Que faire de nos injustices ?

Qu’est-ce qui caractérise une injustice ?

C’est-à-dire, qu’est-ce qui fait que cela en est une (et que ce n’est pas moi qui me fait du cinéma) ?

Et surtout, comment y faire face et en guérir ?

En tant qu’amoureux de la sagesse, je vais traiter ces questions avec la plus grande précaution, en poursuivant un idéal de résolution rationnelle afin d’améliorer ma ligne de conduite vis-à-vis de ce que les autres font ou pas de nous.

Et justement, ce que les autres font ou pas de nous, n’est-il pas le fond de la chose à étudier ici ?

Ne pas traiter l’autre comme un objet

Si on pose la question à Chat GPT, la justice, c’est la réciprocité. Et ce qui se passe dans le phénomène de l’injustice, c’est quand cette réciprocité d’égal à égal, de sujet à sujet, d’être à être est rompue, asymétrique ou inexistante. Propice à toutes les souffrances interhumaines, nous inter-enrageant et inter-humiliant, en nous co-écorchant, co-infligeant, co-contaminant à partir du maltraitement de la même zone de sensibilité que l’on partage toutes et tous, plus ou moins à notre manière, plus ou moins atteinte, plus ou moins guérie : notre sensibilité à la valeur d’Être.

Quand on rajoute là-dedans les biais de domination et les préjugés, vous faites de cette terre un nid à bourreaux volants détenteurs de pouvoirs abusifs, punissant et violant la part d’innocence de tous les individus. Nul n’échappe à l’injustice, vu que même les hommes, blancs, puissants et valides ont connu la part de vulnérabilité de l’enfance et les abus des grands qui vont avec, et des interactions de domination d’un groupe menaçant et/ou moqueur sur des individus isolés. Et bien sûr, plus vous cumulez les attributs infériorisants et dévalorisants conformément à la norme sociale dominante (maintenue par le désir mimétique et la soumission), et plus vous aurez à les digérer et à en faire quelque chose de ce cumul d’injustices. Et espérer qu’un jour la valeur d’Être soit rétablie, partagée, protégée et respectueusement stimulée partout dans le monde.

On pourrait postuler, en se fondant sur cette valeur de réciprocité d’être à être, qu’à chaque fois qu’une personne ou tout autre système de pression sociale, nie l’existence de l’autre en tant que sujet fondamentalement digne, libre, sensible, multiple et capable de réorganisation, il y a injustice.

Mais définir la justice avec la réciprocité, c’est surtout comprendre où se situe la faute originelle : je fais de toi, un objet et pas un autre « moi », mais cette valeur est mal-opérante voir maltraitante si on s’en sert pour tenter de réparer l’injustice.

Car on aurait tendance, en s’étalonnant sur cette valeur de réciprocité, à vouloir faire souffrir l’autre réciproquement. En faisant cela, on ne fait pas justice, on fait souffrir, et donc on fait l’inverse en fait : on fait injustice, on entretient bêtement le mécanisme de souffrance.

Donc pour le dire, en définissant la justice sur la réciprocité, on manque de justesse. La justice, c’est bien plus le soin et la guérison des souffrances sociales et individuelles que la réciprocité, qui en soi, n’est qu’une valeur statique en forme de miroir qui permet de comprendre pourquoi ça fait mal quand il se brise… Mais ce qui produit de l’injustice produit réciproquement de la souffrance, est-ce que cela est juste parce que cela est réciproque ? Non. Ce qui produit le fléau de la souffrance provient certes d’un manque de réciprocité dans la valeur d’Être entre les individus, mais ce qui la perpétue c’est avant tout l’absence de consentement, entendez la soumission consciente et/ou inconsciente qui fait qu’un individu est maintenu sous contrôle d’un ou de plusieurs autres.

J’aurais donc envie de postuler avec plus de justesse que toute injustice se caractérise par le manque, voire l’absence de consentement, qui est en son essence un irrespect individuel ou systémique envers les messagers de nos besoins : les émotions.

Pour être fondamentalement juste, toute sensation, tout sentiment, toute émotion doit être écoutée et prise en compte. La justice, c’est restaurer la sensibilité biologique qui fait que la vie a du goût pour tout ce qu’il y a de bien et de bon à vivre et pour tout ce qu’il y a de mal à vivre, afin d’entretenir et de développer le kif et de contenir et de réduire le mal.

La justice, c’est quand l’organisation et les relations à l’œuvre respectent la sensibilité et la liberté des êtres qui la constituent tout en visant la meilleure santé possible du système qui les contient (la personne, la famille, la communauté, la société, le monde, l’écologique du vivant) et qui, pour être juste, ne doit apporter que du positif à l’ensemble des parties de ce tout, même si tout n’est pas que plaisir là dedans et que toutes ces parties sont amenées à évoluer et à mourir pour le bien du tout.

Et dans le phénomène de la justice vu comme un processus de soin et de guérison, plus on donne le statut d’être et/ou d’égal à un spectre d’individus plus étendu, plus ce processus peut alors opérer de la jouissance commune et pérenne en évitant de concentrer de la souffrance et donc potentiellement de la haine et de la folie destructrice sur les minorisés exclue du système d’appartenance identitaire et sociale.

« Qui je suis, et à quoi je me sens appartenir » est donc une clé de voûte de l’édifice moral. Et cette morale ici n’est pas de la morale pour de la morale ; l’intégrité ou plutôt l’intégralité, c’est l’optimum relationnel, et l’optimum relationnel, c’est la meilleure puissance et la meilleure pérennité pour l’organisation à laquelle on appartient.

Par exemple, considérer tous les êtres vivants, humains, femmes, minorités, vulnérables et enfants inclus comme des égaux biologiques, c’est s’engager politiquement vers une gestion de l’organisation du vivant étendue qui induit plus de connectivité sensible et donc plus d’intelligence pour servir la paix, le bonheur et la créativité.

Plus on est capable d’œuvrer efficacement à l’avènement de la justice réparatrice, plus les relations peuvent s’augmenter, s’apporter, se coréaliser. Même si cela en passe par de la souffrance, afin de faire en sorte que la tyrannie se transforme ou périsse.

Et je dis bien tyrannie ici, et non « tyrans ». Car si je disais « tyrans », je participerais au maintien, voire au renforcement de l’injustice. Réduire l’autre, en définissant toute son identité au seau de l’injustice vécue, ce serait le nier en tant que sujet fondamentalement digne, libre, sensible, multiple et capable de réorganisation.

Et c’est là que l’on aborde le système reproductif du phénomène : l’identification. En victimisant ou en « persécutisant », c’est-à-dire en caractérisant l’identité de l’autre par l’injustice qu’il endure ou qu’il fait endurer, j’empêche la justice d’advenir.

Refuser de porter l’injustice comme fardeau, comme identité

Se victimiser, c’est commettre un pécher capital, c’est se définir avec le pire, c’est incarner la persécution en nous et c’est inévitablement, générer une part de nous qui sera persécutrice et reproductrice d’injustice.

Le sentiment de victimité et la pulsion de persécution sont les deux faces de la même médaille (l’injustice). S’identifier à cette pièce, c’est se condamner à rejouer mentalement, somatiquement ou relationnellement, et de manière compulsive le petit théâtre infernal des drames et des souffrances humaines.

Se victimiser, c’est « s’ensouffririser », s’ensouffririser, c’est s’hostiliser et s’agressiviser, et faire cela, c’est faire d’une part de nous un vecteur de malveillance et de maltraitement. Se victimiser, c’est incuber et propager le virus de l’injustice. Et dans ce phénomène : se soumettre.

Car nul ne se lamente et ne recherche compassion et identification à la souffrance vainement et excessivement, s’il se respecte et s’aime fondamentalement, s’il résiste et se défend avec ses moyens, proclame son désir de réciprocité et remets les blessures intimes à leur juste et bonne place, en mémoire, désémotionalisée et narrativisée afin de guérir sa souffrance psychologique et se donner les moyens d’offrir le meilleur comportement possible qui respecte toute la dignité, la liberté, la sensibilité, la multiplicité et la capacité de réorganisation de notre personne et de celles des autres.

Avoir le courage de nommer l’injustice et de restaurer la réciprocité et le consentement

La soumission abusive et la victimisation excessive sont les deux faces de la même médaille (l’impuissance apprise).

Quand je ressens de la souffrance dans ma relation aux autres, ce que je dois observer en premier, c’est l’étendue du phénomène de mon impuissance apprise, dans quelle mesure ma soumission à l’autre qui me traite en objet est intériorisée, banalisée, automatisée et ma résistance limitée, frustrée ou anesthésiée ?

La bonne ligne de pilotage de mon ressentiment et de ma volonté de rétablir un cadre respectueux semble être de trouver la meilleure manière de dire les choses pour que la possibilité d’une « soumission plus saine », entendez « relation plus saine » puisse exister (et cela existe, ça s’appelle la CNV).

Se sentir inclus dans un groupe et pouvoir jouir de ce que ce groupe peut nous apporter en contrepartie de ce qu’on est en mesure de lui apporter est important. Ici, l’idéal relationnel devient un enrelationnement consenti, défini et encadré, qui protège au mieux l’intégrité et l’humeur de chacun(e), tout en tendant vers l’idéal de réciprocité nécessaire à la stabilité et à la prodigalité du groupe.

Il s’agit pour ne plus souffrir des autres, de pouvoir être une force d’affirmation assertive et contradictoire qui ne commette pas l’erreur originelle : la réduction et la simplification de l’autre, des autres et de soi.

S’adresser à la part sensible de l’autre et s’accrocher à la sienne, en partant de sa propre vulnérabilité pour ne pas qu’elle se mute en agressivité. Admettre toutes les parts de soi en agitation (soumise, apeurée, révoltée, agressive, capable, incapable, responsable, irresponsable…) qu’on n’a plus ou moins comprises, investies ou désinvesties, construites ou déconstruites, mais qu’on ressent et c’est ça l’essentiel.

Et les verbaliser, ces parts d’existences et de non-existences : « il y a de la colère en moi, il y a de la peur, il y a de l’impuissance, et surtout il y a une revendication : respecte-moi et fais cela et/ou ne fais pas cela. »

« j’ai besoin d’être considéré(e) comme un être avec ma sensibilité et ma liberté. Etant sensible, j’ai besoin de me protéger. Etant libre, voilà ce que je propose en cas d’accord, si cela ne te convient pas, voilà ce qu’il se passera en cas de non accord … »

L’injustice n’est pas que ce qu’on subit, c’est aussi ce qu’on risque tous de devenir si on n’y répond pas avec justesse au moment où il faut.

La souffrance de l’injustice est en nous, et nous sommes les seuls à pouvoir agir ou non sur elle, en bien ou en mal.

L’injustice, c’est à dire in fine le manque de reconnaissance des sensibilités et des désirs, est une responsabilité personnelle et collective, apprenons à gérer ça au mieux, comme le ferait le meilleur des parents parmi ses pairs.

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