-1-
Le ciel était clair. L’air était frais. On respirait.
Clara marcha lentement entre les allées. Le gravier crissait sous ses pas. Devant elle, des silhouettes déjà rassemblées. Peu de bruit. Quelques voix basses. Des mains dans des poches. Des regards posés quelque part, sans vraiment se fixer. Elle reconnut plusieurs visages de l’usine, des hommes qu’elle avait croisés. Certains la saluèrent d’un léger signe de tête. D’autres ne la regardèrent pas. Martin était là, un peu en retrait, les épaules légèrement voûtées. Il regardait le sol. Elle s’approcha. Il leva les yeux.
– Salut.
– Salut.
Ils restèrent côte à côte.
Le cercueil était déjà en place. Une couronne. Quelques fleurs à l’odeur discrète, presque absente. Une femme pleurait doucement. Sans bruit. Les épaules tremblaient à peine. Un homme toussa derrière eux. Une toux sèche, répétée. Personne ne se retourna. Le silence reprit sa place. Une voix parla. Quelques mots sur la vie, le travail, la famille. Elle regardait les mains. Des mains épaisses. Marquées. Certaines abîmées. Des traces anciennes. Des ongles cassés. De la peinture dans les plis.
Le vent passa légèrement. Clara leva les yeux. Au-dessus des arbres, au loin, une ligne grise. Une structure. Les silhouettes de l’usine, discrètes, mais là. Comme posée derrière tout le reste. Elle resta un instant à regarder.
– C’est le troisième.
La voix venait de derrière. Personne ne répondit.
Un autre homme, plus loin :
– Et ça continue.
Quelqu’un haussa légèrement les épaules.
– Qu’est-ce tu-veux, c’est comme ça.
Le cercueil commença à descendre. Lentement. Le bruit de la corde. Le bois qui glisse. Le frottement. Clara regarda la fosse. Puis, elle releva les yeux vers l’usine.
– Ils veulent délocaliser, dit Martin, un peu dans le vide.
Elle tourna légèrement la tête vers lui.
– On va dégager. Là, on se bat pour les indemnités. Y en a qui ne savent même pas s’ils vont toucher. Y en a qui ont déjà signé.
Le bruit s’arrêta. Le cercueil était en bas.
La femme pleurait toujours. Plus fort cette fois. Quelqu’un posa une main sur son épaule.
Personne ne parlait de la maladie. Personne n’avait prononcé le mot. Ni dit d’où elle venait.
Clara regarda les visages, puis les mains. Clara ferma les yeux une seconde. Quand elle les rouvrit, rien n’avait changé, le ciel, l’air, les gens, et au loin, l’usine.
– On va tous y passer.
Elle tourna la tête. Martin regardait droit devant lui.
Clara ne répondit pas. Elle ne chercha pas à comprendre. Elle resta avec. Et en elle, quelque chose pourtant cherchait déjà où agir.
-2-
Le lieu était calme. Un salon en hauteur, largement ouvert sur la ville. Un silence entretenu, comme organisé. Des matières épaisses, des lignes simples, une lumière douce qui apaisait. On entendait à peine ce qui se passait en bas. Comme si le monde continuait, à distance.
Clara s’arrêta un instant avant d’entrer. Elle observa.
Pas seulement le lieu. La manière dont il tenait.
Lucio était déjà là. Assis. Droit. Un verre posé devant lui.
– Vous avez lu l’article ? dit-elle.
Elle ne s’assit pas tout de suite.
– Ils vont fermer. Ou déplacer. Et d’autres… vont tomber malades… ailleurs.
Lucio hocha légèrement la tête.
– Oui. C’est ce que font des entreprises.
Clara fronça légèrement les sourcils.
– Vous avez l’air de dire ça comme si c’était normal.
– Une entreprise privée est structurée pour s’enrichir, pas pour protéger la vie. L’activité des multinationales va là où la morale est la moins chère.
Clara encaissa. Elle s’assit.
– Et nous, on se bat là où ça part.
– Oui. Et les décisions qui comptent le plus se prennent ailleurs.
Clara releva légèrement les yeux.
– Où ça exactement ?
– Dans les arbitrages politiques. Nationaux… et internationaux.
– Donc si on joue pas à ce niveau là… on gagne pas.
– Disons que vous limitez les pertes.
– Et à l’international, c’est quoi qu’il faudrait ?
– Des règles communes, portés par des institutions légitimes, réellement capables de contraindre.
Clara réfléchit.
– Et c’est qui, qui s’oppose à ça ?
Lucio eut un léger sourire.
– Ceux qui gagnent à ce que cela ne se fasse pas, agréger autour de quelques acteurs dominants.
– Et… contre l’intérêt de beaucoup d’humains, ajouta Clara.
– Oui, et souvent de celui de la vie dans son ensemble.
Clara regarda la ville.
– Et vous pensez que ça peut se faire quand même ?
– Disons qu’il s’agit de trouver les moyens pour que la force des intérêts communs, l’emporte sur les puissances des intérêts prédateurs.
Lucio la regarda.
– Même si cela est déterminant, vous n’y arriverez pas, si vous vous contentez d’organiser seulement ceux qui souffrent face au pouvoir.
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Il faut aussi pouvoir agir à l’intérieur du pouvoir… sans s’y faire absorber, ni corrompre.
Clara le regarda, longuement.
– Et vous avez besoin de quoi ?
Lucio la fixa.
– De vous.
Des battements.
– Et pour faire quoi ?
– Pour faire le lien entre ceux qui subissent et ceux qui décident. Entrez dans le jeu… sans vous y enfermer. Observez. Comprenez. Circulez. Et agissez là où cela pèse.
Lucio marqua un temps.
– Mais vous ne pourrez pas être partout.
– Et si je m’y perds ?
– Si vous n’y allez pas, vous laisserez ces espaces à ceux qui n’ont aucun problème à le faire.
-3-
Le bureau de Noah semblait plus petit.
Clara arriva la dernière. Martin était debout à côté d’Assia, les bras croisés. Nora, assise au bord de la table, un smartphone dans les mains. Lucio, légèrement en retrait. Noah, calme, les mains posées devant lui.
Des fragments de phrases. Rien de posé. Le téléphone de Martin vibra encore. Il le regarda puis le retourna sans lire.
Clara posa son sac.
– Alors ?
Martin la regardait. Clara les balaya du regard.
– Si on reste là où on est… on gagnera pas.
– On est déjà en train de perdre, dit Martin.
– Oui, répondit Clara. Et ça, on sait très bien le faire.
Un léger souffle passa. Martin sourit.
Assia ne sourit pas.
– Et donc ?
Clara fit un pas vers la table.
– On arrête de limiter les dégâts ici. On relie.
– C’est-à-dire ? demanda Nora.
– On relie les usines, les gens. Ici et ailleurs. Et on ouvre la décision là où ça compte mondialement, au niveau des nations et de l’Europe.
– Avec quoi ? demanda Noah.
– Avec les travailleurs dehors. Vos liens de l’intérieur, Lucio. Et votre rapport sur la table, Noah.
Personne ne la coupa. Cela la troubla plus que l’opposition.
– Je l’ai lu, et il est solide, dit Assia.
– Il doit être incontestable, dit Lucio en lissant machinalement la manche de sa veste. Actuellement, il l’est pour ceux qui veulent voir. Il doit l’être pour ceux qui décident de ne pas voir.
– Les preuves ne convainquent jamais ceux qui gagnent à ne pas regarder, répliqua Assia.
– Alors il faut que l’ignorer leur coûte plus cher que d’agir, trancha Noah.
– Combien de temps pour le rapport ? demanda Clara.
Noah prit quelques secondes avant de répondre.
– Deux à trois semaines, si je mobilise toute mon équipe, et me mets quelques partenaires à dos.
Martin bougea légèrement.
– Et nous ?
– Vous tenez. Et vous vous organisez. Vous cédez pas.
Nora posa son téléphone.
– Et le syndicat ?
– On continue ici… et on sème ailleurs.
– Ailleurs où ?
– En Inde.
Assia avait prononcé ces deux mots. Tous se tournèrent vers elle.
– Le groupe a là-bas une autre usine. Avec la même logique. Et les mêmes morts.
Le silence changea de poids. Personne ne demanda si c’était possible. Clara regarda Assia. Puis :
– Tu veux y aller ?
Assia ne baissa pas les yeux.
– Oui.
-4-
Le lieu ne ressemblait pas à un bureau. Il y avait quelque chose de plus lent, de plus construit. Les lignes étaient simples. Le bois clair absorbait les gestes. Les murs retenaient les sons. Même la lumière semblait réglée pour ne pas distraire. On n’entendait presque rien. Comme si le monde continuait ailleurs, et que ce qui comptait vraiment se passait ici, en silence.
Clara baissa les yeux pour écrire sur son portable.
“Tu te connectes ?”
À côté d’elle se trouvait Noah, ainsi que Nora et Sylvain Delattre, un chef de groupe au Parlement européen, allié du syndicat. Delattre avait la nervosité de ceux qui vivent dans des couloirs sourds à tenter de faire avancer des choses. Il avait l’air d’un homme qui dormait peu et croyait encore, malgré tout, à certaines procédures. En face d’eux, le directeur de cabinet du président de la République parlait.
– …si vous activez trop tôt, vous n’allez faire qu’enclencher des frustrations.
Sa voix était posée. Clara releva la tête.
– Donc on rend ça visible jusqu’à ce que vous ayez une solution à prendre. Et on pousse au moment où ça compte.
– Euh, oui. Enfin, il vous faut savoir que le président préfère que les choses se fassent calmement.
– Quand on est de ceux qui subissent, c’est difficile de ne pas s’énerver vous savez, surtout quand ça permet de faire avancer les choses.
Le directeur de cabinet hésita, puis réfréna sa tendance à vouloir tout nuancer.
À sa droite, Noah ouvrit son dossier.
– Deux sites. Deux pays. Même groupe. Même chaîne de valeur.
Il fit glisser les documents vers le centre. Clara sentit une fierté discrète.
– Même exposition. Même pathologies. Les premiers cas sont reconnus. Des procédures juridiques sont engagées.
Le directeur de cabinet parcourait les premières pages, Sylvain Delattre commentait tandis que le collaborateur poursuivait sa lecture.
– On a un angle juridique et une menace économique. À Bruxelles, c’est déjà une histoire d’amour.
Le directeur de cabinet lisait toujours quand Clara pivota son ordinateur vers lui.
– Et on a la colère qui s’organise.
L’image apparut presque immédiatement.
Martin. Derrière lui, les grilles fermées. Des ouvriers regroupés. Les gilets du groupe. Une banderole :
NOS EMPLOIS, NOS VIES
– On a fait arrêter les départs, dit Martin. Ils sont revenus sur les contrats déjà signés. On reste. On montre qu’on peut bloquer. Si on veut.
Clara sentit son dos se redresser. Au bout d’un moment l’image bascula.
Assia.
Chaleur plus dense. Lumière plus dure. Des voix autour d’elle. Derrière, une banderole :
OUR JOBS, OUR LIVES
– They want to block now, dit quelqu’un hors champ.
Un homme s’exclama en hindi.
– अभी रोकते हैं !
Assia leva la main. If you block now, they relocate. If you stay organized, visible, coordinated… they have to negotiate.
Un homme plus âgé s’avança.
– Then we hold, répondit le travailleur.
– Ici les travailleurs se tiennent prêts aussi dit Assia.
Le directeur de cabinet avait les yeux rivés sur l’écran. Comme imprégné de quelque chose du monde qu’il ne s’attendait pas à voir ici.
C’est là que Nora s’adressa à lui à son tour.
– On a des relais en Europe. Des syndicats, des ONG, des médias locaux. France, Belgique, Allemagne… et ça commence en Espagne.
Un second écran s’ouvrit.
– Je vous laisse observer ce sondage express publié hier soir par une ONG indépendante, dit Noah.
Des chiffres apparurent.
– 68 % des européens sont favorables à une interdiction d’importer des produits issus de conditions dangereuses pour la santé et l’environnement.
Sylvain Delattre se pencha légèrement, en réajustant ces lunettes.
– Cela devient exploitable politiquement. On pourrait engager la commission d’abord. Puis le Parlement.
Il désigna les chiffres.
– Si le sujet devient brûlant et ce résultat est vérifié, on peut pousser une mise à l’agenda. Mais il faut maintenir la pression dans plusieurs États membres.
Le directeur de cabinet reprit.
– Force est de constater que vous avez bel et bien enclenché quelque chose.
Il déposa la une d’un journal devant lui.
– Mais là, personne ne peut vous entendre.
Il tourna légèrement la une vers eux.
Moyen-Orient. Russie. Énergie. Inflation.
– Aujourd’hui, ce sujet ne trouve pas de prise. Il existe pour vous. Mais pas dans la hiérarchie des urgences.
Il dit cela sans dureté, un peu comme quelqu’un qui annonçait la météo.
– Pour le président, ce n’est pas encore activable. Ce n’est pas un refus. C’est un problème de fenêtre.
Clara sentit monter en elle quelque chose entre la frustration et la lucidité.
– Quand est-ce que ça le deviendra ?
– Pendant la campagne.
Le chef de groupe européen reprit, plus direct.
– Ça nous laisse le temps de structurer le texte. On pourrait cheminer vers une clause miroir.
– C’est à dire ?
Il s’avança légèrement. Il redressa ses lunettes.
– Une clause miroir. Nom ennuyeux, effets considérables.
Il marqua une pause.
– Cela consisterait à interdire d’importer des produits fabriqués dans des conditions interdites ici. Si ça passe, les entreprises n’adaptent pas seulement ici, en Europe. Elles adaptent leur production partout ailleurs pour accéder au marché européen.
– Et au parlement vous aurez les voix ? demanda Clara.
– Les convictions comptent. Les circonscriptions davantage. Si la pression est visible dans plusieurs pays… et synchronisée… que les députés se sentent observés, oui, c’est jouable. Mais il nous faudra la volonté du Conseil, dit-il en regardant le directeur de cabinet.
– Il faudra sonder les conséquences économiques d’une telle décision. Il ne s’agirait pas de scier la branche sur laquelle nous sommes assis, s’inquiéta le directeur de cabinet. Mais si on arrive à rassurer le Conseil, si l’opinion est favorable et que la solution convient à nos soutiens, cela pourrait peut-être être envisageable.
Clara regarda les écrans, Martin et Assia. Puis elle regarda autour d’elle, Nora, Noah et les deux hommes qui s’activaient en face d’elle.
-5-
Les choses commencèrent à circuler, d’abord lentement, par fragments d’images et de phrases. Sur les sites déjà organisés, on ne partait pas. On organisait les tours, on maintenait les présences, on évitait les débordements. Et ailleurs, devant d’autres usines, d’autres groupes, d’autres pays, certains se mirent à faire pareil. D’autres observaient encore, sans trop bouger. Les messages passaient d’un groupe à l’autre, d’un syndicat à un autre, d’un pays à un autre, on traduisait, on reprenait, on ajustait, on déformait ou on simplifiait. Les langues changeaient, les situations variaient, et pourtant quelque chose tenait.
Dans certaines villes, des assemblées se remplissaient, pas partout, pas toujours, pas nombreuses tout le temps. On venait dire, puis on restait pour comprendre, puis on repartait avec quelque chose à tenter ici, sans savoir si cela allait tenir ailleurs. Dans les rues, des groupes se formaient. On marchait avec des pancartes simples, parfois les mêmes mots, ou des mots contradictoires. On parlait de santé, d’emploi, de justice, et parfois on ne parlait pas du tout de la même chose.
Dans les rédactions, certains commencèrent à suivre. On publia des articles, on hésita sur les titres, on évoqua des “chaînes de production globalisées”, des “responsabilités étendues”, des “risques sanitaires et environnementaux”. D’autres médias n’en parlèrent pas, ou autrement, en parlant de compétitivité, d’emploi menacé ou d’exagération militante. Dans certains plateaux, on commençait à parler d’autre chose, de souveraineté, de protection, de relocalisation, en reprenant les images sans en reprendre le sens. Les mots ne tenaient pas encore ensemble, mais pourtant on commentait et on regardait davantage.
Dans les entreprises, on observa. Des audits furent prolongés, des décisions retardées. Dans les bureaux, on reprit les données, on les discuta, on les contesta. On demanda des compléments, des contre-expertises. Certains dossiers furent ouverts, d’autres laissés de côté. On se demanda s’il fallait agir ou encore attendre.
Dans les institutions européennes, quelques notes circulèrent. On cartographiait, on faisait des rapports. Les réponses variaient selon les questions, selon les pays, selon les peurs. Une majorité se dessinait parfois, puis se fragmentait ailleurs. Dans les partis, on regardait sans trop s’engager encore, on testait des formulations. Et dans les couloirs du pouvoir ici et ailleurs, le sujet apparut, en notes, puis en marges, puis en synthèses.
-6-
Martin était devant. Autour de lui, des corps serrés, des visages marqués, certains encore méfiants, d’autres déjà pris dans quelque chose de plus grand. Le directeur accompagnait le président de la République qui avançait entre deux rangées de caméras. Ils s’arrêtèrent devant le large groupe d’ouvriers militants.
Il parla de santé, de responsabilité, de dignité du travail. Les mots étaient plutôt justes. Suffisamment pour que personne ne détourne les yeux.
Dans le bureau de Noah, ils s’étaient réunis. Les écrans ouverts, les visages reliés. Assia regardait la séquence, légèrement en retrait, dans une pièce trop chaude. Derrière elle, des responsables syndicaux locaux échangeaient à voix basse.
Sur l’image, le président marqua une pause.
– Nous proposerons au niveau européen que les produits importés respectent les mêmes exigences sanitaires, sociales et environnementales que celles que nous imposons à nos entreprises.
Un léger silence traversa les ouvriers autour de Martin.
Dans les jours qui suivirent, quelque chose s’accéléra. Les groupes parlementaires réagirent. Le rapport de Noah fut repris. L’entreprise annonça suspendre le transfert d’activité dans l’attente d’un cadre clarifié. Des amendements commencèrent à circuler. Puis une date circula, officieuse d’abord, puis reprise. Un ministre parla de mesure transitoire. La Commission évoqua une initiative accélérée. Certains gouvernements exprimèrent leur soutien. D’autres demandèrent des garanties. Quelques voix s’opposèrent.
-7-
L’appartement sentait toujours le même café froid et le même tabac. Les volets étaient à moitié fermés, la lumière passait en biais sur la table, sur les papiers et sur les traces anciennes du passé.
Son père était dans la cuisine.
– J’ai fait du café. T’en veux ?
Elle acquiesça. Il déposa une tasse devant elle. Puis, ils restèrent un moment là sans parler.
Le bruit de la cuillère contre la tasse, une voiture au loin, le frigo qui vibrait légèrement.
– T’as entendu les infos ? demanda-t-elle.
– Lesquelles ? Parce que celles de la télé… ça sert à rien.
– Pourquoi ?
– Ben, parce qu’ils nous racontent le monde comme ça les arrange.
Clara leva légèrement les yeux.
– Qui ça « ils » ?
Il haussa les épaules.
– Ben… t’sais bien. Les journalistes… ils savent plus rien eux-mêmes. Ils répètent ce qu’on leur dit de dire.
Il but une gorgée.
– Faut aller chercher ailleurs.
Clara ne répondit pas.
– Y a des types… continua-t-il. Ils expliquent. Ils ont compris des trucs. Ça fait peur au début… mais après, ça tient mieux.
Clara regarda ses mains.
– Qu’est-ce qui ne tient plus ?
– Ben le système.
Un sourire bref.
– Tout ce qu’on nous raconte depuis des décennies à nous prendre pour des cons.
Il se leva, alluma une cigarette près de la fenêtre.
– Regarde l’Europe là… Ils décident de tout. Ils empêchent tout. Et après ils viennent te dire que c’est pour ton bien.
Clara ne répondit pas.
Plus tard dans la soirée, dans le salon, la télévision s’alluma. Des images, des bandeaux, des chiffres. Puis un plateau. Puis une voix. Elle le reconnut immédiatement. C’était Étienne Varese. Le chroniqueur. Même regard. Même posture. Derrière lui, les drapeaux.
– …les Français ont parlé.
Clara sentit son cœur s’emballer.
Son père se pencha légèrement. Elle reconnut chez lui une attention qu’elle ne lui voyait plus depuis longtemps.
– Tu vois… lui…
Il ne termina pas.
– Ils ne veulent plus d’un pouvoir qui s’excuse, poursuivit Varese. Ils ne veulent plus d’une Europe qui décide à leur place.
Le téléphone vibra.
– On nous a demandé de nous excuser d’exister. Pendant que les grandes puissances se renforcent autour, et que d’autres s’infiltrent chez nous.
Clara sentit sa gorge se serrer. Le téléphone vibra encore. Elle baissa les yeux.
Nora.
“Ils ont gagné. C’est fini.”
Clara releva les yeux.
– Nous allons établir une chose simple. La préférence nationale.
Son père hocha la tête.
– Et pourquoi pas.
Le téléphone vibra encore.
Assia.
“On aurait mieux dû s’y préparer, là ça fait mal…”
– Nos entreprises doivent pouvoir agir, reprit Varese.
– Produire sans honte. Conquérir à nouveau. Sans être entravées par des règles qui ne nous appartiennent pas. Nous protégerons nos intérêts nationaux. Sans naïveté. Avec la force qu’on a perdue et qu’on va retrouver.
Son père se tourna vers elle.
– Tu vois… là, ça peut peut-être marcher.
Sur l’écran, Varese :
– Une nation qui doute d’elle-même offre sa puissance en sacrifice. Cette force, nous allons la reprendre.
Le plateau reprit. Les commentaires. Les visages.
Dans la pièce, rien ne bougeait.
Son père écrasa sa cigarette.
– Lui… il a compris.
-8-
Le texte européen avait été retiré de l’agenda. L’entreprise parlait désormais de réorganisation stratégique. Sur les sites, les convocations reprenaient.
Le sentier contournait l’étang. L’eau était là, posée, presque immobile, à peine travaillée par un souffle qui descendait des arbres. Les herbes hautes frôlaient la surface par endroits, traçant des lignes irrégulières que le vent défaisait aussitôt. Des insectes passaient, légers, effleurant l’eau. La même lumière. La même odeur. La même lenteur. Le même silence traversé par des bruits discrets. Et pourtant. Elle était assise au bord. Ses mains reposaient sur ses jambes. Elle regardait l’eau comme on regarde une vitre sans reflet.
Ils veulent protéger ce qui est à eux. Ne pas descendre. Ne pas disparaître. Et lui, il leur donne ça.
Le vent passa légèrement, froissant la surface, puis la laissant se refermer. Elle pensa fugitivement qu’Elion aurait su quoi dire. Puis, même cela lui parut lointain.
Peut-être que l’humanité c’est ça. Des identités qui s’affrontent, même si ça abîme tout autour. Qu’est-ce qui me fait m’y opposer ? Pourquoi ne pas simplement accepter ? Pourquoi ne pas laisser faire et profiter de la beauté du monde tant qu’elle est là ?
Un mouvement brusque attira son regard. Une libellule venait de plonger, rapide, presque invisible. Elle avait saisi un autre insecte. Le corps encore vivant battait entre ses pattes. Elle se posa sur une tige, à quelques mètres. Puis elle mangea, méthodiquement, sans hâte. L’autre se débattait encore. Puis moins. Puis plus du tout. Clara ne détourna pas les yeux.
Le téléphone vibra. Longtemps.
Elle le sortit. Le nom s’afficha.
Martin.
Elle regarda l’écran quelques secondes. Elle hésita. Puis elle décrocha.
– T’es où ? Tout le monde s’inquiète.
Sa voix arrivait chargée de fond et de mouvements.
Clara regarda l’eau.
– Je sais pas trop.
Un silence passa.
– On est encore là.
Elle ne répondit pas.
– Ils ont relancé les entretiens. Ils poussent. Y en a qui lâchent. Y en a qui veulent tout bloquer. On sait pas encore comment on va faire.
Clara ferma les yeux.
– Moi non plus.
– Clara, on a perdu cette fois, mais on a pas disparu.
Clara garda les yeux fermés. L’eau continuait de bouger sans bruit.
-9-
Les derniers étaient partis depuis une demi-heure. Il restait des gobelets sur la table, des pancartes appuyées contre le mur, un marqueur ouvert qui séchait lentement, la cafetière encore tiède. La grande carte de France tenait toujours sous les punaises, couverte de noms, de flèches, de villes où quelque chose avait commencé.
Quand Martin referma la porte, le bruit de la rue baissa d’un coup.
Ils s’installèrent autour de la table sans se presser. Nora rassembla quelques feuilles par réflexe avant de les laisser tomber. Assia resta près de la vitrine, bras croisés, regard dehors. Noah, qui venait d’arriver, observait la carte avec attention. Lucio semblait chercher où se mettre.
Martin le regarda.
– Vous pouvez vous asseoir, Lucio, vous savez.
Lucio eut un léger sourire.
– J’essaie surtout de mériter de le faire.
– Si faut un concours, moi j’suis recalé d’avance.
Un petit sourire collectif germa tandis qu’il prenait place.
– Vous savez, j’ai vu des gens très puissants perdre beaucoup parce qu’ils méprisaient des lieux comme celui-ci.
Le sérieux revint. Clara regarda les visages autour d’elle. La fatigue y avait laissé des traces nettes. Elle inspira.
– Faut bien voir la vérité en face, on a perdu.
Nora leva aussitôt les yeux.
– En changeant de chef d’État au Conseil européen, on a perdu la loi. Si ça passait deux semaines plus tôt, c’était peut-être différent.
– On a perdu la loi, dit Assia. Mais pas tout le reste.
Elle décroisa les bras.
– On a gagné un réseau syndical international. Des relais. Et beaucoup de gens qui savent maintenant ce dont on est capables.
– Et on n’a pas dit notre dernier mot, ajouta Martin. Tant qu’en Inde et ici ça tient, les patrons feront pas tout c’qu’y veulent.
Clara baissa les yeux vers la table.
– Ce qui me travaille, c’est qu’on se bat bien sur notre terrain… mais qu’ils ont gagné sur un autre.
Noah hocha lentement la tête.
– Disons que nous avions raison. Mais sur un terrain trop petit.
– Fallait prévenir qu’on jouait sur un timbre-poste, s’amusa Martin.
Clara sourit.
Assia fronça les sourcils.
– Donc on fait quoi, vraiment ?
Lucio répondit sans détour.
– Vous gardez votre terrain. Et vous entrez sur le leur.
Assia eut un rire bref.
– Avec des tracts et des bonnes intentions ?
– Non, dit Lucio. Avec de l’organisation, du temps, des alliances… et l’envie de gagner.
Elle le fixa.
– Vous parlez d’élections ?
– Je parle de pouvoir, répondit-il calmement. Les élections en sont parfois la porte d’entrée.
Martin leva une main.
– Moi vos histoires de stratégie… j’y comprends ce que j’y comprends.
Quelques sourires passèrent.
– Mais j’ai compris un truc en organisant. Si on laisse les gens seuls avec leurs peurs, y se divisent. Si on fait qu’ils vivent un peu mieux… et qu’ils rigolent un peu plus… ben y viennent.
Une approbation discrète traversa la pièce.
Nora tourna alors son écran vers eux.
– Attendez.
Le bandeau d’un site d’information défilait encore.
Nouveau gouvernement Varèse.
Une photo officielle apparut. Costume sombre, sourire maîtrisé.
Conseiller spécial Santé du Premier ministre : Docteur Julien Voisier.
Clara se pencha aussitôt.
– Quoi ?
Noah releva la tête.
– Le médecin qui était avec vous pour la réforme de l’hôpital ?
Assia se retourna complètement.
– Alors là. On perd même ceux qui veulent soigner.
Lucio regardait l’écran sans surprise.
– Certains résistent dehors. D’autres ralentissent dedans. Le drame serait de croire qu’un seul front suffit.
Un silence planait tandis que Nora faisait défiler plus bas.
Projet prioritaire : Amélioration de la qualité des soins à l’hôpital. Innovation contrôlée. Formations et recrutements des soignants. Rationalisation des prises en charge. Priorité aux parcours contributifs.
Assia se raidit.
– Ils vont vouloir trier sans employer le mot.
– Et vendre cela comme du bon sens, compléta Noah.
Martin regarda l’écran sans parler.
Clara sentit quelque chose se fixer en elle.
– Donc demain… selon ce que tu gagnes et d’où tu viens… tu mérites plus ou moins d’être soigné ?
– On se bat plus seulement contre des gens égoïstes, dit Assia. On joue contre ceux qui se servent de la peur pour décider qui mérite d’être jeté dehors.
Un silence froid parcourut l’ensemble du groupe.
– Il nous faut une autre structure. Une organisation capable d’occuper les deux terrains, dit Noah.
– Attendez là… vous me paumer. Y a combien de terrains dans vot’ sport au juste ?
Des sourires réapparurent brièvement sur quelques visages.
– Il y en a toujours eu deux, répondit Assia sérieusement. Celui où l’on subit. Et celui où les décisions tombent.
– Alors il nous faut syndiquer plus, dit Nora.
Assia releva les yeux.
– Oui. Résister et bloquer les abus.
Lucio ajouta calmement :
– Et prendre les institutions le moment venu.
Un silence se fit. Personne ne cherchait quoi dire. Martin ne souriait plus.
– Bon c’est sûr, ça fait envie. Mais pour ça, faudrait pouvoir êt’ nombreux à nous liguer.
– Oui, c’est ça ! dit Assia. Pas juste un syndicat ou un parti.
Un temps.
– Une ligue.
Clara regarda la carte punaisée en face d’elle tandis qu’Assia s’asseyait enfin.
Autour des lieux où on décidait. Des usines qui abîmaient. Des endroits où l’air rendait malade. Des quartiers qui suffoquaient sous la chaleur. Des hôpitaux où l’on tenait comme on pouvait.
– Une ligue pour qui ? dit Nora
Clara inspira.
– Pour ceux qu’on empêche de vivre dignement. Et pour ce qui vit encore autour.
Elle regarda chacun d’eux.
– La Ligue des Vivants ?
Personne ne reformula. Personne ne détourna le regard. Comme si quelque chose germait déjà. Et pour la première fois depuis la veille, quelque chose en elle se redressa.
– Bon… ben on dirait qu’on n’est plus en amateur, dit Martin.
Elle sentit plus largement qu’aucun d’eux ne pourrait reprendre sa place d’avant.
Lucio regarda Clara dans le fond des yeux.
– Si vous construisez cela, ils viendront en grande partie pour vous.
Clara se sentit imperceptiblement tressaillir. Puis il ajouta :
– Alors faisons-le bien.
Assia fronça les sourcils. Elle regarda Lucio, puis Clara un moment. Puis quelque chose sembla se libérer.
– Très bien.
Elle frotta doucement les mains sur les cuisses.
– Alors on y va.
Martin jeta un œil dehors par la baie vitrée.
– Regardez… venez voir.
Ils se levèrent et sortirent du local.
-10-
Le soleil descendait lentement.
Ils étaient là, sans former de cercle ni de ligne, simplement présents les uns à côté des autres sur le large trottoir. Le ciel s’ouvrait au-dessus d’eux, large, traversé de couleurs qui semblaient hésiter entre se dissiper et s’embraser encore un peu. Des rouges, des oranges, des traces plus froides restaient en hauteur, comme si la lumière refusait de partir complètement. Le vent passait par moments, soulevait les vêtements, faisait frissonner les feuilles des arbres autour, puis s’arrêtait. On entendait des bruits, la route, des voix, de la musique au loin. Le monde vivait. Personne ne parlait. Les corps portaient encore ce qui venait d’avoir lieu. La tension, la fatigue, quelque chose de coupé net et qui, sans bruit, cherchait déjà à reprendre.
Depuis toujours, les humains vivaient dans des équilibres hasardeux. Ils construisaient, abîmaient, réparaient, recommençaient. Ils inventaient des manières de tenir ensemble, puis les perdaient, puis en inventaient d’autres. Ils se rapprochaient, se séparaient, se comprenaient, se heurtaient. Ils faisaient des lois, des structures, des récits, des guerres pour pouvoir mieux avoir ou mieux conserver. Puis cela se fissurait, par fatigue, par peur, par incapacité à partager ou à écarter. Et d’autres forces prenaient la place. Plus rapides, plus simples, ou plus dures. La vie avançait ainsi. Elle se déployait, se heurtait à elle-même, se dévorait parfois, puis trouvait, ici ou là, des formes pour continuer. Des formes fragiles, imparfaites et robustes en apparence. Des formes vivantes.
Le ciel continuait de brûler au-dessus d’eux. Clara regardait la lumière se déposer sur les visages. Elle voyait les traits, les silences, les tensions encore là. Et autre chose. Quelque chose de plus discret. Une manière d’être restés. Elle pensa à tout ce qui s’était joué, à ce qui avait presque tenu. À ce qui avait cédé. À ce qui pouvait revenir autrement. Le soleil touchait presque la ligne de l’horizon. Les couleurs devenaient plus denses, plus profondes, comme si elles savaient qu’elles n’avaient plus beaucoup de temps. Le jour s’effaçait lentement. Et dans la lumière qui restait, encore un instant, le monde paraissait à la fois plus fragile, et plus précieux que jamais.
Fin