transforme parfois en haine. Et la haine ne cherche plus à transformer le monde. Elle cherche quelqu’un à qui le faire payer.

Clara resta silencieuse.

– La frontière entre colère protectrice et haine destructrice est très importante. Une société stable, voyez-vous, est une société qui sait transformer la colère en institutions, en science, en droit ou en soin. Sinon, la colère se transforme en violence.

Il posa doucement la main sur la table.

– Cette femme ne fait plus de politique. Elle fait quelque chose de plus ancien. Elle cherche quelqu’un sur lequel décharger sa douleur.

– Qu’est-ce qu’il aurait fallu faire vous pensez ?

Noah répondit calmement.

– Pouvoir l’orienter vers une thérapie intégrative. Elle aurait pu alors, peut-être, atténuer suffisamment sa souffrance pour que sa colère reste constructive et ne sombre pas dans la haine.

Clara tourna la tête vers lui.

– C’est quoi une thérapie intégrative ?

Noah resta silencieux quelques secondes, comme s’il cherchait la formulation la plus simple.

– C’est une manière de soigner en arrêtant de découper les humains en morceaux. On ne soigne pas seulement un cerveau, ou un corps, ou une histoire. On soigne un système vivant en interaction avec d’autres systèmes.

Ils recommencèrent à marcher lentement le long du couloir vitré.

– Une souffrance psychique n’est jamais seulement psychique. Elle a des effets biologiques, hormonaux, immunitaires. Elle modifie le sommeil, l’alimentation, la mémoire, la perception du monde. Et inversement, une mauvaise santé physique modifie l’humeur, la patience, la capacité à réfléchir, à espérer et à aimer.

Ils passèrent devant une salle où une femme parlait doucement avec un patient assis face à elle, pendant qu’un écran affichait des données physiologiques en temps réel.

– La thérapie intégrative consiste à agir sur plusieurs niveaux en même temps. Le corps, le psychisme, l’environnement social, et aussi au sens que la personne donne à sa vie. Si vous ne changez qu’un seul paramètre, la souffrance revient souvent par un autre chemin.

Clara observait la scène derrière la vitre.

– Donc vous auriez soigné sa colère ?

Noah secoua légèrement la tête avec un sourire.

– Non, ma chère. La colère n’est pas une maladie. C’est une énergie. Mais une énergie qui ne trouve pas de transformation finit presque toujours par chercher une destruction. Le problème n’est jamais la colère. Le problème est la souffrance qui la nourrit et qui ne trouve pas d’issue. C’est cette souffrance que j’aurais essayé de soigner, voyez-vous.

Ils s’arrêtèrent devant une autre vitre donnant sur la salle des serveurs. Les lumières clignotaient toujours lentement.

– La plupart des gens pensent que les sociétés deviennent violentes à cause des idées qui s’y véhiculent. C’est rarement vrai. Elles deviennent violentes à cause de la souffrance, de la peur, de l’humiliation et de l’impuissance. Les idées viennent ensuite pour justifier la violence ou pour essayer de la réparer.

Clara resta silencieuse.

– Voyez-vous, très chère, la politique essaie d’organiser les sociétés. La médecine essaie d’éviter que les gens souffrent trop dans ces sociétés. La psychologie essaie d’éviter que la souffrance devienne destructrice. Et, encore trop souvent, ces trois domaines ne se parlent pas suffisamment.

Il tourna légèrement la tête vers elle.

– Vous, vous êtes en train de travailler sur la première partie. Nous ici, nous travaillons plutôt sur les deux autres.

Un silence s’installa. On entendait seulement le bourdonnement lointain des machines. Clara regarda les serveurs, les chercheurs, les couloirs vitrés, tout cet endroit qui essayait de comprendre les humains comme on avait essayé de comprendre le climat ou la navigation.

– Et au fond… vous faites ça pour quoi ? demanda-t-elle doucement.

Noah réfléchit quelques secondes.

– Parce que la plupart des tragédies humaines ne viennent qu’indirectement de la méchanceté permise par les asymétries de pouvoir. Elles viennent plus profondément de la souffrance mal comprise, de la peur mal accompagnée et du pouvoir mal utilisé.

Il marqua une pause.

– Si vous voulez vraiment changer le monde, il faut améliorer, comme vous le faites, les règles de la société et ses institutions. Mais il faut aussi s’occuper des corps, des esprits et des trajectoires humaines. Sinon, les mêmes drames reviennent, sous d’autres formes.

Clara le regarda en réfléchissant tandis que Noah posa la main sur la poignée d’une porte vitrée.

– Le monde n’est pas seulement transformé par ceux qui font les lois.

Il ouvrit la porte.

– Il l’est aussi par ceux qui comprennent comment les humains tombent malades, comment ils guérissent, et pourquoi ils finissent par se détester, se fuir ou s’entraider.

Il se tourna vers elle.

– Voyez-vous, il y a le monde de ceux qui organisent la société, et le monde de ceux qui soignent les humains qui y vivent. Et ces deux mondes finissent toujours par se rencontrer.

Clara entra dans cette partie du laboratoire derrière lui avec la sensation étrange d’avoir encore franchi une frontière invisible, sans bien savoir dans quelle partie du monde elle se trouvait.

– Donc… vous faites ça pour le pouvoir ?

– Non, ma chère, dit-il très distinctement. Je fais cela pour le sens. Mais un sens qui n’a pas de pouvoir pour se réaliser reste à l’état d’idée.

-8-

Le sentier faisait lentement le tour de l’étang. L’eau était presque immobile, seulement ridée par moments par le vent léger qui descendait des arbres. Des herbes hautes bordaient la berge et, de temps en temps, un insecte effleurait la surface en traçant un cercle parfait qui s’ouvrait puis disparaissait. On entendait des oiseaux quelque part, invisibles, et le bruit régulier de leurs pas sur le chemin. Ils marchaient côte à côte depuis quelques minutes sans parler. Clara regardait l’eau plus qu’elle ne regardait le chemin. Elle avait l’impression que son esprit faisait la même chose que l’étang : des cercles, qui s’ouvraient, se croisaient, puis disparaissaient.

Elle finit par souffler, presque malgré elle.

– J’ai l’impression que tout le monde veut quelque chose de moi en ce moment.

Elion continua de marcher quelques pas avant de répondre.

– C’est souvent ce qui arrive quand quelqu’un a du pouvoir.

– Et c’est quoi mon pouvoir ?

– Le même que tous ceux qui en possède, la capacité de changer la vie des autres.

Ils marchèrent encore quelques mètres. Le sentier se rapprochait de l’eau et on voyait les nuages se refléter à la surface.

– Tout le monde me raconte la même histoire sous un angle différent… Assia veut se battre. Lucio veut que les décisions soient prises au bon endroit. Noah veut soigner. Et moi… je ne sais toujours pas ce que je veux vraiment.

Elion hocha légèrement la tête.

– Peut-être que la question n’est pas seulement ce que vous voulez. Peut-être que la vraie question est le rôle que vous voulez jouer dans cette histoire.

Clara tourna légèrement la tête vers lui.

– Mon rôle ?

– Oui, votre rôle. Dans chaque époque, il y a des gens qui se battent, d’autres qui dirigent, d’autres qui soignent, d’autres qui cherchent un sens à tout ça. Et puis il y a des personnes qui passent leur vie à parler avec tout le monde… et à faire en sorte que tous ces mondes ne se rejettent pas les uns les autres et ne se détruisent pas.

Clara laissa échapper un petit sourire.

– Oui ça, ça semble plutôt mon rôle. Mais moi… c’est plutôt tout le monde qui se met à me parler et à m’entrainer avec lui.

– Mais maintenant Clara, vous faites entendre les colères, vous parlez aux puissants, vous discutez avec des scientifiques, et on cherche ensemble un sens à ça.

Ils s’arrêtèrent un instant. Un canard avança dans l’étang, laissant derrière lui une longue trace droite à la surface de l’eau.

– Et vous savez, le vrai pouvoir, c’est parfois simplement que les gens vous écoutent et que vos mots changent leur vie.

Clara regarda l’eau.

– Ça fait un peu peur dit comme ça.

– C’est bon signe que vous la ressentiez. Les gens qui ne sont pas effrayés par le pouvoir peuvent être dangereux.

– Donc je fais quoi avec ça ?

– Qu’est-ce que votre cœur aurait envie de vous dire ?

Clara prit le temps.

– Je crois que ce qui compte vraiment pour moi, ça serait d’arriver à garder les gens autour de moi. Mais pas dans la douleur, dans l’humour et la douceur, vous voyez ?

– Oui, mais vous savez, les gens qui restent au milieu prennent souvent des coups de part et d’autre. Mais ce sont souvent eux qui œuvrent le plus à la réconciliation, et qui fabriquent un peu de paix.

– Vous croyez, qu’il y aura toujours de la douleur autour de moi ?

– Oui, c’est fort probable. Mais la douleur des autres ne vous appartient pas. Vous pouvez aider, mais vous n’avez pas à vivre à leur place.

Clara regarda longtemps devant elle. L’eau reflétait les nuages, et pendant un instant, on ne savait plus très bien où finissait l’eau et où commençait le ciel.

– J’ai l’impression que plus j’avance, et plus je découvre un monde différent… Je crois bien qu’on m’a fait entrer dans une histoire trop grande pour moi.

Elion resta silencieux un instant.

– L’histoire devient souvent trop grande quand on essaie de changer son cours.

Elle tourna la tête vers lui.

– Et on fait quoi quand on veut faire ça ?

– Peut-être arriver à mettre l’histoire à la bonne hauteur.

– Et vous pensez qu’elle doit faire quelle taille ?

– La vôtre. Celle qui grandit à votre rythme, pas celle dans laquelle les autres essaient de vous faire entrer.

Clara baissa les yeux. Elle pensa à Assia. Ils restèrent silencieux un moment, à regarder l’eau, tous les deux.

Puis Elion ajouta doucement :

– Vous savez, Clara… beaucoup de gens aimeraient pouvoir changer le monde. Mais le plus difficile, ce n’est pas de vouloir le changer.

Elle releva les yeux.

– Le plus difficile, c’est de s’aimer quand on ne veut pas le changer de la même manière.

Le vent passa sur l’étang et les reflets se brisèrent un instant avant de se reformer.

– Dites-moi, pourquoi vous faites ça, je veux dire… pour moi ?

– A votre avis ?

– Parce que vous… m’apprécier ?

– Parce que je ressens ce que vous êtes, et que cela me plaît. Parce que je crois que vous cherchez quelque chose d’important. Et que j’aimerais vous aider à le chercher, au bon endroit.

-9-

Chaque humain naissait dans un corps qui ne serait jamais partagé. Chacun percevait le monde depuis des sens qui ne ressentiraient jamais exactement la même chose que ceux des autres. Chacun ressentait la peur, l’amour, la honte, la joie depuis un endroit inaccessible aux autres. Personne ne pouvait vivre exactement la vie de quelqu’un d’autre, ni ressentir exactement à sa place. Chaque existence était une expérience unique, enfermée dans un corps, un cerveau, une mémoire, un point de vue, un point de vie.

Et pourtant, aucun humain ne pouvait vivre seul. Les cerveaux humains étaient faits pour fonctionner avec d’autres, pour être aimés, reconnus, pour appartenir, pour rire, pour compter pour quelqu’un et que quelqu’un compte pour nous, pour organiser sa vie avec le commun et organiser le commun avec sa vie. Alors toute vie humaine se déroulait dans une étrange tension : se représenter le monde sans perdre sa vie, se représenter sa vie sans se perdre dans le monde, être soi sans perdre les autres, et être avec les autres sans se perdre soi. Certains se perdaient dans les autres pour ne pas être seuls, d’autres rejetaient les autres pour ne pas se perdre eux-mêmes, et la plupart passaient leur vie à essayer de trouver une place où ils pourraient être aimés sans devoir cesser d’être eux-mêmes.

-10-

Le local était presque vide. La lumière du soir entrait par la vitrine et allongeait les ombres des tables sur le sol. On entendait au loin la rumeur de la ville étouffée par les vitres. Assia était assise sur le bord de la grande table, un carnet ouvert devant elle, sans écrire. Clara entra, posa son sac et resta quelques secondes debout sans parler.

– Ça s’est un peu calmé ? demanda Clara.

Assia hocha la tête.

– Quand on n’attaque plus, les gens réagissent moins.

Clara eut un petit sourire.

– On n’attaque plus, mais on a quand même fait bouger les choses.

– Oui. On a perdu une partie de la rue et on a gagné une place à la table. Et c’est peut-être bien comme ça. Si on n’est pas à la table, on fait ça pour rien.

Un silence passa. Clara s’assit en face d’elle.

– Tu m’en veux encore ?

Assia leva les yeux vers elle.

– Non. Pas vraiment. Je savais que ça allait arriver un jour ou l’autre.

– Quoi ?

– Que tu te poserais la question de savoir si tu voudrais être parmi eux.

Clara fronça légèrement les sourcils.

– J’ai pas choisi eux contre vous. J’ai choisi vous et eux, j’ai choisi nous.

– Je sais, dit Assia calmement. Tu veux que le monde communique mieux. Moi, je veux le bousculer pour qu’il arrête d’écraser les gens. On veut toutes les deux un monde différent, mais on ne veut pas employer les mêmes moyens et avoir les mêmes gens autour de nous.

Clara resta silencieuse. Assia continua.

– Notre travail, c’est de mettre la pression avec ceux qui se sentent mal pour que toute la société finisse par aller mieux. Et moi, je veux pas qu’on oublie la colère, quelle que soit sa forme. Parce que si on oublie la colère, on oublie les gens qui souffrent encore. Toi, tu veux surtout construire un monde qui se sente bien avec ceux qui se sente suffisamment bien. Je peux comprendre. Mais en faisant ça, tu corrigeras pas tout.

Clara la regardait attentivement.

– Car il y aura toujours une étincelle trop brûlante qu’on mettra dehors pour être tranquilles. Et le feu pourra toujours reprendre quelque part.

Clara baissa légèrement les yeux, puis releva la tête.

– Des fois, c’est un peu comme si tu tenais à cette étincelle comme à la vie.

Assia ne répondit pas tout de suite, les yeux un peu coincé vers le haut.

– Peut-être, dit-elle enfin.

Clara réfléchit un instant.

– Et si on apprenait à la laisser s’éteindre ? Si on essayait de faire un monde où il n’y aurait plus besoin de cette étincelle ?

Assia eut un petit sourire, presque triste.

– Si un jour on y arrive, j’espère que le monde ne sera pas devenu trop calme pour être encore vivant.

On entendait un bus passer dans la rue.

Assia regarda Clara.

– Ce que tu fais est loin d’être inutile, le mouvement a besoin de personne comme toi qui savent bien parler aux élites. Les ministres, les scientifiques, et même les prêtres… Tu vas finir par connaître tout le beau monde ici.

Clara sourit.

– Et toi, tu vas continuer à organiser tout le monde contre eux.

Assia haussa les épaules.

– Il faut bien que quelqu’un le fasse.

Elles restèrent quelques secondes sans parler. Puis Assia ajouta :

– Si un jour tu deviens trop proche d’eux, je serai là pour te le dire.

Clara la regarda.

– Et si toi tu te trouves à la limite de tout cramer, je serais là pour te le rappeler.

Assia hocha doucement la tête.

– On dirait que ça a du sens qu’on soit ensemble

Clara eut un petit sourire.

– Oui… on a peut-être encore besoin l’une de l’autre.

Chapitre 8 >

la mise au Monde – Roman – Chapitre 6

-1-

Le train ralentit longuement avant d’entrer en gare. Clara ouvrit les yeux. La vitre renvoyait son reflet fatigué pendant que les paysages gris de la banlieue glissaient lentement derrière son visage. Elle ne se souvenant pas s’être endormie. Elle passa une main sur ses yeux tandis que son téléphone vibrait dans la poche de son manteau. Depuis le matin, il n’avait presque pas cessé : messages, notifications, demandes d’interviews. Elle avait fini par arrêter de les lire.

Le train s’immobilisa dans un grincement doux et les portes s’ouvrirent pendant qu’une vague de voyageurs se leva. Clara resta assise quelques secondes, puis elle se glissa dans le flux. Sur le quai, l’air était froid. Elle inspira profondément pour essayer de conjurer la fatigue qui lui pesait derrière les tempes. Une fatigue un peu étrange, mêlée à une sensation légère d’irréalité. Depuis quelques jours, tout semblait aller très vite. Elle traversa la gare sans vraiment regarder autour. Deux fois, des gens la fixèrent un peu trop longtemps. L’un d’eux sembla hésiter à l’aborder, puis renonça. Assia l’attendait. Quand elle la vit apparaître parmi les voyageurs, son visage s’adoucit. Elle s’approcha et posa simplement une main sur son bras.

– T’as pu dormir un peu ?

– Je crois oui.

Assia observa ses yeux quelques secondes.

– Viens.

Elles s’éloignèrent ensemble de la gare. La rue était froide et animée. Clara inspira l’air humide. Assia passa brièvement son bras autour de ses épaules. Elles marchèrent ainsi un moment, avant qu’Assia ne laisse glisser son bras pour prendre la main de Clara.

– Alors ? demanda-t-elle.

Assia eut un petit sourire.

– On a le projet de loi.

Clara ralentit.

– Déjà ?

– Pas encore déposé. Mais le texte est prêt.

Elles continuèrent à marcher.

– On a réussi à mettre d’accord trois groupes, reprit Assia. Les sociaux-démocrates vont le porter officiellement. Les écologistes cosignent. Et une partie des libéraux devrait suivre.

Clara la regarda.

– Les libéraux ?

– Avec la lumière qu’on met sur le sujet, s’opposer à cette loi les malmènerait trop sur leur aile gauche. On a fait en sorte que le financement repose sur les abus sociaux de la flexibilité, pas sur les entreprises qui se comportent bien. Comme ça, ils peuvent dire qu’ils défendent les entreprises responsables… et marquer des points sur le plan social.

Elle haussa légèrement les épaules.

– Bah, tu commence à bien le savoir, c’est de la politique de partis. Normalement, si les députés suivent la ligne de leur chef de file, on aura une majorité.

– Et s’ils ne suivent pas ?

– Certains ne suivront pas. Mais sans doute pas assez pour faire tomber le texte.

Le bruit de la circulation remplissait l’air. Clara sortit finalement son téléphone saturé de notifications.

– Deux millions quatre cent mille signatures, dit-elle doucement.

– Ça aide.

Elles traversèrent un carrefour.

– C’est là qu’à lieu notre rendez-vous, dit Assia. Tu vas pouvoir connaitre le député qui va porter le texte. Il tenait absolument à te rencontrer.

Clara ne répondit pas. Elles arrivèrent devant l’entrée d’un immeuble. Un homme les attendait déjà à l’intérieur du hall. Il devait avoir une cinquantaine d’années. Costume simple, regard attentif, avec une manière calme d’observer les gens. Quand elles approchèrent, il tendit la main. Sa poignée de main fut chaleureuse.

– Merci d’être venue.

– Merci à vous de vous mouiller autant pour le projet de loi.

– Votre intervention a changé l’équation politique. Le texte est prêt. Nous allons le déposer la semaine prochaine.

Il marqua une pause pour saluer un collègue.

– Ensuite il passera en commission. Si tout se déroule comme prévu, le vote pourrait avoir lieu dans un mois.

– Et vous pensez vraiment que ça peut passer ? demanda Clara.

– Vous savez, en politique, rien n’est jamais certain.

Il regarda Clara avec sympathie.

– Mais cette fois… la pression vient d’en bas. Et elle a trouvé un visage.

Clara sentit une légère gène lui monter aux joues.

Un silence passa et elle eut de nouveau cette impression étrange, comme si quelque chose s’était mis en mouvement derrière elle, et continuait sans qu’elle puisse vraiment l’arrêter.

-2-

Clara franchit l’entrée du parc presque sans s’en rendre compte. L’air était plus doux que dans les rues de la ville. Le soleil de fin d’après-midi passait à travers les branches et dessinait des tâches d’ombre et de lumière sur les allées tandis qu’une odeur d’herbe humide montait des pelouses.

Elle entendait des voix. De plus en plus. Des gens assis dans l’herbe. Des enfants qui couraient. Un ballon qui rebondissait quelque part. Puis elle vit les pancartes, faites de manière artisanale.

« Droit de vivre pour les travailleurs de la flexibilité »,

« La précarité nous abîme »,

« On ne sera bientôt plus des pièces détachées ».

Plus loin, un petit groupe discutait autour d’une table pliante. Une femme montrait un document imprimé.

– Maintenant, expliquait-elle, si une entreprise enchaîne les contrats flexibles, elle devra contribuer au fonds de soin et de formation. Pareil pour les agences intérimaires qui accumulent les accidents du travail. Et en cas d’accident pour un intérimaire, il conserve cent pour cent de son salaire jusqu’à la délibération.

Un homme hocha la tête.

Un peu plus loin, deux jeunes livreurs à vélo parlaient en regardant leurs téléphones.

– C’est bon, c’est sûr, on a bien la protection en cas d’accident.

Clara ralentit légèrement. La nouvelle circulait entre les groupes, se transformant à chaque échange.

– On se fait respecter.

Peu à peu le parc s’était rempli. Des centaines de personnes. Certains avaient apporté des boissons. D’autres distribuaient des feuilles expliquant le texte. Une musique festive sortait d’une enceinte. On dansait. Certains criaient.

Clara sentit alors plusieurs regards se poser sur elle.

Une jeune femme la reconnut la première.

– Clara !

La nouvelle se propagea presque immédiatement. Les conversations ralentirent. Les gens se tournèrent vers elle. On venait la remercier, la saluer. Pendant un instant, c’était un peu comme si la fête était organisée pour elle. Un homme s’approcha, un peu essoufflé. Il serra brièvement sa main, comme s’il avait peur de déranger.

– Merci. Je voulais juste vous dire merci.

– C’est pas que moi vous savez.

– Peut-être bien, répondit-il en souriant. Mais ce qu’on a entendu… ça nous a fait du bien. Ça oui, ça a fait du bien.

Autour d’eux, plusieurs téléphones s’étaient déjà levés. Des gens filmaient. D’autres envoyaient des messages.

Une jeune femme lança en riant :

– Clara, dis quelque chose !

Quelques voix approuvèrent aussitôt.

– Oui ! Quelque chose, un discours !

Elle leva les mains un peu instinctivement.

– Je… j’ai vraiment rien prévu.

Les gens continuaient de sourire autour d’elle. Il y avait une attente simple qui planait, à la fois sympathique et reconnaissante. La musique s’arrêta. On lui tendit un micro. Clara sentit une décharge d’énergie remonter le long de son dos, traversant la fatigue. Assia arriva à ce moment-là. Elle resta un peu en retrait, à quelques mètres, tout en observant la scène. Leurs regards se croisèrent. Assia eut un léger mouvement de tête pour l’encourager.

Clara inspira. Elle monta sur la petite table. Le bois grinça légèrement sous son poids. Les gens se rapprochèrent encore. Clara regarda les visages devant elle. Il y en avait beaucoup plus qu’elle le pensait.

Elle hésita une seconde.

– Je… je ne sais pas trop quoi dire.

Quelques encouragements jaillirent du groupe. Clara s’élança.

– Ben, en fait, si.

Elle désigna les pancartes autour d’elle.

– Ce que vous voyez là… c’est ça avant tout la victoire.

Un murmure approbateur parcourut la foule.

– Cette loi, elle vient pas d’un bureau. Elle vient de vous.

Elle marqua une pause, cherchant un peu la suite.

– Longtemps, on nous a fait imaginer que la précarité et le danger au travail, tout ça, eh ben que c’était normal. Que c’était le prix à payer pour vivre. Mais être placé, blessé ou rejeté sans avoir notre mot à dire… c’est pas honnête. C’est pas juste.

Elle regarda la foule. Elle pensa un peu à Nora, puis à Martin.

– On veut pouvoir travailler sans se blesser. Sans s’abîmer. Et faire ce qu’on aime, avec ceux qu’on aime.

Des applaudissements éclatèrent.

– Cette loi, elle est à nous. On l’a gagnée. Et c’est un beau début. Faut continuer. Pour que nos vies soient considérées. Pour qu’elles puissent toujours compter.

Les applaudissements reprirent, beaucoup plus forts.

– Clara ! Clara !
– Clara ! Clara !

Elle resta un instant immobile sur la table, surprise par la force de la réaction. Les voix qui scandaient son prénom montaient comme une marée devant elle. À quelques mètres, Assia observait. Elle voyait les téléphones levés, les regards tournés vers Clara, les visages traversés d’une joie franche. Elle sentit une chaleur monter dans sa poitrine en voyant Clara, de la fierté d’abord. Mais aussi autre chose, comme un léger déplacement à l’intérieur. Le mouvement avait trouvé son visage, oui, et ce n’était pas le sien.

-3-

Quand elles arrivèrent dans l’appartement, la nuit était déjà tombée. Assia alluma une petite lampe près de la fenêtre. La pièce était simple, un peu encombrée : un canapé bas, une table couverte de papiers, quelques plantes fatiguées sur le rebord. Par la fenêtre ancienne se diffusait le bruit léger et persistant de la ville. Clara posa son sac sans vraiment regarder. Elle avait encore la sensation de la foule dans le corps, les visages, les applaudissements, les gens qui criaient son prénom. Assia posa deux verres sur la table.

– Tu veux boire quelque chose ?

Clara ne répondit pas tout de suite. Elle regardait son téléphone. Les notifications défilaient trop vite pour être lues.

– Assia…

Elle tourna l’écran vers elle. Une vidéo circulait déjà. On la voyait debout sur la table du parc, le micro à la main. Le cadre tremblait un peu. Autour, on entendait les gens applaudir. Sous la vidéo, les commentaires se multipliaient. « Enfin quelqu’un qui parle vraiment pour nous », « Cette femme est incroyable », « La voix des gens dans la vraie vie », « N’oubliez pas que son mouvement brûle des usines et caillasse des flics ». La vidéos accumulait des milliers de vues chaque seconde.

Clara secoua légèrement la tête.

– C’est… c’est dingue.

Assia regarda l’écran quelques secondes.

– Oui.

Clara fit défiler les messages.

– Regarde ça. Des gens que je ne connais pas. Ils écrivent tous. Tu te rends compte ?

– Oui. Je me rends compte.

Clara posa enfin le téléphone sur la table.

– J’ai l’impression que tout ça va un peu vite.

– bah tu sais, c’est comme ça que ça marche.

Assia s’approcha d’elle. Elle posa doucement sa main sur la nuque de Clara. Le geste était tendre, presque protecteur. Clara se laissa aller contre elle un instant. La fatigue revenait maintenant, un peu lourde sur ses épaules.

– C’était beau cette fête au parc, dit-elle doucement. Les gens… tu as vu leurs visages ?

– Oui.

Assia passa son pouce dans les cheveux de Clara.

– Et ce n’est que le début.

Clara releva légèrement la tête.

– Vas-y, dis moi un peu la suite.

Assia désigna les papiers sur la table.

– Maintenant, il faut qu’on avance avec le syndicat des mal soignés. Va falloir organiser.

– Les symboles, c’est bien. Mais ça ne construit rien si on ne structure pas derrière.

Clara resta silencieuse.

– Les gens vont te regarder de plus en plus. Et ils vont projeter beaucoup de choses sur toi. Il faut que tu restes solide.

– Je veux bien faire, enfin tu sais.

– Oui, je sais.

Assia eut un petit sourire.

– Alors il faut travailler.

Elle se leva et ramena vers elle une pile de dossiers posés sur la table.

– Demain on voit le médecin qui veut lancer le syndicat. Et il faut préparer la prochaine émission.

Clara regarda les feuilles. La joie du parc semblait déjà un peu loin.

– D’accord, dit-elle doucement.

Assia posa une main sur son épaule.

– On va faire ça bien.

-4-

Les messages ne s’arrêtaient plus. Au début, Clara essayait de les lire tous. Elle ouvrait chaque témoignage comme une lettre. Elle répondait parfois. Une phrase courte. Un encouragement. Une promesse de rappeler. Puis ils étaient devenus trop nombreux. Dix, cent, puis des milliers. Nora n’en revenait pas. Assia avait ouvert un tableur. Les témoignages étaient classés par villes, puis par types de situations : les accidents mal pris en charge, les opérations repoussées, les maladies chroniques mal diagnostiquées ou mal suivies, l’épuisement des soignants et des aidants. Au bout de deux semaines, la page du syndicat comptait plus de dix mille témoignages.

Clara restait souvent assise devant l’écran tard dans la nuit. Les phrases défilaient.

« On m’a renvoyée chez moi avec une fracture non vue. »

« Mon père attend un lit depuis trois jours. »

« L’infirmière pleurait pendant qu’elle me perfusait. »

Elle levait parfois les yeux de l’écran, comme pour reprendre de l’air.

– C’est immense, murmura-t-elle un soir.

Assia regarda l’écran avec elle.

– Oui. C’est immense. On est en train de faire ce qu’il faut. Faut continuer à structurer.

Les premières réunions se firent en ligne. Au début, une trentaine de visages apparurent sur l’écran. Puis cinquante. Puis cent. Clara apprenait à regarder les petits rectangles lumineux où apparaissaient des cuisines, des chambres, des salles d’attente. Des gens parlaient depuis leur lit. Depuis leur voiture. Depuis un couloir d’hôpital. Les histoires se répondaient. Clara et Nora avaient appris à traduire les situations.

– Là, c’est un service saturé, disait Nora.

– Un problème de financement des urgences, ajoutait Clara.

Elle apprenait à écouter vite. À comprendre vite. À reformuler. À calmer. À relancer. À faire parler ceux qui n’osaient pas. À arrêter ceux qui parlaient trop longtemps. Au début, elle avait peur de couper les gens. Puis elle avait compris qu’organiser, ce n’était pas seulement écouter, c’était aussi tenir le cadre pour que tout le monde puisse exister.

Un homme apparaissait régulièrement dans les réunions. La caméra allumée, mais le regard souvent baissé, comme s’il prenait des notes. Clara le connaissait déjà. Ils s’étaient parlé plusieurs fois avant. C’était lui qui avait proposé l’idée d’un syndicat des mal soignés. Le docteur Voisier. Il était urgentiste dans un hôpital de province. Il portait encore parfois sa blouse ouverte pendant les réunions. Il intervenait peu. Et quand il parlait, c’était d’une voix calme et un peu fatiguée.

– Dans ce cas-là, dit-il un soir, ce n’est pas seulement un manque de lits. C’est toute la chaîne qui est saturée. Les urgences, l’aval, la médecine de ville.

Mais la plupart du temps, il écoutait.

Assia avait mis à disposition une plateforme d’organisation en ligne. Très vite, les participants commencèrent à se regrouper et à parler entre eux.

– Par ville. Ceux qui veulent organiser une réunion locale, levez la main en cliquant sur le bouton, dit Clara.

Les petits carrés commencèrent à s’agiter. Et quand la réunion se termina, Clara resta un moment immobile devant l’écran noir.

– Tu te rends compte ? dit Assia. Mille deux cents adhérents. Avec les cotisations, on peut payer des organisateurs.

Clara la regarda.

– C’est vrai ?

– Oui. Dont toi, si le comité des mal soignés valide. Mais, entre nous, je me fais pas de souci là-dessus.

Clara eut un franc sourire.

– T’es sûre ?

– Les gens t’écoutent et te suivent, c’est sûr qu’on te veut avec nous, dit Nora.

Les réunions suivantes grossirent encore. Deux cents personnes. Puis trois cents. Dans certaines villes, les groupes se formaient. On leur envoyait des manuels pratiques d’organisation. Ils partageaient des photos, des cercles de chaises dans des salles municipales, des cafés pleins de discussions, des feuilles couvertes de noms, des cartes pleines de post-it.

Un soir, quelqu’un prit la parole à la fin d’une réunion.

– Je voulais dire merci. On se sent moins seuls et ça fait déjà beaucoup.

Clara répondit simplement :

– Ensemble, on est plus forts.

Après la réunion, elle resta un moment devant l’écran éteint. Elle pensait à l’usine. À la salle du haut. À Martin. Aux quinze ouvriers serrés autour de la table. Et maintenant, c’était des villes entières qui commençaient à s’organiser. Elle sentit une énergie étrange circuler en elle. Une fierté nouvelle, mêlée à de l’inquiétude. C’était comme si toutes ces voix s’étaient mises à s’adosser un peu sur elle.

Ils avaient pu louer un local pour y accueillir les bureaux du syndicat. Clara ressentit une vague de fierté l’envahir, quand elles avaient aménagé son bureau, elle avait une place, et ce n’était plus au ponçage. Et les semaines passèrent. Elles s’enchaînèrent un peu comme des jours trop courts, témoignages, réunions, interviews, appels tard dans la nuit. Clara apprenait à parler, à ne pas répondre trop vite, à renvoyer vers les bonnes personnes, à répéter les mêmes idées sans se contredire. Elle apprenait à dire non et autrement. À refuser certaines demandes et à les réaiguiller vers une meilleure intention, plus collective, plus efficace, plus transformative. Et elle comprenait peu à peu, dans ce processus, que le plus difficile était peut-être moins de savoir bien parler, que de décider de ce que l’on ne ferait pas.

Puis vint l’assemblée nationale. Clara s’était préparé un café trop fort et s’était assise devant l’écran quelques minutes à l’avance. Elle voyait déjà les premiers rectangles apparaître. Les gens arrivaient de partout. Au bout de quelques minutes, il n’y avait plus assez de place sur l’écran qui affichait en haut le nombre de connectés qui grandissait de seconde en seconde.

Nora siffla doucement.

– On est déjà plus de cinq cents.

Clara hocha la tête quasi indifféremment. Elle se sentait fatiguée, mais calme. Elle prit la parole.

– On sait que beaucoup d’entre vous vivent des situations très dures. L’idée de cette réunion, c’est de continuer à s’organiser et de commencer à mettre la pression efficacement sur le gouvernement.

Les témoignages commencèrent.

– Mon mari attend une place en rééducation depuis deux semaines. Ils disent qu’il n’y a plus de lits.

– Aux urgences chez nous, en ce moment, ils sont trois pour tout le service la nuit.

Très vite, les participants commencèrent à se répondre entre eux. Nora intervenait parfois. Clara savait qu’il fallait doser, laisser suffisamment parler pour faire remonter et entendre les problèmes, puis les transformer en demandes et trouver un moyen de faire agir ceux qui décident.

– Il y a des services… où tout le monde sait que ça se passe mal.

– Y a des endroits où plus personne ne veut envoyer ses proches.

– Alors pourquoi personne ne le dit publiquement ?

– Vous avez raison, dit Assia, il faut qu’on documente et qu’on fasse remonter.

Le docteur Voisier releva légèrement la tête.

– Si vous faites ça, il faut être irréprochable avec des faits et des dossiers solides. Dans un hôpital, ce qui ressemble à une faute est parfois un dysfonctionnement du système.

– On ne peut pas attendre un rapport académique pour prévenir les gens, réagit une patiente en colère.

Les témoignages reprirent. Et dans le document partagé sur l’écran, une nouvelle colonne venait d’apparaître : Services signalés. Clara la regarda un moment. Elle hésita à réagir. Elle ne le sentait pas trop ce document. La fatigue l’emporta et la réunion continua.

Vers la fin, Assia reprit la parole.

– Suite à vos propositions et à vos votes à l’instant, je valide donc qu’on organise une mobilisation nationale devant le ministère de la Santé d’ici deux semaines.

Les visages se redressèrent.

– Et qu’on lance la grande pétition nationale.

Clara inspira profondément. Elle sentait l’énergie du groupe passer à travers l’écran.

– On pourrait l’appeler… “notre santé avant tout” ? proposa-t-elle.

Les réactions arrivèrent immédiatement, des cœurs, des pouces levés, des messages dans le fil de discussion. Assia sourit.

– Très bien, dit-elle en notant le titre. On y va.

La réunion se termina. Les rectangles disparurent un à un. Clara resta seule devant l’écran. Elle ferma un instant les yeux. Quand elle les rouvrit, le document partagé était toujours ouvert. La colonne Services signalés s’était déjà remplie de plusieurs noms. Elle replia lentement l’écran en laissant échapper un soupir.

La nuit fut courte. Et le lendemain, la pétition en ligne circulait déjà partout. Dans les groupes du syndicat, les messages défilaient sans arrêt. Des villes du Sud confirmaient des cars pour monter à la capitale. Des soignants de grandes villes annonçaient qu’ils viendraient en délégation. Ailleurs, dans des villes plus petites, des salles municipales avaient été réservées pour préparer les témoignages. Les signatures grimpaient, dix mille, puis cinquante mille. Dans certaines villes, les groupes se réunissaient déjà pour répéter les prises de parole. On s’entraînait à raconter, à expliquer, à ne pas trop pleurer. Des gens qui ne s’étaient jamais parlé se retrouvaient autour de tables pliantes avec des thermos de café et des feuilles couvertes de notes.

– La préfecture demande un service d’ordre, annonça Nora en regardant son téléphone.

– On en aura un, répondit Assia. Les volontaires du service d’ordre s’en occupent.

– Et le directeur du cabinet du ministre a essayé de me contacter, dit Clara.

Dans la journée, un journaliste demanda simplement au téléphone :

– Vous pensez vraiment arriver à remplir la place devant le ministère ?

Clara regarda la carte affichée sur le mur. Elle voyait les villes, les groupes, les noms, les gens qu’elle connaissait maintenant par leurs histoires, leurs visages, leurs voix.

Elle répondit calmement :

– Ben, venez voir.

-5-

Clara n’avait pas dormi beaucoup. Les derniers jours s’étaient enchaînés trop vite. Organisation des groupes, des cars, de l’événement, des hébergements, des pancartes, des prises de parole, de la négociation et des journalistes. Elle avait parfois l’impression que tout avançait sans elle et qu’elle courait simplement derrière pour essayer de ne pas tomber.

C’est Noah qui s’était proposé de passer la voir. Elle avait hésité, puis accepté. Après tout, c’était en partie grâce à lui qu’ils avaient ce local. Quelques semaines plus tôt, il avait fait un don au syndicat. Il avait dit cela très simplement, presque comme si ce n’était rien. Mais ce don avait permis de louer le local, placé idéalement devant une sortie de métro.

Le local du syndicat se trouvait au rez-de-chaussée d’un ancien cabinet d’assurances. Une grande vitrine donnait sur la rue. À l’intérieur, tout avait été refait rapidement mais avec soin. Une grande table occupait le centre de la pièce, couverte de pancartes, de feuilles, de listes de noms et de villes. Sur un mur, une grande carte de France était fixée avec des punaises de couleur. Des post-it s’accumulaient autour des grandes villes. Dans un coin, une cafetière tournait presque en permanence. Deux ordinateurs restaient allumés quasi jour et nuit. Sur une étagère, des piles de tracts attendaient d’être distribuées.

Quand Noah entra, Clara se trouvait seule dans les bureaux. Elle leva les yeux de son ordinateur.

– Bienvenue, dit-elle, la mine réjouie et fatiguée.

Il regarda la pièce sans rien dire pendant quelques secondes. Il s’approcha de la carte, observa les punaises, les noms de villes, les flèches, les dates.

– C’est tout à fait impressionnant, dit-il simplement. Ce que vous êtes en train de construire est important.

Clara sentit une petite fierté lui monter dans la poitrine.

– Ça va vite. Très vite. Peut-être un peu trop.

Elle lui montra la carte.

– Là, c’est les groupes locaux, recoupés en problématiques. Là, c’est les référents par hôpital. Là, c’est les cars pour Paris. Et là, c’est les gens qui s’occupent des témoignages.

Noah hocha lentement la tête.

– Oui… vous êtes en train de construire une belle et impressionnante organisation. Et quand les urgences bougent, le ministère cède souvent, vous savez.

Clara eut un petit sourire.

– Assia dit qu’on a pris la bonne vague. Qu’une chance pareille, faut la saisir et s’y tenir le plus fort et le plus loin possible.

Noah se tourna vers elle.

– Elle n’a pas tort.

Il posa ses deux main sur le dossier d’une chaise en la regardant.

– Les mouvements sociaux ressemblent à des vagues. La plupart montent un peu et retombent aussitôt. Parfois, l’une devient plus grande. Mais pour qu’elle ne retombe pas, il faut des gens pour construire derrière.

– C’est ce qu’on essaye de faire.

Il la regarda quelques secondes.

– Et vous apprenez très vite ma chère.

Elle haussa légèrement les épaules.

– J’apprends surtout en faisant des erreurs.

Il eut un léger sourire.

– C’est bien la méthode.

Il regarda autour de lui encore une fois.

– Vous savez, ce que vous faites ici est plus important que la manifestation de demain.

Clara fronça les sourcils.

– C’est à dire ?

– Une manifestation, c’est un moment. Une organisation, c’est une force dans le temps. Les gouvernements ont peur des crises soudaines. Mais ils négocient vraiment avec les organisations qui durent.

Clara s’adossa à sa chaise.

– Justement, le cabinet du ministre nous a appelés suite au mail d’Assia.

Noah hocha la tête, sans surprise.

– Oui, cela me semble tout à fait logique.

– Logique ?

– Oui. Vous créez un problème politique suffisamment médiatisé pour qu’il ne puisse pas l’ignorer. Et ils veulent savoir qui vous êtes. Ce que vous voulez. Si vous êtes contrôlables, raisonnables, divisés ou unis.

– Contrôlables ?

– Tous les gouvernements se posent cette question. Avec tous les mouvements.

Il s’approcha de la carte de France.

– Il y a quelque chose que vous devez comprendre. Les mouvements changent les choses quand ils mettent une pression suffisante. Mais les sociétés changent vraiment quand quelqu’un transforme efficacement les règles à l’intérieur.

Clara releva les yeux vers lui.

– À l’intérieur ?

– Oui, et j’ai un ami qui travaille à cet endroit-là. Et il me semblerait très utile de vous le faire rencontrer.

Elle ne répondit pas tout de suite.

– On verra, dit-elle simplement. Faudrait que j’en parle à Assia avant.

Noah hocha légèrement la tête, puis il reprit calmement :

– Vous savez, vous n’allez pas voir le ministre parce que vous avez raison. Vous allez le voir parce que vous êtes en train de devenir une force. Un événement comme celui-ci ne tombe jamais du ciel par simple et pure colère. Il y a toujours des gens derrière qui organisent, qui appellent, qui coordonnent, qui élaborent les récits et invitent les journalistes. Ce sont ces gens-là que le pouvoir regarde vraiment.

Clara ne dit rien.

– Et il y a une chose à laquelle vous devez faire vraiment attention, ajouta Noah.

– À quoi ?

– À vous.

Elle eut un petit sourire fatigué.

– Tout le monde me dit ça en ce moment.

– Parce que c’est vrai. Les mouvements peuvent dévorer ceux qui les portent vous savez.

-6-

Il faisait froid devant le ministère de la Santé.

Un vent léger descendait de la grande rue et faisait claquer les banderoles. Le ciel était pâle, presque blanc. Sur le trottoir, les premiers groupes s’étaient déjà installés. Des tables pliantes. Des thermos de café. Des pancartes écrites au feutre.

Assia arriva un peu avant neuf heures. Elle portait une écharpe colorée et un manteau qu’elle trouva trop léger. Elle s’arrêta quelques secondes en haut de la place. Ils étaient déjà plusieurs centaines. Des petits groupes discutaient en cercle. Certains tenaient des feuilles couvertes de témoignages. D’autres ajustaient des pancartes.

NOTRE SANTÉ AVANT TOUT : DE BONS SOINS POUR TOUS

Un couple aidait un homme âgé à s’asseoir sur une chaise pliante. Un peu plus loin, deux infirmières en blouse distribuaient des gobelets de café. Clara circulait déjà parmi les groupes. Elle parlait vite, donnait des indications, demandait de l’aide pour déplacer une table. Quand elle aperçut Assia, elle leva brièvement la main.

– Bien dormi ?

Clara eut un sourire fatigué.

– Un peu.

Assia hocha la tête.

– Les cars arrivent.

Comme pour confirmer ses mots, un autocar bleu s’arrêta au bout de la rue. Les portes s’ouvrirent. Une quarantaine de personnes descendirent. Certains tenaient des sacs de voyage. D’autres des pancartes roulées sous le bras.

– On vient du Nord ! lança quelqu’un joyeusement.

Les gens applaudirent.

Puis d’autres groupes arrivèrent. Du Sud. De l’Ouest. Du centre. De villes industrielles, de villes universitaires, de petites villes où l’hôpital était le seul grand bâtiment, et de grandes villes où plus personne ne savait vraiment où se trouvaient tous les centres hospitaliers et médicaux, les cliniques et les administrations. Des patients, des familles, des soignants en tenue de travail. Au milieu de la place, une petite estrade improvisée avait été montée avec deux palettes et une planche.

Nora vérifiait timidement le micro.

– Test…

Un grésillement léger traversa l’enceinte. Clara observait la scène. Elle reconnaissait des visages des réunions en ligne. Des gens qui, jusque-là, n’existaient pour elle que dans un petit rectangle lumineux. Ils étaient là maintenant. En blousons, en écharpes, dans le vent. Une femme s’approcha d’elle.

– Clara ?

Elle hocha la tête, presque par habitude tandis que la femme sourit.

– Merci d’avoir lancé tout ça.

– C’est nous tous qui l’avons lancé.

Autour d’elles, les journalistes commençaient à arriver. Caméras sur l’épaule, micros aux logos colorés. Au-dessus de la place, une banderole venait d’être tendue entre deux lampadaires. Les lettres noires se détachaient sur le tissu blanc.

ON N’EST PAS DES PIÈCES INSENSIBLES

ON VEUT ÊTRE BIEN SOIGNÉS

Clara sentit l’agitation monter lentement autour d’elle. Des gens se regroupaient devant l’estrade. D’autres continuaient d’arriver depuis les rues voisines. Elle chercha Assia du regard. Elle la trouva un peu plus loin, en train de parler avec le docteur Voisier. Il avait sa blouse sous son manteau. Clara ne pouvait pas entendre leurs mots. Mais elle vit le médecin secouer légèrement la tête. Le vent fit claquer la banderole au-dessus de la place. La manifestation commençait.

Nora prit le micro dans une hésitation bien visible. Elle regarda la foule quelques secondes, comme si elle cherchait où poser ses yeux. Le vent faisait bouger une mèche de cheveux devant son visage. Elle la repoussa d’un geste de son bras.

– Bonjour.

Sa voix était basse et tremblante.

– Je… je suis en attente d’une nouvelle opération.

Un silence traversa la foule.

Ce que vous voyez là, dit elle en désignant le vide de son bras droit. Ça aurait pu être évité. On aurait pu me donner la bonne combinaison. On aurait pu mieux m’expliquer. Et quand ça s’est infecté… j’ai attendu trop longtemps avant de pouvoir voir un médecin.

Elle reprit doucement.

– Et si je suis là aujourd’hui, c’est parce que depuis que je suis dans le syndicat, je rencontre tous les jours des gens qui me décrivent ce dont vous parlez. Les gens qui attendent, les équipes qui courent et les décisions trop dures à prendre. Et les soignants qui rentrent le soir en se disant qu’ils auraient pu faire autrement… alors qu’ils ont fait de leur mieux. Et si nous sommes aussi nombreux aujourd’hui, c’est parce que ce système de soin et de santé, on doit faire en sorte qu’il soit réparé.

Une ovation monta. Nora baissa la tête, surprise par la réaction. Elle rendit le micro.

Puis les témoignages continuèrent. Une femme raconta la nuit passée aux urgences avec sa mère. Une mère endeuillée expliquait le suicide de son fils à la sortie d’un C.M.P. sans qu’il ait pu voir un psy. Un infirmier décrivit un service qui fonctionnait avec la moitié de son personnel. Les voix se succédaient, tremblantes, en colère ou fatiguées.

La place se remplissait encore. Les journalistes circulaient entre les groupes. Les caméras tournaient. Sur les trottoirs voisins, des passants s’arrêtaient pour écouter. Peu à peu, la manifestation déborda légèrement. Des gens s’étaient avancés sur la chaussée. La circulation ralentissait. Plusieurs véhicules de police venaient de se rapprocher le long du trottoir. Les agents observaient la scène en silence.

Assia rejoignit Clara.

– On approche du millier.

Elles regardèrent autour d’elle. La foule était dense. Des applaudissements ponctuaient chaque témoignage.

À l’entrée du ministère, un mouvement se produisit. Un homme sortait du bâtiment entouré de plusieurs collaborateurs. Costume sombre. Écharpe sobre. Démarche calme. C’était le ministre. Un murmure parcourut la foule. Il s’approcha de l’estrade. Un membre de son équipe demanda brièvement le micro.

Le ministre parla sans hausser la voix.

– Mesdames, messieurs.

Le silence se fit presque immédiatement.

– J’ai entendu vos témoignages. Et je comprends la gravité de ce qui est exprimé ici aujourd’hui. Je suis prêt à recevoir une délégation de vos représentants.

Un plus grand murmure parcourut la foule.

– Mais vous comprendrez également que la situation actuelle bloque l’accès au ministère et perturbe son fonctionnement.

Il désigna doucement la rue occupée.

– Si vous acceptez de libérer les abords du ministère, nous pourrons discuter immédiatement.

Clara prit le micro. Sa main était froide et légèrement tremblante, mais sa voix sortit bien plus forte qu’elle ne l’aurait cru.

– On va se retirer de devant le ministère. On recule tous et on se recentre sur la place pour laisser passer.

Pendant une seconde, rien ne bougea. Puis elle vit les premiers groupes se déplacer. Lentement. Comme une masse qui se met en mouvement. Des gens faisaient des signes aux autres. On se repliait. Toute cette partie de la foule se mit à reculer vers la place.

Clara sentit quelque chose d’étrange passé à travers elle. Elle venait de dire une phrase, simplement une phrase, et des centaines de personnes s’étaient mises en mouvement. Elle rendit le micro sans rien dire. Elle regarda les gens se déplacer, les policiers qui réorganisaient la circulation, les voitures qui recommençaient à passer lentement. Le circulation reprenait comme normalement, mais elle avait l’impression que quelque chose avait bougé pour toujours.

Quelques minutes plus tard, avec Assia, Nora, le Docteur Voisier et tout le comité national du syndicat, elle entra dans le bâtiment du ministère. Les très hautes portes se refermèrent derrière eux dans un bruit lourd. Le silence à l’intérieur n’avait rien à voir avec celui de la place. Ici, tout était épais, feutré, calme. Les couloirs sentaient le béton et le papier. On les fit patienter longtemps dans une salle trop propre. Clara regardait ses mains posées sur la table. Elle voyait encore la foule quand elle fermait les yeux.

La négociation dura. Mais quand ils ressortirent, la foule était toujours là. Peut-être un peu moins dense, mais beaucoup plus impatiente. Quand les gens les virent sortir avec le ministre, un murmure traversa la place.

Le ministre prit le micro.

– J’ai entendu vos témoignages. Et je mesure la gravité de ce qui est exprimé ici aujourd’hui.

Clara regardait la foule pendant qu’il parlait. Des gens qui espéraient quelque chose.

– J’ai décidé de lancer une évaluation globale et inédite du fonctionnement de notre système de santé publique. Elle sera menée en partenariat avec votre organisation. Elle portera sur les dysfonctionnements signalés, les conditions de travail des soignants et l’accès aux soins. Les conclusions seront examinées avec le président de la République.

Clara sentit son cœur battre plus fort tandis que quelques applaudissements se firent entendre, hésitants.

– Je lui soumettrait personnellement des mesures d’urgence et de refinancements structurels.

Le silence dura une seconde. Une seconde étrange. Suspendue.

Puis quelqu’un cria :

– On a gagné !

Et peu à peu, tout explosa.

Les applaudissements, les cris, les gens qui se prenaient dans les bras, les pancartes levées, les téléphones qui filmaient. La phrase fut reprise par quelques voix, puis par des dizaines, puis par toute la place.

« ON A GAGNÉ ! ON A GAGNÉ ! ON A GAGNÉ ! »

Le son montait comme une vague. Clara sentit le bruit passer à travers son corps, comme une vibration. Elle regardait la foule, un peu étourdie, comme si elle regardait une scène qui l’envahissait.

Elle chercha Assia du regard. Elle souriait, les yeux brillants, entourée de gens qui lui parlaient en même temps. Un peu plus loin, le Docteur Voisier observait la foule en silence, les bras croisés, comme s’il essayait de comprendre quelque chose qui semblait

-7-

La place s’était vidée plus vite qu’elle ne s’était remplie. Les cars repartaient un à un. Les banderoles étaient roulées. Les journalistes démontaient leurs trépieds. La lumière de fin d’après-midi tombait sur les façades du ministère.

Clara était rentrée tard. L’appartement était silencieux, vraiment silencieux. Elle posa son manteau sur une chaise. La fatigue pesait derrière elle. Elle se jeta dans le canapé. Elle s’endormit.

Au matin, elle s’assit à la table de la cuisine. Son téléphone vibra. Un message. Elle reconnut immédiatement le nom dans la signature :

DirCab – Ministère de la Santé

Elle ouvrit. Le message était court. Elle lut dans une décharge d’adrénaline :

Nous nous retirons des engagements pris hier.
Notre collaboration s’arrête probablement ici.

Un lien suivait vers une plateforme de vidéos. Le cœur battant la chamade, elle cliqua.

La vidéo s’ouvrit. Un visage apparut en selfie. Une femme. Clara la reconnut immédiatement. Elle l’avait vue deux semaines plus tôt dans une réunion en ligne. Puis encore dans une réunion locale. Une femme nerveuse, les yeux brillants, qui parlait vite. Derrière elle, on distinguait le parking d’un hôpital. Elle portait le T-shirt du syndicat. On le reconnaissait parfaitement. La caméra tremblait légèrement. La femme respirait fort.

– Voilà. Voilà où on en est.

Elle tourna brusquement la caméra vers l’entrée des urgences, des gens entraient, des ambulances passaient.

La caméra revint sur son visage en colère.

– Ça fait des années qu’ils savent. Des années qu’ils savent ce qu’ils font aux gens.

Elle leva le téléphone plus près de son visage.

– Et maintenant on a leurs noms.

Elle brandit une feuille froissée devant la caméra.

On distinguait le haut du document.

Services Signalés

– Voilà.

Elle eut un rire court.

– Vous voyez ça ?

Elle secoua la feuille.

– C’est eux.

Sa voix monta.

– Ceux qui ont détruit nos vies.

Elle s’approcha de la caméra.

– Les médecins qui couvrent ça. Les directions qui ferment les yeux.

Elle désigna l’hôpital derrière elle.

– On sait où ils sont.

Un instant de silence. Puis la phrase tomba.

– Et s’ils ne veulent pas changer… on ira les chercher.

Elle respira bruyamment.

– Parce que maintenant on ne les laissera plus faire.

La vidéo s’arrêta. Clara resta immobile. Sous la vidéo, les chiffres défilaient.

2,8 millions de vues.

Les commentaires apparaissaient.

“On est avec toi”
“C’est pas parce qu’on est médecin qu’on doit avoir l’immunité.”
“Partagez la liste !”

Clara sentit un froid glacial lui traverser la poitrine. Elle revit la femme, dans la réunion, pleine de rage. Elle parlait de sa sœur. Morte après une erreur médicale.

Elle se souvenait aussi d’Assia qui avait dit calmement :

– C’est abusé. On peut pas laisser faire ça.

Le compteur de vues continuait de monter. Elle, se sentait redevenir petite.

Le téléphone vibra pour signaler un second message du directeur de cabinet :

Des incidents ont déjà eu lieu dans un établissement.
Le ministre va condamner publiquement votre mouvement dans les minutes qui viennent.

Clara pose le téléphone sur la table. Dans l’écran noir, c’était comme si son reflet commençait à l’inquiéter. Elle s’en voulait de ne pas avoir donné son opinion sur la liste noire des services signalés. Un truc, comme : d’abord le ministre et ensuite on fera ce qu’il faut pour les médecins qui ne font pas bien. Elle en voulut à Assia de ne pas avoir eu ce discernement, après tout c’est elle qui connaissait le mieux le métier.

Au loin, une sirène d’ambulance passa dans la rue.

Et le silence de l’appartement se fit soudain immense.

-8-

Clara resta longtemps assise. Sur la table, le téléphone vibra encore plusieurs fois. Elle ne regarda pas tout de suite. Puis elle prit l’appareil en s’essuyant une larme. Les messages s’empilaient, journalistes, militants, groupes locaux. Et un message d’Assia :

Tu as vu ?

Clara répondit.

Oui.

Le téléphone sonna presque immédiatement. C’était Assia. Clara décrocha.

– Tu es à l’appart ?

– Oui.

Un court silence passa.

– La vidéo tourne partout. Les chaînes d’info l’ont reprise.

Les mots d’Assia arrivaient avec un léger retard.

– Je sais. Le ministre va nous lâcher.

– Oui.

– Assia… elle appelle à la violence.

– Elle appelle surtout à une forme de réparation.

Clara ne répondit pas. Assia reprit doucement.

– Tu sais ce qui est étrange Clara ?

– Quoi ?

– Quand la violence vient d’en haut, tout le monde trouve ça normal.

Clara fronça légèrement les sourcils.

– Les guerres. Les interventions militaires. Les violences policières quand ça dégénère. Les décisions qui détruisent des vies pendant des années. Mais quand une personne sans pouvoir, qui a tout perdu dit “on ira les chercher”, là soudain… tout le monde est choqué.

Clara ne dit rien.

– Je ne dis pas qu’elle a raison, continua Assia plus calmement. Mais je refuse de faire comme si cette colère tombait de nulle part.

– Je comprends la colère mais…

– Tu la comprends… mais tu veux qu’elle reste propre.

Le mot resta un peu suspendu.

– Le problème, dit Assia, c’est que la colère des gens n’est jamais propre et il faut composer avec ça, c’est ça notre taf.

Un silence passa. Clara finit par répondre.

– Si des gens commencent à s’en prendre aux soignants, on aura détruit ce qu’on essayait de réparer.

– Oui.

Assia réfléchissait tout en cherchant à reprendre son calme.

– Si on la désavoue brutalement… on la perdra celles et ceux qui ressentent ce qu’elle ressent.

Le téléphone grésilla légèrement.

– Je propose de faire simple. On lui parle. On lui explique ce que ça déclenche. Les menaces. Les incidents. La rupture avec le ministre. Le recul de la réforme.

– Et la vidéo ?

Assia réfléchit une seconde.

– On peut lui proposer d’en faire une autre.

– Pour quoi dire ?

– Pour dire que la colère est légitime… mais que le mouvement n’appelle pas à la violence. Qu’il appelle à la réparation.

Clara sentit la tension dans sa poitrine redescendre, ou se déplacer.

– Et si elle refuse ?

– Alors on devra prendre publiquement nos distances. Mais c’est pas pour autant qu’on devra la traiter comme une pestiférée.

Au même moment, un appel entrant apparut sur l’écran de Clara.

– Attends. C’est Noa… Nora, pardon. Je la rajoute à la conv ?

– Oui, vas y.

La ligne changea. La voix de Nora arriva, essoufflée, à la limite de la panique.

– Vous avez vu ?

– Oui, répondit Assia.

– C’est partout.

– On sait.

Nora avait la voix tremblotante.

– Qu’est-ce qu’on fait ?

Assia répondit immédiatement.

– Tu fais une vidéo.

– Moi ?

– Oui.

– Pour quoi dire ?

– Que le syndicat ne tolère pas la violence contre les soignants. Et qu’il faut pas attaquer le système de santé, qu’il faut le réparer et le défendre.

Nora respirait encore un peu plus vite.

– D’accord.

– Mais tu dis aussi pourquoi les gens sont en colère.

– Oui. On veut corriger les abus… pas en créer d’autres.

Nora avait dit ça un peu pour se rassurer. Mais en même temps, elle en mesurait au fur et à mesure la justesse.

– Oui, je peux faire ça.

Clara l’entendait retrouver sa voix.

– Et Nora… ajouta Assia

– Oui ?

– Reste calme.

– Je vais essayer.

Un léger souffle passa dans la ligne. Puis Nora raccrocha.

Le téléphone revint au silence.

– Tu crois que ça va suffire ?

Assia répondit doucement.

– Non… mais ça peut ralentir la chute.

-9-

La voiture quitta les rues étroites de la ville et s’engagea dans une allée bordée de grands arbres. La lumière du soir glissait entre les branches encore humides de la pluie de l’après-midi. À mesure qu’ils avançaient, le bruit de la circulation s’effaçait peu à peu, laissant le monde ordinaire se retirer derrière eux. Clara regardait par la vitre sans parler. Au bout de l’allée, la maison apparut. Ce n’était pas un palais, mais pourtant, pour elle, cela en avait l’allure. L’ensemble possédait une harmonie apparente, comme si chaque pierre avait été posée avec soin et précision. Une grande façade claire, des fenêtres hautes, et un jardin profond qui semblait respirer tranquillement. Clara sentit quelque chose se détendre en elle. Depuis des jours, tout n’était que tension : cris, messages, sirènes, visages tendus sur les écrans. Ici, l’air semblait bien plus large.

Noah gara la voiture calmement.

– Vous êtes la bienvenue, dit-il simplement.

Clara descendit. Elle resta quelques secondes immobile devant la bâtisse.

– Vous êtes sûr que c’est légal d’habiter un endroit pareil ? s’amusa-t-elle

Noah eut un léger rire.

– Jusqu’à preuve du contraire.

Ils entrèrent. L’intérieur était encore plus calme que le jardin. Bois clair, pierre douce, bibliothèques hautes qui montaient jusqu’au plafond. Une odeur légère de cire et de feuilles sèches flottait dans l’air.

Clara avançait lentement. Elle avait l’impression étrange d’entrer dans un endroit où le temps et la lumière circulaient autrement. Comme si tout ici avait été choisi avec soin et en conservait encore la trace. Au centre du salon, un homme se leva. Il n’était ni très âgé ni très jeune. Sa présence avait quelque chose de vif, presque lumineux, comme une énergie bien tenue. Son regard, assuré sans être dur, donnait l’impression qu’il voyait les choses avec profondeur.

Noah s’approcha.

– Clara, je vous présente Lucio.

L’homme inclina légèrement la tête.

– J’avais hâte de vous rencontrer.

Sa voix était calme et avait quelque chose de musicale.

Clara resta une seconde sans répondre. Elle savait qu’elle aurait dû dire quelque chose – bonjour, merci, je suis ravie. Mais une partie d’elle observait la pièce comme si elle était entrée par erreur dans un lieu où l’on jouait une autre scène que la sienne.

Lucio sourit doucement.

– Vous avez provoqué un sacré remue-ménage ces derniers jours.

– Ce n’était pas exactement prévu comme ça.

– Les moments difficiles qui demande de nous repositionner ne le sont jamais.

Noah se servit un verre d’eau après en avoir proposé à ses convives.

– Clara pense, comme moi, que le monde peut être amélioré. Mais nous n’employons pas le même mode opératoire. Pour ma part, je nourris un certain espoir dans la science et l’innovation, dans la mobilisation des forces économiques et politiques vers les promesses que cette nouveauté produit.

Lucio tourna les yeux vers Clara et demanda poliment :

– Et vous, quel est le vôtre ?

Clara haussa les épaules.

– Je pense qu’il ne faut pas oublier ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir faire ce genre de choses. Que tout le monde a le droit à son petit bout de bonheur… et de goûter à la beauté de la vie et du monde.

Lucio hocha la tête avec une satisfaction visible.

– C’est très juste. Et très beau, je partage votre vision.

Il la regarda avec des yeux calmes et un sourire charmant.

– Mais, vous savez, la pression ne suffit pas toujours. Il est bon d’agir là où les décisions se prennent.

Clara eut une mine curieuse et interrogative.

– Parce que vous… vous pouvez agir là où ça se décide ?

– Disons que certains liens et certains lieux permettent de corriger plus vite, et plus largement.

Un silence ample s’installa. Clara regardait autour d’elle pendant que Noah les invitait à s’installer dans le salon. Les livres. La lumière. La précision tranquille du lieu. Puis elle eut soudain un petit rire. Un rire bref, nerveux, presque incrédule. Les deux hommes levèrent les yeux vers elle.

– Excusez-moi, dit-elle en secouant la tête. Je suis en train de me dire que si quelqu’un m’avait dit il y a un an que je me retrouverais dans une maison comme ça, à discuter du monde avec des gens comme vous… je lui aurais probablement conseillé d’arrêter la peinture industrielle et d’inhaler un peu moins de solvants.

Noah sourit. Lucio laissa éclater un rire léger. Puis en la regardant avec curiosité, il dit avec tact :

– Qu’est-ce qui vous faisait penser qu’un tel lieu vous serait interdit ?

Clara haussa les épaules.

– Vous voyez bien… enfin, vous savez, on a tendance à classer les gens.

Lucio la regarda avec une attention particulière, comme s’il approuvait quelque chose en elle.

– C’est peut-être pour cela que vous êtes ici.

Clara fronça légèrement les sourcils.

– C’est à dire ?

– Parce que les gens qui voient bien les choses depuis le bas comprennent souvent mieux ce qu’il faudrait construire en haut.

Clara resta un instant silencieuse. Elle regarda Noah. Puis Lucio. Quelque chose sembla s’ouvrir tandis qu’une autre résistait. Elle ne sut pas trop quoi en faire. En fait, elle ne savait pas si elle entrait dans un autre monde… ou dans une partie du même qu’elle n’avait jamais vue.

-10-

Le parvis était presque vide. Un soleil doux s’était installé sur la pierre claire, comme s’il s’était allongé là sans effort. L’air était tiède, légèrement traversé par une odeur de feuilles chaudes.

Clara s’arrêta quelques secondes en passant la grille. Elle resta immobile. Ses épaules étaient lourdes. Comme si quelque chose s’y était déposé un peu insidieusement. Et derrière ses yeux, une fatigue sourde et encombrante pulsait encore. Le genre qui ne disparaissait pas en une nuit de sommeil. Elle s’approcha lentement. Chaque pas sembla un peu plus conscient que le précédent. Puis elle s’assit sur le bord de la fontaine. L’eau coulait doucement dans un bruit simple, clair et continu. Elle regarda les reflets trembler à la surface. Pendant quelques secondes, elle ne pensa à rien. Ou plutôt, elle n’arrivait plus à penser. C’était plus que du silence… ça sonnait vide. Elle posa son visage dans ses mains. Elle se revit, debout devant la foule, puis la vidéo, puis le message, puis le regard de Lucio, puis la phrase d’Assia. Tout se mélangeait un peu.

Elle expira lentement.

– Je crois que je suis un peu cassée, dit-elle pour elle-même.

La voix arriva doucement.

– Ou simplement très sollicitée.

Clara leva les yeux. Elion se tenait à côté, sympathique et immobile.

– Bonjour Clara.

– Bonjour, dit-elle, ressentant un plaisir certain à le voir.

Il s’assit à côté d’elle, tranquillement, sans chercher à combler quoi que ce soit. Et le silence revint. Mais cette fois, il semblait moins vide. Il tenait mieux. Clara regarda l’eau quelques secondes encore. Puis elle dit simplement :

– J’ai l’impression que tout s’est emballé… et que je ne sais plus très bien où j’en suis là-dedans.

– Vous savez, c’est souvent le signe que quelque chose en vous demande à être retrouvé, dit-il enfin.

Clara se tourna vers lui. Elle le fixa intensément, comme si elle cherchait la sortie d’une pièce trop sombre ou d’un corridor embrumé.

– J’ai l’impression… d’être tirée dans deux directions.

Elion écoutait. Elle pouvait parler ici librement et elle se sentit l’envie d’en profiter.

– D’un côté, y a Assia. Avec elle, c’est… intense. Ça brûle. Ça bouge tout le temps. Faut agir, répondre, tenir, ne pas lâcher.

Elle marqua une pause en reniflant légèrement.

– Et en même temps… ça m’épuise.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– Pas elle. Enfin… si, un peu. Mais surtout ce que ça devient. La colère, vous savez… ça peut déborder…

Elle s’essuya le nez du revers de la main en reniflant un peu plus fort. Comme si elle voulait mettre un terme à une forme de démangeaison.

– Et j’ai l’impression que si je ralenti ou si je doute, j’vais devoir trahir quelque chose.

Elion inclina très légèrement la tête, comme pour accompagner sans interrompre.

– Et puis… y a autre chose.

Elle hésita longtemps.

– J’ai rencontré quelqu’un. Avec lui, c’est… différent, c’est… c’est calme. C’est respectueux, c’est apaisant. Avec lui, ça prend le temps de pouvoir faire bien. Et d’agir à des endroits où tout semble dépendre que de nous.

Elle eut un petit silence.

– Et ça fait du bien. Comme si… tout redevenait possible, sans chaos. Et en même temps, si je prends ce chemin… c’est comme si j’abandonnais tout un monde. Pas parce que je les quitterais réellement mais parce qu’eux se retrouveraient plus en moi. Je me demande au fond si je suis pas en train de fuir. Fuir la difficulté. Fuir la colère. Fuir… eux. Fuir Assia.

Elle releva des yeux interrogatifs vers Elion.

– Ou peut-être que je me rapproche juste de quelque chose qui m’irait mieux ?

Un silence passa.

– J’arrive pas à savoir.

Elion regardait devant lui.

– Peut-être que la question n’est pas encore de savoir où vous devez aller. Mais plutôt… depuis quel endroit en vous, vous choisissez.

Elle resta un instant immobile, les sourcils légèrement froncés.

– Si vous choisissez depuis la peur… vous ne trouverez pas la paix, où que vous alliez.

Il marqua une pause.

– Mais si vous choisissez depuis la paix… alors même les chemins difficiles deviendront habitables.

– J’ai l’impression que si je choisis… je vais forcément avoir à décevoir quelqu’un.

C’est à ce moment-là que la phrase d’Assia prononcée la veille réapparut : « Tu te retires quand ça devient difficile, t’étais où ? »

– Je crois bien que je vais devoir décevoir.

– C’est souvent dur de faire autrement.

Clara esquissa un sourire fatigué.

– Super.

– Mais, vous savez, il y a une personne que vous ne pouvez pas vous permettre de trahir trop longtemps.

Il la regarda.

– Vous même.

Chapitre 7 >

la mise au Monde – Roman – Chapitre 5

-1-

La lampe de bureau dessinait un cercle de lumière pâle sur la table. Tout le reste de la pièce était dans une pénombre calme et tranquille. Clara était penchée sur un cahier ouvert. Des feuilles couvertes de notes s’empilaient autour d’elle. Certaines étaient barrées, d’autres réécrites. Elle reprenait une phrase, la testait, puis recommençait.

– … précarité organisée…

Elle s’arrêta, secoua la tête, raya le mot.

– Non.

Elle recommença.

– … précarité fabriquée.

Elle leva légèrement les yeux, comme pour écouter la phrase dans l’air, puis nota la correction. Cela faisait des heures qu’elle travaillait ainsi. Par moments elle se levait, marchait dans la pièce, répétait un passage à voix basse en articulant exagérément. Elle ralentissait certaines syllabes, cherchait le souffle juste, reprenait – comme on règle un geste, comme on tâte la précision d’un ouvrage d’un revers de main.

Assia la voyait là, à s’acharner avec ses mots comme une ouvrière qui fabrique, ajuste, démonte, recommence. Clara s’appliquait avec une obstination quasi féroce, presque mécanique. Ce qui la frappait n’était pas tant l’effort que la manière. Elle corrigeait, recommençait, écoutait ses propres mots comme on produit peu à peu un art nouveau.

Par moments elle fronçait les sourcils, puis soudain une phrase trouvait sa place et quelque chose se détendait sur son visage. Assia reconnut ce mouvement. Elle l’avait fait, adolescente, dans sa chambre, à chercher des mots capables de tenir face au monde.

Clara s’arrêta devant la fenêtre et répéta encore une fois un passage, plus lentement :

– … quand on vous retire la stabilité, on vous enlève la dignité.

Elle se tut. La phrase resta suspendue un instant. Assia sentit un frisson discret lui parcourir les épaules. Clara avait déjà repris son stylo. Assia la regarda écrire encore quelques lignes, puis rayer quasi la moitié d’une page avec une détermination presque cruelle. Elle observait la nuque de Clara, la manière dont elle se penchait pour reprendre une phrase, la façon dont ses lèvres bougeaient légèrement quand elle répétait un passage. Quelque chose en elle eut soudain envie de venir s’accrocher à cette nuque solide et d’embrasser ces lèvres travailleuses. Elle se redressa légèrement sur le lit, comme pour faire quelque chose avec ce bout de chaleur qui lui montait du ventre. Et peu à peu, irrésistiblement, elle ne put s’empêcher de se lever, et elle s’approcha.

Clara ne l’avait pas entendue venir.

Elle sentit seulement, tout à coup, la chaleur d’un corps derrière elle. Deux mains glissèrent doucement autour de sa taille. Assia posa son menton contre son épaule et resta un moment ainsi, silencieuse, à regarder la page ouverte.

– « … dignité », murmura Clara avec un léger sourire et un petit hochement de tête.

– Ça sonne mieux ? dit Assia.

– Ça sonne juste.

Assia approcha son visage un peu plus près. Elle respirait l’odeur de la peau de Clara, un mélange de savon, de papier et de fatigue. Ses lèvres effleurèrent la nuque qu’elle observait depuis tout à l’heure. Clara eut un petit frisson. Elle posa son stylo, mais ne se retourna pas.

– Tu travailles comme si ta vie en dépendait.

– Peut-être bien que oui.

Assia sourit contre sa peau.

– C’est beau à voir.

Cette fois Clara se tourna. Elles se retrouvèrent face à face dans la lumière de la lampe. Assia s’attendait à retrouver la même concentration sérieuse dans ses yeux. Mais il y avait autre chose. Une douceur plus assurée. Presque joueuse. Clara leva une main et la posa derrière la nuque d’Assia.

– Viens.

Clara l’attira vers elle. Le baiser fut tendre. Il avait la lenteur de quelqu’un qui semblait s’être engouffré dans quelque chose de lointain. Assia avait envie de s’y laisser engloutir. Clara la retenait, la ralentissait. Comme si la même attention qu’elle mettait à ajuster ses phrases passait maintenant dans ses gestes. Ses mains cherchaient, s’arrêtaient, revenaient. Assia sentit son souffle se modifier peu à peu, et une chaleur monter dans sa poitrine.

Elle recula légèrement pour la regarder.

– Depuis quand tu fais ça ?

Clara haussa les épaules avec un petit sourire.

– J’apprends.

Elle attrapa la main d’Assia et la tira doucement vers le lit. La lampe resta allumée. Les feuilles de papier glissèrent un peu quand elles passèrent près de la table. Clara les repoussa d’un geste distrait, comme on balaye la poussière après une longue journée. Assia s’allongea sur le dos et la regarda venir au-dessus d’elle. Clara passa une main sur sa joue, puis sur ses cheveux.

– Quoi ?

– Rien.

Assia sourit. Clara s’avança et l’embrassa à nouveau.

-2-

Elles restèrent un moment sans parler. La respiration d’Assia était lente. La lampe de bureau éclairait toujours la table. Les feuilles couvertes de ratures de l’autre côté de la pièce semblaient plus loin. Clara était allongée la tête posée contre l’épaule d’Assia et traçait distraitement des cercles sur la peau de son bras.

– Tu sais ce qui me plaît là-dedans ? Murmura-t-elle.

– Dans quoi ?

– Ben, d’apprendre.

Elle resta un instant silencieuse.

– C’est comme si ça s’ouvrait. Comme si le monde était bien plus grand que je ne l’avais cru… et que c’était comme si je pouvais commencer à comprendre comment il fonctionne.

Assia tourna légèrement la tête vers elle.

– Tu as toujours un peu su. Tu ne mettais juste pas encore les mots.

Clara secoua doucement la tête.

– Non. Avant je sentais des choses. Maintenant je commence à mieux me les représenter. Apprendre, c’est un peu comme porter de nouvelle lunette d’observation.

Elle eut un léger rire.

– C’est passionnant, ajouta-t-elle.

Assia sourit.

– Fais juste attention à une chose.

– Quoi ?

– De ne pas perdre ce qui fait que les gens t’écoutent.

Clara leva les yeux vers elle.

– Et c’est quoi ?

– Ta fragilité.

Assia passa une main dans ses cheveux.

– Les gens sentent que tu ne parles pas pour te faire valoir. Tu parles parce que ça te touche.

Elle marqua une pause.

– C’est pour ça qu’ils te suivent.

Clara resta silencieuse un moment. Elle regardait le plafond, pensivement.

– Tu crois que ça peut vraiment changer quelque chose ?

Assia inspira doucement.

– Ça a déjà commencé.

Elle désigna du menton les feuilles sur la table.

– Depuis l’émission, on reçoit des messages tous les jours. Des gens racontent leurs contrats, leurs horaires, leurs humiliations. Tu sais, ils se reconnaissent dans ce que tu dis.

Clara se redressa légèrement.

– Dans ce que nous disons.

Assia sourit.

– Oui. Mais c’est ta voix qu’ils entendent.

Un silence passa.

– On pourrait aller plus loin, reprit Assia doucement.

– Comment ça ?

– On pourrait faire une pétition nationale. Simple. Clair. sécurité des contrats, limitation des abus de la flexibilité, et des règles pour que les entreprises ne puissent plus faire payer à la collectivité le prix de la précarité.

Clara semblait approuver.

– Et ensuite ?

– Une autre émission. Pour appeler à signer. Puis on va rencontrer des députés. Pas tous. Juste ceux qui pourraient porter un projet de loi et obtenir une majorité à l’assemblée.

Clara resta un moment silencieuse.

– Si je fais ça… dit-elle finalement.

Elle se tourna vers Assia.

– Il faut qu’on le fasse bien.

– C’est-à-dire ?

– Pas dans la précipitation. J’ai besoin de temps pour travailler et répar… euh préparer ce que je dis.

Assia sourit en acquiesçant.

Clara regarda la pièce, les écrans, les dossiers, les regards tendus derrière le comptoir. *

– Normal.

– Et je ne veux pas qu’on joue avec la violence.

Assia ne répondit pas. Clara la regardait attentivement.

– Je veux que les choses soient clair. Si je parle pour ce mouvement, c’est pas pour couvrir des coups et des dérapages.

Assia inspira lentement.

– La colère des gens existe.

– Je sais.

– Parfois elle déborde… et ça oblige les puissants à écouter.

Clara soutint son regard.

– Moi, je veux pas construire là-dessus.

Un silence passa.

Assia finit par hocher la tête.

– D’accord.

Puis elle ajouta :

– On fera au mieux.

– Il y a aussi une autre chose, ajouta Clara plus hésitante.

– Quoi ?

– L’argent.

Elle eut un sourire presque gêné.

– Je suis au chômage. En faisant gaffe… je pourrais peut-être tenir un an et demi sans avoir à trop travailler à l’usine et pouvoir me consacrer à fond à mieux comprendre et mieux parler.

– Tu restes ici, dit Assia simplement. Et on pourra t’indemniser les déplacements : les trains, les hôtels, les repas, ce genre de choses.

Assia réfléchit un instant.

– Et il y a quelqu’un qui nous a contactés. Un médecin. Il voudrait monter un syndicat des mal soignés.

Clara releva la tête.

– Des mal soignés ?

– Oui. Ceux qui souffrent des mauvaises conditions dans l’hôpital et de la faiblesse du service public de la santé. Et il cherche quelqu’un pour organiser.

Assia eut un petit sourire en coin.

– Et tu penses à moi ?

Assia pris un ton sérieux.

– Oui, et aussi, il y a une intérimaire qui a perdu un bras parce qu’on ne lui avait pas donné la bonne combinaison le premier jour. Le médecin pense qu’il faudrait relier ça à ce qu’on a lancé avec les mal employés.

Clara ouvrit grand les yeux.

– Si tu veux te former, je veux dire à ton rythme. Ça avancera comme ça le pourra. Ce qui compte, c’est que ce soit eux qui s’engagent. Et toi, tu leur apprends. Comme tu as pu le voir et le faire à l’usine.

Un silence passa. Clara regarda les feuilles de papier sur la table, la lampe, la pièce autour d’elles. Le monde semblait déjà un peu différent.

– D’accord, dit-elle. On y va.

Assia tourna la tête vers elle.

– T’es sûre ?

Clara hocha doucement la tête.

– Oui.

Et avec un petit sourire aussi fatigué que déterminé, elle poursuivit.

– Je crois que je peux être cette voix. Et que je veux bien essayer aussi de prendre cette place.

-3-

Les messages arrivèrent d’abord par poignées. Puis par vagues. La page du syndicat des mal employés s’était mise à vivre. Les notifications vibraient sans cesse. Des vidéos tournées dans des vestiaires, des parkings, des salles de pause apparaissaient les unes après les autres. Des voix fatiguées, des téléphones tenus à bout de bras, des regards qui hésitaient avant de parler.

– Moi je suis cariste en intérim depuis six ans…

– Moi je suis aide soignante…

– On nous change les rondes et les horaires la veille pour le lendemain…

Les gens se répondaient. On s’encourageait. On racontait. On comparait les contrats, les salaires et les humiliations ordinaires. Des groupes se formaient. Certains rejoignaient le syndicat. La pétition tournait. Elle passait d’un téléphone à l’autre, d’un fil de discussion à un autre. Des militants la relayaient sur les réseaux, dans des assemblées locales, dans des réunions, dans des salles municipales. Les journalistes commencèrent à s’y intéresser. Ils reprenaient des phrases de Clara dans leurs articles, dans des chroniques radio, dans des interviews rapides entre deux sujets d’actualité. D’autres parlaient d’un mouvement « émotionnel ». On invitait des éditorialistes pour rappeler que la flexibilité permettait aussi à beaucoup d’entreprises de tenir. Sur les plateaux, on se demandait si l’on pouvait vraiment légiférer à partir de témoignages circulant sur les réseaux.

À l’Assemblée, quelques députés avaient flairé l’occasion. On demanda des notes. On regarda les chiffres de signatures. On envoya des messages discrets aux syndicats pour comprendre jusqu’où cela pouvait aller. Le syndicat œuvrait. Il cartographiait les positions, indiquait qui pourrait suivre, qui hésitait, qui chercherait à se montrer. On préparait une stratégie pour réunir assez de voix afin que la loi devienne possible. On ferait savoir que ceux qui voteraient pour seraient publiquement remerciés. Et que ceux qui voteraient contre devraient l’expliquer. On trouvait la méthode plutôt bonne ou on parlait de pression populiste.

Clara travaillait. Elle lisait, prenait des notes, répétait des phrases, passait des coups de fil, publiait des posts. Elle peaufinait la ligne : pas la colère, la vulnérabilité. Dire la souffrance sans la muer en un cri de rage ou de désespoir. La montrer telle qu’elle était, dignement et en prendre soin, la révéler collectivement. La nuit avançait. La lampe restait allumée. Et quelque part, dans cette myriade de corps et de voix en soutien, en opposition, ou en colère, une place se faisait, la sienne.

-4-

La nuit demeurait sans trop de bruit. La lampe de bureau dessinait toujours son cercle pâle sur la table. Les feuilles couvertes de ratures s’étaient déplacées au fil des heures. Certaines glissaient presque jusqu’au rebord, comme cherchant à échapper à la source de lumière incessante. Clara n’avait pas vu le temps passer. Elle était restée là, penchée sur ses notes, à relire trop longtemps les mêmes phrases qui devenaient de plus en plus floues. En les murmurant pour voir comment elles tombaient et rebondissaient dans l’air, elle s’aperçut que sa voix était devenue plus rauque. Elle se leva pour aller chercher de l’eau dans cette pièce comme agrandie par le silence. Dans la rue, une voiture passa lentement. Elle revint s’asseoir. Son téléphone vibra de nouveau. Elle jeta un œil distrait à l’écran. Un message, puis deux, puis une notification de plus. Elle posa l’appareil à l’envers.

Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait fatiguée jusque dans les doigts. Elle ferma les yeux quelques secondes. Les visages revenaient. Des regards qu’elle ne connaissait pas, mais qui semblaient pourtant attendre quelque chose d’elle. Celui du cariste qui parlait dans sa vidéo, la voix aussi forte qu’hésitante. Celui de la femme de ménage qui avait filmé l’état de la salle qu’elle devait nettoyer en l’ayant prévenu au réveil avec urgence, et en demandant pour quelles raisons ce travail était valorisé qu’avec du silence et de l’indifférence.

Elle inspira lentement l’odeur chaude de la lampe et du papier. Depuis quelques jours, ses phrases passaient dans les articles, dans les messages, dans les discussions de personnes qu’elle ne rencontrerait jamais. On les citait, on les commentait, parfois on les transformait. C’était étrange. Comme si sa voix avait quitté son corps et qu’elle pouvait rester dans l’air sans jamais retoucher le sol.

Elle rouvrit les yeux. La lampe éclairait toujours le cahier ouvert. Une phrase y était restée inachevée. Elle prit son stylo, hésita un instant, compléta quelques mots. Puis elle resta immobile, les mains posées à plat sur la table. Quelque part dans le pays, des gens parlaient d’elle, en bien ou en mal. Des journalistes écrivaient. Des députés lisaient des notes dans des bureaux éclairés tardivement. Des inconnus signaient une pétition. Et elle, dans cette petite lumière de bureau, essayait de comprendre ce qui manquait, ce qui contredisait, et d’y mettre des mots. Un léger doute lui traversa l’esprit. Et si ce qu’on attendait d’elle était bien trop ?

Elle regarda encore une fois la page. Puis elle reprit le stylo. Le téléphone vibra. Clara leva les yeux, hésita un instant, puis retourna l’appareil. Une vidéo apparaissait en haut de l’écran. Quelqu’un l’avait envoyée avec un simple message.

Tas vu ça ?

Elle lança la lecture. Le décor était sobre. Une table, une lumière douce, un fond sombre. Le chroniqueur parlait face caméra. Sans papier. Sans geste inutile. Sa voix était calme :

– Ce qui s’est passé à l’usine a touché beaucoup de gens. Et c’est compréhensible. Personne n’aime voir des travailleurs remplacés, déplacés, fragilisés. Mais comme je le dit souvent, l’émotion ne suffit pas à faire une politique.

Il marqua une pause.

– Les entreprises vivent dans un monde concurrentiel. Si vous alourdissez trop les règles ici, la production partira ailleurs. Et les emplois avec.

Clara resta comme figée. Il ne parlait pas vite. Chaque phrase tombait là où elle devait tomber.

– Le rôle d’une loi n’est pas de réparer toutes les injustices ressenties. Il est de maintenir un équilibre structurel efficace.

Il regarda un instant ses mains, puis releva les yeux.

– La question n’est pas de savoir si la précarité est douloureuse. Elle l’est. La question est : jusqu’où peut-on la réduire sans détruire ce qui permet encore de produire ?

Clara sentit quelque chose se serrer en elle. Il parlait comme quelqu’un qui connaissait. Non pas l’atelier, mais le monde.

– Si on rigidifie trop le travail, les usines fermeront ou partiront.

La vidéo s’arrêta. Clara resta un moment immobile. Une forme étrange de considération monta en elle, pas cette forme d’admiration qui vous réchauffe le cœur et les entrailles, mais quelque chose de bien plus froid. Elle repensa au plateau. Au mot limite. À la seconde de silence où elle n’avait rien trouvé. Elle comprit soudain. Cet homme savait exactement de quoi il parlait. Et si elle devait pouvoir lui répondre un jour, il faudrait qu’elle apprenne à lui parler dans ce monde-là. Elle ferma l’appli. En ouvrit une autre. Elle interrogea un moteur de compréhension.

-5-

Le café était presque vide à cette heure-là. Deux tables occupées près de la vitre, un couple qui parlait bas, une radio qui murmurait quelque chose derrière le comptoir. Clara était arrivée un peu en avance. Elle regardait distraitement les passants dans la rue. Les voitures passaient lentement, puis s’éloignaient. Quand Nora entra, Clara la reconnut. Elle avançait doucement avec un sourire à la fois tendre et fragile. Sa manche gauche était légèrement plus épaisse que l’autre. On devinait une prothèse sous le tissu.

Clara se leva.

– Nora ?

Elle hocha la tête.

Son visage était doux. Plus jeune que Clara ne l’avait imaginé. Elle avait ce sourire timide des gens qui semblent presque s’excuser d’être là. Elles s’assirent toutes les deux l’une en face de l’autre. Nora posa sa main valide sur la table tandis que l’autre resta près de son corps.

– Merci d’être venue, dit Clara.

– C’est Assia qui m’a dit que… vous pouviez peut-être m’aider.

Elle parlait doucement. La serveuse apporta deux cafés. Nora attendit qu’elle s’éloigne avant de reprendre.

– Je travaillais pour une agence d’intérim. On m’a appelée un soir pour faire du nettoyage industriel.Ils avaient besoin de quelqu’un pour le lendemain.

Clara écoutait.

– La combinaison n’était pas à ma taille. Et ils m’ont dit que les bonnes tailles arrivaient la semaine suivante.

Elle fit glisser légèrement sa manche pour montrer la prothèse. Le plastique était mat, un peu rayé. Un modèle simple, mécanique.

– Celle-là aussi, ils m’ont dit qu’il y aurait mieux plus tard.

Clara sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Nora poursuivit.

– On m’a montré la zone à nettoyer avec les machines. Fallait nettoyer pendant qu’elles tournaient au ralenti pour embobiner des films plastiques.

Elle leva les yeux.

– La manche flottait.

Le silence se posa entre elles.

– Elle s’est accrochée.

Elle fit un petit geste avec la main valide, comme pour montrer le mouvement.

– Après… c’est allé très vite.

Elle regarda la table, elle semblait lutter.

– Ça a été brutal. J’ai entendu un bruit, comme du bois qui casse. La douleur n’est pas venue tout de suite… et après je ne me souviens plus de rien.

Clara sentit ses mains se crisper autour de sa tasse.

– Ils ont appelé les secours. Aux urgences, il y avait du monde. Beaucoup de monde en chirurgie orthopédique. Ça tombait mal.

Elle haussa légèrement les épaules.

– Ils ont essayé de sauver le bras. Mais ça s’est infecté.

Elle effleura la prothèse du bout des doigts.

– Alors ils ont coupé plus haut.

La radio derrière le comptoir passait une publicité joyeuse. Et c’était comme si plus personne ne parlait autour pendant quelques secondes.

– Il y a une plainte, reprit Nora. Contre l’agence et l’entreprise. Mais ça fait dix-huit mois. Et toujours pas de nouvelle. Avant, j’avais un métier. Maintenant, ben, j’ai un dossier. Je travaille toujours pas et je touche à peine deux tiers du Smic.

Clara releva les yeux.

– Ton histoire devrait pas rester sous silence. Ceux qui ont fait ça doivent répondre.

Elle regarda Clara.

– Mais moi, je veux pas passer à la télé. Je veux pas que tout le monde parle de moi.

Elle baissa les yeux vers sa prothèse.

– J’essaie de m’habituer et de pouvoir vivre une vie avec.

Clara sentit comme une forme de responsabilité monter.

– On ne peut pas laisser ça comme ça. Peut-être voir avec les militants pour pousser avec toi devant les portes de l’agence ou de l’entreprise, d’inviter les journalistes. Et si tu ne veux pas parler, eh bien, moi, je le ferai si besoin, enfin, si tu veux.

Nora ne répondit pas tout de suite. C’était comme si elle regardait vaguement la rue derrière Clara. Puis elle finit par dire :

– Si ça peut m’aider… et puis si ça peut éviter que ça arrive à quelqu’un d’autre.

Clara sentit le poids de la phrase tomber dans la pièce. Elle sentit alors quelque chose se lever en elle. Une chaleur étrange, presque physique. Comme une poussée qui la redressait légèrement dans sa chaise. Elle n’avait pas cherché cela. Mais la possibilité d’agir était là, devant elle. Parler. Insister. Forcer les portes. Elle ne savait pas exactement d’où venait ce désir, ni où il voulait la mener. Mais elle sentait qu’il était bien là.

Nora remit sa manche sur la prothèse avant de sortir. Clara se surprit à penser qu’elle voulait encore cacher son bras au monde.

-6-

Assia écouta sans l’interrompre. Clara parlait depuis presque dix minutes. Elle racontait la rencontre avec Nora comme on raconte quelque chose qu’on ne veut pas abîmer, la manche trop large, le bruit de bois cassé, la prothèse en plastique mat, Nora, sa manière de faire avec, sa dignité. Assia avait posé les coudes sur la table. Elle regardait Clara avec cette attention tranquille qu’elle prenait quand quelque chose était important.

Quand Clara eut terminé, le silence resta un instant entre elles. Assia se redressa légèrement sur sa chaise. Son regard s’était assombri.

– Tu sais, Nora n’est pas un cas isolé.

Clara la regarda.

– Chaque jour en France, c’est plus d’une centaine de travailleurs qui sont gravement blessés. Et deux en meurent tous les jours. Et on n’en parle presque jamais. Et tu sais, les intérimaires sont deux fois plus exposés aux accidents graves. On nous envoie plus souvent et rapidement sur des postes dangereux, avec moins de formation et de protection.

Elle marqua une pause.

– Et quand ça casse quelqu’un… tout le monde se renvoie la responsabilité. Et la notre, c’est de le montrer…

– Oui mais elle veut pas qu’on parle d’elle.

– On n’est pas obligées de trop l’exposer. Ce qui compte, c’est de rendre visible ce que son histoire révèle.

Elle se pencha légèrement.

– On organise une action devant l’agence d’intérim. Pas une grande manifestation. Un rassemblement. Des journalistes. Peut être son avocat. Et on invite toutes les personnes qui ont vécu des choses similaires à se manifester.

Clara réfléchit.

– Pour constituer une sorte de dossier commun ?

– Oui.

Assia esquissa un léger sourire.

– Et là, ça devient un problème plus politique.

Clara sentit quelque chose se tendre un peu en elle.

– Tu veux utiliser son histoire.

Assia soutint son regard.

– Je veux éviter qu’elle se répète.

Le silence revint. Assia reprit :

– On contacte les syndicats. On regroupe les cas. On les rend visibles. On fait avancer la justice.

Elle marqua une pause.

– Et puis on prépare le débat.

Clara fronça légèrement les sourcils.

– Le débat ?

– Le débat retour.

Assia attrapa son téléphone et le posa devant elle.

– Ils pourraient vouloir organiser une nouvelle confrontation avec le chroniqueur.

– Avec moi ?

Assia eut un petit sourire.

– Oui, avec toi.

Clara regarda la table.

– Il n’a pas totalement tort sur certaines choses.

Assia leva un sourcil.

– Sur quoi ?

Clara hésita un peu.

– Sur les contraintes. La concurrence. Le fait que les entreprises peuvent partir ailleurs.

Assia resta silencieuse quelques secondes.

– Peut-être.

Puis elle haussa légèrement les épaules.

– Mais ce n’est pas la question. La question, c’est qui décide des règles. Et pour l’instant, ce sont pas les actionnaires qui perdent leur bras dans les machines.

Clara pensa à Nora, à la manche trop large, au bruit sec.

Assia continuait.

– On améliore la proposition de loi.

Clara l’écoutait.

– Si une entreprise ne fournit pas l’équipement ou la formation nécessaire, elle doit en assumer les conséquences.

Elle prit un temps de réflexion.

– Et tant que la justice n’a pas tranché, l’entreprise maintient le salaire de la victime.

– Tu crois que ça peut passer ?

– Les lois ne passent pas toutes seules, tu sais.

Elle se pencha légèrement vers Clara.

– Elles passent quand quelqu’un oblige le monde à les regarder.

Clara pensa au plateau, aux lumières, à la sensation d’être observée. Et elle sentit dans sa poitrine la chaleur froide revenir.

– Tu peux le faire, dit Assia avec attention.

Clara inspira lentement. Puis elle hocha la tête, les sourcils froncés.

-7-

Le lieu n’avait rien de vraiment trop impressionnant. Pourtant, en entrant, Clara avait eu la sensation un peu floue que les choses étaient mises à leur place. Une salle de travail vitrée occupait le dernier étage d’un bâtiment simple, épuré et dont les proportions donnaient immédiatement une impression de netteté. Elle ne savait pas d’où ça venait exactement, mais une odeur de bois et de résine parfumait la pièce. C’était en fait plutôt comme une essence d’arbre qui transportait des effluves florales légères. Ça sentait bon.

Au centre de la pièce, une grande table en bois clair. Des chaises fines et confortables l’entouraient. Le long d’un mur courrait une bibliothèque parfaitement ordonnée. Près de la baie vitrée, un ficus haut et dense, soigneusement entretenu, semblait vivre là depuis longtemps. Sur une étagère basse reposait une sculpture simple et délicate – une forme géométrique en pierre sombre. La lumière qui s’y déposait était très propre, presque apaisante.

Ils parlaient depuis déjà un moment lorsque Clara finit par dire :

– Donc le chroniqueur n’a pas tort.

Noah n’eut pas l’air surpris par la réflexion. Il s’était installé légèrement en arrière dans sa chaise, une main posée sur la table, l’autre jouant distraitement avec un stylo.

– Voyez-vous ma chère, nous pourrions dire qu’il a raison dans le cadre où il raisonne.

Clara fronça les sourcils.

– Ça veut dire quoi ?

Noah eut un léger sourire.

– Cela veut dire que les entreprises vivent et évoluent dans un monde de contraintes. Les coûts. Les délais. La concurrence. Les réglementations. Les taxes.

Puis il fit un petit geste vers la carte du monde disposée sur le mur du fond.

– Et surtout, les États.

Clara leva les yeux.

– Les États ? Les pays c’est ça ?

– Oui, ou plutôt les structures politiques qui organisent les pays et entendent défendre ce qu’elles nomment parfois leurs civilisations.

Il semblait presque amusé de devoir l’expliquer.

– Les entreprises ne sont pas libres, vous savez. Elles doivent obéir aux règles des États. Et ces États sont eux-mêmes pris dans une compétition permanente. Et parfois dans des formes de guerre plus ou moins ouvertes.

Clara prenait des notes. Noah reprit calmement :

– Si un pays impose des règles trop lourdes, certaines entreprises peuvent déplacer leur production ailleurs. Pas toutes, mais suffisamment pour exercée une pression. C’est cela que le chroniqueur décrit.

– Donc il a raison.

Noah haussa légèrement les épaules.

– Disons qu’il décrit le système.

Puis il ajouta :

– Mais décrire un système n’est pas la même chose que de décider s’il est acceptable.

Clara releva la tête. Noah la regarda avec une attention presque curieuse.

– Elion m’avait parlé de vous quelques jours avant que nous nous rencontrions.

Elle eut un petit sourire.

– J’espère qu’il n’a pas trop raconté de bêtises.

– Au contraire. Il m’a parlé d’une ouvrière qui réussissait à parler de rapports sociaux avec curiosité, justesse et passion. Quelque chose de suffisamment rare pour mériter d’être observé.

– Observé ?

– Oui.

Il ne sembla pas trouver le mot étrange.

– Les transformations sociales commencent souvent par des anomalies. Par des personnes qui relient des mondes qui ne se parlent pas.

Clara pensa à l’usine, aux ouvriers, à la direction, au plateau de télévision.

– Une femme a perdu son bras dans une machine, dit-elle spontanément.

Noah la regarda dans une attitude qui invitait à poursuivre.

– Une intérimaire, on lui a pas donner la bonne instruction, ni le bon équipement. Et maintenant elle touche huit cents euros par mois.

Le silence s’installa. Noah finit par dire doucement :

– Il est vrai que le système peut produire cela, aussi.

Clara releva les yeux.

– Et on en fait quoi de « cela » ?

Noah eut un petit sourire fatigué. Il se leva et s’approcha de la baie vitrée.

– C’est toute la question politique que vous soulevez ma chère. Vous savez, le système de contraintes économiques que le chroniqueur présente comme une fatalité est en réalité juste un cadre. Les règles du commerce. Les règles fiscales. Les règles sociales. Les règles environnementales. Tout cela n’est pas naturel. Ce sont des choix politiques accumulés dans le temps selon ceux qui ont le poids suffisant au moment où les décisions sont prises.

Clara continuait à prendre des notes.

– Quand il parle de concurrence mondiale, reprit Noah, il décrit un phénomène réel. Mais il oublie une question essentielle.

Clara leva les yeux.

– Laquelle ?

– Qui décide des règles.

Clara eut un sourire net.

– Assia dit exactement la même chose.

– Oui, je l’imagine. Le chroniqueur regarde le système tel qu’il est. Assia regarde comment le transformer. Et vous, Clara, vous êtes au milieu, entre la fatalité de comment cela est et la force qui pousse vers autre chose.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– Pourquoi ça devait être moi ?

Noah la regarda comme on regarde un problème intéressant. Il fit un geste vague de la main.

– Les militants peuvent parler aux militants. Les économistes peuvent parler aux économistes. Vous, vous parlez aux gens qui vivent les conséquences.

Noah poursuivit tranquillement.

– Si vous ignorez les contraintes du système, vous deviendrez une idéaliste mal opérante. Si vous ignorez la souffrance qu’il produit, vous deviendrez une gestionnaire résignée.

Avec tout ce temps passé à étudier, elle commençait à pouvoir le comprendre.

– Le problème, voyez-vous, c’est que changer un système demande tout autant de comprendre pourquoi il tient que comment il bouge.

Il désigna la ville derrière la vitre.

– Les usines. Les propriétaires. Les banques. Les syndicats. Les partis. Les États. Les lois.

Puis il désigna Clara.

– Et les Nora.

– Je dois pouvoir comprendre et parler des deux, c’est ça ?

Noah acquiesça.

– Oui.

Il se leva lentement en enfilant son manteau.

– La bonne nouvelle, dit-il en ouvrant la porte, c’est que comprendre un système est beaucoup plus facile que de le changer.

Puis il se tourna une dernière fois vers elle.

– Et il vaut tout de même mieux commencer par là.

La porte se referma doucement. Clara resta seule un moment. Elle regarda la ville, les camions, les rails, les hôpitaux, les usines. Et elle eut l’impression de voir pour la première fois quelque chose se dessiner au dessus du visible.

-8-

La banderole était encore roulée quand ils arrivèrent devant l’agence.

Une vitrine étroite, deux portes vitrées, un panneau lumineux qui clignotait :

TRAVAIL TEMPORAIRE, NOTRE RÉACTIVITÉ, VOTRE PERFORMANCE

– On y est, dit Nora.

Elle avait la voix plutôt calme, mais sa main tremblait.

Derrière elles, le trottoir se remplissait. Les militants arrivaient par petits groupes. Les syndiqués, une cinquantaine peut-être. D’autres suivaient encore. Des alliés, des étudiants, quelques passants curieux. Parmi eux, quatre intérimaires se tenaient près de Nora, même peur et même fatigue sur les épaules. L’un d’eux tenait son poignet bandé. Un autre marchait avec une raideur presque imperceptible.

On accueillait les journalistes. Clara hocha la tête, la banderole se déploya.

INTÉRIMAIRES, NI PIÈCES DÉTACHÉES NI PIÈCES À ABÎMER

La clochette tinta. On ouvrit la porte. À l’intérieur, deux employées levèrent la tête en même temps. Le silence dura une seconde. Puis les gens entrèrent en silence. Certains s’assirent sur les chaises. D’autres restèrent debout contre les murs. Les quatre intérimaires blessés se posèrent près de l’accueil.

Une employée attrapa son téléphone.

– Qu’est-ce qui se passe ici ? Vous ne pouvez pas faire ça.

Personne ne répondit. Puis Clara brisa le silence :

– On veut pouvoir parler à la direction.

L’employée composa un numéro.

– Excusez moi. Allô ? Oui… il y a des gens… beaucoup de gens… ils occupent l’agence…

Une autre employée s’approcha de Nora.

– Vous devez sortir. C’est un espace privé.

Clara répondit simplement :

– On attend la direction.

Une caméra passa la porte.

– Clara Lichtner ?

Elle sentit la chaleur lui monter dans la nuque. Le micro se leva.

– Pourquoi occuper cette agence ?

Elle répondit simplement :

– Parce que c’est ici que les gens disparaissent.

La journaliste fronça les sourcils.

– Comment ça ?

Clara désigna les ordinateurs. Elle avait préparer sa phrase.

– Quand quelqu’un se blesse, meurt ou tient plus le rythme, il disparaît du fichier. Et puis quelqu’un d’autre apparaît sur l’écran.

Un mouvement se produisit derrière la vitre. Trois hommes entraient déjà dans l’agence. Un était en costume, il observa la scène sans parler. Puis il se tourna vers les caméras.

– Messieurs dames, je vous rappelle que vous êtes dans un espace privé. La loi est très claire. Vous n’avez pas le droit de filmer ici sans autorisation. Merci de sortir immédiatement.

Personne ne bougea.

– Ce que vous faites est une pression politique organisée contre une entreprise qui respecte la loi. Nous n’avons rien à cacher, mais nous ne participerons pas à ce spectacle.

Les caméras des journalistes s’inclinèrent, celles de certains militants continuaient de tourner.

– Nous demandons simplement que la loi soit respectée. Vous pouvez contester nos décisions devant les tribunaux, mais pas avec en occupant nos bureaux.

Un agent de sécurité s’avança. Puis un second. On invita tout le monde à sortir. Les chaises furent repoussées. Les gens se levèrent sans résistance.

Quelques minutes plus tard, tout le monde était dehors. La banderole se rouvrit sur le trottoir. Les micros se tendirent vers Clara.

– Madame Lichtner, pourquoi cette action ?

Elle regarda la vitrine derrière elle. À l’intérieur, les cadres discutaient. Les rideaux étaient tirés.

Elle se retourna, prit une inspiration.

– On est là parce qu’en France un intérimaire meurt au travail presque toutes les deux semaines. Et chaque semaine des milliers d’autres se blessent.

Un silence planna.

– Le risque d’accident est deux à trois fois plus élevé pour nous. On nous forme moins bien. On nous donne parfois un équipement insuffisant. C’est ce qui est arrivé aux quatre personnes venues aujourd’hui demander de la justice et un peu de compassion.

Les caméras se rapprochèrent.

– Nous, on voudrait juste que les entreprises assument et fasse mieux plutôt que de se cacher derrière leurs avocats.

Elle désigna l’agence derrière elle.

– Et on continuera à montrer comment fonctionne cette machine tant que des travailleurs sont remplacés plus vite qu’ils sont soignés ou indemnisés.

Le cameraman zooma sur la banderole. La journaliste murmura au caméraman :

– C’est bon. On garde.

-9-

Le plateau était plus vaste que la dernière fois. Il faisait chaud. La lumière était toujours aussi forte. Mais une chose avait néanmoins changé, Clara savait maintenant où poser ses mains.

Le présentateur se tourna vers elle.

– Ce soir, retour sur l’occupation d’une agence d’intérim par des salariés blessés au travail. Madame Lichtner, pourquoi cette action ? Il existe des tribunaux, des syndicats, des inspections du travail.

Clara sentit son ventre se contracter. La dernière fois, c’était là que tout commençait à s’ouvrir un peu sous ses pieds. Elle inspira. Noah lui l’avait expliqué : le corps peut croire qu’il va mourir quand il est jugé.

– Il existe d’autres manières de se faire entendre ? interrogea-t-elle calmement.

Le présentateur hésita.

– Écrire. Saisir les institutions…

Clara hocha la tête.

– Nous l’avons fait. On a pas eu de réponse. Et pendant ce temps, des gens se blessent au travail. Parfois très gravement. Et ils disparaissent avant même qu’on demande qui c’était.

Le présentateur se tourna vers le chroniqueur.

– Étienne Varese ?

Le chroniqueur se rapprochait doucement les mains pour former un seul poing sous son menton.

– Vous savez, il y a un point délicat que l’on n’ose évoquer ici que rarement.

Il regarda Clara.

– Une part non négligeable des accidents impliquant des intérimaires vient du non-respect des consignes de sécurité. Et selon les rapports, elle représente plus de la moitié des cas. Ce qui ne dénigre pas l’urgence et l’importance pour les entreprises de prévenir la survenue de tous les accidents, quelles qu’en soient leurs natures.

Il retira un instant ses lunettes.

– Mais cela soulève néanmoins cette question, comment protéger quelqu’un qui ne respecte pas toujours les règles qui le protègent ?

Clara sentit la peur revenir. Mais elle la reconnut.

Elle finit juste par dire ;

– Oui.

Le chroniqueur leva légèrement un sourcil.

– Oui ?

– Oui. Ça arrive.

Elle posa ses mains sur ses genoux.

– On fait des erreurs. Vous avez raison.

– Alors peut-être qu’une partie du sujet est bien celle de la capacité au respect et à la discipline qui s’érode au fil du temps, parce que notre société en est venue à prôner le laxisme.

Clara inspira. Elle pensa à Noah. Cherchez le biais.

– Peut-être, dit-elle enfin.

Le chroniqueur ne pu s’empêcher de contenir un mouvement de surprise.

Elle pencha légèrement la tête.

– Mais, vous savez, il y a quelque chose d’étrange dans la manière dont on raconte ces histoires. Quand un intérimaire se blesse, on dit d’abord qu’il n’a peut-être pas respecté les règles. Et quand une entreprise organise un travail dangereux, on parle de contraintes économiques. D’un côté, les intérimaires seraient imprudents voire irrespectueux. De l’autre, les entreprises seraient rationnelles. Comme si les uns semblaient irresponsables par nature… et les autres forcément respectables.

Le chroniqueur réfléchit.

– Je peux en convenir. Mais ce n’est pas pour autant que notre société doit refuser de voir une partie du problème en face. La perte du sens de la règle. La montée des incivilités. L’effondrement de la discipline collective. Une société ne peut pas fonctionner si trop de gens se moquent éperdument des règles. Et cela est une question de civilisation.

Un silence passa.

Clara hocha lentement la tête.

– Oui.

Le chroniqueur sembla surpris.

– Oui ?

– Oui. Les règles, c’est important. Et elles ne viennent pas de nulle part ces règles vous savez.

Elle regarda le chroniqueur.

– Les comportements, ça se fabriquent surtout dans les familles, les écoles, les quartiers, les milieux où l’on grandit.

Elle marqua une petite pause.

– Certains naissent avec un réseau, une confiance et du capital. Tandis que d’autres ont avant tout besoin de survivre. Et ils le font parfois avec des manières qui font peur à ceux qui n’ont jamais eu à vivre comme ça.

Le plateau resta silencieux.

– Et je vais vous dire, ce phénomène, c’est moins la faute des défavorisés que de celle de la société. On continue trop à reproduire ça en laissant les gens dans leur misère. Et des fois, on en vient même à rejeter toute la faute sur eux.

Le chroniqueur resta immobile quelques secondes. Puis il inclina légèrement la tête.

– Vous décrivez en réalité deux crises. Une crise sociale… et une crise culturelle. Et vous savez, aucune civilisation arrive à survivre longtemps quand les deux s’installent.

Clara répondit doucement :

– Alors il faudrait juste arriver à réparer les deux.

Le présentateur annonça à ce moment-là la fin de l’émission. On retira les micros. Clara resta assise quelques secondes. Elle sentit une chaleur étrange dans sa poitrine. Ce n’était plus la peur. C’était autre chose. Elle avait eu les mots et c’était comme si la pièce tournait légèrement autour d’elle.

-10-

Clara poussa la porte entrouverte et passa la tête à l’intérieur. Le presbytère sentait le bois ancien et le thé chaud. Ce lieu était bien plus calme que les lumières du plateau.

– Elion ?

Sa voix résonna légèrement dans le couloir.

– Dans la cuisine.

Elle avança. La pièce était simple, une grande table, quelques livres empilés, une bouilloire qui frémissait doucement. Elion se tenait devant le plan de travail, concentré sur les tasses. Noah était assis un peu plus loin, adossé à la table, un livre ouvert devant lui. Ils levèrent les yeux.

– Bonjour Clara, dit Elion.

Noah inclina légèrement la tête en disant :

– Félicitations.

Elle referma la porte derrière elle avec un sourire presque enfantin.

– Vous avez vu ?

– Oui, répondit simplement Noah.

– Je crois bien que j’ai réussi.

– Alors cela mérite du thé, dit Elion.

– Vous avez regardé ? Le questionna Clara tout en s’asseyant.

– Un peu oui, vous avez tenu.

– Oui, même si je me suis encore trop faite enfermée dans son cadre, mais, cette fois, j’ai répondu.

Elion s’assit en face d’elle. Un silence tranquille s’installa. La bouilloire claqua doucement en refroidissant. Clara regardait la vapeur qui montait de sa tasse, comme un petit nuage changeant de taille.

– C’est étrange. Là-bas… c’était un peu comme si le monde entier m’écoutait.

– Vous savez, cela peut être un des effets secondaires de la parole publique ma chère.

Clara hocha la tête.

– C’est puissant. Et je comprends mieux pourquoi certains ne veulent pas vouloir quitter les plateaux.

Elion hocha doucement la tête.

– Oui. Vous commencez à l’expérimenter.

Il prit une gorgée de thé.

– L’impuissance détruit, la puissance peut corrompre.

Clara le regarda.

– Oui, c’est ça… vous avez raison. Et je crois que ça m’attire et qu’en même temps ça me fait peur, dit-elle en y réfléchissant.

– Vous n’êtes pas la première à découvrir que le pouvoir a un goût, dit Noah.

Clara eut un rire léger.

– Un peu comme dans Alice au pays des merveilles.

Noah fronça les sourcils. Elion pencha la tête.

– Vous voulez parler du champignon ?

– Oui. Celui qui fait grandir… ou rapetisser, dit-elle en faisant un geste avec les mains.

Elion réfléchit un instant.

– La différence, ici, c’est que personne ne vous dit quelle moitié manger. Et ce qui compte selon moi, c’est moins l’impuissance ou la puissance, que ce que l’on devient entre les deux.

Clara fronça les sourcils.

– Entre les deux ?

– Oui. L’endroit où l’on se construit en tant qu’individu. Là où on essaie de se faire un ego assez solide pour agir…

Il prend le temps et ajouta :

– et pas suffisamment frustré pour avoir besoin de s’isoler ou de se sentir au-dessus des autres.

– Et je dois avouer ma chère, que vous avez plutôt bien géré la montée d’adrénaline et de dopamine.

– La montée de quoi ?

– L’hormone de l’adrénaline qui active les circuits de la peur et de la vigilance. Et la dopamine, qui active ceux du plaisir et de la recherche de récompense. Le pouvoir peut agir un peu comme une substance vous savez.

– Attendez, vous êtes en train de me dire que je suis droguée ?

– Non. Mais votre cerveau vient probablement d’apprendre que réussir à bien parler devant des millions de personnes peut produire une récompense intense.

– Et je dois m’en méfier, c’est ça ?

– Disons que les mécanismes de l’addiction existent pour toutes les formes de plaisir.

Elion sourit doucement.

– Heureusement, certaines personnes apprennent à ne pas s’y perdre.

Clara les regarda tour à tour. Puis elle prit une gorgée de thé. Un sourire passa sur son visage.

– Bon.

Elle posa la tasse.

– Alors j’ai encore du travail.

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la mise au Monde – Roman – Chapitre 4

-1-

Elle n’entendit pas tout de suite le tintement des clés. Le bruit fut discret, presque poli. Un métal contre un autre, puis un léger frottement. Les silhouettes s’étaient déjà dispersées, elle ne s’en était pas rendu compte. La lumière avait changé, elle était plus basse et plus dorée.

– Nous allons fermer dans quelques minutes.

La voix ne venait pas de derrière elle mais de côté. Elle tourna la tête. Un homme se tenait près d’un pilier, ni pressé ni embarrassé.

Elle acquiesça sans se lever.

– Vous pouvez rester encore un peu. Le silence n’a pas d’horaires. Mais les portes, si, ajouta-t-il en un simple sourire, léger.

Elle se leva finalement. Ses jambes étaient plus lourdes qu’en entrant.

Ils marchèrent ensemble vers le fond de la nef. Leurs pas résonnaient avec retenue.

– Vous venez souvent ? demanda-t-il.

Elle hésita.

– Non. Enfin… si. Il y a longtemps.

Il hocha la tête comme si cela suffisait.

Arrivés près de la porte, l’air de la rue filtra déjà sous le battant entrouvert.

– Ce lieu fait croire qu’il protège, dit-il de manière anodine.

Elle le regarda, surprise et intéressée, elle ajouta spontanément, un peu comme ça lui venait :

– Oui, il y a de ça et il peut isoler aussi.

– Oui c’est vrai, des murs ça protège et ça isole, s’amusa-t-il.

Cela lui parut saugrenu qu’une personne avec la clé du lieu, puisse avoir un avis un peu critique à son égard. Elle pensait que pour les croyants – il devait en être un, on ne confiait pas les clés d’une église à n’importe qui – tout ce qui pouvait être nommé comme un peu sacré, il s’agissait pas de s’amuser à le nuancer.

– Vous travaillez ici ? demanda-t-elle.

– Oui… enfin, j’essaie et ça dépend des jours.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– C’est-à-dire ?

– Certains viennent chercher Dieu, d’autres du silence. Moi, je m’occupe surtout des portes.

– C’est un métier ça ?

La question lui avait échappé.

Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda la rue, puis les voûtes derrière eux.

– Oui, accueillir les arrivants. Et les partants également, et c’est peut-être là le plus important, qui sait ce que quelqu’un emporte en sortant.

Elle hocha la tête, intriguée.

Ils sortirent. La porte se referma derrière eux dans un bruit ancien et un peu sourd. Sur le parvis, la rumeur de la ville avait repris.

– Je m’appelle Elion.

– Moi, c’est Clara.

– Si jamais… on organise parfois des discussions, ici, le jeudi soir. Pas des messes. Plutôt des questions.

Il sortit de sa poche un petit carnet, arracha une page, écrivit une adresse mail, un lieu, une heure.

Il lui tendit le papier.

– Vous n’êtes pas obligée d’être d’accord avec quoi que ce soit.

Elle prit le papier.

– je suis plutôt du genre à douter vous savez.

Il eut un sourire bref.

– C’est un bon point de départ… ou d’entrée…

Il fit un léger signe de tête et redescendit les marches pour refermer le portail extérieur. Il disparut derrière la grille qu’il tira lentement. Le métal vibra un instant, puis plus rien.

Elle resta sur le parvis avec le papier entre les doigts. “Point de départ… ou d’entrée.” Elle aurait pu poser une autre question, lui demander ce qu’il entendait vraiment par là. Elle ne l’avait pas fait. Elle plia le papier sans le relire et le glissa dans sa poche intérieure. Ce n’était pas le moment de se confier à un homme qui semblait passer beaucoup trop de temps sur des histoires de portes… Elle sourit, amusée par cette idée, puis elle descendit les marches. Elle pensa à Assia, à sa voix juste et infatigable, à ses mains qui savaient décider, à cette énergie qui ne ralentissait pas. Avec elle, il n’y avait presque aucune énigme. Elle prit la direction de son appartement. Elle devait encore réveillée. En marchant, elle toucha machinalement la poche où le papier reposait. Puis elle retira la main et accéléra.

-2-

La nuit avançait et les lumières demeuraient. La ville dressait ses lignes vers le ciel. Les cheminées d’usine découpaient l’air nocturne, droites et sombres, comme des doigts levés qui appelaient encore à travailler. Un vieux clocher cherchait à lui répondre, avec sa croix, dressée finement, qui poursuivait de s’oxyder au fil du temps.

Sur la façade de la mairie, un drapeau un peu effiloché battait contre la pierre, régulier et obstiné, même quand personne regardait. À l’intérieur, derrière une vitre encore allumée, une poignée de silhouettes penchées sur une table ajustaient des phrases, rayaient ou soulignaient des mots comme « démocratie », « égalité » ou « sécurité », en cherchaient d’autres. Les chaises raclaient le sol. On parlait bas. On discutait.

À quelques rues, l’université gardait ses fenêtres éclairées. Les néons blancs faisaient luire les tables longues et les reliures serrées les unes contre les autres, engoncées dans des étagères droites, alignées et silencieuses. Des bibliothèques entières qui semblaient retenir le poids du passé. Des dos penchés tournaient des pages, on soulignait, on annotait, on classait. On y entassait des hypothèses ou des vérités comme on range des outils, des photos ou de vieux habits dans un grenier.

Partout, des murs tenaient. Autour de certaines tables, on trinquait encore, on levait des toasts, des serments, des volées de mots. On draguait, on classait, on décidait, on évoquait, on chantait, on faisait l’amour, on commémorait. Le matin, les bâtiments étaient encore là, et depuis longtemps, on y entrait, on circulait, on en sortait. On y rentrait parfois avec des doutes, des inquiétudes et on en ressortait avec des mots, des promesses, des dates, des convocations, des convictions et des certitudes.

Pourtant, dans certaines têtes, on tardait à applaudir. On laissait les verres pleins un peu plus longtemps. On relisait les phrases avant de les signer. On se demandait s’il fallait bâtir encore, ou autrement. Les murs tenaient, se détérioraient, se reconstruisaient. Et dans ce chantier ascendant incessant, une question revenait : combien de temps cela pourrait-il encore être habité.

-3-

Les applaudissements la surprirent.

Elle avait à peine fini sa phrase que la salle se leva. Les chaises raclèrent. Des mains, partout. Son prénom rebondissait contre les murs du local. Elle resta debout, un peu hébétée, comme cherchant à attraper quelque chose de suspendu en l’air. Elle avait pourtant juste dit des choses comme : « On veut être respectés même quand on fait un boulot où il faut se baisser » ou « Ce n’est pas parce qu’on bosse dur qu’on devrait tout encaisser pour ensuite se faire jeter. »

Ça avait suffi. Quelqu’un cria :

– On n’est avec toi Clara !

Puis un autre :

– Qu’ils paient !

Le ton monta. On entendit les mêmes propos qu’avant le débordement devant l’usine. Clara sentait quelque chose remonter. Assia prit le micro sans faire de grand geste.

– Eh. On n’est pas là pour casser quoi que ce soit ou humilier qui que ce soit. On est là pour gagner. Se battre au-dessus d’eux, aux niveau des lois et gagner nos droits.

La tension baissa. Assia dirigeât la foule vers la fin du meeting en veillant à maintenir la bonne température dans la salle. Clara descendit de l’estrade. On la tapait dans le dos, on lui serrait la main, on lui parlait près du visage. Assia l’attrapa par la manche et l’emmena près du mur.

– T’as vu ? dit-elle, les yeux brillants. Ça prend.

Clara respirait encore trop vite.

– Y avait cette chose qui montait… j’aimais pas.

– Normal. Ça bouillonne depuis des années. Si ça déborde, c’est foutu. Si ça tient, on avance.

Elle la fixa.

– Il y a une émission jeudi. Une grosse audience. Ils vont envoyer un type qui fait voter l’exclusion. On a besoin d’une voix comme toi en face.

Clara cligna des yeux.

– Moi ?

– Oui, toi. Toi, tu ne fais pas pro et c’est ça qui est bien. Tu ne t’énerves pas, tu restes droite, juste et tendre. Face à leur dureté, on renforce notre camp et on met des gens de notre côté. On va avoir besoin de ça pour les lois.

Clara regarda la salle derrière Assia. Les visages encore chauds, les mains levées.

– Et si je me plante ?

Assia eut un demi-sourire.

– On se plantera ensemble.

Puis déjà, elle repartait parler à quelqu’un d’autre. Clara resta seule quelques secondes. L’ovation bourdonnait encore dans ses oreilles. Et au milieu du bruit, quelque chose d’autre s’était faufilé, une pointe d’appréhension, ou d’excitation. Elle ne savait pas trop laquelle des deux allait finir par l’emporter.

-4-

Le plateau était plus petit qu’à la télévision. La lumière, elle, était plus forte. On lui fixa un micro au col. Une maquilleuse tapota son front. Quelqu’un compta à rebours. Sur les écrans derrière eux : fumée, gyrophares, images ralenties. L’incendie passait en boucle, comme une bande-annonce. Le présentateur sourit à la caméra.

– Clara Lichtner, intérimaire, figure montante d’un mouvement social qui a récemment dégénéré, avec le soutien de jeunes venus des quartiers voisins…

Une photo floue s’afficha. Clara sentit sa nuque se raidir.

– Vous parlez de respect et de formation. Mais quand ça brûle, est-ce encore du respect ? Quand des commerces ferment plus tôt par crainte de violences… est-ce encore de la protection ?

Elle inspira, chercha les zones de calmes à l’intérieur, pour échapper à la panique.

– On ne voulait pas que ça brûle, on voulait rester, être formés et pas remplacés, c’est tout.

Elle se sentit un peu plus solide qu’elle ne l’aurait penser, suffisait peut-être juste de faire ça : rester fragile.

Le présentateur faisait tout pour garder la conversation du côté des troubles et des jeunes des cités. Clara écoutait sans trop juger.

– Je ne sais pas, moi, je ne peux pas trop dire, je ne comprends pas ce qui se passe dans leur tête. Nous, ce qu’on veut, c’est pouvoir travailler, même si des robots prennent une partie des postes, et rester avec les personnes qu’on aime. Et peut-être qu’une bonne partie d’entre eux voudrait peut-être bien ça aussi.

Le chroniqueur intervint, posé.

– Personne ne conteste votre sincérité. Mais vous reliez beaucoup de choses. Liens sociaux, robots, précarité, quartiers, colère. Ce sont des sujets lourds. La question, c’est : où est la limite ?

Limite. Elle sentit le mot accrocher tandis que son cerveau semblait s’éloigner.

– Qui est votre “nous” ? demanda-t-il. Tout le monde ? Ceux qui travaillent ? Ceux qui brûlent ? Ceux qui ont peur ?

Elle ouvrit la bouche.

– La limite… c’est quand…

Le silence dura une seconde. Puis deux. Elle entendit sa respiration dans le micro.

Derrière les caméras, quelqu’un bougea, on entendit un léger rire étouffé.

Le chroniqueur reprit doucement :

– Une politique, c’est une frontière. Sans frontière, tout se confond. De quel côté êtes-vous Madame Lichtner ?

Elle pensa aux mains abîmées, au bleu de travail, à la salle du haut. Ces images là qui ne passaient pas à l’écran. Puis elle se vit depuis le canapé des téléspectateurs : une femme qui perd pied, qui cherche ses mots et les voit s’éloigner. Les lignes se brouillaient. À ce moment-là, elle se sentit aussi fragile que la cause sur laquelle elle était assise.

Le générique tomba comme un soulagement. On lui retira le micro. Le chroniqueur lui serra la main.

Elle consulta son téléphone. Des messages de soutien affluaient. Ils sonnaient comme des aveux de confirmation de son loupé et de son impuissance. Elle ne s’était pas mise en colère, elle n’avait pas crié, mais elle avait manqué quelque chose, pas la sincérité, mais les mots. Et cette absence, brûlait à ce moment-là, plus fort que l’ovation du meeting quand la salle toute entière tenait encore debout.

-5-

Assia avait lancé la rediffusion. Un élan de stress l’envahit. L’image de Clara était à l’écran, le bandeau rouge sous son nom : “INTÉRIMAIRES – LA GROGNE SOCIALE”. Cette inscription lui semblait à ce moment-là vide de sens et de dignité. Elle lui sembla même ressembler aux écriteaux qu’on trouvait dans les zoos, où on indiquait le nom de l’espèce et le lieu d’habitat.

– Là, attends, dit Assia.

Elle fit un arrêt sur image. L’image s’arrêta sur Clara, le regard un peu vide, la bouche à moitié ouverte.

Clara détourna les yeux. Assia se pencha vers l’écran.

– Là. C’est là qu’il t’enferme.

Clara ne répondit pas. Son propre visage lui semblait comme étranger.

– J’ai perdu mes mots, dit-elle.

– Non. Ils t’ont enfermée dans leur cadre. C’est différent. On va bosser ça.

– J’avais rien qui venait.

Assia haussa les épaules.

– Ça s’apprend.

Elle remonta en arrière.

– Ici t’es bien, “être formés, pas remplacés.” Ça, on garde.

Elle ouvrit déjà un logiciel de montage. Clara restait derrière elle. Son corps était lourd, comme quand on avait marché un peu trop loin.

– Je me suis vue…

Assia ne leva pas les yeux.

– C’est normal. C’est la télé. Ça fait ça.

– Non. Je me suis vue… petite.

Le clavier crépitait.

– On va bosser les éléments de langage, dit Assia. Faut que tu saches répondre à “où est la limite”. Faut une phrase qui claque.

Clara fixait l’écran, l’image arrêtée sur elle. Assia parlait de phrases qui claquent, Clara, à ce moment-là, aurait voulu un endroit où rien ne claquait, un lieu où on aurait pas à devoir être quelqu’un d’autre que ce que l’on était.

– T’as pas été mauvaise, dit Assia sans se retourner. Ils ont cherché la faille, c’est leur boulot.

La faille. Le mot resta. Assia exporta l’extrait, le fichier se téléchargeait. Clara se leva. Elle se rapprocha d’Assia, hésita, posa la main sur son épaule. Assia lui serra brièvement la main contre elle.

– Faut qu’on publie avant que ça retombe.

Le clavier reprit. La lumière du salon découpait la silhouette d’Assia devant l’écran. Clara resta debout un instant, puis elle disparut sans bruit dans la chambre. La justice d’Assia pouvait lui sembler si froide par moments. Dans le noir, les mots “limite” et « faille » revenaient. Elle se tourna vers la fenêtre. Au loin, la flèche du vieux clocher tenait droite dans le vent.

-6-

Partout, les êtres s’activaient. Ils dormaient, rêvaient, se levaient, cherchaient de quoi manger, de quoi élever, de quoi tenir, de quoi perdurer. Des corps venaient, s’usaient, changeaient. Chacun cherchait sa place. Des bras où se blottir. Des mots pour exister. Des étoiles à espérer. Et quand des bras venaient à manquer, on cherchait ailleurs, des idées, des lois, des façons de se raconter et de gouverner. Que ça élève, que ça rassure ou que ça durcisse, on faisait comme on pouvait, tant que ça tenait, jusqu’à autre chose. Quelque chose qui poussait. L’envie de voir plus loin que les murs qui enferment et les ventres qui protègent. Alors on cherchait d’autres bras, d’autres idées, d’autres astres à aimer. Clara sentait ce mouvement ancien, cet état qui se balançait d’un besoin à l’autre. Elle avait envie de se blottir et de s’élancer. Et là, maintenant, peut-être de s’élancer pour mieux se blottir.

-7-

Elle avait quitté l’appartement pour marcher, simplement. L’air lui semblait trop étroit à l’intérieur. Elle avait descendu deux rues sans réfléchir, traversé sans regarder le feu, contourné la place. Son corps avançait avec une obstination douce, comme s’il connaissait un chemin que son esprit n’avait pas encore décidé. Clara s’avançait, repensant au plateau de télévision, se surprenant à quel point l’humiliation pouvait peser, exercer de la gravité pour les pensées. Elle ne pensa à l’église qu’en levant les yeux, elle était là, à présent, juste devant elle. La porte était ouverte. Elle ralentit. Elion était assis sur le muret du parvis, un carnet posé sur les genoux. Il leva la tête vers elle.

– Bonjour.

– Je passais par là.

Elle regretta aussitôt. Personne ne “passait par là” deux fois sans le vouloir.

Il hocha la tête.

– C’est un endroit assez pratique pour passer.

Il referma son carnet sans précipitation.

– Vous avez l’air d’avoir un peu couru.

– Non.

Clara répondit vite.

– Enfin pas vraiment couru. Juste… J’ai participé à une émission de télé. Y m’ont enfermée dans une question et je n’ai pas su en sortir. J’avais l’impression d’être coincée vous voyez. Comme si je devais être plus grande que ce que j’en avais l’air. Et j’y arrivais pas. Un peu comme dans Alice au pays des merveilles, vous voyez, quand elle se trompe de champignon et qu’elle rapetisse au lieu de grandir ?

Elle se demanda ce qui pouvait bien lui arriver pour déballer tout ça, et si rapidement, à un presque inconnu.

Il répondit tranquillement, la mine légèrement réjouie.

– Oui, je connais bien. Vous saviez que Lewis Carroll, son auteur, avait grandi dans un presbytère ? Et qu’il avait souvent été brimé parce qu’il était un peu gauche et qu’il avait tendance à dire les phrases différemment.

– C’est quoi un presbytère déjà ? Lui dit-elle en s’approchant.

– C’est l’endroit où vivent les prêtres.

– Lewis Carrol était prêtre ?

– Non, son père l’était.

Il posa son carnet à côté de lui et se décala légèrement.

– Vous êtes prêtre vous ? Lui lança-t-elle en s’asseyant.

– Non. Disons que je m’entraine.

– Vous vous entraînez ? À quoi ?

– A revisiter le pays des merveilles.

Clara s’étonnait à quel point cet homme pouvait être à la fois étrangement amusant et fondamentalement rassurant.

– C’est marrant quand vous parliez de l’auteur et des ses punitions, j’ai eu cette impression. Enfin, je veux dire quand j’étais sur le plateau. C’était comme si je m’étais retrouver toute petite sur ma chaise face à une prof un peu méchante.

Elion l’écoutait attentivement tout en l’observant gentiment. Clara poursuivit :

– La dernière fois vous m’aviez fait une allusion sur ce qui entre et ce qui sort d’ici, vous vouliez parler de quoi exactement ?

– Je parlais des gens, de leurs peines et de leur imagination.

– Vous savez, justement, à ce sujet, la religion, je trouve que c’est peut-être avant tout une histoire d’imagination, se risqua Clara.

– Oui, vous avez raison, ça l’est.

Clara ouvrit grand les yeux.

– Si vous pensez ça, pourquoi vous êtes là alors, pourquoi vous faîtes ça ?

– Parce que l’imaginaire peut être utile, nécessaire même.

Elion leva les yeux au ciel, puis les tourna vers Clara.

– Vous savez, il n’y a pas que la religion qui soit faite d’imaginaire. Par exemple, vous aussi, vous êtes aussi en partie de l’imagination.

Il souriait. Clara fronça les sourcils, puis sourit.

– Moi ? Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

– Sur ce plateau, vous vous imaginiez ce que les autres pourraient bien penser de vous, non ?

– Oui, je peux pas bien dire le contraire.

– Et cela vous a donné l’impression d’être petite, c’est bien ça ?

– Oui, je me suis senti mal, mais c’était aussi parce que j’arrivais pas à bien comprendre ce que me disait l’autre. Il parlait tellement avec des mots tout beaux, tout propres, et y me posait des questions qui m’ont foutu le vertige.

– Oui, mais ce trouble, est-ce que ce n’est pas avant tout un écart entre ce que vous étiez à ce moment-là et ce que vous auriez voulu pouvoir être ?

– Ce que j’aurais voulu pouvoir être… répéta Clara pour mieux l’intégrer. Oui, je crois, c’est bien ça que je ressentais, oui.

– Parfois, vous savez, on peut en venir à croire qu’on doit être plus grand que ce que l’on est pour mériter d’exister.

– Ouais, vous avez peut-être raison, mais si je m’accepte comme je suis, je bouge plus, je grandis pas.

– Quand un enfant apprend à marcher, il ne se déteste pas de tomber.

Clara acquiesça puis fit une moue irritée.

– Mais vous savez, quand on vous regarde comme si vous étiez une moins que rien et ben ça brûle.

– Oui. Ça brûle.

Un silence s’installa.

– J’ai l’impression que ce feu, il me dévore.

– Et qu’est-ce qu’il brûle exactement ?

Elle réfléchit.

– L’idée que je vaux quelque chose.

Il prit le temps avant de répondre.

– Une idée peut brûler. Pas vous.

Elle laissa le silence entrer.

– Et vous, ça vous est déjà arrivé de vous sentir… moins que rien ?

– Oui. Longtemps. Jusqu’à ce que j’apprenne ce que je valais réellement.

– Et que vous valiez quoi ?

– Que je valais presque tout et presque rien. Presque tout, parce que j’étais vivant. Presque rien, parce que je n’avais pas à devoir valoir quelque chose.

Clara le regarda.

– Et pourquoi on cherche à faire ça, je veux dire, à valoir quelque chose ?

– Peut-être parce qu’on en est venu à décider qu’on devait plaire pour se sentir valable.

Elle regardait au loin, tout en hochant la tête, comme pour s’aider à assimiler. Peut-être pour se donner l’impression de comprendre aussi.

– C’est quand même compliqué votre truc.

– Oui. C’est pour ça, je vous ai dit, je m’entraîne.

Ils se sourirent, puis se mirent à rire. Un ballon rebondit sur le pavé. Des oiseaux chantaient. Une guitare résonnait au loin. L’odeur des roses flottait dans l’air et le parvis luisait paisiblement sous le soleil.

-8-

Elion avait proposé de la présenter à un ami. “Il s’intéresse aux peurs modernes,” avait-il dit avec un sourire.

– Ce que vous avez vécu sur ce plateau, c’était moins un problème de regard que l’on porte sur soi, qu’autre chose, dit-il en ajustant ses lunettes. C’était avant tout un réflexe. Vous avez fait une réaction de stress social classique.

Clara leva les yeux.

Ils étaient assis à la terrasse d’un café, à l’ombre d’un platane. Elion remuait distraitement son thé, dans un sourire tendre et amusé. L’autre homme, droit dans son veston clair malgré la chaleur, observait Clara avec une attention presque clinique.

– Un réflexe ? répéta-t-elle.

– Oui. Votre cerveau a interprété la situation comme une menace hiérarchique.

Il parlait posément, avec cette diction nette de ceux qui ont longtemps appris à articuler leurs idées, à distance certaine des émotions.

– Une menace ? Mais j’étais sur un plateau de télé, pas dans la savane.

Clara rigola de sa propre phrase, les deux autres s’en amusèrent.

– Pour l’amygdale, la partie du cerveau qui fait éprouver la peur du risque, la différence est relative. Être exposée au jugement public active les mêmes circuits que le risque d’exclusion dans un groupe primitif. Et l’exclusion, pour un cerveau ancien, équivaut à la mort.

Clara cligna des yeux.

– Donc je serais une sorte de bête préhistorique qui panique devant un type en costume ?

– Nous le sommes tous, répondit-il calmement. Simplement, certains ont appris à masquer la panique derrière des mots plus longs.

Elion esquissa un sourire.

– Si l’on vous écoutait, Noah, la peur ne disparaîtrait pas, elle changerait juste de vocabulaire.

Puis il posa doucement sa tasse.

– Cela peut être vrai. Mais parfois on arrive à prendre suffisamment soin de nos peurs pour qu’elle ne nous envahissent plus.

– Vous avez raison, mon cher Elion, chez vous, elle semble bel et bien diminuer au profit du circuit cérébral de ce que d’aucuns pourraient appeler : l’amour et la confiance en soi. Et que j’appellerais plus sobrement une régulation émotionnelle efficace.

Clara regarda tour à tour les deux hommes. Elle ne comprenait pas tout. Mais elle avait très envie de rester.

– Vous avez l’air plutôt d’accord tous les deux.

Noah haussa imperceptiblement une épaule.

– Nous essayons.

– Il cherche des images dans les cerveaux, dit Elion avec douceur. Et moi j’essaie de comprendre ce qui vit à l’intérieur.

Noah tourna vers lui un regard amusé.

– Ce que votre ami appelle “images”, nous les appelons des réseaux neuronaux.

– C’est moins spirituel, dit Elion sympathiquement.

– C’est plus mesurable, dit Noah plus sérieusement.

Clara laissa échapper un souffle qui ressemblait presque à un rire.

– Du coup, vous me conseillez de faire quoi moi ? De prier, ou de me reprogrammer le cerveau ?

Noah inclina légèrement la tête.

– Ni l’un ni l’autre ma chère. En premier lieu, il s’agirait plutôt d’habituer votre système nerveux à ne plus interpréter le regard d’autrui comme une menace.

– Et ça s’apprend ça ?

– Absolument. Par exposition graduée, par respiration, par attention dirigée. La transformation neuronale est possible, vous savez.

Elion ajouta doucement :

– La science est une chose remarquable. Mais la bienveillance envers celle que vous étiez quand elle a appris à avoir peur pourrait arriver à faire des miracles vous savez.

Clara resta silencieuse un instant. Le vent soulevait les feuilles au-dessus d’eux. Une cuillère tinta contre une soucoupe.

– Donc c’est pas qu’une question de se figurer ce qu’on pense ou non de nous ?

Noah secoua la tête.

– Les représentations sont des habitudes du cerveau. On peut les comprendre. Et elles peuvent être en partie modifiées.

Elion sourit légèrement.

– L’esprit et le corps. Le corps et l’esprit. Les deux se parlent. Et il faut les aider à faire la paix.

Clara les regarda.

– Vous deux, vous vous causés bien. Même si je comprends pas tout, ça a pas vraiment l’air d’être de la même chose.

Noah eut un petit sourire.

– Nous ne sommes pas toujours d’accord.

– C’est faux, répondit Elion sur un ton taquin. Nous cherchons en réalité la même chose.

– Et qu’est-ce que c’est ? demanda Clara.

Noah répondit :

– La compréhension.

Elion dit :

– La santé.

Clara sentit que le feu ne la consumait plus de la même manière. Il semblait l’attiser différemment.

-9-

Le feu qui brûlait en Clara existait depuis la nuit des temps. D’autres, avant elle, avaient senti cette chaleur les activer, les rassurer ou les inquiéter. On s’était battu pour le pouvoir et les ascensions, on s’était fait aimer pour accéder au plaisir, laisser une trace ou une descendance. On avait dressé des symboles, inventé des mythes, aligné des chiffres pour comprendre ce qui les poussait à agir. On avait parlé d’anges et de démons, puis de traumatismes et d’émotions. On avait tracé des théories, dessiné des schémas, ouvert des crânes et des livres. Les mots changeaient. La brûlure restait. Alors on continuait. On écrivait. On bâtissait. On enseignait. On séduisait. Pour ne pas être laissés de côté. Pour tenir ou appartenir. Pour attirer ou posséder. Pour soulager le feu et maintenir la braise.

-10-

Elle ouvrit un livre. Ce n’était ni un grand traité ni un texte sacré. C’était un ouvrage emprunté autant par intérêt que par défi, conseillé par Noah d’un ton neutre et approuvé par Elion d’un sourire. Elle l’avait laissé plusieurs jours sur sa table, comme un outil neuf qu’on n’ose pas encore manier. Les premières pages lui résistèrent. Les phrases étaient longues. Certains mots, trop précis, n’avaient encore aucun sens pour elle. Elle relut le même paragraphe deux fois. Puis trois. L’impatience monta. Cette petite voix familière qui murmurait qu’elle n’était pas faite pour ça, que d’autres comprenaient plus vite. Elle resta. Elle reprit la phrase. La découpa. Chercha les mots qu’elle ne connaissait pas. Nota les définitions dans un cahier. Recommença.

Elle voulait comprendre. Elle ne voulait plus seulement parler d’instinct, elle voulait savoir répondre. Elle pensa à Assia, à ses phrases claires qui ne tremblaient pas. À Noah, à ses mots précis qui découpaient le réel sans haïr. Et à Elion, à cette manière d’ouvrir des espaces et des mystères sans hausser ni la voix ni l’ego. Elle voulait pouvoir se tenir à leurs côtés sans cette impression un peu tragique de se sentir de trop. Alors elle lut.

Le lendemain, elle regarda une conférence en ligne. Le surlendemain, elle retourna à la bibliothèque. Elle s’assit au fond, entre des rayonnages où d’autres avaient cherché avant elle. Elle copia des passages et s’essaya à reformuler. Chez elle, seule dans sa chambre, elle s’entraîna à parler à voix haute, jusqu’à ce que les phrases cessent de trébucher et se tiennent droites. Parfois cela revenait. La peur d’être trop lente. Trop simple. Trop en retard. Elle ne fuyait plus. Elle observait. Elle respirait. Elle continuait.

La nuit était tombée. Et elle ne savait plus très bien si c’était le feu ou la lampe qui éclairait la table de travail. Apprendre ne lui semblait pas effacer la brûlure, mais il lui donnait une direction.

Chapitre 5 >

la mise au Monde – Roman – Chapitre 3

-1-

Le comité des intérimaires attendait devant la porte. Rien que la plaque vissée au mur, “Direction”, en lettres sobres et nettes, suffisait à les remettre à leur place. C’était bête, mais ça agissait. On se redressait, on parlait moins fort, on vérifiait ses lacets de chaussures de sécurité. La porte était simple, mais ce qu’elle contenait semblait plus grand que l’atelier.

L’odeur avait changé, moins de métal, plus de papier, moins de bruit, plus d’air conditionné. Ici, on ne ponçait pas, on pensait, ou du moins on en donnait l’impression. on faisait honneur aux écrans, aux graphiques, aux décisions. Clara observait les vestes bien coupées, les coiffures tenues, cette manière de se préparer comme à un dimanche important. Elle se surprit à imaginer ce que ce serait d’avoir sa place ici, d’être bien apprêtée, de compter autrement, d’être regardée non pas pour ce qu’elle faisait, mais pour ce qu’elle penserait et dirait.

Depuis trois jours, la grève du zèle avait fait chuter la cadence d’un tiers, des bus restaient immobilisés en bout de chaîne d’apprêtage, des livraisons glissaient. Chaque jour de ralentissement faisait s’évaporer près de deux cent mille euros dans les hangars. En face, le prix de la rigidité : titulariser quarante intérimaires ne représentait que quelques milliers d’euros par jour. Mais c’était toucher à l’acquis industriel de la flexibilité, qui avait été forgé dans les confrontations du passé. Le conseil d’administration avait tranché : remettre la machine en marche, sans ébrécher le principe sacré.

La porte s’ouvrit. Le directeur les accueillit avec une assurance tranquille un peu surjouée. Il demanda que seuls les membres désignés pour la négociation prennent place. Les autres furent invités à patienter dans la salle attenante. Clara entra avec Assia et sentit, malgré elle, la proximité d’Assia comme une tension supplémentaire.

Le directeur croisa les mains sur le bureau.

– Mme Lichtner, je tiens d’abord à vous dire que nous sommes sincèrement heureux de vous compter parmi les salariés. Votre mobilisation a montré un attachement réel au site. Nous avons entendu votre demande, les cinq recrutements annoncés ne sont pas un hasard. Les personnes qui s’engagent sont souvent celles qui s’investissent durablement. Cela dit, nous ne pouvons pas répondre favorablement à l’ensemble de votre demande.

Clara se pencha légèrement. Elle voulut répondre. Rien ne vint. Seulement cette chaleur maladroite qui lui montait dans le cou.

Puis les mots arrivèrent en regardant la fiche de conduite de la négociation qu’Assia lui avait imprimé.

– Mais… c’est-à-dire… combien ?

– Nous avons refait les calculs. Depuis le début de vos actions, nous enregistrons une baisse de cadence significative. Cela met l’usine sous tension et pourrait lui faire perdre des clients. Nous ne pouvons pas prendre le risque d’alourdir durablement la masse salariale sans garanties. Embaucher au-delà de nos capacités serait irresponsable.

Assia prit la parole.

– La baisse de cadence, elle s’arrête quand on trouve un accord. L’intérim, lui, vous coûte toute l’année. Entre les agences, la formation des nouveaux et les primes, vous êtes sûrs que vous y gagnez ?

Le DRH répondit calmement :

– L’usine n’est pas un centre de loisir. Quand on vient ici, c’est pour travailler. Pas pour attendre une hypothétique hausse d’activité.

Clara releva la tête. Elle sentit la chaleur de sa nuque comme descendre au niveau de la poitrine.

– On bosse. Et s’il faut, on continuera à le faire… trop correctement.

Le directeur la regarda plus directement.

– Vous menacez de poursuivre le ralentissement ?

Elle inspira. La présence d’Assia à ses côtés faisait effet.

– On applique les procédures… ce qu’y est écrit.

Le silence changea de nature.

– Vous savez que cela fragilise l’ensemble du site, reprit le directeur.

– Nous ce qu’on sait c’est q’ sans nous ça tourne pas. On veut pas grand chose, on veut juste rester.

Le directeur s’adossa. Il regarda ses notes, puis le DRH.

– Nous pourrions envisager un dispositif encadré. Un accord cadre intégrant des engagements de polyvalence et de formation, permettant d’absorber les fluctuations d’activité. Pour sécuriser l’entreprise tout en allant dans le sens de votre demande.

Il écrivit, échangea quelques mots techniques avec le DRH. Puis il releva les yeux.

– Dans ces conditions, nous pourrions porter le nombre total de recrutements à quinze. Les cinq déjà prévus compris. À condition que les actions cessent pendant la négociation de l’accord, et que les salariés concernés s’engagent dans ce cadre de polyvalence.

Elle se vit froncer les sourcils, consciente du regard d’Assia sur elle.

– On aura pas à balayer ou faire des trucs en dessous de ce qu’on sait faire ?

– On mettra une clause en ce sens. Mais il faudra être prêt à vous former, à faire de la maintenance ou de l’amélioration.

– Ça me paraît honnête, on vient pour bosser, pas pour fainéanter. Mais on négocie pas le nombre, c’est soit tous, soit on continue.

Le directeur ne répondit pas tout de suite. Il regarda Clara plus longuement qu’auparavant.

– Vous comprenez que quarante embauches immédiates, sans condition, ce n’est pas réaliste.

– C’qu’y est pas réaliste, c’est de penser qu’on va rien faire.

Assia ne parlait plus, elle regardait.

Le DRH intervint.

– Nous pouvons intégrer des critères objectifs. Des évaluations chiffrées prenant en compte le taux de rendement synthétique et l’absentéisme.

Il fit glisser un tableau en se demandant si, en agissant de la sorte, il n’était pas en train de bafouer une sorte de règle sacrée. Mais il fallait bien s’entendre sur des critères face à l’arbitraire, sinon on continuerait à piétiner. Il se rassura en ne détectant pas d’hostilité particulière de la part du directeur.

– Sur quarante intérimaires concernés, dix-huit présentent des indicateurs au-dessus de la moyenne du site. Douze sont dans la norme. Les autres sont en dessous des attentes. Poursuivit-il dans son élan de transparence.

Clara jeta un œil aux colonnes, surprise par la révélation. C’était donc comme ça qu’on nous jugeait tout en haut. Elle ne put s’empêcher de chercher son score dans la liste. Puis elle se reprit.

– Et ceux en dessous… ils disparaissent ?

– Nous recrutons sur une base factuelle, pas sur la pression ponctuelle, répondit le directeur. La politique de recrutement n’est pas négociable, elle a d’ailleurs été acceptée par les partenaires sociaux. Nous recrutons des personnes comme vous, sur lesquelles on peut compter et être fiers.

Il marqua une pause.

– Voilà ce que je peux vous proposer. Nous ouvrons immédiatement quinze postes fermes. Ensuite, un second palier pourra être déclenché sous trois mois. Cela permettra d’absorber progressivement les quarante situations, mais dans un cadre maîtrisé.

– Maîtrisé pour qui ? demanda Assia.

– Pour l’entreprise. Et donc, à terme, pour vous.

Clara inspira, serra les dents.

– Les gens ont tenu ensemble. On va pas laisser la moitié tomber parce que leurs noms s’affichent en rouge sur un de vos tableaux.

Elle ne savait plus vraiment à ce moment là si elle s’adressait au directeur ou à Assia.

– Les chiffres ne sont pas un jugement moral, répondit le DRH. Ils sont un outil de bonne gestion.

– C’qui faut pas oublier Monsieur, c’est qu’on n’est pas des outils.

Le directeur reprit, plus bas.

– Si vous maintenez le ralentissement, vous savez que la direction devra réagir autrement. Ce sera une autre logique. Je préférerais que nous restions dans celle-ci.

Clara soutint son regard. Au fond, elle ne voulait pas que celui d’Assia se baisse.

– Nous aussi.

Le directeur referma son dossier.

– Quinze recrutements immédiats. Un plan d’intégration avec critères transparents. Une clause de réexamen sous trois mois. C’est notre offre.

Il laissa la phrase en suspens.

Clara ne répondit pas tout de suite. Elle pensait aux visages en bas, à ceux qui espéraient, à ceux qui avaient déjà moins de points sur les tableaux, à leurs réactions.

– On veut toutes les demandes d’embauche traitées sous un mois, pas trois, sinon on continue. Et le cadre d’accord faut qu’il convienne aux autres, sinon, ça reprendra.

Un silence troublé s’étendit au directeur, il paru réfléchir sous la secousse.

– Bon, faisons ainsi, je compte sur vous pour respecter votre parole, concéda-t’il.

Il les raccompagna jusqu’à la porte. En passant devant la plaque “Direction”, Clara la regarda autrement. Elle n’avait pas changé, pourtant, elle ne faisait plus le même effet.

Dans le couloir, Clara sentit ses épaules retomber d’un coup. Elle ne tremblait plus. En bas, le comité attendait. Quand le nombre fut annoncé, un murmure parcourut le groupe, puis des sourires, puis des mains qui célébraient. Dix de plus. Dix.

– Et un examen pour tous les autres d’ici un mois. On est en train d’envoyer valser la règle des pièces détachées !

Elle riait presque, incrédule, avec une fierté franche. Assia ne la quittait pas des yeux. Elle l’avait vue soutenir le regard du directeur, refuser le tri, dire “on n’est pas des outils”. Il y avait chez elle quelque chose de droit, de vivant, une innocence ferme qui ne cherchait ni à fuir ni à dominer. Une chaleur inattendue monta à la poitrine d’Assia. Elle eut envie de la contenir, mais ne détourna pas les yeux. Clara riait, et son rire entraînait les autres avec elle. Dans ce rire vibraient la fatigue des jours passés, la peur encore là, la joie de sentir le reflet de sa valeur dans les autres. Ce rire jaillissait du terreau où naissent les forces nouvelles, là où des feux se lèvent, sans trop bien savoir ce qu’ils brûleront.

-2-

Ils sortirent tard. La salle du haut s’était vidée par vagues successives, comme une mer qui se retire en laissant derrière elle des traces de sel et des éclats de rire.

Assia s’approcha de Clara pendant qu’elle ramassait des gobelets.

– On devrait fêter ça autrement, dit-elle simplement.

Clara releva la tête.

– Autrement comment ?

– Un verre. Juste toi et moi.

Clara sentit une chaleur fine lui traverser la nuque. Elle hocha la tête.

Le bar n’était pas loin. Une lumière jaune, des tables en bois griffé, une odeur de bière et de citron. Elles s’assirent face à face.

– Tu savais que ça marcherait ? demanda Clara.

Assia sourit légèrement.

– Non. Je savais juste que c’était possible que ça marche.

Clara la regardait poursuivre. Elle se rechargeait à son sourire. Elle buvait ses mots. Assia parlait de Sciences Po, des couloirs trop lisses, des débats brillants et stériles. La découverte des syndicats américains, des dockers de la côte Est, des femmes de ménage à Chicago, des campagnes menées porte à porte dans des quartiers de la Nouvelle Orléans délaissés par les politiciens. De la beauté des femmes et des hommes qui se battaient pour faire de leur monde un monde plus beau.

– Tu vois, dit-elle, le pouvoir, c’est un bien précieux, une chose à laquelle il faut mettre du soin et se passer de mains en mains, à mettre en commun, et à retirer des griffes de ceux qui veulent tout s’octroyer.

Clara ne disait presque rien. Elle absorbait. Sortir des HLM, aller aux États-Unis, revenir, se battre ici, comment tout cela pouvait-il être possible ? Quelle force profonde fallait-il pour se lancer dans de telles aventures ?

– Pourquoi tu fais tout ça ? demanda Clara.

Assia prit le temps.

– Parce que j’ai vu trop de gens se croire petits. Et que c’est faux.

Le mot resta suspendu. Faux. Clara sentit quelque chose se fissurer en elle. Comme si une partie de son histoire avait été contredite.

Le bar s’était rempli, les voix montaient autour d’elles. Mais dans cette ambiance réchauffée par l’alcool, leur table formait une sorte d’îlot de connexions partagées et de curiosités communes. Elles parlèrent longtemps, de l’usine, de leurs familles, des erreurs, des bêtises et tout ce qui donne à rire, à aimer et à haïr. Et plus elles parlaient, plus quelque chose d’autre s’installait.

Clara remarqua la manière dont Assia posait ses mains sur le verre. La manière dont elle penchait la tête quand elle écoutait. La manière dont elle riait, pleine bouche, sans retenue. Assia, elle, observait autre chose. La rapidité d’esprit de Clara, son imprévisibilité, son imagination, son humour, sa manière à elle d’aimer profondément la vie. Les mains se touchèrent peu à peu et imperceptiblement et tendrement, elles finirent par rester collées l’une à l’autre.

– Tu sais, dit Assia plus bas, on n’est pas faites toutes les deux pour rester là où on nous a mises.

Clara eut un demi-sourire.

– Tu vas encore me parler d’organisation ?

– Non, de toi.

Un vertige naissait. Le monde autour était encore un peu plus loin, plus flou. Elles sortirent du bar sans vraiment l’avoir décidé. L’air était frais, la ville presque vide. Elles marchèrent côte à côte. Leurs épaules se touchaient parfois, puis plus souvent, puis les bras d’Assia finir par se poser délicatement sur les épaules de Clara.

– J’ai toujours eu l’impression d’être en avance quelque part et en retard ailleurs, dit Assia.

Clara rit doucement.

– Moi, j’ai surtout l’impression d’être en décalage un peu partout.

Elles s’arrêtèrent sous un lampadaire. Assia posa la main délicatement sur la joue de Clara dans un geste lent qui semblait venir de haut et loin. Clara frissonna légèrement, sourit un peu bêtement et plongea des yeux langoureux dans le regard joyeux et innocemment taquin d’Assia.

Le contact des lèvres sur les lèvres fut à la fois aussi timide que doux et délicat. Le second baiser se fut plus fougueux.

Les attentes des autres, les hiérarchies, les conventions, les rôles, tout cela s’éloignait, s’accrochait derrière les réverbères ou glissait sous les trottoirs humides. Et le monde se réduisait peu à peu à la chaleur, à la texture et au goût de l’autre, à la respiration qui s’accélérait, aux mains qui cherchaient à se saisir et à se dire. Et elles se laissèrent tomber dans cette nuit comme on vole quelque chose qu’on ne veut plus vraiment bien vouloir rendre.

– Viens, fit Assia doucement.

Son appartement était au troisième étage d’un immeuble ancien, à la frontière du délabré. L’escalier sentait la poussière et la soupe froide. À l’intérieur, un canapé fatigué, une table constituée d’une porte posée sur deux tréteaux, encombrée de livres annotés, un tapis râpé, une lampe bancale qui diffusait une lumière jaunâtre quasi touchante. Un lieu traversé d’idées, de luttes, de nuits passées à écrire. Clara entra comme on franchit une frontière invisible, la porte se referma, et le silence changea.

Assia posa son sac sans quitter Clara du regard. Elle s’approcha, lentement, comme si chaque pas mesurait l’intensité et le bonheur du moment. Le premier baiser eut le goût du dehors. Puis le dedans se réinstalla peu à peu, plus chaleureux, plus langoureux. Les mains trouvèrent les épaules, les tailles, les hanches. Les vêtements tombèrent sans impatience, comme dans un jeu de reconnaissance, puis enfin, comme dans un jeu de rôles où l’on dépose des armures inutiles. La peau révélée était découverte, prise en soin, prise en bouche. Le canapé grinça légèrement quand elles s’y laissèrent tomber et la lampe projeta leurs ombres mêlées contre le mur beige et jauni. Dehors, une voiture passa. Leurs corps se donnaient des preuves de leurs existences. Des frissons se firent sous les doigts, et qui semblait dire : je suis là, je te sens. Il y avait la peau, les failles, les forces et la peur qui se mêlaient et qui perlaient sous les sens. Clara sentit son cœur battre fort. Elle ne se sentait plus petite. Elle se sentit projeté dans quelque chose d’immense, paumé dans les interstices et les recoins de deux corps repliés et ouverts l’un en l’autre.

Elles restèrent ensuite sans parler. La lampe toujours allumée. Les jambes emmêlées. La fenêtre entrouverte laissait entrer l’air frais. Il n’y avait plus ni usine, ni stratégie, mais deux corps, encore chauds d’avoir osé, et ce feu, fragile et immense, qu’elles venaient imprudemment d’attiser.

-3-

La nuit fut courte et le matin se fit dur. Clara était traversée par deux états contradictoires. La fatigue qui tirait sur la corde nerveuse, exigeant repos et sommeil, et l’exaltation qui suivait la nuit d’excitation et d’amour de la veille. Elle n’en revenait pas, c’était arrivé. Elle n’avait à peine osé l’espérer et pourtant cela était advenu. Elle vivait une histoire avec Assia. Une valeur et un vertige que personne d’autre n’avait jamais su encore lui offrir. Clara nettoyait dans le bac de dissolvant les pistolets au pinceau, et on voyait, au-dessus du masque à peinture et des lunettes qui lui donnaient un air de mouche, poindre un visage aussi doucement apaisé que niais.

Martin la regarda en coin.

– Toi, t’as fait des folies cette nuit. À te voir, on dirait que t’as pris un truc.

Elle haussa les épaules, faussement détachée. Elle s’écarta, baissa son masque sur sa gorge.

– Bah, avec le syndicat, tu bosses le matin et l’après-midi tu négocies, tu refais le monde, tu fêtes… et tu te couches tard. On a pris un verre avec Assia après la réunion.

Elle marqua une pause, presque involontaire.

– Elle est quand même incroyable.

Martin acquiesça lentement tout en rembobinant les tuyaux d’air comprimé, puis s’arrêta et la regarda.

– Ouais. On dirait qu’on lui a greffé un cerveau en plus à la naissance.

Un sourire passa, puis son regard se fit plus sérieux.

– Mais moi, à ta place… je me méfierais.

Clara se tourna vers lui.

– De quoi ?

Il chercha ses mots, les trouva maladroits.

– C’est le genre de personne… tu sais plus trop après si tu penses par toi-même. Quand je suis avec elle, j’ai l’impression de vouloir être plus grand que moi. C’est plaisant par moment… mais à la longue, ça fatigue. Ça te pousse toujours un cran au-dessus. Et moi, les trucs qui poussent toujours plus loin, je m’en méfie.

Il souffla, se frotta les narines.

– Les liens simples, ça, c’est précieux. Ça, ça tient. Les grands discours… c’est des coups à te cramer, crois-moi.

Clara, en l’écoutant, se demandait quelle part de jalousie – celle qui pouvait animer aussi les amis – était à l’œuvre dans ses propos. Mais c’est vrai qu’il y avait un côté sans limites chez Assia, un aspect qui la faisait frissonner, parfois de peur, parfois de plaisir, peut-être un mélange des deux. Elle ne relança pas la discussion.

Ces deux jours-là, l’usine respira. Le zèle n’était plus de mise. On aurait dit que les murs s’étaient desserrés, les gestes redevenaient fluides, on plaisantait beaucoup facilement. Même les chefs parlaient moins sec, la mécanique reprenait.

Le mercredi, l’accord fut affiché avec les clauses, les noms, les critères. Les feuilles circulaient de main en main.

– Eh ben ça, on peut dire que c’est une sacrée victoire ! lança Martin en tapant du plat de la main sur le papier. Quinze maintenant. Et le reste examiné sous un mois. Franchement… on les a eus.

Il leva les yeux vers elle.

– Et surtout, ça s’arrête là. Chloé va arrêter de flipper. On va pouvoir respirer. Toi tu restes. Moi je reste. On a gagné !

Clara aurait voulu s’installer dans cette phrase : On a gagné. Elle aurait voulu partager son enthousiasme. Mais son regard dérivait ailleurs, vers ceux qui ne souriaient pas. Pour elle, la suite était déjà là : il faudrait affronter la colère des écartés.

Elle en avait parlé à Assia.

– Tu sais, on en a besoin, de ces colères, lui avait-elle dit. Si on ne les écoute pas, elles pourrissent en dessous, et c’est toute la société qui s’abîme.

Clara comprenait. Mais elle n’y arrivait pas vraiment. Elle regarda Martin, rayonnant, rassuré. Puis elle pensa à Assia. Et à elle, au milieu. Elle avait voulu rester. Mais rester, désormais, semblait vouloir dire ne plus pouvoir s’arrêter. L’usine et le syndicat commençaient à lui paraître faits d’un seul et même acier.

Plus loin, les presses reprenaient leur cadence, sans états d’âme, martelant la tôle avec obstination.

-4-

Cette fois, la réunion aurait lieu dehors, au local de la MJC, juste à côté de la grande entrée, là où les gamins jouaient au baby-foot l’après-midi et où, le soir, les affiches de théâtre amateur côtoyaient les tracts froissés. Le carrelage était fendu, les néons un peu blafards, et l’odeur faite de bois ciré et de poussière ancienne.

Martin avait été clair avec Assia. Pour les salariés embauchés, c’était une victoire inespérée. Quinze postes, un calendrier, une clause de réexamen : ils avaient arraché plus qu’ils n’espéraient. Il fallait consolider. Revenir aux revendications internes : les salaires, les primes, le respect des chefs d’équipe, les classifications. Il s’était syndiqué du côté des titulaires, il voulait travailler de l’intérieur, solidement. La grève du zèle, disait-il, on la ressortira quand on sera prêts. Quand ça tiendra. Il avait été l’allumeur. Maintenant, il voulait être maçon. Assia l’avait soutenu, sans le retenir.

Clara, elle, restait avec les intérimaires. Le groupe grossissait et cherchait un nom. “Syndicat des mal employés” revenait dans les bouches, un peu ironique au début, puis grave et certain ensuite. Il ne s’agissait plus seulement de ceux qu’on jetait avant les dix-huit mois. Il y aurait aussi les embauchés qui ne voulaient pas rester là où ils étaient, ceux qui sentaient leur vie se rétrécir à mesure que le badge sonnait à l’entrée, ceux qui se demandaient s’ils pouvaient faire autre chose sans savoir trop par où commencer.

Pour l’heure, il fallait tenir le fil le plus brûlant, celui de la précarisation organisée. Les règles de l’intérim et de la micro-entreprise, la rotation permanente, la fragilité des contrats. C’était là que la machine mordait.

Assia avait invité les cercles militants de gauche de la région. Pour qu’ils viennent voir ce que ça faisait quand ça frottait vraiment. Une douzaine de référents débarquèrent, sacs en bandoulière, carnets et regards attentifs. Certains venaient des universités, d’autres d’associations culturelles, un ou deux des collectifs écologistes. Ils saluèrent, un peu gauchement. Les intérimaires les dévisageaient avec une curiosité méfiante.

Clara ouvrit la réunion. Elle ne tremblait plus, mais elle sentait encore la chaleur lui monter aux joues. Elle parla, debout devant le mur couvert d’affiches. Elle rappela la victoire, les quinze postes, la clause. Des applaudissements courts surgirent puis elle aborda le reste. Les noms laissés de côté, les critères, la suite.

– On est là pour que personne soit laissé de côté. C’est pas qu’à nous de nous de devoir nous adapter.

Elle marqua une pause. Elle continua.

– Même si on rentre pas dans leurs cases, on doit le savoir avant de partir. On doit pouvoir réagir. Et si on part, on doit partir avec des droits, avec une formation, avec quequ’chose de plus que ce qu’on avait en entrant.

Un murmure parcourut la salle. Certains opinèrent, d’autres croisèrent les bras. Assia prit le relais sans monter sur l’estrade.

– On va travailler en petits groupes. Dix minutes et une question : qu’est-ce qu’on demande à l’entreprise pour ceux qui cochent pas les critères ?

Les chaises raclèrent. On forma des cercles. On parla fort. Un intérimaire au visage fermé expliqua qu’il voulait qu’on le laisse travailler et qu’on lui foute la paix. Une militante aux cheveux courts répondit que la paix sans les droits, ça ne durait pas. Un cariste raconta son frère, coincé depuis quinze ans sur des missions courtes mais que ça lui allait, que ça lui faisait plus de congés. Un étudiant nota tout, presque tout.

Assia circulait entre les groupes. Elle ne corrigeait pas. Elle relançait. “Concrètement ?” “On le demanderait à qui ?” “On le ferait comment?” Elle avait cette manière bien à elle d’ordonner le chaos.

Puis elle les rassembla en demi-cercle large. Elle traça au sol, du bout du pied, une ligne imaginaire, une rivière disait-elle.

– Ceux qui pensent qu’on doit exiger sur-le-champ la formation de ceux qui veulent rester et qu’ils soient tous gardés, vous vous placez à gauche. Ceux qui veulent d’abord assurer les embauches acquises avant d’exiger quoi que ce soit, à droite.

Les corps bougèrent. On hésita. On se regarda. Personne n’était forcé de parler, mais on devait se situer. Clara observa. Ce n’était pas un vote à main levée, c’était une prise de position mouvante. Les syndiqués plus aguerris ne se massèrent pas tous du même côté. Certains rejoignirent les prudents. Les intérimaires écartés, eux, avancèrent presque d’un bloc vers l’exigence immédiate. Les voix montèrent, pas de grands cris, mais de la tension. On reformula. On ajusta. On chercha une voie commune. Peu à peu, les hésitants traversèrent la ligne. Pas tous d’un coup, mais un à un. Les derniers hésitants finirent par traverser, pas convaincus sur tout, mais décidés à ne pas rester seuls. À la fin, il ne restait plus personne à droite.

La décision fut écrite en gros sur le tableau blanc : courrier collectif exigeant la transparence totale des critères et l’accompagnement des salariés en difficulté, avec formation interne à la clé. Et si la direction traînait, on rendrait le site moins fluide par nous-mêmes et on ferait revenir les journalistes.

Clara n’en revenait pas. Une heure plus tôt, c’était flou. Maintenant, une décision tenait debout. Elle regarda Assia. Elle ne dominait pas la salle, elle apprenait avec. Et tout le monde, peu à peu, marchait avec elle, sur des sujets qu’hier on pouvait jeter encore dans le bac de tri de la fatalité.

-5-

AVANCEMENT DU PLAN D’INTÉGRATION
15 POSTES CONFIRMÉS – AUCUNE EMBAUCHE SUPPLÉMENTAIRE ENVISAGEABLE À CE STADE

Les feuilles étaient scotchées bien droites sur le panneau, au-dessus des consignes de sécurité. Les corps s’étaient arrêtés devant. Clara lut le titre une première fois. Puis la seconde ligne. Quinze. Point. Les noms suivaient. Toujours les mêmes. En bas, une phrase administrative : “Les autres situations ne répondent pas, à ce jour, aux conditions d’embauches requises.”

Un intérimaire chercha du doigt, lentement. Il remonta la liste. Redescendit.

– C’est bon… j’ai compris.

Il recula d’un pas lassé, puis repartit.

Plus loin, un embauché lâcha à voix basse :

– Fallait pas croire qu’ils allaient plier jusqu’à quarante.

Un autre répondit :

– On a déjà arraché gros.

Les presses frappaient, les étuves chauffaient, les chariots circulaient. Martin arriva derrière Clara. Il lut l’affiche. Il resta un moment sans parler.

– Les gars repartiront pas en grève pour ça. Pas maintenant.

Le regard de Clara allait vers les lignes de production, vers les chefs qui observaient à distance. Elle chercha Assia. Elle la trouva à quelques mètres, immobile, adossée au mur. Elle ne lisait pas l’affiche. Elle regardait la scène comme on observe un aiguillage.

Clara s’approcha.

– Ils s’arrêtent à quinze.

– Oui.

– Tu le savais ?

Assia ne détourna pas les yeux.

– Ils ont senti que l’atelier ne bougerait plus. Pourquoi ils iraient plus loin ?

– On fait quoi maintenant ?

-6-

On était samedi matin. L’air était encore frais, mais l’ambiance déjà tendue. Devant la grande entrée, les intérimaires formaient la première ligne. Derrière eux, il y avait les autres membres du syndicat et derrière encore, les alliés, les familles, les amis. On avait tiré la banderole entre deux poteaux, on y avait ajouté la phrase que la journaliste avait retenu de la bouche de Clara :

“ON N’EST PAS DES PIÈCES DÉTACHÉES. ON VEUT RESTER.”

Elle battait légèrement dans le vent.

Les camions ralentissaient à l’approche de la grille, certains chauffeurs coupaient le moteur, d’autres klaxonnaient nerveusement, agacés. Les gilets fluorescents se mêlaient aux drapeaux syndicaux. Une centaine d’intérimaires et de syndiqués du site. Une cinquantaine de proches venus soutenir. Assia avait fait venir des délégations d’autres usines. Cent vingt syndiqués alliés. Et puis les militants. Cent cinquante. Étudiants, collectifs, habitués des AG. On changeait d’échelle et Clara le sentait physiquement. Ce n’était plus un problème d’atelier, c’était devenu une affaire de société.

La police arriva en fin de matinée. Deux voitures d’abord. Puis un fourgon. Les agents descendirent, calmes, mains sur les ceinturons, regard circulaire.

– Messieurs-dames, il faut laisser passer les camions.

La discussion s’engagea. Les délégués s’avancèrent. Ton posé.

– Vous voulez que ça rentre ? Faites en sorte qu’on puisse rentrer nous aussi.

Un policier tenta la médiation :

– On comprend votre situation. Mais bloquer l’accès, c’est une entrave à la circulation et à l’activité économique.

Le mot sonna un peu comme un coup de tampon administratif. La direction arriva peu après, un petit groupe d’adjoints sortis de berlines sombres et imposantes. Le directeur prit la parole à distance prudente.

– Vous êtes dans l’illégalité. C’est une obstruction manifeste. Nous avons pris des décisions rationnelles et mesurées. Nous ne céderons pas à des intimidations.

Des murmures montèrent. Puis des voix.

– Mesurées pour qui ?

– Vous appelez ça rationnel ? dit un gars en désignant la police.

Clara sentit la tension monter d’un cran.

Puis les jeunes arrivèrent. Des gamins de la cité voisine. Ils restèrent d’abord en périphérie. Regard fixe sur les policiers. Téléphones sortis.

Des militants universitaires, excédés, interpellèrent le directeur plus frontalement. Les mots devinrent plus durs. “Mépris”, “violence sociale”. On entendit un “capitalocrate”, lâché comme ça, sans trop d’assurance, pour tester, pour voir ce que ça pourrait donner. Les jeunes des cités s’en mêlèrent. Le directeur pâlit. Il chercha à se replier vers le bâtiment administratif. Un mouvement de foule compact l’en empêcha brièvement. La police se resserra.

Clara sentait le point de bascule. Elle appelait au calme, un peu nerveusement, et puis tout alla trop vite. Une voiture s’ouvrit en retrait. Un coffre claqua. Trois silhouettes, cagoules mises à la hâte. Des bouteilles sorties. Chiffons. Essence. Clara eut à peine le temps de comprendre. La première flamme jaillit, une trajectoire hésitante, et puis l’impact contre le poste de garde.

Le feu prit plus vite qu’on l’aurait pensé. Un cri grave. Les jeunes s’emparèrent de deux autres bouteilles. Les policiers reculèrent d’un pas. Une vitre explosa. Une poubelle fut renversée. Une autre allumée. Les camions klaxonnèrent, désespérément, en cherchant le repli. Les gyrophares s’accélérèrent, les sirènes grimpèrent, les canettes en verre volèrent.

Clara resta figée. Martin surgit près d’elle, tirant Chloé par le bras.

– Viens ! Dépêche-toi !

Son regard disait l’urgence, et aussi quelque chose d’autre, un peu comme je te l’avais bien dit.

Clara chercha Assia parmi le vacarme, le bruit, les gens affolés, la fumée et l’odeur d’essence.

Elle la vit en retrait, ni trop loin ni dedans, les yeux grands ouverts, elle ne s’affolait pas, elle ne criait pas, elle regardait. On aurait dit qu’elle cherchait à comprendre à quelle instant exact la situation avait commencé à déraper. Le feu gagna le poste de garde. Puis une fenêtre des bureaux administratifs céda. Les sirènes des pompiers retentirent au loin. Les familles partaient ensemble, aussi vite qu’elles le pouvaient. Les syndiqués les plus âgés reculaient. Les militants hésitaient encore entre rester et fuir. Les policiers formèrent une ligne.

Martin cria :

– Clara !

Elle fit un pas vers lui. Puis s’arrêta. Elle regarda Assia. Une seconde. Deux.

– Allez-y ! Je reste ! cria-t-elle.

Martin jura. Il ouvrit la voiture, fit entrer Chloé et démarra brusquement.

Les renforts arrivèrent, avec les casques, les boucliers et les ordres secs. L’affrontement dura plus de deux heures.

Et quand le calme repris des couleurs, le poste de garde était noirci, une fumée épaisse s’en émanait. Derrière, une partie de l’administration crépitait. Et, plus loin, à l’arrière, c’était le local syndical qui brûlait, et la salle du haut avec.

-7-

La nuit avait fini par se taire. Les sirènes s’étaient éloignées une à une, comme des bêtes rassasiées. Il restait l’odeur. Une odeur âcre accrochée aux vêtements, aux cheveux, à la peau. Clara la sentait encore en montant l’escalier derrière Assia.

Elles ne parlèrent presque pas. La clé tourna. La porte se referma. L’appartement semblait intact, presque indifférent. La lampe bancale diffusait sa lumière jaunâtre habituelle. Les livres, la table faite d’une porte posée sur deux tréteaux, le canapé fatigué. Tout était à sa place. Comme si rien n’avait brûlé.

Clara retira sa veste. Ses mains tremblaient un peu, c’était le contrecoup. Elle avait encore dans les oreilles le bruit des vitres, le souffle du feu, le cri des sirènes.

– Ça a dérapé, dit-elle.

Assia ne répondit pas tout de suite. Elle la regardait avec une attention grave, presque douce.

– Oui.

Clara s’approcha. Elle posa son front contre l’épaule d’Assia. Le contact était chaud, vivant. C’était peut-être la seule chose encore stable. Assia passa une main dans ses cheveux, lentement.

Elles s’embrassèrent sans empressement, comme une manière de tâter le terrain, de s’assurer peut-être que le monde entier n’avait pas encore cédé sous leurs pieds. Les vêtements tombèrent. Le corps de l’autre offert un peu comme un cadeau de lendemain de peine. Elles s’aimèrent différemment. Chaque geste cherchait la tendresse, et la peau contre la peau leur faisait reprendre existence.

Quand tout se calma, elles restèrent allongées côte à côte. Dehors, la ville semblait déjà avoir tourné un peu la page.

Clara fixait le plafond.

– On n’avait pas prévu ça.

Assia inspira profondément.

– Non.

Elle se redressa sur un coude.

– Mais ils vont s’en servir.

Clara tourna la tête vers elle.

– Comment ça ?

– Ils vont parler d’ordre, de sécurité, de responsabilité. L’opinion sera de leur côté. Il diront qu’ils avaient raison d’être prudents. Ils vont faire passer ça pour une dérive inévitable, un « voilà ce qui arrive quand on est trop gentil ». Ils vont vouloir réprimer.

Clara sentit une contraction dans sa poitrine.

– Tu crois qu’ils vont virer des gens ?

Assia ne répondit pas immédiatement. Elle choisit ses mots.

– Je crois qu’ils vont s’écarter de tout ce qui a fait dériver.

Le silence retomba un peu plus bas. Puis Assia ajouta, presque calmement :

– Mais, tu sais ce qu’on fait dans ces cas là ? On change d’échelle.

Clara la regardait. Assia semblait comme possédée par quelque chose qu’elle n’arrivait pas à saisir.

– On sort de l’usine. On parle de la précarité organisée. On avance vers un projet de loi. On exige le respect, la sécurité, la formation. On agit plus haut, on arrête de mettre du mercurochrome sur une fracture.

Assia parlait doucement, mais son regard s’était déplacé. Pour Clara, le on change d’échelle résonnait comme une pièce plus vaste que toute la chambre.

– Ils voudront l’ordre. Eh ben on leur propose une règle plus haute que la leur.

Clara pensa à la salle brûlée. Au bois noirci. Au rire de Martin dans la cabine. À la chaleur simple d’un chocolat partagé. Elle avait du mal à voir de règle plus haute.

– Tu crois qu’on peut arriver à faire ce que tu dis ?

Assia la fixa. Cette fois, elle la regardait vraiment.

– Oui. Mais pas avec moi devant.

– Pourquoi ?

– Ils me caricatureront. Toi, ils ne pourront pas. Tu viens vraiment de l’atelier. Tu as porté la banderole. Tu as négocié pour le bien de tous. Tu n’as jamais cassé une vitre.

Clara sentit le vertige revenir, mais ce n’était pas seulement la peur. C’était autre chose.

– Tu veux que je parle pour tenter de sauver le truc ?

Assia posa sa main sur la sienne. Fermement cette fois.

– Je veux que tu dises ce que tu vis. Il faut une voix qu’ils ne puissent pas mépriser.

La chambre sembla encore s’agrandir. Il faisait chaud, mais Clara ressentait un froid, installé sous les côtes. Elle pensa à ce que cela impliquait.

– En devenant… plus visible, j’vais être une sorte de cible.

– Oui.

Le mot resta suspendu entre elles. Clara attendit une seconde de plus, un geste, un “je serai là”. Rien ne vient, mais Clara hocha la tête. Elle s’approcha d’elle et se blottit dans ses bras. Assia l’enlaça. Clara ne se sentait pourtant déjà plus au même endroit.

-8-

L’appartement de son père sentait le café et le tabac froids. Les volets étaient à moitié fermés, comme si la lumière dérangeait. Il était assis à la table de la cuisine, une lettre posée devant lui, intacte.

– T’as reçu un recommandé. Ça vient de ta boîte. J’ai pas ouvert.

Elle s’assit en face de lui. Elle reconnut le type d’enveloppe immédiatement. Elle l’ouvrit lentement.

Compte tenu des événements survenus le samedi…

Climat de tension incompatible avec la poursuite sereine de la période d’essai…

Rupture à effet immédiat.

Elle relut une seconde fois après avoir annoncé à son père de quoi il en retournait sans en préciser le motif.

Son père tapa du poing sur la table.

– Les salauds !

Elle leva les yeux.

– Ils ont aucune parole. C’est pas correct, putain, des chiens oui…

Il se leva, fit deux pas dans la cuisine, revint.

– Tu devrais faire quelque chose… On devrait leur péter la gueule oui.

Il parlait vite. On sentait qu’une part de lui voyait la dérive, qu’une autre enfonçait l’accélérateur pendant qu’une troisième cherchait le frein et semblait être trop petite pour espérer l’atteindre.

Clara restait silencieuse. Comme toujours. Il parlait de système, de patrons. Il parlait fort, comme si la colère avait fini par devenir une sorte de lot de consolation.

– De toute façon, ce boulot… ajouta-t-il. C’était pas pour toi. Tu vaux mieux que ça.

– Oui, t’as sans doute raison.

Puis un silence un peu embarrassé s’installa.

Son père alluma une cigarette près de la fenêtre entrouverte.

– T’inquiète pas. Tu retomberas sur tes pattes.

La phrase se voulait rassurante. Elle sonnait surtout comme une habitude.

Clara regarda la table, les brûlures anciennes dans le bois, les factures empilées dans un coin. Elle pensa aux soirs d’enfance où il rentrait tard, fatigué, absorbé par ses propres batailles invisibles. Il avait toujours été en colère contre quelque chose et rarement disponible pour ce qui était là, à côté de lui.

– Ça va aller, lui dit-elle.

Il hocha la tête, déjà ailleurs.

Elle glissa la lettre dans son sac et sortit. L’air était plus frais qu’elle ne l’imaginait. Elle resta un moment immobile sur le trottoir. Elle pensa à Martin. Demain, elle irait tout de même à l’usine.

-9-

Ils ne la laissèrent pas rentrer.

À l’accueil, la personne des ressources humaines avait gardé un ton poli, presque compatissant.

– Dans le contexte actuel, nous préférons éviter toute tension supplémentaire sur le site. Vous serez rémunérée jusqu’à la fin de votre période d’essai, conformément à la loi. Et conformément à la loi, on lui prit son badge, elle rendit la clé de son casier, on lui fit signer un reçu. Et on la fit sortir par la petite porte latérale des visiteurs.

Elle appela Martin. Il décrocha rapidement.

– Tu peux venir au parking ?

Il arriva quelques minutes plus tard. Le parking était à moitié plein. Des groupes sortaient en parlant du week-end, des courses, des enfants. Le monde continuait.

Martin la vit, avança.

– Ils t’ont pas laissée entrer ?

Elle secoua la tête.

– Non. Ils me paient pour que je reste dehors.

Il eut un sourire bref.

Un moteur rugit derrière eux, une voiture manqua son créneau, on entendit un juron.

– J’ai reçu la lettre chez mon père.

Martin hocha la tête. Il regarda le bâtiment, les vitres pâles qui reflétait le ciel bleu paré de nuages.

– Ça aurait pu être tellement simple. On avait réussi quelque chose, on aurait pu tenir ça. Travailler et puis se marrer comme on l’avait toujours fait.

– Ça va me manquer, dit-elle.

Il la regarda longtemps.

– Je t’avais dit de te méfier, dit-il, un peu las.

– On a eu raison d’y croire quand même, de vouloir gagner.

Il haussa les épaules.

– Peut-être, mais moi j’avais surtout quelque chose à perdre.

Elle ne sut s’il parlait de Chloé ou d’elle.

– Moi aussi, lui dit-elle en pensant à lui.

Il secoua doucement la tête.

– Oui. Mais toi, t’avais déjà basculé ailleurs.

Elle ne répondit pas..

– Je te souhaite une vie qui tienne debout, Clara.

– Moi aussi.

Il eut un léger sourire.

– Toi, tu veux surtout qu’elle change.

Un silence se glissa. Puis il ajouta:

– Je te souhaite d’avoir raison.

Il ne souriait plus. Elle sentit sa gorge se serrer.

– Je voulais pas ça.

– Je sais.

Ils firent un pas l’un vers l’autre. Une étreinte courte. Elle pleura un peu sans bruit. Il se détacha le premier en lui lâchant deux mots :

– Fais attention

Il franchit le portillon. La grille grinça légèrement. Il ne se retourna pas.

-10-

Elle ne prit pas le bus.

Les portes s’ouvrirent devant elle, l’air chaud s’échappa, les gens montèrent, descendirent. Elle resta sur le trottoir. Le bus repartit dans un soupir.

Elle marcha sans décider d’une direction. Les terrasses étaient pleines, des verres tintaient, une poussette grinça sur les pavés. La ville avait déjà oublié, tandis qu’elle, avançait avec cette impression étrange d’être en retard ou en avance sur sa propre vie.

Au coin d’une rue, une grande porte en bois était entrouverte. Elle hésita, puis y entra. L’air changea immédiatement, plus frais, plus dense. Une odeur de cire et de pierre humide, quelque chose de très ancien. Le bruit de la rue s’éteignit derrière elle comme si quelqu’un avait refermé un couvercle. La lumière venait d’en haut, tamisée, et le sol résonnait doucement sous ses pas. Il y avait quelques silhouettes dispersées, immobiles. Elle s’avança entre des rangées de bancs. Le bois était usé et avait été rendu lisse par des générations de mains. Elle passa les doigts dessus sans y penser et s’assit au milieu.

Elle posa les mains sur ses genoux, elles tremblaient encore un peu. Une image lui revint sans prévenir, une robe blanche trop grande, une eau froide sur le front, la voix d’un homme en soutane qui parlait doucement. Puis les cloches, un dimanche de Pâques, les œufs cachés dans un jardin encore humide. Elle ne savait pas vraiment pourquoi ses pas l’avaient menée là. Peut-être parce qu’elle connaissait déjà l’odeur. Elle leva les yeux, la voûte était haute, des visages peints la regardaient, les couleurs étaient passées, mais elles tenaient encore. Ici, rien ne brûlait.

Elle pensa à la grille qui grinçait, à la main de Martin qui s’était détachée, à la lettre, aux flammes, à Assia, au “On change d’échelle.” Le mot résonna dans l’espace ici, plus vaste encore qu’il ne l’avait été dans la chambre. Elle comprit qu’elle ne reviendrait pas en arrière et que ce qui tenait debout autrefois semblait bel et bien révolu. Elle sentit une peur plus lente, plus profonde que celle du feu. Une porte grinça derrière elle. Un pas léger. Puis à nouveau le silence. Dans cette église, le monde semblait attendre autre chose.

Elle inspira et elle resta encore un peu.

Chapitre 4 >

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