La mise au Monde – Roman – Chapitre 9

-1-

Le ciel était clair. L’air était frais. On respirait.

Clara marcha lentement entre les allées. Le gravier crissait sous ses pas. Devant elle, des silhouettes déjà rassemblées. Peu de bruit. Quelques voix basses. Des mains dans des poches. Des regards posés quelque part, sans vraiment se fixer. Elle reconnut plusieurs visages de l’usine. Des hommes qu’elle avait croisés. Certains la saluèrent d’un léger signe de tête. D’autres ne la regardèrent pas.

Martin était là. Un peu en retrait. Les épaules légèrement voûtées. Il regardait le sol. Elle s’approcha. Il leva les yeux. Juste un regard.

– Salut.

– Salut.

Ils restèrent côte à côte.

Le cercueil était déjà en place. Une couronne. Quelques fleurs à l’odeur discrète, presque absente. Une femme pleurait doucement. Sans bruit. Les épaules tremblaient à peine. Un homme toussa derrière eux. Une toux sèche, répétée. Personne ne se retourna. Le silence reprit sa place. Une voix parla. Quelques mots sur la vie, le travail, la famille. Elle regardait les mains. Des mains épaisses. Marquées. Certaines abîmées. Des traces anciennes. Des ongles cassés. De la peinture dans les plis.

Le vent passa légèrement. Clara leva les yeux. Au-dessus des arbres, au loin, une ligne grise. Une structure. Les silhouettes de l’usine. Discrète, mais là. Comme posée derrière tout le reste. Elle resta un instant à regarder.

– C’est le troisième.

La voix venait de derrière. Basse. Fatiguée.

Personne ne répondit.

Un autre homme, plus loin :

– Et ça continue.

Quelqu’un haussa légèrement les épaules.

– Faut bien.

Le cercueil commença à descendre. Lentement. Le bruit de la corde. Le bois qui glisse. Le frottement.

Clara sentit quelque chose se resserrer. Elle ne sut pas quoi. Elle regarda la fosse. Puis, presque malgré elle, elle releva les yeux vers l’usine.

– Ils veulent délocaliser.

Martin avait parlé sans la regarder.

Elle tourna légèrement la tête vers lui.

– On va dégager. Là, on se bat pour les indemnités. Y en a qui ne savent même pas s’ils vont toucher. Et y en a qui ont déjà signé.

Le bruit s’arrêta. Le cercueil était en bas.

La femme pleurait toujours. Plus fort cette fois. Quelqu’un posa une main sur son épaule.

Personne ne parlait de la maladie. Personne n’avait prononcé le mot. Ni dit d’où elle venait.

Clara regarda les visages. Puis les mains. Puis l’usine, encore.

Clara ferma les yeux une seconde. Quand elle les rouvrit, rien n’avait changé. Le ciel. L’air. Les gens. Et au loin, l’usine.

– On va tous y passer.

Elle tourna la tête. Martin regardait droit devant lui.

Clara ne répondit pas. Elle ne chercha pas à comprendre. Elle resta avec.

-2-


Le lieu était calme. Un salon en hauteur, largement ouvert sur la ville. Un silence entretenu, presque organisé. Des matières épaisses, des lignes simples, une lumière douce qui apaisait. On entendait à peine ce qui se passait en bas. Comme si le monde continuait, mais à distance.

Clara s’arrêta un instant avant d’entrer complètement.

Lucio était déjà là. Assis. Droit. Un verre d’eau posé devant lui.

– Vous avez lu l’article ? dit-elle.

Elle ne s’assit pas tout de suite.

– Ils vont fermer. Ou déplacer. Et d’autres… vont tomber malades ailleurs.

Lucio hocha légèrement la tête.

– Oui. C’est ce que font des entreprises dans le cadre actuel.

Clara fronça les sourcils.

– Vous avez l’air de dire ça comme si c’était normal.

– Ce n’est ni normal ni moral. C’est cohérent.

Un temps.

– Une entreprise est structurée pour s’enrichir. Pas pour protéger la vie.

Clara resta debout.

– Et les États ?

– Un État qui impose trop de contraintes… perd l’activité.

Il la regarda.

– Ou la déplace là où la morale coûte moins cher.

Clara déglutit.

– Aujourd’hui, vous vous battez ici.

Il désigna le bas, la ville, l’invisible.

– Sur les souffrances.

Puis, très calmement :

– Mais les décisions se prennent ailleurs, Clara.

Quelque chose se tendit en elle.

– Où ?

– Dans les arbitrages politiques nationaux… et internationaux.

Elle s’assit lentement.

Lucio poursuivit :

– Nationalement, vous pouvez encadrer. Réguler. Parfois nationaliser. Reprendre le contrôle de certaines activités critiques.

Il marqua une pause.

– Mais cela ne suffit pas.

Clara le regardait.

– Pourquoi ?

– Parce que le problème se déplace.

Un temps.

– Vous améliorez ici… et la production part ailleurs.

Silence.

– Donc il faut agir aussi à l’international, dit Clara.

Lucio hocha légèrement la tête.

– Créer des règles communes. Des institutions capables de contraindre. Pas des déclarations. Des mécanismes opérants.

Clara hésita.

– Vous croyez que c’est réellement possible… de faire ça ?

Il prit le temps.

– Après des siècles de guerre, des pays européens ont décidé de lier leurs intérêts.

Clara releva légèrement les yeux.

– Ils ont mis en commun le charbon, l’acier… ce qui servait à faire la guerre.

Un temps.

– Et ils ont construit, lentement, une organisation qui rendait la guerre beaucoup moins probable.

Silence.

– Ce n’était pas moral au départ. C’était stratégique. Puis c’est devenu politique. Puis comme si c’était évident.

Il la regarda.

– Donc oui. C’est possible. Mais ça ne se construit pas depuis l’extérieur.

Il la regarda avec une forme de reconnaissance.

– Vous pouvez continuer à vous attaquer aux conséquences.Vous le faites très bien. Et le monde en a besoin.

Puis, plus lentement :

– Mais vous resterez dans la limitation des dégâts.

Clara releva les yeux.

– Et vous, les règles, vous les changez ?

– J’essaie de participer à ceux qui les écrivent.

Un temps.

– Et j’essaie de faire en sorte qu’elles servent la vie.

Il marqua une pause.

– Pas la course à l’enrichissement. Pas le pouvoir pour le pouvoir. Mais la capacité des organisations humaines… à protéger ce qui les rend possibles, et belles si possible.

Clara ne bougeait pas.

– Et vous avez besoin de quoi ? demanda-t-elle.

Lucio la regarda. Longtemps.

Puis, simplement :

– De vous.

Un silence.

– Vous avez quelque chose de rare Clara. Vous pouvez parler du réel… sans le simplifier. Et les gens vous suivent.

Il marqua une pause.

– Ce que je vous propose, ce n’est pas de choisir un camp. C’est de vous rendre capable d’agir là où ça compte.

Clara serra légèrement les mains.

– Vous savez… j’ai du mal avec les partis politiques.

– Tant mieux.

Un temps.

– N’y entrez pas tout de suite. Approchez. Comprenez. Circulez. Regardez qui décide vraiment.

Silence.

– Entrez dans les réseaux… sans leur appartenir.

Clara sentit quelque chose bouger.

– Et si je me perds là-dedans ?

Lucio répondit immédiatement :

– C’est un risque. Mais si vous n’y allez pas…vous laisserez ces espaces à ceux qui n’ont aucun problème à s’y perdre.

Le silence retomba.

La ville continuait, derrière la vitre.

Clara regarda. Longtemps.

Elle ne répondit pas.

-3-

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