-1-
Des gens étaient debout sur les allées, d’autres assis sur les chaises vertes, certains debout sur les bordures de pierre ou montés sur les marches des statues pour mieux voir. Entre les arbres, des banderoles avaient été accrochées à la hâte. On lisait des phrases écrites au feutre, des slogans, des noms d’hôpitaux, des villes, des dates. Le vent léger de la fin du printemps faisait battre les tissus doucement, un peu comme des voiles.
Plus loin, derrière les grilles, on devinait les façades officielles, les drapeaux, les silhouettes droites des gardes immobiles. Entre le jardin et ces bâtiments-là, un cordon de police avait été installé. Des fourgons étaient garés le long de la rue. Les policiers regardaient la foule sans parler, les bras croisés, ou la main sur la ceinture, la plupart avec ce regard fatigué de ceux qui passent leur vie à surveiller des gens qui veulent faire changer des choses.
Au centre d’une grande allée, une estrade avait été montée. Un micro, deux haut-parleurs, un câble qui serpentait jusqu’à un groupe électrogène posé derrière un arbre. Rien d’exubérant. Et pourtant, toute la foule regardait par là. Clara attendait derrière l’estrade, à côté de Nora. Elle tenait le papier plié en quatre dans sa main, mais elle savait qu’elle ne le lirait pas. Elle respirait lentement, en regardant les gens entre les planches. Elle voyait des visages qu’elle connaissait parmi plein qu’elle ne connaissait pas. Des soignants en blouse, des intérimaires, des étudiants, des retraités, des gens bien habillés, d’autres pas. Elle vit une femme avec une pancarte où il était écrit : « Mon père est mort sur un brancard ». Un peu plus loin, un homme tenait une photo plastifiée d’un hôpital délabré. Une infirmière avait l’air de pleurer en parlant à quelqu’un. Deux jeunes rigolaient en mangeant des sandwiches. Un vieux dormait sur une chaise, la tête penchée sur la poitrine.
Le trac arriva comme une vague froide dans le ventre. Sous l’effet du poids. Du poids de tous ces gens qui attendaient quelque chose.
Quelqu’un leur fit signe.
– C’est bon.
Elle montèrent les deux marches de l’estrade. Le bois grinça sous leurs pieds. Le micro était un peu trop bas, Clara le remonta. Le haut-parleur fit un petit sifflement. La foule se calma d’elle-même. Les voix baissèrent, les gens se rapprochèrent, certains levèrent leur téléphone. Le vent passa dans les feuilles des arbres et, pendant quelques secondes, c’était comme si on n’entendit plus que ça.
Nora respirait fort, ses notes serrées entre les doigts de sa main artificielle. Elle regarda la foule. Puis elle parla, la voix un peu fébrile.
– On sort de la négo. Merci d’avoir attendu… je vais essayer de vous dire où on en est.
On entendit quelques personnes l’encourager en prononçant ici et là son prénom.
– Vas-y Nora !
– On a obtenu des choses. Les représentants des patients dans les instances de décision. La transparence des comptes. Des commissions où soignants, patients et élus décideront des priorités. Et on a obtenu que certaines décisions ne pourront plus être prises sans ceux et celles qui en payent les conséquences.
Des applaudissements éclatèrent, quelque chose de dense et de reconnaissant.
– Le président doit nous donner une réponse sous un mois concernant l’augmentation du budget de santé.
Des applaudissements reprirent, plus fournis. Nora se recula, gênée. Elle fit un regard à Clara.
Clara s’avança. Elle regarda la foule qui l’acclamait à l’avance. Elle respira. Puis :
– Ce qu’on a obtenu aujourd’hui, on l’a obtenu parce qu’on était nombreux, organisés, et qu’on n’a pas lâché. Si on veut aller plus loin, et donner de meilleurs moyens au système de santé… il faudra faire pareil de notre côté. Il faudra être plus nombreux dans les hôpitaux, dans les villes, dans les campagnes. Il faudra que le syndicat grandisse, qu’il forme des gens, qu’il empêche partout ce qui abîme… et qu’il soutienne ce qui améliore.
Des applaudissements.
– Il ne faut pas se raconter d’histoires. On n’a pas gagné. On a ouvert une porte. Et maintenant, va falloir qu’on la tienne ouverte. Va falloir continuer à protester, à se faire entendre. À faire mieux décider. Et pour ça il nous faut construire plus haut et plus fort le syndicat.
Elle regarda la foule encore une fois.
– Ce qu’on a commencé, ce n’est pas une colère. C’est un travail. Et ce travail va être long. Mais si on reste ensemble, et si on n’oublie pas pourquoi on fait tout ça… alors on peut changer des choses. Pas tout. Mais des choses aussi vitales et essentielles que la qualité de nos soins.
Elle s’arrêta. Les applaudissements montèrent, ils se firent forts, encore plus longs. Des gens criaient son prénom, d’autres levaient le poing, d’autres souriaient simplement. Et c’est à ce moment-là qu’elle le vit. Pas devant. Pas près de l’estrade. Un peu sur le côté, derrière un groupe de soignants, les mains dans les poches, comme s’il attendait un bus.
Martin.
Il n’applaudissait pas. Il la regardait simplement, avec ce demi-sourire qu’elle connaissait par cœur. Le même que quand il lui avait donner un premier tuyau pour bien peindre. Pendant une fraction de seconde, le bruit de la foule sembla s’éloigner. Les arbres, les policiers, les banderoles, les journalistes, tout devint un peu flou autour. Elle eut l’impression étrange que quelque chose du passé venait s’asseoir en plein milieu de l’avenir.
Elle resta une demi-seconde de trop à regarder dans cette direction. Elle continua, mais elle avait l’impression que les mots n’étaient plus tout à fait à leur place Elle conclut par cette phrase qui emporta une partie de la foule.
– Ce qu’on a ouvert aujourd’hui, ce n’est pas une victoire. C’est une responsabilité. Prenons en soin, pour nous, pour nos enfants, et pour tous ceux et celles qui suivront.
Quelqu’un derrière elle lui toucha l’épaule pour lui dire qu’il fallait descendre. Elle hocha la tête, revint à elle, fit un signe de la main à la foule, puis descendit de l’estrade. Et déjà, le Docteur Voisier prenait le relai.
En bas de l’estrade, le bruit revint d’un coup. Des gens voulaient lui parler, lui serrer la main, la remercier, lui raconter quelque chose, lui montrer un dossier médical, lui poser une question. Un journaliste lui tendit un micro. Une femme la prit dans ses bras sans rien dire. Un homme lui parla d’un service fermé dans sa ville. Elle répondait comme elle pouvait, souriait, écoutait, invitait à rejoindre le syndicat. Mais elle ne cherchait qu’une chose. Elle leva les yeux au-dessus de la foule, chercha entre les banderoles, les arbres, les groupes de gens.
Martin n’était plus à l’endroit où elle l’avait vu.
Elle descendit de l’allée, passa entre deux groupes de soignants, contourna une statue, évita un câble au sol. Elle regardait autour d’elle, un peu comme quelqu’un qui cherche quelque chose qu’il n’est pas sûr d’avoir vraiment vu.
– Tu cherches quelqu’un ?
Elle se retourna. Il était derrière elle.
Toujours les mains dans les poches. Toujours ce demi-sourire.
– Salut Clara.
Elle resta une seconde sans rien dire, comme si elle essayait de raccorder deux morceaux de sa vie qui avaient grandi chacun un moment de leur côté.
– Salut Martin.
Ils se regardèrent, un peu bêtement, puis Clara se jeta franchement dans ses bras. Il la serra fort.
– Bon, dit-il. T’as fini de parler aux présidents et aux foules ? On va boire une bière ?
-2-
– Alors, dit Martin, t’es devenue quelqu’un d’important maintenant.
Clara leva les yeux au ciel.
– Arrête tes conneries.
– Non mais c’est vrai. Tu parles aux présidents, tu fais des discours devant des foules, on t’a vue à la télé avec les potes du syndicat. Je me suis dit que tu allais finir par oublier les pauvres types comme nous. Ouvriers, peintres industriels, experts en café dégueulasse et en sandwichs triangulaires.
– Comment tu voudrais que j’oublie tout ça, moi, la même pauvre fille que vous… Je suis tellement contente de te voir, tu sais.
Elle sourit en buvant sa bière, la mousse lui laissant une légère moustache blanche.
– T’as changé quand même, dit-il.
– Tu trouves, en bien, en mal ?
– J’sais pas encore. Faudra voir. T’as vieilli en tout cas, dit-il en essayant d’essuyer maladroitement du revers de la main la mousse au-dessus de ses lèvres.
Elle lui donna un petit coup sur le poignet en riant.
– Et toi alors ? Qu’est-ce que tu deviens ?
Il haussa les épaules.
– L’usine, toujours. Enfin… pour l’instant.
– Pour l’instant ?
– Ouais. Ils parlent de fermer une ligne pour commencer. P’t-êt’ plus ensuite. Ils disent qu’y vont répartir la production autrement. Garder l’assemblage, envoyer des volumes et des pièces ailleurs. Là où c’est moins regardant niveaux salaires, et sur ce qu’on fait respirer aux gens. Ils le disent pas comme ça, t’sais ben. Mais on a compris.
Elle tourna la tête vers lui.
– L’atelier peinture y tourne toujours ?
– Ouais. Avec les mêmes merdes. Sauf que maintenant y a plus que des cabines robotisées. Et moi j’ai été muté à l’atelier retouches décorations. Ils ferment pas d’un coup, ils assèchent d’abord, tu vois. Et puis on nous a donné des masques plus modernes, alors apparemment c’est bon, on peut respirer tranquille.
Il souriait en disant ça, mais pas trop.
– Y a déjà un gars de l’autre équipe et deux anciens qui ont des trucs aux poumons. Officiellement c’est pas lié au boulot, bien sûr. C’est jamais lié au boulot, t’sais ben.
Martin leva son verre.
– À la santé.
Ils burent sans trop savoir si c’était vraiment ce qu’y fallait faire.
– Tu sais, dit Martin après un moment, vous avez raison de vous battre pour les hôpitaux. Franchement, quand on voit son état… Mais parfois j’ai l’impression qu’on soigne les gens pour les renvoyer dans des vies qui rendent malades.
Clara se sentit comme aspiré par ses mots. Elle le regarda, sans répondre.
– À l’usine, y en a qui tombent malades à cause des produits ou à cause des gens. Et quand ils sont trop malades pour bosser, ils vont à l’hôpital. On les soigne, et quand ils vont un peu mieux, on les renvoie bosser au même endroit.
Il haussa les épaules.
– J’y comprends pas grand-chose, moi, à vos histoires de politiques. Mais parfois j’ai l’impression qu’on passe not’ temps à réparer des gens qu’on met à des places où faudrait pas.
Clara resta silencieuse. Elle regardait la mousse de sa bière retomber lentement. Quelque chose commençait à se déplacer dans sa tête.
– Eh mais j’suis pas venu là pour te casser le moral ! Je suis venu pour te dire que ça me dirait bien qu’on se batte de nouveau un peu ensemble, comme au bon vieux temps des cabines, tu vois.
– Et Chloé ?
Martin prit son verre. Le tourna entre ses doigts.
– On est en train de se séparer.
Puis, presque gêné :
– Enfin… je crois.
Elle leva les yeux vers lui.
– Tu sais que t’es en train de me foutre un peu le bordel dans la tête, là ?
Martin eut un sourire de côté.
– Ouais, foutre le bordel, t’sais ben que pour ça j’suis plutôt doué.
Ils rirent tous les deux. La discussion continua jusqu’à la fermeture. Quand ils sortirent, la rue était presque vide. Il marcha à côté d’elle sans chercher à se rapprocher. Et pourtant, quelque chose était revenu.
-3-
Quelques jours après, à la terrasse d’un café, Clara avait raconté la conversation à Noah.
Elle lui parla de leurs retrouvailles bien sûr, mais aussi de l’usine, des masques, des poumons abîmés, de la délocalisation, et surtout de la phrase de Martin : On soigne les gens pour les renvoyer dans des vies qui les rendent malades.
Noah n’avait pas répondu tout de suite. Il avait simplement hoché la tête plusieurs fois, comme quelqu’un qui reconnaît et qui cherche à mieux comprendre avant de chercher à répondre.
Puis à la fin de leur échange, il lui avait glissé :
– Il y a un atelier que j’anime vendredi soir à la Fabrique. Il abordera ce sujet. Venez, cela me ferait grand honneur.
Elle avait accepter. Et de retour en ce lieu quelques jours après, elle observait de nouveau ces gens qui cherchait surtout à comprendre ce qui se passait dans le monde, avant que d’y courir après.
On lui indiqua une grande salle vitrée à l’étage. À l’intérieur, une vingtaine de personnes étaient assises autour de tables disposées en U. Il y avait des jeunes, des plus âgés, des gens en costume, d’autres en jean, une femme en tailleur avec un casque de chantier posé sur la table, un homme avec un stéthoscope dépassant de sa mallette, une autre avec un ordinateur couvert d’autocollants. Ils ne semblaient pas appartenir au même monde, pourtant ils étaient là, avec des cahiers ouverts et des stylos.
Noah était debout devant un tableau blanc. Il dessinait des cercles reliés par des flèches.
Sur le tableau, il y avait écrit : Agriculture – Mines – Armées – Transport – Hôpitaux – État – Usines – Écoles – Énergies – Pollutions – Stress – Guerres.
Des flèches partaient dans tous les sens entre les mots.
Noah posa le feutre.
– Commençons, si vous le voulez bien, par une première question. À votre avis, quel est le point commun entre tous ces mots ?
Les gens regardèrent le tableau.
Quelqu’un dit :
– L’économie.
Un autre :
– La politique.
Une femme :
– Le capitalisme.
Un homme :
– La civilisation.
Noah hocha la tête à chaque réponse.
– Oui. Tout cela joue. Mais ce n’est pas la réponse que je cherche.
Il reprit le feutre, entoura la plupart des mots d’un grand cercle.
– Le point commun entre ceux-là, c’est que ce sont des organisations humaines et les autres sont les conséquences négatives que celles-ci génèrent encore.
Il fit quelques pas dans la salle.
– On a mis au monde des systèmes agricoles pour nourrir la population. Des systèmes économiques pour échanger. Des systèmes militaires pour protéger nos ressources ou s’en octroyer d’autres. Des systèmes éducatifs pour transmettre des valeurs et des connaissances. Des systèmes politiques pour prendre des décisions collectives. Des systèmes industriels pour produire. Des systèmes de transport pour déplacer. Et des systèmes énergétiques pour alimenter tout ça.
Il posa le feutre.
Le point commun, c’est qu’aucun de ces systèmes n’est conçu pour prendre fondamentalement soin de la vie dans son ensemble. Ils sont conçus pour produire, organiser, protéger, acquérir, optimiser, contrôler, gérer, réparer, traiter. Mais pas pour prendre fondamentalement soin de la vie. Et cela produit stress, pollution, souffrance, et guerre qui engendre la guerre.
Il marqua une pause.
– Et maintenant, je vous pose une devinette.
Il effaça un coin du tableau et écrivit une phrase :
Comment un système de santé peut-il fonctionner correctement dans une organisation humaine qui détériore les êtres vivants ?
Personne ne parla. Clara sentit quelque chose se serrer doucement dans sa poitrine.
Noah continua.
– Autres questions. Comment un système écologique peut-il fonctionner dans une économie qui doit produire toujours plus ? Comment un système éducatif peut-il fonctionner dans une société qui valorise l’individu, la vitesse et la rentabilité ? Comment une démocratie peut-elle fonctionner dans un monde où la plupart des décisions sont fortement influencées par des organisations qui ne sont pas démocratiques ?
Il observa une à une, les personnes réfléchir autour de la table, un sourire aux lèvres.
– On passe notre temps à essayer de réparer chaque système séparément. On réforme l’hôpital. On réforme l’école. On réforme les retraites. On réforme la police. On réforme l’agriculture. On réforme l’énergie. Sans réformer en profondeur l’organisation humaine mondiale.
Il regarda le tableau rempli de flèches.
– Mais si tous les systèmes sont reliés, réparer un système sans repenser l’ensemble, revient à réparer une planche sur un bateau qui prend l’eau de partout.
Il se tourna vers la salle.
– Alors la question que je vous pose par dessous tout, est celle-ci :
Il écrivit lentement tout en haut comme si l’espace avait été laissé à cet effet depuis le début :
Quel est le problème que tous nos systèmes essaient de résoudre sans jamais y arriver ?
Il posa le feutre, se tourna vers les participants, et sourit de nouveau.
– Quand vous aurez trouvé la réponse à cette question, vous comprendrez probablement pourquoi la plupart des réformes échouent.
Clara regardait le tableau, les cercles, les flèches, les mots. Et pour la première fois, elle eut l’impression qu’elle ne regardait plus des problèmes séparés, mais les morceaux d’un seul et même problème, beaucoup plus grand, dont elle ne voyait encore ni le nom ni la forme.
En sortant de la salle, Clara resta auprès de Noah qui fermait la porte.
– Alors ? C’est quoi la réponse à la devinette ?
– J’ai des hypothèses. Mais vous savez, les réponses qu’on cherche et trouve nous-même changent bien mieux une vie que toutes celles qu’on nous propose.
En rentrant chez elle, elle ne pensa pas au syndicat, ni aux stratégies, ni aux négociations. Elle pensa au tableau, aux flèches, et à la question :
Quel est le problème que tous nos systèmes essaient de résoudre sans jamais y arriver ?
Et elle comprit que si elle voulait continuer à se battre, elle allait devoir trouver une manière d’y répondre.
-4-
Clara regardait par la fenêtre. La soleil descendait lentement entre les immeubles. En bas, des gens rentraient chez eux seuls, avec des enfants, des écouteurs ou des téléphones collés à l’oreille. Le monde avançait comme tous les jours, mais elle, pourtant, avait cette impression étrange qui revenait de plus en plus souvent, être en train de le regarder de plus loin.
Assia était assise à la table, un carnet ouvert devant elle. Elle faisait tourner un stylo entre ses doigts sans écrire.
– Tu penses à quoi ? demanda Assia.
Clara resta encore quelques secondes sans répondre.
– À ce que tu m’as dit l’autre jour. Sur le fait qu’on avait la responsabilité de construire le mouvement populaire de la décennie, voire du siècle.
Assia leva légèrement les yeux.
– Et ?
Clara chercha ses mots.
– Je crois que le problème, y vient pas seulement du fait que les gens qui souffrent des décisions qui se prennent plus haut sans eux. Je commence à penser que c’est aussi, et peut-être même avant tout, une question de cap ou de destination.
Assia écoutait sans interrompre.
– On se bat pour les salaires, pour les conditions de travail, pour l’hôpital, pour l’école… Mais même quand on gagne, les gens restent fatigués, malades, stressés et la planète continue d’être abîmée. Je crois Assia que la question, ce n’est pas seulement qui décide ou qui possède. La question, c’est : qu’est-ce qu’on essaie de faire de ce monde ?
Assia fronça légèrement les sourcils. Clara continua :
– Si le but du monde, c’est juste de produire plus, de gagner plus, d’aller plus vite, d’être plus forts que les autres, alors même si on partage mieux l’argent et le pouvoir, on continuera d’abîmer des gens. Mais si le but, c’est que la vie humaine et la vie tout court, soient dignes et belles, alors là, on n’organise plus le monde de la même manière, non ?
Assia resta silencieuse un moment.
– Tu es en train de dire que le problème, ce n’est pas seulement qu’une minorité puissante écrase le reste du monde. Mais c’est ce que l’on fait du monde avec ce reste-là ?
– Oui, dit Clara. Je crois que la vraie question, c’est en fait : vers quelle vie on veut aller ?
Assia se leva.
– Tu te rends compte de ce que ça voudrait dire ? On devrait créer un syndicat qui ne repose pas que sur des intérêts directs ? Il faudrait qu’il soit porté et structuré par une vision du monde vertueuse ? Franchement, je suis peut-être pas contre, mais je doute que ça puisse marcher.
Assia s’arrêta devant elle en posant son dos contre le mur en face d’elle.
– Et toi, tu verrais ça comment ?
– J’en sais rien encore. Mais je crois qu’il faut qu’on s’entende mieux sur le cap avant de décider du chemin. Sinon on va se battre très fort sans savoir vraiment où ça nous mène.
Assia la regarda longtemps, tout en réfléchissant.
– Le cap, dit-elle doucement. Donc toi tu voudrais t’occuper du cap, et que moi je m’occupe de la salle des machines ?
Clara secoua la tête.
– Je crois surtout qu’on a besoin des deux. Et qu’on ne peut pas demander à des syndicats de faire trop autre chose que du syndicat. Je pense qu’il faut qu’on construise mieux le gouvernail au-dessus, et surtout qu’on soit sûrs de la direction de la boussole et qu’on fasse converger le maximum de forces vers la direction qu’elle indique.
Un silence passa. Un silence assez long où quelque chose semblait se déplacer entre elles.
Assia finit par dire :
– Tu sais que beaucoup de gens te suivent maintenant.
Clara ne répondit pas.
– Tu le vois ou pas ?
Clara baissa légèrement les yeux.
– Oui.
– Alors il va falloir que tu acceptes un truc, dit Assia. Les gens te suivent parce que tu parles à leurs intérêts. Si tu t’écartes trop de ça, on ne te suivra plus et tu te retrouveras un peu toute seule avec ta boussole.
– Oui, mais si ça prend un mauvais chemin en haut, pourquoi on ferait pas en sorte que ça puisse en prendre un meilleur, en gardant l’appui du bas ?
Assia s’approcha d’elle et posa sa main sur sa joue.
– Tu es en train de devenir quelqu’un de dangereux, tu sais.
– Pourquoi ?
– Parce que tu veux changer la direction du monde, pas seulement gagner des batailles.
– Et toi tu es peut-être encore plus dangereuse.
– Pourquoi ?
– Parce que tu sais comment les gagner.
Assia sourit à son tour. Puis elle l’embrassa. Lentement.
Les mains glissèrent dans les cheveux, dans le dos, sous les vêtements. Elles se retrouvèrent sur le lit sans se souvenir dans quel brouillon de mouvements elles y étaient arrivées. Clara regardait Assia au-dessus d’elle, et elle eut soudain une pensée étrange. Cette femme avait changé la taille de son existence, et elle était peut-être en train de la mettre à sa hauteur.
– Quoi ? demanda Assia en voyant son regard.
– Rien.
– Tu penses trop.
– Oui.
Assia l’embrassa de nouveau et le monde leur sembla de mois en moins compliqué. Elles s’aimèrent jusqu’à apaisement. Il n’y avait plus ni stratégie, ni cap, ni mouvement. Juste la peau, la chaleur, la respiration, et cette manière de se trouver encore, malgré tout.
-5-
Le parvis était presque vide. La lumière de fin d’après-midi glissait sur les pierres claires et faisait ressortir les veines du sol comme des lignes anciennes. L’air était tiède. On entendait la ville un peu plus bas, mais ici le bruit arrivait assourdi, comme s’il devait demander la permission avant d’entrer.
Clara poussa la grille et entra lentement. Elle avait marché longtemps avant de venir. Elle savait qu’elle le trouverait là. Elion était assis sur le bord de la fontaine. Il regardait l’eau couler sans rien faire.
– Bonjour Clara.
– Bonjour.
Elle s’assit à côté de lui. Pendant quelques secondes, elle ne parla pas. Elle regarda l’eau trembler, puis elle dit :
– J’ai parlé longtemps avec Assia hier. On parlait du mouvement, de la direction, de ce qu’on était en train de construire. On se demandait vers où on devait aller. Quel cap on devait donner. Qu’on pouvait pas construire un bon mouvement sans une bonne boussole. Enfin, ça, c’était surtout mon point de vue.
Elion hocha légèrement la tête dans son sourire habituel.
– Et avec cette boussole, que comptez-vous leur indiquer ?
Clara resta silencieuse.
– Je crois… qu’on pourrait essayer de faire un monde où la vie serait plus belle. Plus digne. Moins brutale. Où les gens respireraient mieux. Où la Terre ne serait pas abîmée comme elle l’est. Et où on arrêterait de fabriquer des vies qui rendent malades.
Elle s’arrêta.
– Mais en même temps, ça me fait peur.
Elion tourna légèrement la tête vers elle.
– Oui.
Un silence passa.
– Une boussole, Clara, c’est très utile. Mais c’est aussi quelque chose de très dangereux.
Elle le regarda.
– Dangereux ?
– Oui. Parce qu’une boussole ne doit jamais servir à diriger les autres. Elle doit servir à s’orienter soi-même. Le moment où quelqu’un utilise sa boussole pour décider de la direction que doivent prendre les autres, même pour leur bien, il commence à les malmener.
Clara resta immobile tandis qu’Elion poursuivait.
– La plupart des idéologies sont nées ainsi. Des gens ont cru qu’ils savaient dans quelle direction devait aller le monde. Et ils ont voulu y emmener tout le monde. Souvent avec de bonnes intentions. Mais quand on décide de la direction des autres, on finit par s’agacer qu’ils en puisse vouloir en prendre une autre. Et s’agacer n’a jamais rendu la vie plus belle, et plus on a du pouvoir et plus on peut faire de mal aux autres avec.
Il regarda l’eau couler.
– Si vous voulez respecter les autres et vous respecter vous même, avancer dans la direction qui vous semble bonne, sans vouloir que les autres fasse de même.
Clara fronça légèrement les sourcils.
– Mais alors… notre mouvement il maltraite les puissants en leur faisant décider de nouvelles règles. Selon votre point de vue, vous pensez que c’est mal ?
Elion sourit légèrement.
– S’opposer aux aiguilles des autres qui pointent dans une direction qui nous fait du mal, cela semble tout à fait indiqué.
Clara sentit quelque chose se mettre en place dans sa tête.
– Mais pour faire cela, dit Elion. Vous avez sans doute raison. Il faut que ceux qui veulent influencer l’avenir du monde aient une direction intérieure solide. Sinon ils risquent de devenir eux-mêmes ce qu’ils combattaient.
Il se tourna vers elle.
– Si vous voulez mon point de vue sur les boussoles. L’aiguille et la direction changent au fur et à mesure qu’on avance. L’essentiel, c’est l’axe.
– L’axe ?
– Oui. L’axe sur lequel l’aiguille tourne. Si cet axe n’est pas libre, la boussole ment toujours un peu. Elle est attirée par la peur, par la colère, par le besoin d’être aimée, par le besoin d’avoir raison, par le besoin de gagner. Et on croit suivre une direction, alors qu’on fuit dehors ce qu’on ressent à l’intérieur. Ou qu’on poursuit dehors ce qu’on n’a pas su trouver à l’intérieur.
Il marqua une pause.
– Clara, si vous voulez porter quelque chose d’important dans ce monde, vous devez trouver en vous un endroit qui n’a pas besoin de gagner, pas besoin d’avoir raison, pas besoin d’être aimée, pas besoin d’être obéi. Sinon, un jour, vous utiliserez les autres. Et vous le savez tout aussi bien que moi, personne ne se sent bien, en tant qu’objet.
Le silence tomba doucement autour d’eux.
Puis il dit :
– Voulez-vous que je vous montre cet axe ?
Elle hésita une seconde, puis hocha la tête.
– Fermez les yeux.
Elle ferma les yeux. Elle entendait l’eau, un oiseau, un pas au loin.
– Respirez lentement. Comme si vous aviez tout votre temps.
Elle inspira. Expira.
– Imaginez que vous posez à côté de vous tout ce que vous portez. Le mouvement, les gens, les attentes, les colères, les espoirs, les décisions.
Elle imagina une pile d’objets invisibles posés à côté d’elle. Des visages. Des salles. Des micros. Des hôpitaux. Des usines. Des réunions. Des cris. Des rires. Des mains. Des regards.
– Maintenant, prenez contact avec le silence en vous et ressentez les ondes profondes et silencieuses qui gravitent à l’intérieure de vous.
Elle sentit sa respiration ralentir. Le bruit du monde semblait déjà plus loin.
– Je demande à toutes les parts de vous en vous, de laisser Clara prendre de plus en plus contact avec ce silence doux et harmonieux. A lui laisser prendre contact avec l’unité de sa conscience, pure conscience qui nait et prend racine dans le corps. Ce corps fait de néant et d’énergie, d’atomes plus vieux que le monde, et d’ondes aussi anciennes que l’univers.
Quelque chose se calma en elle. Pas comme quand on se repose. Plutôt comme quand on arrête de lutter contre quelque chose. Au bout d’un moment, elle eue la sensation un peu inquiétante de se diluer dans une substance. Elle hésita, mais s’y laissa glisser. Il continua à parler, mais elle ne l’entendait plus. Elle commençait à planer dans quelque chose de doux et d’ancien, de réconfortant et de lointain. Elle ne savait plus trop si elle faisait partie d’un tout, ou si le tout faisait partie d’elle. Elle se sentit quasi pleine d’un état qui avait quelque chose à voir avec de la grâce et de la félicité. Elle réentendit la voix d’Elion comme si elle résonnait depuis les tréfonds de ce lieu, de cet état différent d’espace temps qui semblait pourtant toujours avoir été là.
– Là, dit Elion très doucement. Vous sentez ?
Elle sentit. C’était difficile à décrire. Comme un endroit très calme et très solide. Un endroit qui ne paniquait pas. Qui n’avait pas besoin de convaincre, ni de gagner, ni de plaire. Un endroit qui était là, bien, simplement. Elle pris encore plus conscience que cet état de paix et de joie intérieure était accessible depuis toujours, et qu’elle vivait la plupart du temps ailleurs.
– Cet endroit existe toujours, dit Elion. Même quand tout s’effondre autour de vous. Même quand vous avez peur. Même quand vous êtes seule. Même quand tout le monde vous regarde. Si vous décidez depuis la peur, vous vous perdrez. Si vous décidez depuis la colère, vous ferez du mal. Si vous décidez pour être aimée, vous vous trahirez. Mais si vous décidez depuis cet endroit-là, vous vous respecterez.
Un long silence passa.
– C’est cela Clara, l’axe de la boussole.
Elle resta encore un long moment les yeux fermés. Puis elle inspira profondément et les ouvrit un peu comme un nouveau nouveau né revient au monde. Le parvis était silencieux. L’eau coulait. Le soleil avait un peu avancé. Elle regarda autour d’elle. La place était presque déserte. Une femme passait avec un sac de courses. Un enfant courait après un pigeon. Rien ne semblait différent.
Elion la regardait tranquillement, comme s’il attendait qu’elle revienne complètement.
– Clara… vous vous souvenez de la première fois qu’on s’est parlé ici ? Quand je vous ai parlé du pays des merveilles que je voulais revisiter.
Elle hocha légèrement la tête.
– Oui.
– Ce pays, c’est quand on découvre qu’on peut vivre autrement que dans la pièce et l’état dans lequel on croyait être enfermé. J’ai d’autres portes à aller ouvrir ailleurs. Je vais devoir m’absenter.
Elle ne répondit pas tout de suite.
– Je ne vous verrai plus ici ? demanda-t-elle.
– Non. Plus ici. Et bientôt ni ailleurs non plus, avant sans doute longtemps.
Le silence s’installa.
– Mais vous n’avez plus besoin de moi pour trouver la porte, dit-il. Maintenant vous devez apprendre à y revenir seule.
Elle tourna légèrement la tête vers lui.
– Comment je fais ?
Il réfléchit une seconde, puis dit simplement :
– De temps en temps, arrêtez-vous. Respirez. Et regardez ce qui se passe en vous. Votre corps, vos émotions, vos pensées, vos peurs, vos responsabilités. Ressentez et percevez tout ça… et demandez-vous : qu’est-ce qui, en moi, est en train de vivre tout ça ? Puis continuez à vous laisser aller vers le silence à l’intérieur, comme vous l’avez fait tout à l’heure. Et essayez de conserver cet état en vous, le plus souvent possible.
Il marqua une pause.
– C’est cet état là, l’axe de la boussole.
Le vent passa doucement sur le parvis.
– Vous venez de m’indiquer une direction là…
– Oui, et libre à vous d’en faire ce que vous voulez.
Il se leva.
– Clara… une boussole, rappelez-vous que ça n’oriente bien que soi-même. Même s’il peut être bon qu’elles indiquent parfois une même direction. Chacun doit avoir la sienne.
Elle le regarda descendre les marches. Il s’éloigna, paisiblement, sans se retourner.
Clara resta assise encore quelques minutes près de la fontaine. L’eau coulait. La ville continuait. Sans lui. Elle ferma les yeux quelques secondes, respira lentement, et chercha en elle cet endroit qu’il lui avait montré.
-6-
L’endroit était calme, mais pas silencieux. Un murmure continu, très doux, fait de verres qu’on pose, de pas feutrés, de conversations basses, de tissus qui glissent contre des dossiers de chaise. Une lumière chaude descendait de lampes basses et se reflétait sur les verres, les couverts, les carafes. L’air sentait le beurre chaud, les herbes, le vin, quelque chose de grillé et quelque chose de sucré qu’elle n’arrivait pas à identifier.
Derrière la grande vitre, la ville s’étendait en toits serrés, en cheminées, en terrasses, en fenêtres allumées. Le soleil descendait lentement et la lumière glissait sur le zinc et la pierre comme une eau dorée. On ne voyait pas les rues, ni les voitures, ni les gens. Juste les toits. La ville semblait particulièrement calme et belle vue d’ici, parée d’un teint orangé étincelant.
Clara resta une seconde debout à côté de la table, comme si elle venait d’entrer dans un décor qu’elle n’avait vu que dans des films. Lucio tira légèrement la chaise sans rien dire. Elle savait qu’il fallait s’asseoir. Elle s’assit.
La nappe était épaisse sous ses doigts. Les verres très fins. Les couverts parfaitement alignés. Elle observa discrètement la table, puis les autres tables, essayant de comprendre sans poser de question. Lucio déplia sa serviette et la posa simplement sur ses genoux. Clara fit la même chose quelques secondes plus tard, en espérant que cela ne se voie pas.
Le serveur arriva, posa deux verres d’eau, puis attendit légèrement. Lucio leva les yeux vers lui comme on regarde quelqu’un que l’on reconnaît, sans familiarité, mais sans distance non plus.
– Le menu dégustation, s’il vous plaît, dit Lucio calmement. Et le vin que vous nous conseillerez.
Le serveur acquiesça légèrement et repartit.
Clara le regarda s’éloigner.
– Je dois avouer que je n’aurais pas su quoi lui dire, lui dit-elle à voix basse.
– Je lui ai parlé comme à quelqu’un qui fait très bien son travail et qui va nous aider à passer un bon moment, répondit Lucio.
Elle hocha la tête, observant encore. Elle remarqua la manière dont les gens se tenaient, comment ils parlaient doucement, comment ils attendaient que l’autre ait fini sa phrase, comment personne ne regardait son téléphone. Un petit pain individuel fut posé à côté de l’assiette, dans une petite assiette ronde. Elle le regarda, puis regarda Lucio. Il prit le sien tranquillement, en détacha un morceau sans se presser, puis continua la conversation comme si ce geste n’avait aucune importance. Elle fit la même chose, plus lentement.
Le premier plat arriva. Une petite assiette très travaillée. Elle observa avant de goûter. Quand elle porta la fourchette à sa bouche, elle s’arrêta un instant. Ce n’était pas seulement bon, c’était fin, précis, presque surprenant. Elle mâcha lentement en faisant attention à ne pas faire trop de bruit en mastiquant.
Elle leva les yeux. Lucio la regardait avec un léger sourire.
– C’est bon, dit-elle simplement.
– Oui. Le monde peut être très bon quand on prend le temps de bien faire les choses.
Elle regarda autour d’elle. Les gens parlaient doucement. Personne ne riait fort. Personne ne semblait pressé. Elle pensa aux repas avalés debout, aux cafés bus en courant, aux réunions tardives avec des sandwichs mous. Ici, même le temps semblait manger lentement.
– Je me sens un peu… pas à ma place, dit-elle.
Lucio posa calmement sa fourchette.
– Vous savez, la plupart des gens pensent que les lieux comme celui-ci sont réservés à certaines personnes. En réalité, ce sont juste des lieux où certaines règles ont été inventées pour que tout soit agréable, calme et beau. Rien n’empêche qui que ce soit d’apprendre ces règles. Si vous voulez pouvoir changer le monde, vous devez pouvoir être partout. Dans une usine, dans un ministère, dans une bibliothèque, dans la rue, dans un hôpital, dans un restaurant comme celui-ci. Sinon, vous laisserais toujours certains endroits à d’autres.
Elle hésita un instant, puis dit à voix basse en haussant un peu les épaules :
– Je dois avouer que je serais pas contre d’apprendre aussi à être ici.
Lucio hocha légèrement la tête.
– Alors regardez, et faites simplement comme moi. C’est suffisant.
Il prit son verre par le pied. Elle fit pareil quelques secondes plus tard. Il posa ses couverts parallèles quand il eut fini son assiette. Elle nota le geste sans rien dire. Quand le serveur revint, Lucio le remercia d’un léger signe de tête plus que par des mots. Elle comprit qu’ici la politesse se manifestait surtout dans l’attention.
– Les bonnes manières, dit-il calmement, ce n’est pas savoir quelle fourchette utiliser. C’est faire en sorte que les autres passent un bon moment. Le reste n’est que de la technique.
Elle eut un petit sourire.
Le deuxième plat arriva. Une odeur chaude monta immédiatement. Elle sentit son ventre réagir avant même de goûter. Elle mangea lentement, regarda la ville, la lumière, les premières fenêtres allumées.
– On apprend parfois aux gens à se méfier du beau, dit Lucio. Comme si c’était suspect. Mais une civilisation qui ne produit plus que du fonctionnel, du rentable et du rapide finit toujours par produire des vies fonctionnelles. Et les vies fonctionnelles rendent les gens tristes, violents ou indifférents. Une civilisation doit produire du sens, du beau, du bon, sinon les gens finissent par détruire ce qu’ils ont construit.
Clara regardait les toits.
– Vous pensez que la vie humaine ça sert à ça, à faire du beau et à en profiter ? demanda-t-elle.
Lucio prit le temps de répondre.
– Je ne crois pas que la vie humaine ait une quelconque finalité. Chacun fait ce qu’il veut et peut de sa propre existence. Mais je crois que les organisations humaines, elles, devraient avoir une raison d’être. Et pour moi, cette raison d’être, c’est de permettre aux humains de produire et de goûter le mieux possible au Bon et au Beau. Sinon, on fabrique des sociétés puissantes ou efficaces… mais où les gens n’ont plus envie de vivre.
Elle resta silencieuse. Le serveur changea les assiettes sans bruit. Le murmure de la salle continuait. La ville devenait lentement une constellation de fenêtres.
– Et ce qui abîme les civilisations, continua Lucio, ce n’est pas seulement la pauvreté ou la guerre. Ce qui les abîme vraiment, si vous voulez mon avis Clara, c’est la corruption.
Elle tourna la tête vers lui.
– La corruption, vous voulez dire le détournement d’argent ?
– Pas seulement. La vraie corruption, c’est quand quelqu’un s’écarte de la raison d’être sociétale de la fonction qu’il occupe. Un médecin qui oublie de soigner. Un professeur qui oublie d’enseigner. Un juge qui oublie la justice. Un élu qui oublie le bien commun. À partir de là, tout se dégrade lentement.
Il regarda la ville.
– La corruption, c’est la laideur morale et organisationnelle. Et quand la laideur s’installe, elle finit toujours par rendre la vie des gens malheureuse.
Clara regarda les toits, les fenêtres, toutes ces vies invisibles sous les toitures.
– Et vous, dit-elle lentement… vous voulez lutter contre ça ?
– Oui.
– Comment ?
– En trouvant, en formant et en aidant des gens capables d’exercer des responsabilités et les règles collectives qu’elles impliquent sans jamais oublier pourquoi elles existent. Des gens capables… et craintifs à l’idée d’avoir du pouvoir.
– Craintifs ?
– Oui. Je pense sérieusement que le pouvoir ne doit pas être donné à ceux qui l’aiment. Ni à ceux qui le fuient. Il doit être donné à ceux qui savent qu’il est dangereux. À ceux qui savent qu’ils peuvent faire du bien, mais aussi beaucoup de mal. À ceux qui savent qu’ils ne sont pas purs et qu’ils seront jugés par le monde et par l’histoire.
Il regarda la ville derrière la vitre.
– Le monde n’a pas besoin d’anges. Il a besoin de gens droits qui occupe les bonnes places.
Clara resta silencieuse.
Elle regardait les toits, les lumières, les fenêtres et le bleu-nuit du ciel. Un bruit, très léger, passa derrière elle, comme un souffle, ou un frottement. Elle ne bougea pas. Dans la salle, quelqu’un posa un verre. Un autre toussa. Une chaise racla doucement le sol. Et puis, à travers tout ça, quelque chose d’autre. Presque imperceptible. Un gémissement. Clara fronça légèrement les sourcils. Elle crut d’abord avoir imaginé ou confondu avec un bruit de gorge, une toux, un rire étouffé. Mais le son revint, plus bas, plus long. Un gémissement qui n’avait pas de place ici. Elle se redressa imperceptiblement. Le murmure de la salle continuait. Les couverts. Les verres. Les conversations. Pourtant derrière, quelque chose insistait. Un souffle court. Une plainte retenue.
Et soudain, sans qu’elle comprenne exactement si c’était le restaurant qui se déplaçait ou si c’était quelque chose en elle. L’odeur changeait. Le beurre chaud, le vin, les herbes se mélangèrent à autre chose plus sec, plus métallique, plus médical.
Elle cligna des yeux. La lumière resta la même. Mais elle lui parut plus blanche. Le gémissement revint. Plus proche. Et cette fois, elle reconnut.
Elle connaissait ce son. Elle l’avait entendu deux jours plus tôt, dans une voix coupée, dans un souffle qui cherchait de l’air. Le collègue de Martin. L’hôpital. Quelque chose se serra brutalement dans sa poitrine. Elle regarda sa fourchette, puis l’assiette. Le plat était toujours là, parfait, soigné, beau.
Mais derrière, elle voyait autre chose. Une chambre. Un lit. Un corps qui se tordait légèrement. Un masque. Un souffle qui passait mal. Le gémissement s’étira encore. Elle inspira. Mais l’air lui sembla plus lourd.
Autour d’elle, personne ne bougeait. Une femme souriait en face. Un homme parlait doucement. Un serveur versait du vin. Et quelque part, en même temps, quelqu’un souffrait. Vraiment.
Elle posa doucement sa fourchette. Ses mains tremblaient légèrement.
– Clara ? dit Lucio, très bas.
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle regardait toujours l’assiette, puis la vitre, puis comme si elle ne regardait plus rien. Et quelque chose céda.
– C’est pas… normal…
Sa voix était presque inaudible. Elle secoua légèrement la tête.
– Ça tient pas…
Elle leva des yeux mouillées vers Lucio.
– On peut pas… vivre comme ça…
Sa respiration s’était raccourcie.
– Là… on est là… c’est beau… c’est bon…
Elle chercha ses mots.
– Et en même temps… y a quelqu’un…
Elle n’arriva pas à finir. Une larme glissa en silence.
– Vous êtes en train de sentir ce que la plupart évitent Clara, dit-il doucement.
Elle ne le quitta pas des yeux, comme si elle cherchait à comprendre si c’était réel.
– Ne perdez pas ça.
Le gémissement s’éloigna légèrement ou peut-être que c’était plutôt elle qui revenait.
Lucio ajouta, très calmement en déposant sa main sur le revers de la sienne :
– C’est douloureux… mais c’est précieux. Le monde en manque.
-7-
Elle descendit les marches. Le bruit de la ville la retrouva peu à peu. D’abord un souffle, puis des voix, puis un moteur qui passait. Son corps avança. Elle pensa à Martin. À la manière dont il était comme il était. À sa façon d’exister et à son style bien à lui de faire que ça tenait autour de lui. Elle le revit se battre pour qu’elle reste à ses côtés avec cette manière d’agir sans calculer. Elle ralentit. Pourquoi ça tenait… avec lui ?
Un peu plus loin, une odeur aigre monta d’un coin de rue. Des poubelles débordaient. Des sacs ouverts laissaient apparaître des restes, des cartons, des choses à moitié mangées. Un homme fouillait dedans. Lentement. Sans regarder autour. Des gens passaient. Certains regards se détournaient. D’autres passaient. Une femme ralentit, hésita, puis continua. Clara resta un instant immobile. Elle pensa à ce qu’elle avait fait, ces derniers jours. Aux gestes, aux mots, aux aides. À ce moment au restaurant. Puis une pensée passa. Elle fronça légèrement les sourcils. Est-ce que ça sert vraiment ?
Elle reprit sa marche. Lucio lui revint en tête. Pourquoi avait-il insisté là-dessus ? Puis elle pensa à Assia. À sa manière bien à elle de toujours se battre : « Compatir sans agir, c’est l’impuissance qui cherche une forme de légitimé. » Lui avait-elle dit, un soir où elle rentrait de l’hôpital.
Elle s’arrêta au feu.
Les gens attendaient autour d’elle. Ils ne parlaient pas, ils regardaient des téléphones ou ils fixaient le vide.
Le feu passa au vert. Tout le monde avança. Elle resta une seconde de plus, puis traversa. Elle repensa au restaurant, au lit, aux regards, aux silences. Les mots d’Assia et Lucio cognèrent dans sa tête. Elle inspira lentement l’air pollué auquel elle s’était depuis longtemps habituée. Elle pensa à Elion. À ce qu’elle avait senti.
Qu’est-ce qui fait que ça tient… entre les gens ? Qu’est-ce qui fait que ça se défait ?
Les gens passaient. Le monde poursuivait. Et si le problème n’était pas seulement ce qu’ils cherchaient… mais ce qui, en eux, faisait qu’il s’écartait les uns des autres ?
Elle resta encore un instant immobile. Puis, elle sortit son téléphone. Elle hésita, puis appela.
Une sonnerie. Puis deux.
– Bonjour Clara.
Sa voix était la même.
– Bonsoir.
Elle regarda la rue devant elle.
– Je vais avoir besoin de vous une dernière fois… Parce que là, ça tient pas.
Elle chercha ses mots, légèrement essoufflée.
– J’aimerais qu’on regarde ça ensemble si vous le voulez bien… avec tous les personnes autour de moi qui cherchent à faire mieux tenir le monde autour de nous. Vous seriez disponible la semaine prochaine, avant votre départ ?
-8-
Le bureau de Noah ne semblait plus tout à fait le même. Ou peut-être que c’était elle. La lumière était toujours aussi nette. Elle glissait sur la grande table en bois clair, sur les verres d’eau, sur la surface lisse du sol. L’odeur de résine et de bois flottait encore, légère, précise. Le ficus près de la baie vitrée n’avais pas bouger. Et dehors, la ville.
Clara sentit son cœur battre un peu plus fort. Ils étaient tous là.
Martin s’était affalé sur sa chaise, une jambe tendue, un peu comme s’il refusait de jouer au jeu du lieu. Assia, droite, les bras croisés, regardait déjà comme si elle testait. Lucio était posé, parfaitement à sa place. Noah observait. Nora, légèrement en retrait, comme si elle s’excusait d’être là. Et Elion… silencieux, presque absent. Et pourtant, sa présence lui faisait du bien.
Clara s’assit. Ses doigts frôlèrent la table au bois lisse. Une surface stable, l’inverse de ce qu’elle ressentait intérieurement.
– Noah… votre question.
Il leva les yeux tranquillement.
– Laquelle ?
– Celle du cours. Quel problème… tous les systèmes essaient de résoudre… sans jamais y arriver.
Un silence attentif se fit. Martin souffla du nez.
– Franchement ? Faire simple.
Quelques regards glissèrent. Il haussa les épaules.
– Non mais regardez. Tout devient compliqué. Le boulot, les papiers, les gens… On dirait que le monde fait exprès de devenir instable et insupportable. Alors que ce qu’on veut… c’est juste que ça roule, non ?
Assia enchaîna, la voix nette :
– Le mécontentement.
Puis Lucio. Tranquille.
– J’aurais envie de dire, la frustration.
Il regarda toute la table.
– L’écart entre ce que les gens pourraient vivre… et ce qu’ils vivent réellement. Tant que cet écart existe, les humains cherche à créer ou rejoindre des organisations pour tenter de le combler. Et échouent, souvent.
Noah poursuivit calmement.
– Je dirais pour ma part, le manque ou la défaillance. Un système est toujours une réponse à quelque chose qu’il n’a pas, ou qui ne fonctionne pas.
Nora bougea légèrement. Clara tourna la tête vers elle.
– Nora ?
Un temps. Puis, presque à contre-cœur :
– Et pourquoi ça serait pas la douleur…
Sa voix était basse. Presque fragile.
– On fait tout… pour l’éviter ou pour la soulager quand elle est là. Mais… elle revient… tout le temps.
Clara sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Elle inspira.
Tout le monde se tourna vers Elion. Il prit la parole, souriant paisiblement et dit :
– L’amour.
Le mot tomba doucement. Quelques regards insistèrent.
Il ajouta, simplement :
– ou son absence.
Le silence changea. Puis, au bout d’un moment, ils se mirent à la regarder, tous.
Elle prit le temps. Elle sentit encore ce qu’elle avait vécu et qui l’avait pousser à les mettre autour d’une table.
– Et si c’était le déséquilibre…
Sa voix était calme.
– Le déséquilibre d’un monde… trop dissocié.
Un léger mouvement traversa la table. Martin fronça les sourcils tout en grattant la peinture sèche sur son ongle.
– Dissocié comment tu veux dire ?
Puis il réfléchit à voix haute :
– Ah oui tu veux dire qu’on s’ignore trop ou qu’on laisse de côté, c’est ça ? Ben, c’est peut-être pas faux… et puis les gens tiennent plus leurs engagements. Ça change tout le temps. Tu peux pas compter. Ça casse tout.
Puis Assia dit :
– Oui tu as raison Clara, le monde est trop dissocié. Dissocié socialement.
Noah :
– Et écologiquement.
Lucio :
– Et donc trop dissocié, moralement.
Tous regardèrent Elion.
– Et dissocié, intérieurement.
Noah s’était redressé. Il reprit sur un ton presque pédagogique :
– La vie, voyez-vous, s’est construite sur des équilibres extrêmement fins. Chaque espèce, chaque rôle, chaque interaction participait à une régulation. Puis l’humain a acquis une puissance qui lui permet de sortir de ces équilibres.
Clara regarda la vitre et la ville à travers elle.
– Nous pouvons produire sans limite apparente. Conquérir. Accaparer. Domestiquer. Technologiser. Nous avons pu faire tout cela. Mais nous n’avons pas su recréer l’équilibre. Le Monde avance sans se demander si la vie va bien, vous avez raison Clara, le Monde est dissocié.
Puis Lucio enchaîna :
– Cela peut être corrigé.
Il regarda Clara.
– Uniquement si les bonnes personnes, avec les bonnes intentions, les bonnes compétences, décident au bon endroit.
Assia secoua légèrement la tête.
– Cela ne se fera pas sans rééquilibrer les rapports de force.
Martin tenta quelque chose :
– Ou juste… être là les uns pour les autres. Parce que bon…
Un demi-sourire passa. Puis Nora murmura :
– Oui, et écouter quand ça fait mal.
Un silence. Clara sentit. Puis elle parla.
– Et si notre rôle… c’était de faire en sorte que tout ce qu’ont a dit, ça tienne ensemble ?
Et de nouveau, un silence se fit, plus profond, plus ample. La réunion prit fin.
Elion prit soin de saluer Noah et serra Clara dans ses bras, une première et dernière fois.
-9-
Elle resta quelques minutes encore sur le parvis. Le bruit de la ville se tenait à distance. Elle regarda la fontaine. Le même mouvement d’une eau sans cesse renouvelée. Pourtant, rien ne semblait avoir changé. Sauf elle, peut-être. Elle chercha un instant du regard. Par habitude. Puis elle s’arrêta. Il n’était plus là. Et pour la première fois, elle s’arrêta de chercher à le retrouver. Un silence passa en elle.
Stable.
Elle inspira lentement. Il y avait encore des questions. Encore des tensions. Encore du monde à faire tenir. Mais quelque chose, en elle, semblait ne plus avoir à dépendre de personne.
Elle baissa légèrement la tête.
– Merci.
Elle se leva, respira de nouveau, et redescendit les marches.
-10-
Le bar était plein. Un bruit de fond dense, vivant. Des verres qui s’entrechoquent, des rires qui montent puis retombent, des conversations qui se croisent sans vraiment se rencontrer. Une lumière un peu basse, jaunie par les abat-jours. L’odeur de bière, de bois, de métal et de quelque chose de frit. Clara n’était pas revenue ici depuis longtemps. Martin tenait déjà une poignée du baby-foot.
– T’en as mis du temps.
– J’ai fait ce que j’avais à faire.
– Ouais. Moi aussi. J’ai commandé deux bières.
Elle esquissa un sourire. Mais Martin détecta quelque chose.
– T’es bizarre.
– Ah bon ?
– Ouais… plus calme. C’est louche.
La balle tomba. Martin engagea sans prévenir.
– Tu joues ou tu médites ?
Elle attrapa les poignées. Ses gestes étaient plus lents et plus précis que d’habitude.
– Je peux faire les deux.
– Mauvaise idée.
Il tira. But.
– Un zéro.
Clara plissa les yeux.
– T’as triché.
– Non. T’as réfléchi.
Elle eut un petit rire. Elle tenta un tir, rata. Il récupéra, enchaîna. Deux zéro.
– Tu vois ? insista-t-il. C’est exactement ça le problème.
– Quel problème ?
– Tu réfléchis trop.
Elle leva les yeux vers lui.
– Et toi pas assez pour jouer bien.
– Je joue très bien…
Il tira la langue puis un claquement net.
– Trois zéro.
– Tu gagnes, c’est tout. C’est pas pareil.
Il eut un sourire en coin.
– Tu vois, je joue comme y faut.
Un silence passa entre deux échanges. Les barres claquaient, la balle ricochait.
Puis il ralentit un peu.
– On est en train de devenir un peu trop sérieux, tu sais.
Clara ne répondit pas tout de suite. Elle regardait la balle tourner sur elle-même avant de se faire happer.
– Peut-être.
– Non, pas peut-être.
Il marqua une pause.
– Toi, tu réfléchis comme eux maintenant.
Elle fronça légèrement les sourcils.
– Comme qui ?
– Ceux qui décident.
Elle baissa les yeux une seconde.
– Et ça te dérange ?
Un silence.
– Non.
Il tira. But.
– Ça m’inquiète.
Elle releva la tête.
– Pourquoi ?
Il haussa les épaules.
– Parce que les gens comme ça… ils deviennent chiants.
Elle eut un rire franc. Le premier depuis un moment.
– Merci…
– Je suis sérieux.
Il s’appuya légèrement sur la table.
– Ils oublient de vivre. Ils oublient de rigoler. Ils oublient pourquoi ils font tout ça.
Un temps.
– Et moi, j’ai pas envie que tu deviennes comme ça.
Clara resta immobile une seconde.
– Moi non plus.
– Bon, alors on fait quoi ? dit-il.
– Par rapport à quoi ?
– À ça.
Il reprit la balle sans la lancer.
Il fit un geste vague entre eux, puis plus loin.
– À tout ça.
Ses sourcils se froncèrent. Puis elle releva les yeux.
– On fait gaffe.
– Non.
– Pourquoi non ?
– Parce que les gens qui font gaffe deviennent relous.
Elle sourit.
– T’as une solution ?
Il la regarda.
– On fait un pacte.
Elle arqua un sourcil.
– Quel genre ?
– Si l’un de nous devient trop sérieux…
– L’autre a le droit de la ramener.
Le jeu reprit doucement.
– La ramener ?
Il eut un léger sourire. Un bruit sec.
– Cinq zéro. De la ramener comme il faut.
Elle plissa les yeux.
– Comprends pas. Ça inclurait quoi ?
Il la regarda droit.
– Le droit d’être con.
Elle éclata de rire.
– Non, sérieux.
Il posa la balle.
– Si on perd ça Clara… on devient chiants, et nos vies, elles méritent pas ça.
Elle le regarda.
– Je suis d’accord.
Il lui tendit la main.
– Pacte de loyauté à la connerie.
– Non.
– Comment ça non ?
– Pacte de loyauté à la connerie… et à la vie.
– Ouais… à la vie.
Il la fixa une seconde. Puis serra.
– Pacte.
Ils reprirent les poignées, avec les translations, les rotations et les mimiques qui vont avec.
– Et c’est pas fini tu sais.
Elle tira. But.
– Cinq un.
Il la regarda.
– Ah. Tu vois. Tu sais jouer quand tu veux.
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