la mise au Monde – Roman – Chapitre 6

-1-

Le train ralentit longuement avant d’entrer en gare. Clara ouvrit les yeux. La vitre renvoyait son reflet fatigué pendant que les paysages gris de la banlieue glissaient lentement derrière son visage. Elle ne se souvenant pas s’être endormie. Elle passa une main sur ses yeux tandis que son téléphone vibrait dans la poche de son manteau. Depuis le matin, il n’avait presque pas cessé : messages, notifications, demandes d’interviews. Elle avait fini par arrêter de les lire.

Le train s’immobilisa dans un grincement doux et les portes s’ouvrirent pendant qu’une vague de voyageurs se leva. Clara resta assise quelques secondes, puis elle se glissa dans le flux. Sur le quai, l’air était froid. Elle inspira profondément pour essayer de conjurer la fatigue qui lui pesait derrière les tempes. Une fatigue un peu étrange, mêlée à une sensation légère d’irréalité. Depuis quelques jours, tout semblait aller très vite. Elle traversa la gare sans vraiment regarder autour. Deux fois, des gens la fixèrent un peu trop longtemps. L’un d’eux sembla hésiter à l’aborder, puis renonça. Assia l’attendait. Quand elle la vit apparaître parmi les voyageurs, son visage s’adoucit. Elle s’approcha et posa simplement une main sur son bras.

– T’as pu dormir un peu ?

– Je crois oui.

Assia observa ses yeux quelques secondes.

– Viens.

Elles s’éloignèrent ensemble de la gare. La rue était froide et animée. Clara inspira l’air humide. Assia passa brièvement son bras autour de ses épaules. Elles marchèrent ainsi un moment, avant qu’Assia ne laisse glisser son bras pour prendre la main de Clara.

– Alors ? demanda-t-elle.

Assia eut un petit sourire.

– On a le projet de loi.

Clara ralentit.

– Déjà ?

– Pas encore déposé. Mais le texte est prêt.

Elles continuèrent à marcher.

– On a réussi à mettre d’accord trois groupes, reprit Assia. Les sociaux-démocrates vont le porter officiellement. Les écologistes cosignent. Et une partie des libéraux devrait suivre.

Clara la regarda.

– Les libéraux ?

– Avec la lumière qu’on met sur le sujet, s’opposer à cette loi les malmènerait trop sur leur aile gauche. On a fait en sorte que le financement repose sur les abus sociaux de la flexibilité, pas sur les entreprises qui se comportent bien. Comme ça, ils peuvent dire qu’ils défendent les entreprises responsables… et marquer des points sur le plan social.

Elle haussa légèrement les épaules.

– Bah, tu commence à bien le savoir, c’est de la politique de partis. Normalement, si les députés suivent la ligne de leur chef de file, on aura une majorité.

– Et s’ils ne suivent pas ?

– Certains ne suivront pas. Mais sans doute pas assez pour faire tomber le texte.

Le bruit de la circulation remplissait l’air. Clara sortit finalement son téléphone saturé de notifications.

– Deux millions quatre cent mille signatures, dit-elle doucement.

– Ça aide.

Elles traversèrent un carrefour.

– C’est là qu’à lieu notre rendez-vous, dit Assia. Tu vas pouvoir connaitre le député qui va porter le texte. Il tenait absolument à te rencontrer.

Clara ne répondit pas. Elles arrivèrent devant l’entrée d’un immeuble. Un homme les attendait déjà à l’intérieur du hall. Il devait avoir une cinquantaine d’années. Costume simple, regard attentif, avec une manière calme d’observer les gens. Quand elles approchèrent, il tendit la main. Sa poignée de main fut chaleureuse.

– Merci d’être venue.

– Merci à vous de vous mouiller autant pour le projet de loi.

– Votre intervention a changé l’équation politique. Le texte est prêt. Nous allons le déposer la semaine prochaine.

Il marqua une pause pour saluer un collègue.

– Ensuite il passera en commission. Si tout se déroule comme prévu, le vote pourrait avoir lieu dans un mois.

– Et vous pensez vraiment que ça peut passer ? demanda Clara.

– Vous savez, en politique, rien n’est jamais certain.

Il regarda Clara avec sympathie.

– Mais cette fois… la pression vient d’en bas. Et elle a trouvé un visage.

Clara sentit une légère gène lui monter aux joues.

Un silence passa et elle eut de nouveau cette impression étrange, comme si quelque chose s’était mis en mouvement derrière elle, et continuait sans qu’elle puisse vraiment l’arrêter.

-2-

Clara franchit l’entrée du parc presque sans s’en rendre compte. L’air était plus doux que dans les rues de la ville. Le soleil de fin d’après-midi passait à travers les branches et dessinait des tâches d’ombre et de lumière sur les allées tandis qu’une odeur d’herbe humide montait des pelouses.

Elle entendait des voix. De plus en plus. Des gens assis dans l’herbe. Des enfants qui couraient. Un ballon qui rebondissait quelque part. Puis elle vit les pancartes, faites de manière artisanale.

« Droit de vivre pour les travailleurs de la flexibilité »,

« La précarité nous abîme »,

« On ne sera bientôt plus des pièces détachées ».

Plus loin, un petit groupe discutait autour d’une table pliante. Une femme montrait un document imprimé.

– Maintenant, expliquait-elle, si une entreprise enchaîne les contrats flexibles, elle devra contribuer au fonds de soin et de formation. Pareil pour les agences intérimaires qui accumulent les accidents du travail. Et en cas d’accident pour un intérimaire, il conserve cent pour cent de son salaire jusqu’à la délibération.

Un homme hocha la tête.

Un peu plus loin, deux jeunes livreurs à vélo parlaient en regardant leurs téléphones.

– C’est bon, c’est sûr, on a bien la protection en cas d’accident.

Clara ralentit légèrement. La nouvelle circulait entre les groupes, se transformant à chaque échange.

– On se fait respecter.

Peu à peu le parc s’était rempli. Des centaines de personnes. Certains avaient apporté des boissons. D’autres distribuaient des feuilles expliquant le texte. Une musique festive sortait d’une enceinte. On dansait. Certains criaient.

Clara sentit alors plusieurs regards se poser sur elle.

Une jeune femme la reconnut la première.

– Clara !

La nouvelle se propagea presque immédiatement. Les conversations ralentirent. Les gens se tournèrent vers elle. On venait la remercier, la saluer. Pendant un instant, c’était un peu comme si la fête était organisée pour elle. Un homme s’approcha, un peu essoufflé. Il serra brièvement sa main, comme s’il avait peur de déranger.

– Merci. Je voulais juste vous dire merci.

– C’est pas que moi vous savez.

– Peut-être bien, répondit-il en souriant. Mais ce qu’on a entendu… ça nous a fait du bien. Ça oui, ça a fait du bien.

Autour d’eux, plusieurs téléphones s’étaient déjà levés. Des gens filmaient. D’autres envoyaient des messages.

Une jeune femme lança en riant :

– Clara, dis quelque chose !

Quelques voix approuvèrent aussitôt.

– Oui ! Quelque chose, un discours !

Elle leva les mains un peu instinctivement.

– Je… j’ai vraiment rien prévu.

Les gens continuaient de sourire autour d’elle. Il y avait une attente simple qui planait, à la fois sympathique et reconnaissante. La musique s’arrêta. On lui tendit un micro. Clara sentit une décharge d’énergie remonter le long de son dos, traversant la fatigue. Assia arriva à ce moment-là. Elle resta un peu en retrait, à quelques mètres, tout en observant la scène. Leurs regards se croisèrent. Assia eut un léger mouvement de tête pour l’encourager.

Clara inspira. Elle monta sur la petite table. Le bois grinça légèrement sous son poids. Les gens se rapprochèrent encore. Clara regarda les visages devant elle. Il y en avait beaucoup plus qu’elle le pensait.

Elle hésita une seconde.

– Je… je ne sais pas trop quoi dire.

Quelques encouragements jaillirent du groupe. Clara s’élança.

– Ben, en fait, si.

Elle désigna les pancartes autour d’elle.

– Ce que vous voyez là… c’est ça avant tout la victoire.

Un murmure approbateur parcourut la foule.

– Cette loi, elle vient pas d’un bureau. Elle vient de vous.

Elle marqua une pause, cherchant un peu la suite.

– Longtemps, on nous a fait imaginer que la précarité et le danger au travail, tout ça, eh ben que c’était normal. Que c’était le prix à payer pour vivre. Mais être placé, blessé ou rejeté sans avoir notre mot à dire… c’est pas honnête. C’est pas juste.

Elle regarda la foule. Elle pensa un peu à Nora, puis à Martin.

– On veut pouvoir travailler sans se blesser. Sans s’abîmer. Et faire ce qu’on aime, avec ceux qu’on aime.

Des applaudissements éclatèrent.

– Cette loi, elle est à nous. On l’a gagnée. Et c’est un beau début. Faut continuer. Pour que nos vies soient considérées. Pour qu’elles puissent toujours compter.

Les applaudissements reprirent, beaucoup plus forts.

– Clara ! Clara !
– Clara ! Clara !

Elle resta un instant immobile sur la table, surprise par la force de la réaction. Les voix qui scandaient son prénom montaient comme une marée devant elle. À quelques mètres, Assia observait. Elle voyait les téléphones levés, les regards tournés vers Clara, les visages traversés d’une joie franche. Elle sentit une chaleur monter dans sa poitrine en voyant Clara, de la fierté d’abord. Mais aussi autre chose, comme un léger déplacement à l’intérieur. Le mouvement avait trouvé son visage, oui, et ce n’était pas le sien.

-3-

Quand elles arrivèrent dans l’appartement, la nuit était déjà tombée. Assia alluma une petite lampe près de la fenêtre. La pièce était simple, un peu encombrée : un canapé bas, une table couverte de papiers, quelques plantes fatiguées sur le rebord. Par la fenêtre ancienne se diffusait le bruit léger et persistant de la ville. Clara posa son sac sans vraiment regarder. Elle avait encore la sensation de la foule dans le corps, les visages, les applaudissements, les gens qui criaient son prénom. Assia posa deux verres sur la table.

– Tu veux boire quelque chose ?

Clara ne répondit pas tout de suite. Elle regardait son téléphone. Les notifications défilaient trop vite pour être lues.

– Assia…

Elle tourna l’écran vers elle. Une vidéo circulait déjà. On la voyait debout sur la table du parc, le micro à la main. Le cadre tremblait un peu. Autour, on entendait les gens applaudir. Sous la vidéo, les commentaires se multipliaient. « Enfin quelqu’un qui parle vraiment pour nous », « Cette femme est incroyable », « La voix des gens dans la vraie vie », « N’oubliez pas que son mouvement brûle des usines et caillasse des flics ». La vidéos accumulait des milliers de vues chaque seconde.

Clara secoua légèrement la tête.

– C’est… c’est dingue.

Assia regarda l’écran quelques secondes.

– Oui.

Clara fit défiler les messages.

– Regarde ça. Des gens que je ne connais pas. Ils écrivent tous. Tu te rends compte ?

– Oui. Je me rends compte.

Clara posa enfin le téléphone sur la table.

– J’ai l’impression que tout ça va un peu vite.

– bah tu sais, c’est comme ça que ça marche.

Assia s’approcha d’elle. Elle posa doucement sa main sur la nuque de Clara. Le geste était tendre, presque protecteur. Clara se laissa aller contre elle un instant. La fatigue revenait maintenant, un peu lourde sur ses épaules.

– C’était beau cette fête au parc, dit-elle doucement. Les gens… tu as vu leurs visages ?

– Oui.

Assia passa son pouce dans les cheveux de Clara.

– Et ce n’est que le début.

Clara releva légèrement la tête.

– Vas-y, dis moi un peu la suite.

Assia désigna les papiers sur la table.

– Maintenant, il faut qu’on avance avec le syndicat des mal soignés. Va falloir organiser.

– Les symboles, c’est bien. Mais ça ne construit rien si on ne structure pas derrière.

Clara resta silencieuse.

– Les gens vont te regarder de plus en plus. Et ils vont projeter beaucoup de choses sur toi. Il faut que tu restes solide.

– Je veux bien faire, enfin tu sais.

– Oui, je sais.

Assia eut un petit sourire.

– Alors il faut travailler.

Elle se leva et ramena vers elle une pile de dossiers posés sur la table.

– Demain on voit le médecin qui veut lancer le syndicat. Et il faut préparer la prochaine émission.

Clara regarda les feuilles. La joie du parc semblait déjà un peu loin.

– D’accord, dit-elle doucement.

Assia posa une main sur son épaule.

– On va faire ça bien.

-4-

Les messages ne s’arrêtaient plus. Au début, Clara essayait de les lire tous. Elle ouvrait chaque témoignage comme une lettre. Elle répondait parfois. Une phrase courte. Un encouragement. Une promesse de rappeler. Puis ils étaient devenus trop nombreux. Dix, cent, puis des milliers. Nora n’en revenait pas. Assia avait ouvert un tableur. Les témoignages étaient classés par villes, puis par types de situations : les accidents mal pris en charge, les opérations repoussées, les maladies chroniques mal diagnostiquées ou mal suivies, l’épuisement des soignants et des aidants. Au bout de deux semaines, la page du syndicat comptait plus de dix mille témoignages.

Clara restait souvent assise devant l’écran tard dans la nuit. Les phrases défilaient.

« On m’a renvoyée chez moi avec une fracture non vue. »

« Mon père attend un lit depuis trois jours. »

« L’infirmière pleurait pendant qu’elle me perfusait. »

Elle levait parfois les yeux de l’écran, comme pour reprendre de l’air.

– C’est immense, murmura-t-elle un soir.

Assia regarda l’écran avec elle.

– Oui. C’est immense. On est en train de faire ce qu’il faut. Faut continuer à structurer.

Les premières réunions se firent en ligne. Au début, une trentaine de visages apparurent sur l’écran. Puis cinquante. Puis cent. Clara apprenait à regarder les petits rectangles lumineux où apparaissaient des cuisines, des chambres, des salles d’attente. Des gens parlaient depuis leur lit. Depuis leur voiture. Depuis un couloir d’hôpital. Les histoires se répondaient. Clara et Nora avaient appris à traduire les situations.

– Là, c’est un service saturé, disait Nora.

– Un problème de financement des urgences, ajoutait Clara.

Elle apprenait à écouter vite. À comprendre vite. À reformuler. À calmer. À relancer. À faire parler ceux qui n’osaient pas. À arrêter ceux qui parlaient trop longtemps. Au début, elle avait peur de couper les gens. Puis elle avait compris qu’organiser, ce n’était pas seulement écouter, c’était aussi tenir le cadre pour que tout le monde puisse exister.

Un homme apparaissait régulièrement dans les réunions. La caméra allumée, mais le regard souvent baissé, comme s’il prenait des notes. Clara le connaissait déjà. Ils s’étaient parlé plusieurs fois avant. C’était lui qui avait proposé l’idée d’un syndicat des mal soignés. Le docteur Voisier. Il était urgentiste dans un hôpital de province. Il portait encore parfois sa blouse ouverte pendant les réunions. Il intervenait peu. Et quand il parlait, c’était d’une voix calme et un peu fatiguée.

– Dans ce cas-là, dit-il un soir, ce n’est pas seulement un manque de lits. C’est toute la chaîne qui est saturée. Les urgences, l’aval, la médecine de ville.

Mais la plupart du temps, il écoutait.

Assia avait mis à disposition une plateforme d’organisation en ligne. Très vite, les participants commencèrent à se regrouper et à parler entre eux.

– Par ville. Ceux qui veulent organiser une réunion locale, levez la main en cliquant sur le bouton, dit Clara.

Les petits carrés commencèrent à s’agiter. Et quand la réunion se termina, Clara resta un moment immobile devant l’écran noir.

– Tu te rends compte ? dit Assia. Mille deux cents adhérents. Avec les cotisations, on peut payer des organisateurs.

Clara la regarda.

– C’est vrai ?

– Oui. Dont toi, si le comité des mal soignés valide. Mais, entre nous, je me fais pas de souci là-dessus.

Clara eut un franc sourire.

– T’es sûre ?

– Les gens t’écoutent et te suivent, c’est sûr qu’on te veut avec nous, dit Nora.

Les réunions suivantes grossirent encore. Deux cents personnes. Puis trois cents. Dans certaines villes, les groupes se formaient. On leur envoyait des manuels pratiques d’organisation. Ils partageaient des photos, des cercles de chaises dans des salles municipales, des cafés pleins de discussions, des feuilles couvertes de noms, des cartes pleines de post-it.

Un soir, quelqu’un prit la parole à la fin d’une réunion.

– Je voulais dire merci. On se sent moins seuls et ça fait déjà beaucoup.

Clara répondit simplement :

– Ensemble, on est plus forts.

Après la réunion, elle resta un moment devant l’écran éteint. Elle pensait à l’usine. À la salle du haut. À Martin. Aux quinze ouvriers serrés autour de la table. Et maintenant, c’était des villes entières qui commençaient à s’organiser. Elle sentit une énergie étrange circuler en elle. Une fierté nouvelle, mêlée à de l’inquiétude. C’était comme si toutes ces voix s’étaient mises à s’adosser un peu sur elle.

Ils avaient pu louer un local pour y accueillir les bureaux du syndicat. Clara ressentit une vague de fierté l’envahir, quand elles avaient aménagé son bureau, elle avait une place, et ce n’était plus au ponçage. Et les semaines passèrent. Elles s’enchaînèrent un peu comme des jours trop courts, témoignages, réunions, interviews, appels tard dans la nuit. Clara apprenait à parler, à ne pas répondre trop vite, à renvoyer vers les bonnes personnes, à répéter les mêmes idées sans se contredire. Elle apprenait à dire non et autrement. À refuser certaines demandes et à les réaiguiller vers une meilleure intention, plus collective, plus efficace, plus transformative. Et elle comprenait peu à peu, dans ce processus, que le plus difficile était peut-être moins de savoir bien parler, que de décider de ce que l’on ne ferait pas.

Puis vint l’assemblée nationale. Clara s’était préparé un café trop fort et s’était assise devant l’écran quelques minutes à l’avance. Elle voyait déjà les premiers rectangles apparaître. Les gens arrivaient de partout. Au bout de quelques minutes, il n’y avait plus assez de place sur l’écran qui affichait en haut le nombre de connectés qui grandissait de seconde en seconde.

Nora siffla doucement.

– On est déjà plus de cinq cents.

Clara hocha la tête quasi indifféremment. Elle se sentait fatiguée, mais calme. Elle prit la parole.

– On sait que beaucoup d’entre vous vivent des situations très dures. L’idée de cette réunion, c’est de continuer à s’organiser et de commencer à mettre la pression efficacement sur le gouvernement.

Les témoignages commencèrent.

– Mon mari attend une place en rééducation depuis deux semaines. Ils disent qu’il n’y a plus de lits.

– Aux urgences chez nous, en ce moment, ils sont trois pour tout le service la nuit.

Très vite, les participants commencèrent à se répondre entre eux. Nora intervenait parfois. Clara savait qu’il fallait doser, laisser suffisamment parler pour faire remonter et entendre les problèmes, puis les transformer en demandes et trouver un moyen de faire agir ceux qui décident.

– Il y a des services… où tout le monde sait que ça se passe mal.

– Y a des endroits où plus personne ne veut envoyer ses proches.

– Alors pourquoi personne ne le dit publiquement ?

– Vous avez raison, dit Assia, il faut qu’on documente et qu’on fasse remonter.

Le docteur Voisier releva légèrement la tête.

– Si vous faites ça, il faut être irréprochable avec des faits et des dossiers solides. Dans un hôpital, ce qui ressemble à une faute est parfois un dysfonctionnement du système.

– On ne peut pas attendre un rapport académique pour prévenir les gens, réagit une patiente en colère.

Les témoignages reprirent. Et dans le document partagé sur l’écran, une nouvelle colonne venait d’apparaître : Services signalés. Clara la regarda un moment. Elle hésita à réagir. Elle ne le sentait pas trop ce document. La fatigue l’emporta et la réunion continua.

Vers la fin, Assia reprit la parole.

– Suite à vos propositions et à vos votes à l’instant, je valide donc qu’on organise une mobilisation nationale devant le ministère de la Santé d’ici deux semaines.

Les visages se redressèrent.

– Et qu’on lance la grande pétition nationale.

Clara inspira profondément. Elle sentait l’énergie du groupe passer à travers l’écran.

– On pourrait l’appeler… “notre santé avant tout” ? proposa-t-elle.

Les réactions arrivèrent immédiatement, des cœurs, des pouces levés, des messages dans le fil de discussion. Assia sourit.

– Très bien, dit-elle en notant le titre. On y va.

La réunion se termina. Les rectangles disparurent un à un. Clara resta seule devant l’écran. Elle ferma un instant les yeux. Quand elle les rouvrit, le document partagé était toujours ouvert. La colonne Services signalés s’était déjà remplie de plusieurs noms. Elle replia lentement l’écran en laissant échapper un soupir.

La nuit fut courte. Et le lendemain, la pétition en ligne circulait déjà partout. Dans les groupes du syndicat, les messages défilaient sans arrêt. Des villes du Sud confirmaient des cars pour monter à la capitale. Des soignants de grandes villes annonçaient qu’ils viendraient en délégation. Ailleurs, dans des villes plus petites, des salles municipales avaient été réservées pour préparer les témoignages. Les signatures grimpaient, dix mille, puis cinquante mille. Dans certaines villes, les groupes se réunissaient déjà pour répéter les prises de parole. On s’entraînait à raconter, à expliquer, à ne pas trop pleurer. Des gens qui ne s’étaient jamais parlé se retrouvaient autour de tables pliantes avec des thermos de café et des feuilles couvertes de notes.

– La préfecture demande un service d’ordre, annonça Nora en regardant son téléphone.

– On en aura un, répondit Assia. Les volontaires du service d’ordre s’en occupent.

– Et le directeur du cabinet du ministre a essayé de me contacter, dit Clara.

Dans la journée, un journaliste demanda simplement au téléphone :

– Vous pensez vraiment arriver à remplir la place devant le ministère ?

Clara regarda la carte affichée sur le mur. Elle voyait les villes, les groupes, les noms, les gens qu’elle connaissait maintenant par leurs histoires, leurs visages, leurs voix.

Elle répondit calmement :

– Ben, venez voir.

-5-

Clara n’avait pas dormi beaucoup. Les derniers jours s’étaient enchaînés trop vite. Organisation des groupes, des cars, de l’événement, des hébergements, des pancartes, des prises de parole, de la négociation et des journalistes. Elle avait parfois l’impression que tout avançait sans elle et qu’elle courait simplement derrière pour essayer de ne pas tomber.

C’est Noah qui s’était proposé de passer la voir. Elle avait hésité, puis accepté. Après tout, c’était en partie grâce à lui qu’ils avaient ce local. Quelques semaines plus tôt, il avait fait un don au syndicat. Il avait dit cela très simplement, presque comme si ce n’était rien. Mais ce don avait permis de louer le local, placé idéalement devant une sortie de métro.

Le local du syndicat se trouvait au rez-de-chaussée d’un ancien cabinet d’assurances. Une grande vitrine donnait sur la rue. À l’intérieur, tout avait été refait rapidement mais avec soin. Une grande table occupait le centre de la pièce, couverte de pancartes, de feuilles, de listes de noms et de villes. Sur un mur, une grande carte de France était fixée avec des punaises de couleur. Des post-it s’accumulaient autour des grandes villes. Dans un coin, une cafetière tournait presque en permanence. Deux ordinateurs restaient allumés quasi jour et nuit. Sur une étagère, des piles de tracts attendaient d’être distribuées.

Quand Noah entra, Clara se trouvait seule dans les bureaux. Elle leva les yeux de son ordinateur.

– Bienvenue, dit-elle, la mine réjouie et fatiguée.

Il regarda la pièce sans rien dire pendant quelques secondes. Il s’approcha de la carte, observa les punaises, les noms de villes, les flèches, les dates.

– C’est tout à fait impressionnant, dit-il simplement. Ce que vous êtes en train de construire est important.

Clara sentit une petite fierté lui monter dans la poitrine.

– Ça va vite. Très vite. Peut-être un peu trop.

Elle lui montra la carte.

– Là, c’est les groupes locaux, recoupés en problématiques. Là, c’est les référents par hôpital. Là, c’est les cars pour Paris. Et là, c’est les gens qui s’occupent des témoignages.

Noah hocha lentement la tête.

– Oui… vous êtes en train de construire une belle et impressionnante organisation.

Clara eut un petit sourire.

– Assia dit qu’on a pris la bonne vague. Qu’une chance pareille, faut la saisir et s’y tenir le plus fort et le plus loin possible.

Noah se tourna vers elle.

– Elle n’a pas tort.

Il posa ses deux main sur le dossier d’une chaise en la regardant.

– Les mouvements sociaux ressemblent à des vagues. La plupart montent un peu et retombent aussitôt. Parfois, l’une devient plus grande. Mais pour qu’elle ne retombe pas, il faut des gens pour construire derrière.

– C’est ce qu’on essaye de faire.

Il la regarda quelques secondes.

– Et vous apprenez très vite ma chère.

Elle haussa légèrement les épaules.

– J’apprends surtout en faisant des erreurs.

Il eut un léger sourire.

– C’est bien là la méthode.

Il regarda autour de lui encore une fois.

– Vous savez, ce que vous faites ici est plus important que la manifestation de demain.

Clara fronça les sourcils.

– C’est à dire ?

– Une manifestation, c’est un moment. Une organisation, c’est une force dans le temps. Les gouvernements ont peur des crises soudaines. Mais ils négocient vraiment avec les organisations qui durent.

Clara s’adossa à sa chaise.

– Justement, le cabinet du ministre nous a appelés suite au mail d’Assia.

Noah hocha la tête, sans surprise.

– Oui, cela me semble tout à fait logique.

– Logique ?

– Oui. Vous créez un problème politique suffisamment médiatisé pour qu’il ne puisse pas l’ignorer. Et ils veulent savoir qui vous êtes. Ce que vous voulez. Si vous êtes contrôlables, raisonnables, divisés ou unis.

– Contrôlables ?

– Tous les gouvernements se posent cette question. Avec tous les mouvements.

Il s’approcha de la carte de France.

– Il y a quelque chose que vous devez comprendre. Les mouvements changent les choses quand ils mettent une pression suffisante. Mais les sociétés changent vraiment quand quelqu’un transforme efficacement les règles à l’intérieur.

Clara releva les yeux vers lui.

– À l’intérieur ?

– Oui, et j’ai un ami qui travaille à cet endroit-là. Et il me semblerait très utile de vous le faire rencontrer.

Elle ne répondit pas tout de suite.

– On verra, dit-elle simplement. Faudrait que j’en parle à Assia avant.

Noah hocha légèrement la tête, puis il reprit calmement :

– Vous savez, vous n’allez pas voir le ministre parce que vous avez raison. Vous allez le voir parce que vous êtes en train de devenir une force. Un événement comme celui-ci ne tombe jamais du ciel par simple et pure colère. Il y a toujours des gens derrière qui organisent, qui appellent, qui coordonnent, qui élaborent les récits et invitent les journalistes. Ce sont ces gens-là que le pouvoir regarde vraiment.

Clara ne dit rien.

– Et il y a une chose à laquelle vous devez faire vraiment attention, ajouta Noah.

– À quoi ?

– À vous.

Elle eut un petit sourire fatigué.

– Tout le monde me dit ça en ce moment.

– Parce que c’est vrai. Les mouvements peuvent dévorer ceux qui les portent vous savez.

-6-

Il faisait froid devant le ministère de la Santé.

Un vent léger descendait de la grande rue et faisait claquer les banderoles. Le ciel était pâle, presque blanc. Sur le trottoir, les premiers groupes s’étaient déjà installés. Des tables pliantes. Des thermos de café. Des pancartes écrites au feutre.

Assia arriva un peu avant neuf heures. Elle portait une écharpe colorée et un manteau qu’elle trouva trop léger. Elle s’arrêta quelques secondes en haut de la place. Ils étaient déjà plusieurs centaines. Des petits groupes discutaient en cercle. Certains tenaient des feuilles couvertes de témoignages. D’autres ajustaient des pancartes.

NOTRE SANTÉ AVANT TOUT : DE BONS SOINS POUR TOUS

Un couple aidait un homme âgé à s’asseoir sur une chaise pliante. Un peu plus loin, deux infirmières en blouse distribuaient des gobelets de café. Clara circulait déjà parmi les groupes. Elle parlait vite, donnait des indications, demandait de l’aide pour déplacer une table. Quand elle aperçut Assia, elle leva brièvement la main.

– Bien dormi ?

Clara eut un sourire fatigué.

– Un peu.

Assia hocha la tête.

– Les cars arrivent.

Comme pour confirmer ses mots, un autocar bleu s’arrêta au bout de la rue. Les portes s’ouvrirent. Une quarantaine de personnes descendirent. Certains tenaient des sacs de voyage. D’autres des pancartes roulées sous le bras.

– On vient du Nord ! lança quelqu’un joyeusement.

Les gens applaudirent.

Puis d’autres groupes arrivèrent. Du Sud. De l’Ouest. Du centre. De villes industrielles, de villes universitaires, de petites villes où l’hôpital était le seul grand bâtiment, et de grandes villes où plus personne ne savait vraiment où se trouvaient tous les centres hospitaliers et médicaux, les cliniques et les administrations. Des patients, des familles, des soignants en tenue de travail. Au milieu de la place, une petite estrade improvisée avait été montée avec deux palettes et une planche.

Nora vérifiait timidement le micro.

– Test…

Un grésillement léger traversa l’enceinte. Clara observait la scène. Elle reconnaissait des visages des réunions en ligne. Des gens qui, jusque-là, n’existaient pour elle que dans un petit rectangle lumineux. Ils étaient là maintenant. En blousons, en écharpes, dans le vent. Une femme s’approcha d’elle.

– Clara ?

Elle hocha la tête, presque par habitude tandis que la femme sourit.

– Merci d’avoir lancé tout ça.

– C’est nous tous qui l’avons lancé.

Autour d’elles, les journalistes commençaient à arriver. Caméras sur l’épaule, micros aux logos colorés. Au-dessus de la place, une banderole venait d’être tendue entre deux lampadaires. Les lettres noires se détachaient sur le tissu blanc.

ON N’EST PAS DES PIÈCES INSENSIBLES

ON VEUT ÊTRE BIEN SOIGNÉS

Clara sentit l’agitation monter lentement autour d’elle. Des gens se regroupaient devant l’estrade. D’autres continuaient d’arriver depuis les rues voisines. Elle chercha Assia du regard. Elle la trouva un peu plus loin, en train de parler avec le docteur Voisier. Il avait sa blouse sous son manteau. Clara ne pouvait pas entendre leurs mots. Mais elle vit le médecin secouer légèrement la tête. Le vent fit claquer la banderole au-dessus de la place. La manifestation commençait.

Nora prit le micro dans une hésitation bien visible. Elle regarda la foule quelques secondes, comme si elle cherchait où poser ses yeux. Le vent faisait bouger une mèche de cheveux devant son visage. Elle la repoussa d’un geste de son bras.

– Bonjour.

Sa voix était basse et tremblante.

– Je… je suis en attente d’une nouvelle opération.

Un silence traversa la foule.

Ce que vous voyez là, dit elle en désignant le vide de son bras droit. Ça aurait pu être évité. On aurait pu me donner la bonne combinaison. On aurait pu mieux m’expliquer. Et quand ça s’est infecté… j’ai attendu trop longtemps avant de pouvoir voir un médecin.

Elle reprit doucement.

– Et si je suis là aujourd’hui, c’est parce que depuis que je suis dans le syndicat, je rencontre tous les jours des gens qui me décrivent ce dont vous parlez. Les gens qui attendent, les équipes qui courent et les décisions trop dures à prendre. Et les soignants qui rentrent le soir en se disant qu’ils auraient pu faire autrement… alors qu’ils ont fait de leur mieux. Et si nous sommes aussi nombreux aujourd’hui, c’est parce que ce système de soin et de santé, on doit faire en sorte qu’il soit réparé.

Une ovation monta. Nora baissa la tête, surprise par la réaction. Elle rendit le micro.

Puis les témoignages continuèrent. Une femme raconta la nuit passée aux urgences avec sa mère. Une mère endeuillée expliquait le suicide de son fils à la sortie d’un C.M.P. sans qu’il ait pu voir un psy. Un infirmier décrivit un service qui fonctionnait avec la moitié de son personnel. Les voix se succédaient, tremblantes, en colère ou fatiguées.

La place se remplissait encore. Les journalistes circulaient entre les groupes. Les caméras tournaient. Sur les trottoirs voisins, des passants s’arrêtaient pour écouter. Peu à peu, la manifestation déborda légèrement. Des gens s’étaient avancés sur la chaussée. La circulation ralentissait. Plusieurs véhicules de police venaient de se rapprocher le long du trottoir. Les agents observaient la scène en silence.

Assia rejoignit Clara.

– On approche du millier.

Elles regardèrent autour d’elle. La foule était dense. Des applaudissements ponctuaient chaque témoignage.

À l’entrée du ministère, un mouvement se produisit. Un homme sortait du bâtiment entouré de plusieurs collaborateurs. Costume sombre. Écharpe sobre. Démarche calme. C’était le ministre. Un murmure parcourut la foule. Il s’approcha de l’estrade. Un membre de son équipe demanda brièvement le micro.

Le ministre parla sans hausser la voix.

– Mesdames, messieurs.

Le silence se fit presque immédiatement.

– J’ai entendu vos témoignages. Et je comprends la gravité de ce qui est exprimé ici aujourd’hui. Je suis prêt à recevoir une délégation de vos représentants.

Un plus grand murmure parcourut la foule.

– Mais vous comprendrez également que la situation actuelle bloque l’accès au ministère et perturbe son fonctionnement.

Il désigna doucement la rue occupée.

– Si vous acceptez de libérer les abords du ministère, nous pourrons discuter immédiatement.

Clara prit le micro. Sa main était froide et légèrement tremblante, mais sa voix sortit bien plus forte qu’elle ne l’aurait cru.

– On va se retirer de devant le ministère. On recule tous et on se recentre sur la place pour laisser passer.

Pendant une seconde, rien ne bougea. Puis elle vit les premiers groupes se déplacer. Lentement. Comme une masse qui se met en mouvement. Des gens faisaient des signes aux autres. On se repliait. Toute cette partie de la foule se mit à reculer vers la place.

Clara sentit quelque chose d’étrange passé à travers elle. Elle venait de dire une phrase, simplement une phrase, et des centaines de personnes s’étaient mises en mouvement. Elle rendit le micro sans rien dire. Elle regarda les gens se déplacer, les policiers qui réorganisaient la circulation, les voitures qui recommençaient à passer lentement. Le circulation reprenait comme normalement, mais elle avait l’impression que quelque chose avait bougé pour toujours.

Quelques minutes plus tard, avec Assia, Nora et tout le comité national du syndicat, elle entra dans le bâtiment du ministère. Les très hautes portes se refermèrent derrière eux dans un bruit lourd. Le silence à l’intérieur n’avait rien à voir avec celui de la place. Ici, tout était épais, feutré, calme. Les couloirs sentaient le béton et le papier. On les fit patienter longtemps dans une salle trop propre. Clara regardait ses mains posées sur la table. Elle voyait encore la foule quand elle fermait les yeux.

La négociation dura. Mais quand ils ressortirent, la foule était toujours là. Peut-être un peu moins dense, mais beaucoup plus impatiente. Quand les gens les virent sortir avec le ministre, un murmure traversa la place.

Le ministre prit le micro.

– J’ai entendu vos témoignages. Et je mesure la gravité de ce qui est exprimé ici aujourd’hui.

Clara regardait la foule pendant qu’il parlait. Des gens qui espéraient quelque chose.

– J’ai décidé de lancer une évaluation globale et inédite du fonctionnement de notre système de santé publique. Elle sera menée en partenariat avec votre organisation. Elle portera sur les dysfonctionnements signalés, les conditions de travail des soignants et l’accès aux soins. Les conclusions seront examinées avec le président de la République.

Clara sentit son cœur battre plus fort tandis que quelques applaudissements se firent entendre, hésitants.

– Je lui soumettrait personnellement des mesures d’urgence et de refinancements structurels.

Le silence dura une seconde. Une seconde étrange. Suspendue.

Puis quelqu’un cria :

– On a gagné !

Et peu à peu, tout explosa.

Les applaudissements, les cris, les gens qui se prenaient dans les bras, les pancartes levées, les téléphones qui filmaient. La phrase fut reprise par quelques voix, puis par des dizaines, puis par toute la place.

« ON A GAGNÉ ! ON A GAGNÉ ! ON A GAGNÉ ! »

Le son montait comme une vague. Clara sentit le bruit passer à travers son corps, comme une vibration. Elle regardait la foule, un peu étourdie, comme si elle regardait une scène qui l’envahissait.

Elle chercha Assia du regard. Elle souriait, les yeux brillants, entourée de gens qui lui parlaient en même temps. Un peu plus loin, le docteur Voisier observait la foule en silence, les mains dans les poches, comme s’il essayait de comprendre ce qui venait réellement de se passer.

-7-

La place s’était vidée plus vite qu’elle ne s’était remplie. Les cars repartaient un à un. Les banderoles étaient roulées. Les journalistes démontaient leurs trépieds. La lumière de fin d’après-midi tombait sur les façades du ministère.

Clara était rentrée tard. L’appartement était silencieux, vraiment silencieux. Elle posa son manteau sur une chaise. La fatigue pesait derrière elle. Elle se jeta dans le canapé. Elle s’endormit.

Au matin, elle s’assit à la table de la cuisine. Son téléphone vibra. Un message. Elle reconnut immédiatement le nom dans la signature :

DirCab – Ministère de la Santé

Elle ouvrit. Le message était court. Elle lut dans une décharge d’adrénaline :

Nous nous retirons des engagements pris hier.
Notre collaboration s’arrête probablement ici.

Un lien suivait vers une plateforme de vidéos. Le cœur battant la chamade, elle cliqua.

La vidéo s’ouvrit. Un visage apparut en selfie. Une femme. Clara la reconnut immédiatement. Elle l’avait vue deux semaines plus tôt dans une réunion en ligne. Puis encore dans une réunion locale. Une femme nerveuse, les yeux brillants, qui parlait vite. Derrière elle, on distinguait le parking d’un hôpital. Elle portait le T-shirt du syndicat. On le reconnaissait parfaitement. La caméra tremblait légèrement. La femme respirait fort.

– Voilà. Voilà où on en est.

Elle tourna brusquement la caméra vers l’entrée des urgences, des gens entraient, des ambulances passaient.

La caméra revint sur son visage en colère.

– Ça fait des années qu’ils savent. Des années qu’ils savent ce qu’ils font aux gens.

Elle leva le téléphone plus près de son visage.

– Et maintenant on a leurs noms.

Elle brandit une feuille froissée devant la caméra.

On distinguait le haut du document.

Services Signalés

– Voilà.

Elle eut un rire court.

– Vous voyez ça ?

Elle secoua la feuille.

– C’est eux.

Sa voix monta.

– Ceux qui ont détruit nos vies.

Elle s’approcha de la caméra.

– Les médecins qui couvrent ça. Les directions qui ferment les yeux.

Elle désigna l’hôpital derrière elle.

– On sait où ils sont.

Un instant de silence. Puis la phrase tomba.

– Et s’ils ne veulent pas changer… on ira les chercher.

Elle respira bruyamment.

– Parce que maintenant on ne les laissera plus faire.

La vidéo s’arrêta. Clara resta immobile. Sous la vidéo, les chiffres défilaient.

2,8 millions de vues.

Les commentaires apparaissaient.

“On est avec toi”
“C’est pas parce qu’on est médecin qu’on doit avoir l’immunité.”
“Partagez la liste !”

Clara sentit un froid glacial lui traverser la poitrine. Elle revit la femme, dans la réunion, pleine de rage. Elle parlait de sa sœur. Morte après une erreur médicale.

Elle se souvenait aussi d’Assia qui avait dit calmement :

– C’est abusé. On peut pas laisser faire ça.

Le compteur de vues continuait de monter. Elle, se sentait redevenir petite.

Le téléphone vibra pour signaler un second message du directeur de cabinet :

Des incidents ont déjà eu lieu dans un établissement.
Le ministre va condamner publiquement votre mouvement dans les minutes qui viennent.

Clara pose le téléphone sur la table. Dans l’écran noir, c’était comme si son reflet commençait à l’inquiéter. Elle s’en voulait de ne pas avoir donné son opinion sur la liste noire des services signalés. Un truc, comme : d’abord le ministre et ensuite on fera ce qu’il faut pour les médecins qui ne font pas bien. Elle en voulut à Assia de ne pas avoir eu ce discernement, après tout c’est elle qui connaissait le mieux le métier.

Au loin, une sirène d’ambulance passa dans la rue.

Et le silence de l’appartement se fit soudain immense.

-8-

Clara resta longtemps assise. Sur la table, le téléphone vibra encore plusieurs fois. Elle ne regarda pas tout de suite. Puis elle prit l’appareil en s’essuyant une larme. Les messages s’empilaient, journalistes, militants, groupes locaux. Et un message d’Assia :

Tu as vu ?

Clara répondit.

Oui.

Le téléphone sonna presque immédiatement. C’était Assia. Clara décrocha.

– Tu es à l’appart ?

– Oui.

Un court silence passa.

– La vidéo tourne partout. Les chaînes d’info l’ont reprise.

Les mots d’Assia arrivaient avec un léger retard.

– Je sais. Le ministre va nous lâcher.

– Oui.

– Assia… elle appelle à la violence.

– Elle appelle surtout à une forme de réparation.

Clara ne répondit pas. Assia reprit doucement.

– Tu sais ce qui est étrange Clara ?

– Quoi ?

– Quand la violence vient d’en haut, tout le monde trouve ça normal.

Clara fronça légèrement les sourcils.

– Les guerres. Les interventions militaires. Les violences policières quand ça dégénère. Les décisions qui détruisent des vies pendant des années. Mais quand une personne sans pouvoir, qui a tout perdu dit “on ira les chercher”, là soudain… tout le monde est choqué.

Clara ne dit rien.

– Je ne dis pas qu’elle a raison, continua Assia plus calmement. Mais je refuse de faire comme si cette colère tombait de nulle part.

– Je comprends la colère mais…

– Tu la comprends… mais tu veux qu’elle reste propre.

Le mot resta un peu suspendu.

– Le problème, dit Assia, c’est que la colère des gens n’est jamais propre et il faut composer avec ça, c’est ça notre taf.

Un silence passa. Clara finit par répondre.

– Si des gens commencent à s’en prendre aux soignants, on aura détruit ce qu’on essayait de réparer.

– Oui.

Assia réfléchissait tout en cherchant à reprendre son calme.

– Si on la désavoue brutalement… on la perdra celles et ceux qui ressentent ce qu’elle ressent.

Le téléphone grésilla légèrement.

– Je propose de faire simple. On lui parle. On lui explique ce que ça déclenche. Les menaces. Les incidents. La rupture avec le ministre. Le recul de la réforme.

– Et la vidéo ?

Assia réfléchit une seconde.

– On peut lui proposer d’en faire une autre.

– Pour quoi dire ?

– Pour dire que la colère est légitime… mais que le mouvement n’appelle pas à la violence. Qu’il appelle à la réparation.

Clara sentit la tension dans sa poitrine redescendre, ou se déplacer.

– Et si elle refuse ?

– Alors on devra prendre publiquement nos distances. Mais c’est pas pour autant qu’on devra la traiter comme une pestiférée.

Au même moment, un appel entrant apparut sur l’écran de Clara.

– Attends. C’est Noa… Nora, pardon. Je la rajoute à la conv ?

– Oui, vas y.

La ligne changea. La voix de Nora arriva, essoufflée, à la limite de la panique.

– Vous avez vu ?

– Oui, répondit Assia.

– C’est partout.

– On sait.

Nora avait la voix tremblotante.

– Qu’est-ce qu’on fait ?

Assia répondit immédiatement.

– Tu fais une vidéo.

– Moi ?

– Oui.

– Pour quoi dire ?

– Que le syndicat ne tolère pas la violence contre les soignants. Et qu’il faut pas attaquer le système de santé, qu’il faut le réparer et le défendre.

Nora respirait encore un peu plus vite.

– D’accord.

– Mais tu dis aussi pourquoi les gens sont en colère.

– Oui. On veut corriger les abus… pas en créer d’autres.

Nora avait dit ça un peu pour se rassurer. Mais en même temps, elle en mesurait au fur et à mesure la justesse.

– Oui, je peux faire ça.

Clara l’entendait retrouver sa voix.

– Et Nora… ajouta Assia

– Oui ?

– Reste calme.

– Je vais essayer.

Un léger souffle passa dans la ligne. Puis Nora raccrocha.

Le téléphone revint au silence.

– Tu crois que ça va suffire ?

Assia répondit doucement.

– Non… mais ça peut ralentir la chute.

-9-

La voiture quitta les rues étroites de la ville et s’engagea dans une allée bordée de grands arbres. La lumière du soir glissait entre les branches encore humides de la pluie de l’après-midi. À mesure qu’ils avançaient, le bruit de la circulation s’effaçait peu à peu, laissant le monde ordinaire se retirer derrière eux. Clara regardait par la vitre sans parler. Au bout de l’allée, la maison apparut. Ce n’était pas un palais, mais pourtant, pour elle, cela en avait l’allure. L’ensemble possédait une harmonie apparente, comme si chaque pierre avait été posée avec soin et précision. Une grande façade claire, des fenêtres hautes, et un jardin profond qui semblait respirer tranquillement. Clara sentit quelque chose se détendre en elle. Depuis des jours, tout n’était que tension : cris, messages, sirènes, visages tendus sur les écrans. Ici, l’air semblait bien plus large.

Noah gara la voiture calmement.

– Vous êtes la bienvenue, dit-il simplement.

Clara descendit. Elle resta quelques secondes immobile devant la bâtisse.

– Vous êtes sûr que c’est légal d’habiter un endroit pareil ? s’amusa-t-elle

Noah eut un léger rire.

– Jusqu’à preuve du contraire.

Ils entrèrent. L’intérieur était encore plus calme que le jardin. Bois clair, pierre douce, bibliothèques hautes qui montaient jusqu’au plafond. Une odeur légère de cire et de feuilles sèches flottait dans l’air.

Clara avançait lentement. Elle avait l’impression étrange d’entrer dans un endroit où le temps et la lumière circulaient autrement. Comme si tout ici avait été choisi avec soin et en conservait encore la trace. Au centre du salon, un homme se leva. Il n’était ni très âgé ni très jeune. Sa présence avait quelque chose de vif, presque lumineux, comme une énergie bien tenue. Son regard, assuré sans être dur, donnait l’impression qu’il voyait les choses avec profondeur.

Noah s’approcha.

– Clara, je vous présente Lucio.

L’homme inclina légèrement la tête.

– J’avais hâte de vous rencontrer.

Sa voix était calme et avait quelque chose de musicale.

Clara resta une seconde sans répondre. Elle savait qu’elle aurait dû dire quelque chose – bonjour, merci, je suis ravie. Mais une partie d’elle observait la pièce comme si elle était entrée par erreur dans un lieu où l’on jouait une autre scène que la sienne.

Lucio sourit doucement.

– Vous avez provoqué un sacré remue-ménage ces derniers jours.

– Ce n’était pas exactement prévu comme ça.

– Les moments difficiles qui demande de nous repositionner ne le sont jamais.

Noah se servit un verre d’eau après en avoir proposé à ses convives.

– Clara pense, comme moi, que le monde peut être amélioré. Mais nous n’employons pas le même mode opératoire. Pour ma part, je nourris un certain espoir dans la science et l’innovation, dans la mobilisation des forces économiques et politiques vers les promesses que cette nouveauté produit.

Lucio tourna les yeux vers Clara et demanda poliment :

– Et vous, quel est le vôtre ?

Clara haussa les épaules.

– Je pense qu’il ne faut pas oublier ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir faire ce genre de choses. Que tout le monde a le droit à son petit bout de bonheur… et de goûter à la beauté de la vie et du monde.

Lucio hocha la tête avec une satisfaction visible.

– C’est très juste. Et très beau, je partage votre vision.

Il la regarda avec des yeux calmes et un sourire charmant.

– Mais, vous savez, la pression ne suffit pas toujours. Il est bon d’agir là où les décisions se prennent.

Clara eut une mine curieuse et interrogative.

– Parce que vous… vous pouvez agir là où ça se décide ?

– Disons que certains liens et certains lieux permettent de corriger plus vite, et plus largement.

Un silence ample s’installa. Clara regardait autour d’elle pendant que Noah les invitait à s’installer dans le salon. Les livres. La lumière. La précision tranquille du lieu. Puis elle eut soudain un petit rire. Un rire bref, nerveux, presque incrédule. Les deux hommes levèrent les yeux vers elle.

– Excusez-moi, dit-elle en secouant la tête. Je suis en train de me dire que si quelqu’un m’avait dit il y a un an que je me retrouverais dans une maison comme ça, à discuter du monde avec des gens comme vous… je lui aurais probablement conseillé d’arrêter la peinture industrielle et d’inhaler un peu moins de solvants.

Noah sourit. Lucio laissa éclater un rire léger. Puis en la regardant avec curiosité, il dit avec tact :

– Qu’est-ce qui vous faisait penser qu’un tel lieu vous serait interdit ?

Clara haussa les épaules.

– Vous voyez bien… enfin, vous savez, on a tendance à classer les gens.

Lucio la regarda avec une attention particulière, comme s’il approuvait quelque chose en elle.

– C’est peut-être pour cela que vous êtes ici.

Clara fronça légèrement les sourcils.

– C’est à dire ?

– Parce que les gens qui voient bien les choses depuis le bas comprennent souvent mieux ce qu’il faudrait construire en haut.

Clara resta un instant silencieuse. Elle regarda Noah. Puis Lucio. Quelque chose sembla s’ouvrir tandis qu’une autre résistait. Elle ne sut pas trop quoi en faire. En fait, elle ne savait pas si elle entrait dans un autre monde… ou dans une partie du même qu’elle n’avait jamais vue.

-10-

Le parvis était presque vide. Un soleil doux s’était installé sur la pierre claire, comme s’il s’était allongé là sans effort. L’air était tiède, légèrement traversé par une odeur de feuilles chaudes.

Clara s’arrêta quelques secondes en passant la grille. Elle resta immobile. Ses épaules étaient lourdes. Comme si quelque chose s’y était déposé un peu insidieusement. Et derrière ses yeux, une fatigue sourde et encombrante pulsait encore. Le genre qui ne disparaissait pas en une nuit de sommeil. Elle s’approcha lentement. Chaque pas sembla un peu plus conscient que le précédent. Puis elle s’assit sur le bord de la fontaine. L’eau coulait doucement dans un bruit simple, clair et continu. Elle regarda les reflets trembler à la surface. Pendant quelques secondes, elle ne pensa à rien. Ou plutôt, elle n’arrivait plus à penser. C’était plus que du silence… ça sonnait vide. Elle posa son visage dans ses mains. Elle se revit, debout devant la foule, puis la vidéo, puis le message, puis le regard de Lucio, puis la phrase d’Assia. Tout se mélangeait un peu.

Elle expira lentement.

– Je crois que je suis un peu cassée, dit-elle pour elle-même.

La voix arriva doucement.

– Ou simplement très sollicitée.

Clara leva les yeux. Elion se tenait à côté, sympathique et immobile.

– Bonjour Clara.

– Bonjour, dit-elle, ressentant un plaisir certain à le voir.

Il s’assit à côté d’elle, tranquillement, sans chercher à combler quoi que ce soit. Et le silence revint. Mais cette fois, il semblait moins vide. Il tenait mieux. Clara regarda l’eau quelques secondes encore. Puis elle dit simplement :

– J’ai l’impression que tout s’est emballé… et que je ne sais plus très bien où j’en suis là-dedans.

– Vous savez, c’est souvent le signe que quelque chose en vous demande à être retrouvé, dit-il enfin.

Clara se tourna vers lui. Elle le fixa intensément, comme si elle cherchait la sortie d’une pièce trop sombre ou d’un corridor embrumé.

– J’ai l’impression… d’être tirée dans deux directions.

Elion écoutait. Elle pouvait parler ici librement et elle se sentit l’envie d’en profiter.

– D’un côté, y a Assia. Avec elle, c’est… intense. Ça brûle. Ça bouge tout le temps. Faut agir, répondre, tenir, ne pas lâcher.

Elle marqua une pause en reniflant légèrement.

– Et en même temps… ça m’épuise.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– Pas elle. Enfin… si, un peu. Mais surtout ce que ça devient. La colère, vous savez… ça peut déborder…

Elle s’essuya le nez du revers de la main en reniflant un peu plus fort. Comme si elle voulait mettre un terme à une forme de démangeaison.

– Et j’ai l’impression que si je ralenti ou si je doute, j’vais devoir trahir quelque chose.

Elion inclina très légèrement la tête, comme pour accompagner sans interrompre.

– Et puis… y a autre chose.

Elle hésita longtemps.

– J’ai rencontré quelqu’un. Avec lui, c’est… différent, c’est… c’est calme. C’est respectueux, c’est apaisant. Avec lui, ça prend le temps de pouvoir faire bien. Et d’agir à des endroits où tout semble dépendre que de nous.

Elle eut un petit silence.

– Et ça fait du bien. Comme si… tout redevenait possible, sans chaos. Et en même temps, si je prends ce chemin… c’est comme si j’abandonnais tout un monde. Pas parce que je les quitterais réellement mais parce qu’eux se retrouveraient plus en moi. Je me demande au fond si je suis pas en train de fuir. Fuir la difficulté. Fuir la colère. Fuir… eux. Fuir Assia.

Elle releva des yeux interrogatifs vers Elion.

– Ou peut-être que je me rapproche juste de quelque chose qui m’irait mieux ?

Un silence passa.

– J’arrive pas à savoir.

Elion regardait devant lui.

– Peut-être que la question n’est pas encore de savoir où vous devez aller. Mais plutôt… depuis quel endroit en vous, vous choisissez.

Elle resta un instant immobile, les sourcils légèrement froncés.

– Si vous choisissez depuis la peur… vous ne trouverez pas la paix, où que vous alliez.

Il marqua une pause.

– Mais si vous choisissez depuis la paix… alors même les chemins difficiles deviendront habitables.

– J’ai l’impression que si je choisis… je vais forcément avoir à décevoir quelqu’un.

C’est à ce moment-là que la phrase d’Assia prononcée la veille réapparut : « Tu te retires quand ça devient difficile, t’étais où ? »

– Je crois bien que je vais devoir décevoir.

– C’est souvent dur de faire autrement.

Clara esquissa un sourire fatigué.

– Super.

– Mais, vous savez, il y a une personne que vous ne pouvez pas vous permettre de trahir trop longtemps.

Il la regarda.

– Vous même.

Chapitre 7 >

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