La mise au Monde – Roman – Chapitre 5

-1-

La lampe de bureau dessinait un cercle de lumière pâle sur la table. Tout le reste de la pièce était dans une pénombre calme et tranquille. Clara était penchée sur un cahier ouvert. Des feuilles couvertes de notes s’empilaient autour d’elle. Certaines étaient barrées, d’autres réécrites. Elle reprenait une phrase, la testait, puis recommençait.

– … précarité organisée…

Elle s’arrêta, secoua la tête, raya le mot.

– Non.

Elle recommença.

– … précarité fabriquée.

Elle leva légèrement les yeux, comme pour écouter la phrase dans l’air, puis nota la correction. Cela faisait des heures qu’elle travaillait ainsi. Par moments elle se levait, marchait dans la pièce, répétait un passage à voix basse en articulant exagérément. Elle ralentissait certaines syllabes, cherchait le souffle juste, reprenait – comme on règle un geste, comme on tâte la précision d’un ouvrage d’un revers de main.

Assia la voyait là, à s’acharner avec ses mots comme une ouvrière qui fabrique, ajuste, démonte, recommence. Clara s’appliquait avec une obstination quasi féroce, presque mécanique. Ce qui la frappait n’était pas tant l’effort que la manière. Elle corrigeait, recommençait, écoutait ses propres mots comme on produit peu à peu un art nouveau.

Par moments elle fronçait les sourcils, puis soudain une phrase trouvait sa place et quelque chose se détendait sur son visage. Assia reconnut ce mouvement. Elle l’avait fait, adolescente, dans sa chambre, à chercher des mots capables de tenir face au monde.

Clara s’arrêta devant la fenêtre et répéta encore une fois un passage, plus lentement :

– … quand on vous retire la stabilité, on vous enlève la dignité.

Elle se tut. La phrase resta suspendue un instant. Assia sentit un frisson discret lui parcourir les épaules. Clara avait déjà repris son stylo. Assia la regarda écrire encore quelques lignes, puis rayer quasi la moitié d’une page avec une détermination presque cruelle. Elle observait la nuque de Clara, la manière dont elle se penchait pour reprendre une phrase, la façon dont ses lèvres bougeaient légèrement quand elle répétait un passage. Quelque chose en elle eut soudain envie de venir s’accrocher à cette nuque solide et d’embrasser ces lèvres travailleuses. Elle se redressa légèrement sur le lit, comme pour faire quelque chose avec ce bout de chaleur qui lui montait du ventre. Et peu à peu, irrésistiblement, elle ne put s’empêcher de se lever, et elle s’approcha.

Clara ne l’avait pas entendue venir.

Elle sentit seulement, tout à coup, la chaleur d’un corps derrière elle. Deux mains glissèrent doucement autour de sa taille. Assia posa son menton contre son épaule et resta un moment ainsi, silencieuse, à regarder la page ouverte.

– « … dignité », murmura Clara avec un léger sourire et un petit hochement de tête.

– Ça sonne mieux ? dit Assia.

– Ça sonne juste.

Assia approcha son visage un peu plus près. Elle respirait l’odeur de la peau de Clara, un mélange de savon, de papier et de fatigue. Ses lèvres effleurèrent la nuque qu’elle observait depuis tout à l’heure. Clara eut un petit frisson. Elle posa son stylo, mais ne se retourna pas.

– Tu travailles comme si ta vie en dépendait.

– Peut-être bien que oui.

Assia sourit contre sa peau.

– C’est beau à voir.

Cette fois Clara se tourna. Elles se retrouvèrent face à face dans la lumière de la lampe. Assia s’attendait à retrouver la même concentration sérieuse dans ses yeux. Mais il y avait autre chose. Une douceur plus assurée. Presque joueuse. Clara leva une main et la posa derrière la nuque d’Assia.

– Viens.

Clara l’attira vers elle. Le baiser fut tendre. Il avait la lenteur de quelqu’un qui semblait s’être engouffré dans quelque chose de lointain. Assia avait envie de s’y laisser engloutir. Clara la retenait, la ralentissait. Comme si la même attention qu’elle mettait à ajuster ses phrases passait maintenant dans ses gestes. Ses mains cherchaient, s’arrêtaient, revenaient. Assia sentit son souffle se modifier peu à peu, et une chaleur monter dans sa poitrine.

Elle recula légèrement pour la regarder.

– Depuis quand tu fais ça ?

Clara haussa les épaules avec un petit sourire.

– J’apprends.

Elle attrapa la main d’Assia et la tira doucement vers le lit. La lampe resta allumée. Les feuilles de papier glissèrent un peu quand elles passèrent près de la table. Clara les repoussa d’un geste distrait, comme on balaye la poussière après une longue journée. Assia s’allongea sur le dos et la regarda venir au-dessus d’elle. Clara passa une main sur sa joue, puis sur ses cheveux.

– Quoi ?

– Rien.

Assia sourit. Clara s’avança et l’embrassa à nouveau.

-2-

Elles restèrent un moment sans parler. La respiration d’Assia était lente. La lampe de bureau éclairait toujours la table. Les feuilles couvertes de ratures de l’autre côté de la pièce semblaient plus loin. Clara était allongée la tête posée contre l’épaule d’Assia et traçait distraitement des cercles sur la peau de son bras.

– Tu sais ce qui me plaît là-dedans ? Murmura-t-elle.

– Dans quoi ?

– Ben, d’apprendre.

Elle resta un instant silencieuse.

– C’est comme si ça s’ouvrait. Comme si le monde était bien plus grand que je ne l’avais cru… et que c’était comme si je pouvais commencer à comprendre comment il fonctionne.

Assia tourna légèrement la tête vers elle.

– Tu as toujours un peu su. Tu ne mettais juste pas encore les mots.

Clara secoua doucement la tête.

– Non. Avant je sentais des choses. Maintenant je commence à mieux me les représenter. Apprendre, c’est un peu comme porter de nouvelle lunette d’observation.

Elle eut un léger rire.

– C’est passionnant, ajouta-t-elle.

Assia sourit.

– Fais juste attention à une chose.

– Quoi ?

– De ne pas perdre ce qui fait que les gens t’écoutent.

Clara leva les yeux vers elle.

– Et c’est quoi ?

– Ta fragilité.

Assia passa une main dans ses cheveux.

– Les gens sentent que tu ne parles pas pour te faire valoir. Tu parles parce que ça te touche.

Elle marqua une pause.

– C’est pour ça qu’ils te suivent.

Clara resta silencieuse un moment. Elle regardait le plafond, pensivement.

– Tu crois que ça peut vraiment changer quelque chose ?

Assia inspira doucement.

– Ça a déjà commencé.

Elle désigna du menton les feuilles sur la table.

– Depuis l’émission, on reçoit des messages tous les jours. Des gens racontent leurs contrats, leurs horaires, leurs humiliations. Tu sais, ils se reconnaissent dans ce que tu dis.

Clara se redressa légèrement.

– Dans ce que nous disons.

Assia sourit.

– Oui. Mais c’est ta voix qu’ils entendent.

Un silence passa.

– On pourrait aller plus loin, reprit Assia doucement.

– Comment ça ?

– On pourrait faire une pétition nationale. Simple. Clair. sécurité des contrats, limitation des abus de la flexibilité, et des règles pour que les entreprises ne puissent plus faire payer à la collectivité le prix de la précarité.

Clara semblait approuver.

– Et ensuite ?

– Une autre émission. Pour appeler à signer. Puis on va rencontrer des députés. Pas tous. Juste ceux qui pourraient porter un projet de loi et obtenir une majorité à l’assemblée.

Clara resta un moment silencieuse.

– Si je fais ça… dit-elle finalement.

Elle se tourna vers Assia.

– Il faut qu’on le fasse bien.

– C’est-à-dire ?

– Pas dans la précipitation. J’ai besoin de temps pour travailler et répar… euh préparer ce que je dis.

Assia sourit en acquiesçant.

Clara regarda la pièce, les écrans, les dossiers, les regards tendus derrière le comptoir. *

– Normal.

– Et je ne veux pas qu’on joue avec la violence.

Assia ne répondit pas. Clara la regardait attentivement.

– Je veux que les choses soient clair. Si je parle pour ce mouvement, c’est pas pour couvrir des coups et des dérapages.

Assia inspira lentement.

– La colère des gens existe.

– Je sais.

– Parfois elle déborde… et ça oblige les puissants à écouter.

Clara soutint son regard.

– Moi, je veux pas construire là-dessus.

Un silence passa.

Assia finit par hocher la tête.

– D’accord.

Puis elle ajouta :

– On fera au mieux.

– Il y a aussi une autre chose, ajouta Clara plus hésitante.

– Quoi ?

– L’argent.

Elle eut un sourire presque gêné.

– Je suis au chômage. En faisant gaffe… je pourrais peut-être tenir un an et demi sans avoir à trop travailler à l’usine et pouvoir me consacrer à fond à mieux comprendre et mieux parler.

– Tu restes ici, dit Assia simplement. Et on pourra t’indemniser les déplacements : les trains, les hôtels, les repas, ce genre de choses.

Assia réfléchit un instant.

– Et il y a quelqu’un qui nous a contactés. Un médecin. Il voudrait monter un syndicat des mal soignés.

Clara releva la tête.

– Des mal soignés ?

– Oui. Ceux qui souffrent des mauvaises conditions dans l’hôpital et de la faiblesse du service public de la santé. Et il cherche quelqu’un pour organiser.

Assia eut un petit sourire en coin.

– Et tu penses à moi ?

Assia pris un ton sérieux.

– Oui, et aussi, il y a une intérimaire qui a perdu un bras parce qu’on ne lui avait pas donné la bonne combinaison le premier jour. Le médecin pense qu’il faudrait relier ça à ce qu’on a lancé avec les mal employés.

Clara ouvrit grand les yeux.

– Si tu veux te former, je veux dire à ton rythme. Ça avancera comme ça le pourra. Ce qui compte, c’est que ce soit eux qui s’engagent. Et toi, tu leur apprends. Comme tu as pu le voir et le faire à l’usine.

Un silence passa. Clara regarda les feuilles de papier sur la table, la lampe, la pièce autour d’elles. Le monde semblait déjà un peu différent.

– D’accord, dit-elle. On y va.

Assia tourna la tête vers elle.

– T’es sûre ?

Clara hocha doucement la tête.

– Oui.

Et avec un petit sourire aussi fatigué que déterminé, elle poursuivit.

– Je crois que je peux être cette voix. Et que je veux bien essayer aussi de prendre cette place.

-3-

Les messages arrivèrent d’abord par poignées. Puis par vagues. La page du syndicat des mal employés s’était mise à vivre. Les notifications vibraient sans cesse. Des vidéos tournées dans des vestiaires, des parkings, des salles de pause apparaissaient les unes après les autres. Des voix fatiguées, des téléphones tenus à bout de bras, des regards qui hésitaient avant de parler.

– Moi je suis cariste en intérim depuis six ans…

– Moi je suis aide soignante…

– On nous change les rondes et les horaires la veille pour le lendemain…

Les gens se répondaient. On s’encourageait. On racontait. On comparait les contrats, les salaires et les humiliations ordinaires. Des groupes se formaient. Certains rejoignaient le syndicat. La pétition tournait. Elle passait d’un téléphone à l’autre, d’un fil de discussion à un autre. Des militants la relayaient sur les réseaux, dans des assemblées locales, dans des réunions, dans des salles municipales. Les journalistes commencèrent à s’y intéresser. Ils reprenaient des phrases de Clara dans leurs articles, dans des chroniques radio, dans des interviews rapides entre deux sujets d’actualité. D’autres parlaient d’un mouvement « émotionnel ». On invitait des éditorialistes pour rappeler que la flexibilité permettait aussi à beaucoup d’entreprises de tenir. Sur les plateaux, on se demandait si l’on pouvait vraiment légiférer à partir de témoignages circulant sur les réseaux.

À l’Assemblée, quelques députés avaient flairé l’occasion. On demanda des notes. On regarda les chiffres de signatures. On envoya des messages discrets aux syndicats pour comprendre jusqu’où cela pouvait aller. Le syndicat œuvrait. Il cartographiait les positions, indiquait qui pourrait suivre, qui hésitait, qui chercherait à se montrer. On préparait une stratégie pour réunir assez de voix afin que la loi devienne possible. On ferait savoir que ceux qui voteraient pour seraient publiquement remerciés. Et que ceux qui voteraient contre devraient l’expliquer. On trouvait la méthode plutôt bonne ou on parlait de pression populiste.

Clara travaillait. Elle lisait, prenait des notes, répétait des phrases, passait des coups de fil, publiait des posts. Elle peaufinait la ligne : pas la colère, la vulnérabilité. Dire la souffrance sans la muer en un cri de rage ou de désespoir. La montrer telle qu’elle était, dignement et en prendre soin, la révéler collectivement. La nuit avançait. La lampe restait allumée. Et quelque part, dans cette myriade de corps et de voix en soutien, en opposition, ou en colère, une place se faisait, la sienne.

-4-

La nuit demeurait sans trop de bruit. La lampe de bureau dessinait toujours son cercle pâle sur la table. Les feuilles couvertes de ratures s’étaient déplacées au fil des heures. Certaines glissaient presque jusqu’au rebord, comme cherchant à échapper à la source de lumière incessante. Clara n’avait pas vu le temps passer. Elle était restée là, penchée sur ses notes, à relire trop longtemps les mêmes phrases qui devenaient de plus en plus floues. En les murmurant pour voir comment elles tombaient et rebondissaient dans l’air, elle s’aperçut que sa voix était devenue plus rauque. Elle se leva pour aller chercher de l’eau dans cette pièce comme agrandie par le silence. Dans la rue, une voiture passa lentement. Elle revint s’asseoir. Son téléphone vibra de nouveau. Elle jeta un œil distrait à l’écran. Un message, puis deux, puis une notification de plus. Elle posa l’appareil à l’envers.

Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait fatiguée jusque dans les doigts. Elle ferma les yeux quelques secondes. Les visages revenaient. Des regards qu’elle ne connaissait pas, mais qui semblaient pourtant attendre quelque chose d’elle. Celui du cariste qui parlait dans sa vidéo, la voix aussi forte qu’hésitante. Celui de la femme de ménage qui avait filmé l’état de la salle qu’elle devait nettoyer en l’ayant prévenu au réveil avec urgence, et en demandant pour quelles raisons ce travail était valorisé qu’avec du silence et de l’indifférence.

Elle inspira lentement l’odeur chaude de la lampe et du papier. Depuis quelques jours, ses phrases passaient dans les articles, dans les messages, dans les discussions de personnes qu’elle ne rencontrerait jamais. On les citait, on les commentait, parfois on les transformait. C’était étrange. Comme si sa voix avait quitté son corps et qu’elle pouvait rester dans l’air sans jamais retoucher le sol.

Elle rouvrit les yeux. La lampe éclairait toujours le cahier ouvert. Une phrase y était restée inachevée. Elle prit son stylo, hésita un instant, compléta quelques mots. Puis elle resta immobile, les mains posées à plat sur la table. Quelque part dans le pays, des gens parlaient d’elle, en bien ou en mal. Des journalistes écrivaient. Des députés lisaient des notes dans des bureaux éclairés tardivement. Des inconnus signaient une pétition. Et elle, dans cette petite lumière de bureau, essayait de comprendre ce qui manquait, ce qui contredisait, et d’y mettre des mots. Un léger doute lui traversa l’esprit. Et si ce qu’on attendait d’elle était bien trop ?

Elle regarda encore une fois la page. Puis elle reprit le stylo. Le téléphone vibra. Clara leva les yeux, hésita un instant, puis retourna l’appareil. Une vidéo apparaissait en haut de l’écran. Quelqu’un l’avait envoyée avec un simple message.

Tas vu ça ?

Elle lança la lecture. Le décor était sobre. Une table, une lumière douce, un fond sombre. Le chroniqueur parlait face caméra. Sans papier. Sans geste inutile. Sa voix était calme :

– Ce qui s’est passé à l’usine a touché beaucoup de gens. Et c’est compréhensible. Personne n’aime voir des travailleurs remplacés, déplacés, fragilisés. Mais comme je le dit souvent, l’émotion ne suffit pas à faire une politique.

Il marqua une pause.

– Les entreprises vivent dans un monde concurrentiel. Si vous alourdissez trop les règles ici, la production partira ailleurs. Et les emplois avec.

Clara resta comme figée. Il ne parlait pas vite. Chaque phrase tombait là où elle devait tomber.

– Le rôle d’une loi n’est pas de réparer toutes les injustices ressenties. Il est de maintenir un équilibre structurel efficace.

Il regarda un instant ses mains, puis releva les yeux.

– La question n’est pas de savoir si la précarité est douloureuse. Elle l’est. La question est : jusqu’où peut-on la réduire sans détruire ce qui permet encore de produire ?

Clara sentit quelque chose se serrer en elle. Il parlait comme quelqu’un qui connaissait. Non pas l’atelier, mais le monde.

– Si on rigidifie trop le travail, les usines fermeront ou partiront.

La vidéo s’arrêta. Clara resta un moment immobile. Une forme étrange de considération monta en elle, pas cette forme d’admiration qui vous réchauffe le cœur et les entrailles, mais quelque chose de bien plus froid. Elle repensa au plateau. Au mot limite. À la seconde de silence où elle n’avait rien trouvé. Elle comprit soudain. Cet homme savait exactement de quoi il parlait. Et si elle devait pouvoir lui répondre un jour, il faudrait qu’elle apprenne à lui parler dans ce monde-là. Elle ferma l’appli. En ouvrit une autre. Elle interrogea un moteur de compréhension.

-5-

Le café était presque vide à cette heure-là. Deux tables occupées près de la vitre, un couple qui parlait bas, une radio qui murmurait quelque chose derrière le comptoir. Clara était arrivée un peu en avance. Elle regardait distraitement les passants dans la rue. Les voitures passaient lentement, puis s’éloignaient. Quand Nora entra, Clara la reconnut. Elle avançait doucement avec un sourire à la fois tendre et fragile. Sa manche gauche était légèrement plus épaisse que l’autre. On devinait une prothèse sous le tissu.

Clara se leva.

– Nora ?

Elle hocha la tête.

Son visage était doux. Plus jeune que Clara ne l’avait imaginé. Elle avait ce sourire timide des gens qui semblent presque s’excuser d’être là. Elles s’assirent toutes les deux l’une en face de l’autre. Nora posa sa main valide sur la table tandis que l’autre resta près de son corps.

– Merci d’être venue, dit Clara.

– C’est Assia qui m’a dit que… vous pouviez peut-être m’aider.

Elle parlait doucement. La serveuse apporta deux cafés. Nora attendit qu’elle s’éloigne avant de reprendre.

– Je travaillais pour une agence d’intérim. On m’a appelée un soir pour faire du nettoyage industriel.Ils avaient besoin de quelqu’un pour le lendemain.

Clara écoutait.

– La combinaison n’était pas à ma taille. Et ils m’ont dit que les bonnes tailles arrivaient la semaine suivante.

Elle fit glisser légèrement sa manche pour montrer la prothèse. Le plastique était mat, un peu rayé. Un modèle simple, mécanique.

– Celle-là aussi, ils m’ont dit qu’il y aurait mieux plus tard.

Clara sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Nora poursuivit.

– On m’a montré la zone à nettoyer avec les machines. Fallait nettoyer pendant qu’elles tournaient au ralenti pour embobiner des films plastiques.

Elle leva les yeux.

– La manche flottait.

Le silence se posa entre elles.

– Elle s’est accrochée.

Elle fit un petit geste avec la main valide, comme pour montrer le mouvement.

– Après… c’est allé très vite.

Elle regarda la table, elle semblait lutter.

– Ça a été brutal. J’ai entendu un bruit, comme du bois qui casse. La douleur n’est pas venue tout de suite… et après je ne me souviens plus de rien.

Clara sentit ses mains se crisper autour de sa tasse.

– Ils ont appelé les secours. Aux urgences, il y avait du monde. Beaucoup de monde en chirurgie orthopédique. Ça tombait mal.

Elle haussa légèrement les épaules.

– Ils ont essayé de sauver le bras. Mais ça s’est infecté.

Elle effleura la prothèse du bout des doigts.

– Alors ils ont coupé plus haut.

La radio derrière le comptoir passait une publicité joyeuse. Et c’était comme si plus personne ne parlait autour pendant quelques secondes.

– Il y a une plainte, reprit Nora. Contre l’agence et l’entreprise. Mais ça fait dix-huit mois. Et toujours pas de nouvelle. Avant, j’avais un métier. Maintenant, ben, j’ai un dossier. Je travaille toujours pas et je touche à peine deux tiers du Smic.

Clara releva les yeux.

– Ton histoire devrait pas rester sous silence. Ceux qui ont fait ça doivent répondre.

Elle regarda Clara.

– Mais moi, je veux pas passer à la télé. Je veux pas que tout le monde parle de moi.

Elle baissa les yeux vers sa prothèse.

– J’essaie de m’habituer et de pouvoir vivre une vie avec.

Clara sentit comme une forme de responsabilité monter.

– On ne peut pas laisser ça comme ça. Peut-être voir avec les militants pour pousser avec toi devant les portes de l’agence ou de l’entreprise, d’inviter les journalistes. Et si tu ne veux pas parler, eh bien, moi, je le ferai si besoin, enfin, si tu veux.

Nora ne répondit pas tout de suite. C’était comme si elle regardait vaguement la rue derrière Clara. Puis elle finit par dire :

– Si ça peut m’aider… et puis si ça peut éviter que ça arrive à quelqu’un d’autre.

Clara sentit le poids de la phrase tomber dans la pièce. Elle sentit alors quelque chose se lever en elle. Une chaleur étrange, presque physique. Comme une poussée qui la redressait légèrement dans sa chaise. Elle n’avait pas cherché cela. Mais la possibilité d’agir était là, devant elle. Parler. Insister. Forcer les portes. Elle ne savait pas exactement d’où venait ce désir, ni où il voulait la mener. Mais elle sentait qu’il était bien là.

Nora remit sa manche sur la prothèse avant de sortir. Clara se surprit à penser qu’elle voulait encore cacher son bras au monde.

-6-

Assia écouta sans l’interrompre. Clara parlait depuis presque dix minutes. Elle racontait la rencontre avec Nora comme on raconte quelque chose qu’on ne veut pas abîmer, la manche trop large, le bruit de bois cassé, la prothèse en plastique mat, Nora, sa manière de faire avec, sa dignité. Assia avait posé les coudes sur la table. Elle regardait Clara avec cette attention tranquille qu’elle prenait quand quelque chose était important.

Quand Clara eut terminé, le silence resta un instant entre elles. Assia se redressa légèrement sur sa chaise. Son regard s’était assombri.

– Tu sais, Nora n’est pas un cas isolé.

Clara la regarda.

– Chaque jour en France, c’est plus d’une centaine de travailleurs qui sont gravement blessés. Et deux en meurent tous les jours. Et on n’en parle presque jamais. Et tu sais, les intérimaires sont deux fois plus exposés aux accidents graves. On nous envoie plus souvent et rapidement sur des postes dangereux, avec moins de formation et de protection.

Elle marqua une pause.

– Et quand ça casse quelqu’un… tout le monde se renvoie la responsabilité. Et la notre, c’est de le montrer…

– Oui mais elle veut pas qu’on parle d’elle.

– On n’est pas obligées de trop l’exposer. Ce qui compte, c’est de rendre visible ce que son histoire révèle.

Elle se pencha légèrement.

– On organise une action devant l’agence d’intérim. Pas une grande manifestation. Un rassemblement. Des journalistes. Peut être son avocat. Et on invite toutes les personnes qui ont vécu des choses similaires à se manifester.

Clara réfléchit.

– Pour constituer une sorte de dossier commun ?

– Oui.

Assia esquissa un léger sourire.

– Et là, ça devient un problème plus politique.

Clara sentit quelque chose se tendre un peu en elle.

– Tu veux utiliser son histoire.

Assia soutint son regard.

– Je veux éviter qu’elle se répète.

Le silence revint. Assia reprit :

– On contacte les syndicats. On regroupe les cas. On les rend visibles. On fait avancer la justice.

Elle marqua une pause.

– Et puis on prépare le débat.

Clara fronça légèrement les sourcils.

– Le débat ?

– Le débat retour.

Assia attrapa son téléphone et le posa devant elle.

– Ils pourraient vouloir organiser une nouvelle confrontation avec le chroniqueur.

– Avec moi ?

Assia eut un petit sourire.

– Oui, avec toi.

Clara regarda la table.

– Il n’a pas totalement tort sur certaines choses.

Assia leva un sourcil.

– Sur quoi ?

Clara hésita un peu.

– Sur les contraintes. La concurrence. Le fait que les entreprises peuvent partir ailleurs.

Assia resta silencieuse quelques secondes.

– Peut-être.

Puis elle haussa légèrement les épaules.

– Mais ce n’est pas la question. La question, c’est qui décide des règles. Et pour l’instant, ce sont pas les actionnaires qui perdent leur bras dans les machines.

Clara pensa à Nora, à la manche trop large, au bruit sec.

Assia continuait.

– On améliore la proposition de loi.

Clara l’écoutait.

– Si une entreprise ne fournit pas l’équipement ou la formation nécessaire, elle doit en assumer les conséquences.

Elle prit un temps de réflexion.

– Et tant que la justice n’a pas tranché, l’entreprise maintient le salaire de la victime.

– Tu crois que ça peut passer ?

– Les lois ne passent pas toutes seules, tu sais.

Elle se pencha légèrement vers Clara.

– Elles passent quand quelqu’un oblige le monde à les regarder.

Clara pensa au plateau, aux lumières, à la sensation d’être observée. Et elle sentit dans sa poitrine la chaleur froide revenir.

– Tu peux le faire, dit Assia avec attention.

Clara inspira lentement. Puis elle hocha la tête, les sourcils froncés.

-7-

Le lieu n’avait rien de vraiment trop impressionnant. Pourtant, en entrant, Clara avait eu la sensation un peu floue que les choses étaient mises à leur place. Une salle de travail vitrée occupait le dernier étage d’un bâtiment simple, épuré et dont les proportions donnaient immédiatement une impression de netteté. Elle ne savait pas d’où ça venait exactement, mais une odeur de bois et de résine parfumait la pièce. C’était en fait plutôt comme une essence d’arbre qui transportait des effluves florales légères. Ça sentait bon.

Au centre de la pièce, une grande table en bois clair. Des chaises fines et confortables l’entouraient. Le long d’un mur courrait une bibliothèque parfaitement ordonnée. Près de la baie vitrée, un ficus haut et dense, soigneusement entretenu, semblait vivre là depuis longtemps. Sur une étagère basse reposait une sculpture simple et délicate – une forme géométrique en pierre sombre. La lumière qui s’y déposait était très propre, presque apaisante.

Ils parlaient depuis déjà un moment lorsque Clara finit par dire :

– Donc le chroniqueur n’a pas tort.

Noah n’eut pas l’air surpris par la réflexion. Il s’était installé légèrement en arrière dans sa chaise, une main posée sur la table, l’autre jouant distraitement avec un stylo.

– Voyez-vous ma chère, nous pourrions dire qu’il a raison dans le cadre où il raisonne.

Clara fronça les sourcils.

– Ça veut dire quoi ?

Noah eut un léger sourire.

– Cela veut dire que les entreprises vivent et évoluent dans un monde de contraintes. Les coûts. Les délais. La concurrence. Les réglementations. Les taxes.

Puis il fit un petit geste vers la carte du monde disposée sur le mur du fond.

– Et surtout, les États.

Clara leva les yeux.

– Les États ? Les pays c’est ça ?

– Oui, ou plutôt les structures politiques qui organisent les pays et entendent défendre ce qu’elles nomment parfois leurs civilisations.

Il semblait presque amusé de devoir l’expliquer.

– Les entreprises ne sont pas libres, vous savez. Elles doivent obéir aux règles des États. Et ces États sont eux-mêmes pris dans une compétition permanente. Et parfois dans des formes de guerre plus ou moins ouvertes.

Clara prenait des notes. Noah reprit calmement :

– Si un pays impose des règles trop lourdes, certaines entreprises peuvent déplacer leur production ailleurs. Pas toutes, mais suffisamment pour exercée une pression. C’est cela que le chroniqueur décrit.

– Donc il a raison.

Noah haussa légèrement les épaules.

– Disons qu’il décrit le système.

Puis il ajouta :

– Mais décrire un système n’est pas la même chose que de décider s’il est acceptable.

Clara releva la tête. Noah la regarda avec une attention presque curieuse.

– Elion m’avait parlé de vous quelques jours avant que nous nous rencontrions.

Elle eut un petit sourire.

– J’espère qu’il n’a pas trop raconté de bêtises.

– Au contraire. Il m’a parlé d’une ouvrière qui réussissait à parler de rapports sociaux avec curiosité, justesse et passion. Quelque chose de suffisamment rare pour mériter d’être observé.

– Observé ?

– Oui.

Il ne sembla pas trouver le mot étrange.

– Les transformations sociales commencent souvent par des anomalies. Par des personnes qui relient des mondes qui ne se parlent pas.

Clara pensa à l’usine, aux ouvriers, à la direction, au plateau de télévision.

– Une femme a perdu son bras dans une machine, dit-elle spontanément.

Noah la regarda avec une mine qui invitait à poursuivre.

– Une intérimaire, on lui a pas donner la bonne instruction, ni le bon équipement. Et maintenant elle touche huit cents euros par mois.

Le silence s’installa. Noah finit par dire doucement :

– Il est vrai que le système peut produire cela, aussi.

Clara releva les yeux.

– Et on en fait quoi de « cela » ?

Noah eut un petit sourire fatigué. Il se leva et s’approcha de la baie vitrée.

– C’est toute la question politique que vous soulevez ma chère. Vous savez, le système de contraintes économiques que le chroniqueur présente comme une fatalité est en réalité juste un cadre. Les règles du commerce. Les règles fiscales. Les règles sociales. Les règles environnementales. Tout cela n’est pas naturel. Ce sont des choix politiques accumulés dans le temps selon ceux qui ont le poids suffisant au moment où les décisions sont prises.

Clara continuait à prendre des notes.

– Quand il parle de concurrence mondiale, reprit Noah, il décrit un phénomène réel. Mais il oublie une question essentielle.

Clara leva les yeux.

– Laquelle ?

– Qui décide des règles.

Clara eut un sourire net.

– Assia dit exactement la même chose.

– Oui, je l’imagine. Le chroniqueur regarde le système tel qu’il est. Assia regarde comment le transformer. Et vous, Clara, vous êtes au milieu, entre la fatalité de comment cela est et la force qui pousse vers autre chose.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– Pourquoi ça devait être moi ?

Noah la regarda comme on regarde un problème intéressant. Il fit un geste vague de la main.

– Les militants peuvent parler aux militants. Les économistes peuvent parler aux économistes. Vous, vous parlez aux gens qui vivent les conséquences.

Noah poursuivit tranquillement.

– Si vous ignorez les contraintes du système, vous deviendrez une idéaliste mal opérante. Si vous ignorez la souffrance qu’il produit, vous deviendrez une gestionnaire résignée.

Avec tout ce temps passé à étudier, elle commençait à pouvoir le comprendre.

– Le problème, voyez-vous, c’est que changer un système demande tout autant de comprendre pourquoi il tient que comment il bouge.

Il désigna la ville derrière la vitre.

– Les usines. Les propriétaires. Les banques. Les syndicats. Les partis. Les États. Les lois.

Puis il désigna Clara.

– Et les Nora.

– Je dois pouvoir comprendre et parler des deux, c’est ça ?

Noah acquiesça.

– Oui.

Il se leva lentement en enfilant son manteau.

– La bonne nouvelle, dit-il en ouvrant la porte, c’est que comprendre un système est beaucoup plus facile que de le changer.

Puis il se tourna une dernière fois vers elle.

– Et il vaut tout de même mieux commencer par là.

La porte se referma doucement. Clara resta seule un moment. Elle regarda la ville, les camions, les rails, les hôpitaux, les usines. Et elle eut l’impression de voir pour la première fois quelque chose se dessiner au dessus du visible.

-8-

La banderole était encore roulée quand ils arrivèrent devant l’agence.

Une vitrine étroite, deux portes vitrées, un panneau lumineux qui clignotait :

TRAVAIL TEMPORAIRE, NOTRE RÉACTIVITÉ, VOTRE PERFORMANCE

– On y est, dit Nora.

Elle avait la voix plutôt calme, mais sa main tremblait.

Derrière elles, le trottoir se remplissait. Les militants arrivaient par petits groupes. Les syndiqués, une cinquantaine peut-être. D’autres suivaient encore. Des alliés, des étudiants, quelques passants curieux. Parmi eux, quatre intérimaires se tenaient près de Nora, même peur et même fatigue sur les épaules. L’un d’eux tenait son poignet bandé. Un autre marchait avec une raideur presque imperceptible.

On accueillait les journalistes. Clara hocha la tête, la banderole se déploya.

INTÉRIMAIRES, NI PIÈCES DÉTACHÉES NI PIÈCES À ABÎMER

La clochette tinta. On ouvrit la porte. À l’intérieur, deux employées levèrent la tête en même temps. Le silence dura une seconde. Puis les gens entrèrent en silence. Certains s’assirent sur les chaises. D’autres restèrent debout contre les murs. Les quatre intérimaires blessés se posèrent près de l’accueil.

Une employée attrapa son téléphone.

– Qu’est-ce qui se passe ici ? Vous ne pouvez pas faire ça.

Personne ne répondit. Puis Clara brisa le silence :

– On veut pouvoir parler à la direction.

L’employée composa un numéro.

– Excusez moi. Allô ? Oui… il y a des gens… beaucoup de gens… ils occupent l’agence…

Une autre employée s’approcha de Nora.

– Vous devez sortir. C’est un espace privé.

Clara répondit simplement :

– On attend la direction.

Une caméra passa la porte.

– Clara Lichtner ?

Elle sentit la chaleur lui monter dans la nuque. Le micro se leva.

– Pourquoi occuper cette agence ?

Elle répondit simplement :

– Parce que c’est ici que les gens disparaissent.

La journaliste fronça les sourcils.

– Comment ça ?

Clara désigna les ordinateurs. Elle avait préparer sa phrase.

– Quand quelqu’un se blesse, meurt ou tient plus le rythme, il disparaît du fichier. Et puis quelqu’un d’autre apparaît sur l’écran.

Un mouvement se produisit derrière la vitre. Trois hommes entraient déjà dans l’agence. Un était en costume, il observa la scène sans parler. Puis il se tourna vers les caméras.

– Messieurs dames, je vous rappelle que vous êtes dans un espace privé. La loi est très claire. Vous n’avez pas le droit de filmer ici sans autorisation. Merci de sortir immédiatement.

Personne ne bougea.

– Ce que vous faites est une pression politique organisée contre une entreprise qui respecte la loi. Nous n’avons rien à cacher, mais nous ne participerons pas à ce spectacle.

Les caméras des journalistes s’inclinèrent, celles de certains militants continuaient de tourner.

– Nous demandons simplement que la loi soit respectée. Vous pouvez contester nos décisions devant les tribunaux, mais pas avec en occupant nos bureaux.

Un agent de sécurité s’avança. Puis un second. On invita tout le monde à sortir. Les chaises furent repoussées. Les gens se levèrent sans résistance.

Quelques minutes plus tard, tout le monde était dehors. La banderole se rouvrit sur le trottoir. Les micros se tendirent vers Clara.

– Madame Lichtner, pourquoi cette action ?

Elle regarda la vitrine derrière elle. À l’intérieur, les cadres discutaient. Les rideaux étaient tirés.

Elle se retourna, prit une inspiration.

– On est là parce qu’en France un intérimaire meurt au travail presque toutes les deux semaines. Et chaque semaine des milliers d’autres se blessent.

Un silence planna.

– Le risque d’accident est deux à trois fois plus élevé pour nous. On nous forme moins bien. On nous donne parfois un équipement insuffisant. C’est ce qui est arrivé aux quatre personnes venues aujourd’hui demander de la justice et un peu de compassion.

Les caméras se rapprochèrent.

– Nous, on voudrait juste que les entreprises assument et fasse mieux plutôt que de se cacher derrière leurs avocats.

Elle désigna l’agence derrière elle.

– Et on continuera à montrer comment fonctionne cette machine tant que des travailleurs sont remplacés plus vite qu’ils sont soignés ou indemnisés.

Le cameraman zooma sur la banderole. La journaliste murmura au caméraman :

– C’est bon. On garde.

-9-

Le plateau était plus vaste que la dernière fois. Il faisait chaud. La lumière était toujours aussi forte. Mais une chose avait néanmoins changé, Clara savait maintenant où poser ses mains.

Le présentateur se tourna vers elle.

– Ce soir, retour sur l’occupation d’une agence d’intérim par des salariés blessés au travail. Madame Lichtner, pourquoi cette action ? Il existe des tribunaux, des syndicats, des inspections du travail.

Clara sentit son ventre se contracter. La dernière fois, c’était là que tout commençait à s’ouvrir un peu sous ses pieds. Elle inspira. Noah lui l’avait expliqué : le corps peut croire qu’il va mourir quand il est jugé.

– Il existe d’autres manières de se faire entendre ? interrogea-t-elle calmement.

Le présentateur hésita.

– Écrire. Saisir les institutions…

Clara hocha la tête.

– Nous l’avons fait. On a pas eu de réponse. Et pendant ce temps, des gens se blessent au travail. Parfois très gravement. Et ils disparaissent avant même qu’on demande qui c’était.

Le présentateur se tourna vers le chroniqueur.

– Étienne Varese ?

Le chroniqueur se rapprochait doucement les mains pour former un seul poing sous son menton.

– Vous savez, il y a un point délicat que l’on n’ose évoquer ici que rarement.

Il regarda Clara.

– Une part non négligeable des accidents impliquant des intérimaires vient du non-respect des consignes de sécurité. Et selon les rapports, elle représente plus de la moitié des cas. Ce qui ne dénigre pas l’urgence et l’importance pour les entreprises de prévenir la survenue de tous les accidents, quelles qu’en soient leurs natures.

Il retira un instant ses lunettes.

– Mais cela soulève néanmoins cette question, comment protéger quelqu’un qui ne respecte pas toujours les règles qui le protègent ?

Clara sentit la peur revenir. Mais elle la reconnut.

Elle finit juste par dire ;

– Oui.

Le chroniqueur leva légèrement un sourcil.

– Oui ?

– Oui. Ça arrive.

Elle posa ses mains sur ses genoux.

– On fait des erreurs. Vous avez raison.

– Alors peut-être qu’une partie du sujet est bien celle de la capacité au respect et à la discipline qui s’érode au fil du temps, parce que notre société en est venue à prôner le laxisme.

Clara inspira. Elle pensa à Noah. Cherchez le biais.

– Peut-être, dit-elle enfin.

Le chroniqueur ne pu s’empêcher de contenir un mouvement de surprise.

Elle pencha légèrement la tête.

– Mais, vous savez, il y a quelque chose d’étrange dans la manière dont on raconte ces histoires. Quand un intérimaire se blesse, on dit d’abord qu’il n’a peut-être pas respecté les règles. Et quand une entreprise organise un travail dangereux, on parle de contraintes économiques. D’un côté, les intérimaires seraient imprudents voire irrespectueux. De l’autre, les entreprises seraient rationnelles. Comme si les uns semblaient irresponsables par nature… et les autres forcément respectables.

Le chroniqueur réfléchit.

– Je peux en convenir. Mais ce n’est pas pour autant que notre société doit refuser de voir une partie du problème en face. La perte du sens de la règle. La montée des incivilités. L’effondrement de la discipline collective. Une société ne peut pas fonctionner si trop de gens se moquent éperdument des règles. Et cela est une question de civilisation.

Un silence passa.

Clara hocha lentement la tête.

– Oui.

Le chroniqueur sembla surpris.

– Oui ?

– Oui. Les règles, c’est important. Et elles ne viennent pas de nulle part ces règles vous savez.

Elle regarda le chroniqueur.

– Les comportements, ça se fabriquent surtout dans les familles, les écoles, les quartiers, les milieux où l’on grandit.

Elle marqua une petite pause.

– Certains naissent avec un réseau, une confiance et du capital. Tandis que d’autres ont avant tout besoin de survivre. Et ils le font parfois avec des manières qui font peur à ceux qui n’ont jamais eu à vivre comme ça.

Le plateau resta silencieux.

– Et je vais vous dire, ce phénomène, c’est moins la faute des défavorisés que de celle de la société. On continue trop à reproduire ça en laissant les gens dans leur misère. Et des fois, on en vient même à rejeter toute la faute sur eux.

Le chroniqueur resta immobile quelques secondes. Puis il inclina légèrement la tête.

– Vous décrivez en réalité deux crises. Une crise sociale… et une crise culturelle. Et vous savez, aucune civilisation arrive à survivre longtemps quand les deux s’installent.

Clara répondit doucement :

– Alors il faudrait juste arriver à réparer les deux.

Le présentateur annonça à ce moment-là la fin de l’émission. On retira les micros. Clara resta assise quelques secondes. Elle sentit une chaleur étrange dans sa poitrine. Ce n’était plus la peur. C’était autre chose. Elle avait eu les mots et c’était comme si la pièce tournait légèrement autour d’elle.

-10-

Clara poussa la porte entrouverte et passa la tête à l’intérieur. Le presbytère sentait le bois ancien et le thé chaud. Ce lieu était bien plus calme que les lumières du plateau.

– Elion ?

Sa voix résonna légèrement dans le couloir.

– Dans la cuisine.

Elle avança. La pièce était simple, une grande table, quelques livres empilés, une bouilloire qui frémissait doucement. Elion se tenait devant le plan de travail, concentré sur les tasses. Noah était assis un peu plus loin, adossé à la table, un livre ouvert devant lui. Ils levèrent les yeux.

– Bonjour Clara, dit Elion.

Noah inclina légèrement la tête en disant :

– Félicitations.

Elle referma la porte derrière elle avec un sourire presque enfantin.

– Vous avez vu ?

– Oui, répondit simplement Noah.

– Je crois bien que j’ai réussi.

– Alors cela mérite du thé, dit Elion.

– Vous avez regardé ? Le questionna Clara tout en s’asseyant.

– Un peu oui, vous avez tenu.

– Oui, même si je me suis encore trop faite enfermée dans son cadre, mais, cette fois, j’ai répondu.

Elion s’assit en face d’elle. Un silence tranquille s’installa. La bouilloire claqua doucement en refroidissant. Clara regardait la vapeur qui montait de sa tasse, comme un petit nuage changeant de taille.

– C’est étrange. Là-bas… c’était un peu comme si le monde entier m’écoutait.

– Vous savez, cela peut être un des effets secondaires de la parole publique ma chère.

Clara hocha la tête.

– C’est puissant. Et je comprends mieux pourquoi certains ne veulent pas vouloir quitter les plateaux.

Elion hocha doucement la tête.

– Oui. Vous commencez à l’expérimenter.

Il prit une gorgée de thé.

– L’impuissance détruit, la puissance peut corrompre.

Clara le regarda.

– Oui, c’est ça… vous avez raison. Et je crois que ça m’attire et qu’en même temps ça me fait peur, dit-elle en y réfléchissant.

– Vous n’êtes pas la première à découvrir que le pouvoir a un goût, dit Noah.

Clara eut un rire léger.

– Un peu comme dans Alice au pays des merveilles.

Noah fronça les sourcils. Elion pencha la tête.

– Vous voulez parler du champignon ?

– Oui. Celui qui fait grandir… ou rapetisser, dit-elle en faisant un geste avec les mains.

Elion réfléchit un instant.

– La différence, ici, c’est que personne ne vous dit quelle moitié manger. Et ce qui compte selon moi, c’est moins l’impuissance ou la puissance, que ce que l’on devient entre les deux.

Clara fronça les sourcils.

– Entre les deux ?

– Oui. L’endroit où l’on se construit en tant qu’individu. Là où on essaie de se faire un ego assez solide pour agir…

Il prend le temps et ajouta :

– et pas suffisamment frustré pour avoir besoin de s’isoler ou de se sentir au-dessus des autres.

– Et je dois avouer ma chère, que vous avez plutôt bien géré la montée d’adrénaline et de dopamine.

– La montée de quoi ?

– L’hormone de l’adrénaline qui active les circuits de la peur et de la vigilance. Et la dopamine, qui active ceux du plaisir et de la recherche de récompense. Le pouvoir peut agir un peu comme une substance vous savez.

– Attendez, vous êtes en train de me dire que je suis droguée ?

– Non. Mais votre cerveau vient probablement d’apprendre que réussir à bien parler devant des millions de personnes peut produire une récompense intense.

– Et je dois m’en méfier, c’est ça ?

– Disons que les mécanismes de l’addiction existent pour toutes les formes de plaisir.

Elion sourit doucement.

– Heureusement, certaines personnes apprennent à ne pas s’y perdre.

Clara les regarda tour à tour. Puis elle prit une gorgée de thé. Un sourire passa sur son visage.

– Bon.

Elle posa la tasse.

– Alors j’ai encore du travail.

Chapitre 6 >

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