-1-
Clara était à demi endormie. La vitre froide et vibrante de l’autocar lui glaçait la tempe. Le moteur grondait derrière elle, lourd et régulier, comme une bête à demi vivante. Elle aimait cette vibration dans sa chair et dans ses os. Dans la pénombre d’un clair de lune de janvier, les arbres dénudés défilaient, découpés par les phares réconfortant du véhicule. Elle prenait son poste à 5 h du matin et reprendrait ce même siège à 13 h 10. La même pensée revenait toujours à cet endroit du trajet, comme une habitude du corps. Dans sa tête, la scène se rejouait. Toujours la même. Elle pensait au film Un jour sans fin, sauf qu’ici personne ne réinventait la journée. Les jours se suivaient, se répétaient. Et pourtant il y avait là-dedans une sensation de vivre. De vivre ce que dans les bureaux et les amphis on ne connaissaient pas. S’arracher du lit à 3 h 45, embrasser la nuit froide, parfois étoilée, et affronter la vie des déshérités de la culture, des vibrants empoussiérés que le destin lui avait fait épouser. Ce qui la marquait, c’était la saleté. Son bleu de travail qui s’entachait jour après jour, jusqu’à la prochaine machine. Ses mains qui s’abîmaient, se teintaient sous les produits. Par moments, elle se sentait atteinte dans sa beauté, dans son style, et les jours de déprime, dans sa dignité.
Elle posa sa tête contre la paroi vitrée et vibrante. Pour se réveiller, pour retarder l’instant où il faudrait affronter l’atelier. Une charge anxieuse drainait ses entrailles. L’âpre usine l’attendait. Après le vestiaire, elle ferait ce que le chef d’équipe, aux relents de cendrier et à la voix usée par des décennies de tabac et sans doute d’alcool, lui dirait de faire : « Ce matin, tu ponces, Clara. » C’était ce qu’elle espérait entendre. La peinture, c’était risqué, et même angoissant. Elle n’avait pas convaincu les premiers jours. Elle avait bousillé tout un côté de bus à cause des coulures qui avaient dégouliné sous l’excédent de peinture. Elle ne le savait pas encore, mais le pistolet était mal réglé – et il faudrait attendre neuf mois pour qu’un team leader bavard, paternaliste et autosatisfait sacrifie un bout de pause café pour lui montrer comment faire. Elle espérait poncer. Dans cette partie de l’immense atelier blanc, tout le monde trouvait ça abaissant. Mais au moins, on savait à quoi s’attendre. La répétitivité permettait de rêver en agissant. Et une technique détournée, qui dépotait bien, lui permettait de finir plus tôt et d’allonger les pauses.
-2-
L’usine absorbait. Les ressources, les énergies, les ouvriers, les techniciens, les cadres, les matières premières. L’usine transformait. L’usine livrait. Lieu d’ordre et d’organisation, de machines et de procédures, elle avait été bâtie pour que les choses avancent, pour que les hommes se tiennent à leur place, pour que les chiffres montent et que les délais tiennent. Depuis plus d’un siècle, elle orchestrait cela avec une patience de fer. On l’avait vue changer sans bouger. De chariots en charrettes, d’autocars en autobus. Du blé au charbon, du charbon au pétrole, du pétrole aux batteries. Les produits poursuivaient leurs mutations au rythme des progrès, comme si la matière elle-même avait reçu l’ordre d’obéir. Toujours moins de mains, toujours plus d’écrans. La mécanisation remplaçait la sueur. Les capteurs remplaçaient l’œil. Les bits prenaient la place des gestes et des esprits. Les murs demeuraient, les produits évoluaient, le travail diminuait.
C’était le troisième acheteur en quinze ans. On ne savait plus très bien à qui appartenait l’usine, ni même si elle appartenait encore à quelqu’un ou seulement à une suite de signatures. Les noms changeaient sur les affiches, les logos sur les gilets, les promesses dans les réunions. On venait, on évaluait, on comptait, on comparait. On parlait de “synergies”, de “compétitivité”, de “plan d’optimisation”. Puis on repartait. L’usine, elle, restait. Brave bête de sommes usée par les années, elle donnait encore. Quelques bénéfices, quelques marchés, quelques contrats arrachés à l’instant. Elle tenait debout comme tiennent les vieilles choses : par inertie, par habitude, par entêtement. Et pendant ce temps, les hommes faisaient ce qu’ils ont toujours fait quand ils n’ont pas le choix, ils s’attachaient. Aux murs. Aux horaires. À leurs collègues. À la machine à café. À leur place.
Un jour, le site disparaîtrait. On le dirait autrement, bien sûr. On parlerait de “cessation”, de “restructuration”, de “transfert d’activité”. On promettrait des reclassements. On alignerait des chiffres. On invoquerait la conjoncture. Et puis, il y aurait des cadenas neufs sur des grilles anciennes. Le béton se couvrirait de mousse. Les vitres se fendraient. Les panneaux “Sécurité” jauniraient au soleil. Et ailleurs, plus loin, on recommencerait. D’autres murs. D’autres machines. D’autres êtres. D’autres faires. On bâtirait une usine neuve comme on bâtit une certitude : en oubliant la précédente. Et le monde continuerait de transporter des corps, d’un point à un autre, pendant que ceux qui font tourner les roues se demanderaient, parfois, s’ils ont vécu, ou seulement traversé des jours.
-3-
Clara ponçait. Elle inclinait la rotative. Joseph, l’ancien, au regard trop insistant et à la mine malicieusement aguicheuse, lui avait donné le tuyau. Cela signifiait qu’elle était devenue membre officieuse des travailleurs de la zone de ponçage. En échouant en peinture, elle avait gagné sa place ici. Il fallait attaquer la couche d’apprêt époxy. Ensuite, il suffisait de repasser un coup à plat pour que personne ne voie les marques de la supercherie. À vrai dire, l’usine en était pleine. Il y avait toujours un moyen de gruger les techniciens qui venaient prendre les temps. On rajoutait une étape. On insistait sur une difficulté. On invoquait la Qualité ou la Sécurité – les saints évangiles affichés partout sur les murs aseptisés de l’atelier. Et parfois, en testant, on tombait sur une pépite. On la gardait précieusement. Ou on la refilait par bonté d’âme envers ses camarades d’atelier. Ou pour s’en glorifier, bravement, cherchant à épater. Toujours avec la règle d’or, dite à voix basse, comme un serment : « N’en parle pas aux chefs. Ni aux gens des bureaux. »
Elle ponçait, et elle pensait. Elle s’imaginait des plaisirs. Des plaisirs de tous types. Mais celui qui lui retournait le plus les tripes, c’était de s’imaginer cheffe. Pas comme ceux qui, pour quelques euros de plus, s’octroyaient un peu de fierté et l’espoir de grimper d’un cran de plus dans le catalogue des positions : OS1, OS2, TL1, TL2, chef d’équipe, chef d’atelier, chef de district… Non. Elle se rêvait de ceux qui se baladent dans l’atelier en costard-cravate, chaussures de sécurité immaculées aux pieds. Ceux qui parlaient anglais à des Allemands et à des Japonais tout bien fagotés, au regard sérieux, attentif, intéressé. Dans son imagination, elle trouvait un moyen de planter un haricot magique. Des études. Une rencontre déterminante. Une occasion qu’on lui donnerait. Enfin, des preuves de son intelligence. Et la voilà à résoudre des problèmes industriels cosmiques, en France et à l’étranger. Elle trouvait les moyens de sauver l’industrie tout en restant une leader ouvrière. Être dans le QG sans devenir une planquée. Sortir du palais sans oublier la poussière. Et charger avec tous les ouvriers à la conquête du meilleur bus jamais inventé. Elle saurait les juger. Elle saurait les honorer. Elle saurait tirer le meilleur d’eux, et le meilleur d’elle-même. Du bonheur.
La rotative vibrait dans ses mains. La poussière fine collait à ses poignets, entrait sous les ongles, se posait sur ses cils. Clara penchait la tête, et continuait.
-4-
Cerveaux-véhicules. Les idées voyageaient. Elles passaient, se transformaient. Nul n’en connaissait vraiment la source. Elles donnaient à ruminer, elles donnaient à vouloir, à oser. Elles pouvaient naître quelque part entre une nuit trop courte et un café trop chaud, entre une phrase entendue dans un vestiaire et une humiliation digérée en silence, dans des films ou dans des livres. Elles se révélaient, se propageaient, cherchaient des esprits où s’alimenter, des bouches où se dire, des corps où se faire. La réalité avançait, chahutée. Des pensées s’y heurtaient, la bousculaient ou la renforçaient. Parfois elle tenait, parfois elle cédait. Il y en avait pour tous les goûts, pour tous les êtres, pour tous les drames et tous les succès. La réalité absorbait tout. Parfois, lorsque Clara était fatiguée, triste et résignée, elle s’y laissait engouffrer. Mais dans le tourbillon qui la drainait, parmi les passants et passantes de ses jours, une étoile la poursuivait : vivre et rêver à sa manière.
-5-
C’était l’été. Cette semaine-là, elle était en équipe du soir.
– Hey Clara ! Viens voir, faut que je te présente quelqu’un.
Martin lui fit signe de rentrer dans la cabine de peinture, avec un grand sourire.
Clara se demandait bien qui pouvait se cacher là-dedans avec lui. Ça devait être encore une de ses blagues. Un peu hésitante, elle décida de jouer le jeu.
– Ah oui, ton Monsieur imaginaire ! Depuis le temps que t’en parles. Je commençais à me demander si c’était pas une pure invention. Mais attends, tu disais qu’il se la jouait distingué ? Il faudrait pas que je lui fasse trop peur avec ma tenue.
– Ahah, t’es conne. Viens voir, j’te dis.
Une fois dans la cabine, à l’arrière du squelette du long bus, Martin lui dit :
– Ferme les yeux. Et dès que tu entends un bruit, tu les ouvres.
Elle entendit un claquement sec, puis un souffle violent, continu. Une tête de toon apparut : joues gonflées, yeux exorbités, lèvres retournées et secouées comme un drapeau, dents et gencives toutes dévoilées, offertes au vent. La pression d’air qui sortait du tuyau était impressionnante. Elle lui tordait et lui déformait tout le visage. Clara éclata de rire. C’était du pur génie.
Le soir, à la pause casse-croûte de 19 h 30, assise par terre à côté de Martin, un sandwich dans les deux mains, le dos contre l’usine, un double arc-en-ciel apparut. Sur les vieux toits crénelés, la beauté surgit. Martin et elle restèrent là, un peu bêtement, à regarder. Ils se répétèrent, comme des gosses, à quel point le monde pouvait être merveilleux.
Puis ils jetèrent un œil au reste de l’équipe, en quête de communion, Martin lança :
– C’est rudement beau, vous trouvez pas ?
Il reçut un maigre :
– Ouais…
Et déjà, la conversation repartait sur un carrelage à refaire sans avoir à changer tous les carreaux.
C’était comme s’ils n’avaient plus les yeux pour la beauté. Les avaient-ils déjà eus ? Était-ce le temps et les affaires du jour et de la nuit qui enlevaient, couche après couche, cette sensation ardente du plaisir de vivre ? Clara sentit un truc étrange. Comme si la vie ponçait doucement l’intérieur des gens, jusqu’à leur laisser juste ce qu’il fallait pour se tenir debout, courber ou se mettre à genoux.
– Bon, c’est fini oui ? Au boulot.
La voix rocailleuse du chef d’équipe les arracha au ciel.
– Et si vous voulez pas que je vous enlève dix minutes sur la paie, vous vous remettez en route tout de suite.
Dans la tête de Clara, une idée la déchira. S’était-elle gourée de métier ? S’était-elle laissée empêtrer dans la longue et usante marche du désenchantement ouvrier ?
-6-
Clara avait fini par être en cabines. Un peintre était parti. Il avait fallu lui apprendre. C’était, au fond, ce qui était prévu dans le contrat intérimaire, elle devait rejoindre la peinture tôt ou tard. Elle s’y était retrouvée presque sans transition, comme on change de vie sur un coin de table, entre deux pauses, sans cérémonie. Le travail, lui, n’avait rien d’un coin de table. C’était précis, salissant, et en plus de vous polluer les poumons, ça demandait de l’attention. Un geste trop lent, et ça coulait. Un geste trop rapide, et ça manquait. Il fallait être dedans. Il fallait y tenir.
Pourtant, bien qu’elle fasse désormais un travail plus qualifié, sa paie se maintenait juste quelques centimes au-dessus du SMIC. Elle bossait plus dur, mais le salaire n’avait pas suivi le mouvement. Elle y avait pensé, bien sûr. Demander. Dire : « je fais la même chose que les autres, je veux la même chose ». Elle avait même répété une phrase, une fois, dans sa tête, en rentrant chez elle. Puis elle s’était ravisée. Comme tout le temps. Comme une habitude. Une vieille école à l’intérieure. Celle qui vous apprend, sans même vous le dire, à prendre ce qu’on vous donne et à appeler ça de la chance. Et puis il y avait une fierté. Un poste respecté dans tout l’atelier. Et surtout, il y avait Martin. Dans les cabines sous pression, leurs atomes, leurs fantaisies et leurs idées s’étaient crochetés et enivrés de complicité.
On était toujours en été. Ça sentait la poussière chaude et le solvant. L’air était épais et piquant, les gants collaient et les combinaisons tenaient chaud. Dans les ateliers, on transpirait comme on respire. On entendait au loin le bruit du chantier d’installation de la nouvelle cabine de peinture automatique, avec les robots dernier cri qui amusaient les techniciens venus se confronter aux essais.
En rapportant des seaux de peinture vides au local, ils tombèrent sur l’organigramme de l’atelier. Un grand panneau, plastifié, avec des noms, des postes, des flèches, des cases. Et les photos des chefs. Des portraits pris comme des photos d’identité, mais où chacun avait essayé de faire distingué. Martin s’arrêta devant.
– Attends, regarde celui-là.
Ils se mirent à rire. Puis à chercher, très sérieusement, celui qui avait la plus belle « tête de vainqueur ». Celui qui tenait le plus mauvais rôle. Celui qui avait le plus l’air de dire : j’ai de l’importance, papa doit être fier de moi, même si personne n’a l’air vraiment d‘y croire.
C’est là que Clara aperçut un tract posé à côté. Un papier froissé, comme s’il avait déjà circulé de main en main. Comme s’il avait déjà été plié dans des poches, lu, relu, reposé, replié, repris. Un papier qui, l’air de rien, n’avait pas été posé là par hasard. Elle le prit.
“MARRE DE VOUS FAIRE ÉCRASER ?
Horaires qui changent. Paie qui stagne.
Chefs qui oppressent. Bureaux qui se taisent
On n’est pas obligés de subir seuls.
Rendez-vous au local syndical.
Pour parler et décider ensemble.
Et faire vraiment bouger les choses.”
Clara fronça les sourcils. Une partie d’elle eut le réflexe habituel, en trouvant ça exagéré, un tantinet survendu. Et pourtant, une autre partie, plus souterraine, avait été réveillée. Elle ne savait pas trop comment le dire. Ce n’était pas une idée, ce n’était pas une conviction, c’était une tension. Quelque chose en elle qui avait envie de secouer. Et, à vrai dire, de se remuer elle-même. Comme si elle sentait, derrière les jours, derrière les gestes, derrière la routine, la soumission qui s’était installée. Lentement. Sans bruit. Et ça, en fait, elle n’en voulait pas, elle n’en avait sans doute jamais voulu. Elle était tentée. Une brèche s’était infiltrée. Mais la réserve était encore de mise. Elle avait trop de mal à pouvoir y croire. Elle tendit le tract à Martin.
Il le lut en deux secondes, comme on avale un café serré.
– Ouais… fit-il et en lui rendant le papier, il haussa les épaules. Pourquoi pas. À condition d’avoir du temps. Puis, après un léger sourire, comme s’il livrait la vraie phrase, il ajouta :
– et du cran.
Ils reprirent la route des cabines. Elle écoutait Martin parler de sa déception envers les délégués quand il s’était jadis syndiqué. Mais Clara n’arrivait pas vraiment à s’en défaire. Ce n’était pas seulement les mots. C’était le ton. Comme si quelqu’un, quelque part, voulait contredire la grande loi universelle de l’impuissance et de la résignation. Comme si quelqu’un avait décidé que ce qui se passait ici n’était pas vraiment correct, et que cela était avant tout une question d’autorité. Elle replia le tract et le conserva dans sa poche. Elle ira peut-être voir ce que ça pourrait donner.
-7-
Les syndicats invitaient. Certains y allaient, certains les accusaient, d’autres les désertaient. On y trouvait quelques colères et revendications. On y contestait les salaires trop bas, les cadences trop élevées. On y absorbait les plaintes qu’on avalait au déjeuner, les soupirs qu’on lâchait au vestiaire, les rages qu’on gardait pour ne pas perdre sa place. Et cela laissait place à quelques grèves, suivies de négociations, dont les bénéfices s’amenuisaient d’année en année. C’était comme si l’on avait fini par épuiser le filon. Elles semblaient loin, les belles années.
À l’usine, ça se fractionnait. Les postes, les services, les syndiqués, les objectifs. Ça s’éloignait. Les sites, les marchés, les investisseurs, les ouvriers. Les syndicats cherchaient à rallier. Ils voulaient continuer à faire tourner la machine enraillée, à produire du progrès avec de la hargne et du courage collectif. Et les années allaient et venaient, et avec elles les travailleurs, les chefs, les machines, les robots et les algorithmes. Et les métiers et les révoltés disparaissaient peu à peu, à la manière des langues anciennes. Alors, on cherchait la bonne incantation, à invoquer et rappeler la vague des grandes réformes ouvrières qui avait tout changé sous leurs passages. Dans certaines caboches, intrépides et rebelles, on osait s’en inspirer. On cherchait à trouver une nouvelle manière de causer et de rassembler, pour ne pas être oubliés, pour ne pas être laissés sans valeur, là, tout en bas, juste en dessous d’une ligne de compte.
-8-
Clara avait ses règles. Ça lui donnait un mal de chien. Et dans cette foutue combinaison blanche, elle redoutait la tâche de sang. Ce matin là, la frayeur l’avait emporté sur la timidité : elle avait osé dire au chef qu’elle avait mal au ventre, et que ce serait bien si elle pouvait être au ponçage aujourd’hui. Il lui avait répondu : « On a besoin de toi en cabine, va falloir prendre sur toi. » Il avait appris à être dur, à ne pas laisser de place aux contestations. Parfois, il se rappelait ses premières années où il avait eu la faiblesse d’écouter sa compassion. Ça l’avait amené à toutes sortes de situations délicates où il se prenait les réprimandes des supérieurs. Alors il avait compris que dans cette machinerie du management, il fallait être une prolongation du marteau qui venait du haut, pour forger la discipline du bas. C’était ça son métier, il avait fini par s’y faire et même souvent à en être fier. Pas de place pour le désordre. Et trancher à coups de burins toutes les paroles qui viennent chercher à corrompre ce qui distingue l’homme de la bête oisive et plaintive : l’effort et la cadence.
Clara luttait, elle apprenait à son corps comment supporter. Elle avait cette force. Elle avait cette éducation. Dans ces moments-là, elle se demandait ce qui lui avait pris pour en arriver là. Elle aurait pu faire un BEP secrétariat, ça aurait peut-être été plus facile à gérer dans ces moments-là. Mais non, elle avait fait un CAP carrosserie-peinture. Elle avait été un petit OVNI. Depuis toute petite, elle aimait les voitures. Celles qu’on retape, qu’on transforme, celles qu’on rend belles. Celles qui passent d’un état d’indifférence à un état de puissance, sans qu’on sache exactement ni pourquoi, ni comment. On avait toujours dit d’elle qu’elle était un peu garçon manqué. Et elle y avait plutôt adhéré, sans trop y réfléchir. Son père l’accueillait bien, peut-être parce qu’il n’avait qu’elle, peut-être parce que ça l’arrangeait, peut-être parce qu’il l’aimait.
À l’école, elle avait eu du mal avec les dynamiques de filles. Elle traînait vite avec les garçons, ceux qui parlaient et riaient fort, qui aimaient les histoires d’aventure et les moteurs. À l’adolescence, elle avait vu leur regard changer. Elle avait compris que la tendresse et la complicité se mêlaient parfois à autre chose. Quelque chose d’un peu lourd, de trouble, qui n’avait pas vraiment grand chose à voir avec l’amitié. Jusqu’à là, elle s’était dit que les garçons n’étaient pas vraiment son truc en amour. Parce que ça n’avait jamais vraiment vibrer. Parce que ça ne prenait pas. Et pourtant, l’amitié, oui, ça, c’était bon. Mais il y avait presque toujours un biais, une attente, une ambiguïté, un glissement. Son lot, à vingt ans, c’était souvent ça, avoir des amis proches, devoir les repousser, et finir avec des amis plus lointains, toujours un peu déçue par cette drôle de géométrie affective. Au fond, elle ne s’était jamais vraiment sentie bien carrossée pour les choses de l’amour. Et pourtant, il y avait cette solitude. Ce manque indéfini, qui, parfois, revenait s’asseoir sur la banquette arrière, sans jamais trop prévenir à l’avance.
Martin, lui, était casé depuis ses vingt ans. Cinq ans déjà. Il avait appris, à force, quelques trucs de filles, les détails, les regards, les jours où on serre les dents.
– Ah, ben toi, ça à l’air d’aller rudement bien ce matin, dit-il, d’un air ironique, doucement inquiet.
Clara eut un rire sans joie.
– Ouais, tu parles. Pas du tout. J’ai mes règles et j’en bave.
Elle se courba un peu, comme si son ventre avait une gravité particulière. Elle avait tenu quarante-cinq minutes. Quarante-cinq minutes à peindre deux couches d’autobrillant blanc sur sa moitié de bus, en tachant de faire semblant que ça allait.
– Tu pouvais pas te mettre en arrêt ?
En posant la question, il eut déjà la réponse.
– Les arrêts, c’est pas payé les trois premiers jours, dit-elle simplement. Et puis, le docteur me prendrait pour une folle.
Elle se redressa, posa une main sur son épaule, un geste complice, comme pour lui dire : t’inquiète. Et pour se le dire à elle-même également.
– Bah, c’est la vie, proclama-t-elle. Ça ira mieux demain.
Martin tendit les mains, pour l’inviter à la prendre dans ses bras. Elle s’y laissa aller. Juste un moment. Pour s’accorder une minute de chaleur dans ce monde métallique. Elle pleura un peu, juste ce qu’il faut pour relâcher un peu d’effort, de fatigue et de douleur. Martin se sentait fondre. Il savait bien qu’une part de lui s’était laissé attendrir. Mais il ne déborderait pas. Il ne trahirait pas sa femme. Il tenait à cette frontière comme à la dignité.
– Un peu de tendresse dans ce monde de brutes, dit-il avec le bon timbre et la bonne distance.
Clara hocha la tête.
– Oui, j’en profite un peu. Ça me fait du bien.
Et c’est là que le cariste, celui qui, d’un poste à l’autre, déplaçait dans l’atelier les bus en transition, ouvrit sèchement et bruyamment le grand portail de la cabine. Il vit la scène. Clara se décolla aussitôt, essuya ses larmes du revers du gant, et souffla, avec une grimace mi-lucide mi-fataliste :
– Ça va encore jaser.
-9-
Ce vendredi-là, dans un après-midi d’automne, on l’avait remise au ponçage. Clara se sentit vexée. Elle s’était constituée, doucement, durement, comme peintre. Et la poussière lui donnait l’impression de revenir au premier niveau d’un vieux jeu vidéo, celui où l’on recommence sans qu’on l’ai demandé. Heureusement, son imagination ne la lâchait pas. Elle se surprit à rêver au meilleur jeu du monde. Un jeu dans le réel, où l’on ferait tout ce qu’on veut sans en payer les conséquences. On changerait de personnage pour sortir d’une impasse, explorer un autre désir, une autre envie, une autre vie.
Le chef d’atelier l’arracha au virtuel.
– Clara. Tu peux lâcher la ponceuse et venir cinq minutes au bureau ? J’ai à te parler.
Son ventre se serra. Le bruit de la machine s’éteignit, l’illusion aussi. Elle le suivit en silence, avec ce sentiment d’enfance qui revient parfois, un peu comme une fin de récréation. Elle se demanda ce qu’on allait lui dire. Une réprimande ? Une embauche ? On approchait de la limite des dix-huit mois. Martin répétait qu’elle serait gardée. Qu’ils n’avaient pas tous les jours une peintre comme elle.
Au bureau, il lui dit :
– Assieds-toi.
Puis après un silence bien appuyé.
– Bon, Clara… c’est fini pour toi ici. On t’a bien appréciée, tu sais. Ça n’a pas été simple au début. Et puis t’as fini par être une peintre. Une bonne peintre. Les bons peintres, ça court pas les rues, tu devrais pouvoir trouver du travail ailleurs. Nous, on ne recrute pas. Alors voilà, soit tu finis ce soir, soit tu restes une semaine au ponçage, histoire de dire au revoir aux collègues, et de te faire au changement. Qu’est-ce que tu veux faire ?
Clara avala.
– Je voudrais bien rester la semaine prochaine, si possible.
– OK. Et puis y a rien à remercier. C’est l’intérim qui veut ça.
-10-
Pas loin, dans un bureau qui offrait une vue panoramique sur l’usine et la belle vallée, un homme en costume présentait des courbes projetées sur un tableau blanc. Une courbe montante : la progression de l’automatisation. Et une courbe descendante : le temps de travail intérimaire. Il démontrait la qualité de la corrélation entre les deux. Puis, il se félicitait de la précision des prévisions. Il expliquait, avec une satisfaction bien tenue, qu’avoir inclus l’impact de l’automatisation, en plus de la saisonnalité des ventes, dans la politique de recrutement avait permis d’économiser de nombreux kilos euros.
Il cherchait les louanges de la direction. Il reçut des mots d’approbation mesurée. Il s’en accommoda.
Dehors, en bas, dans un atelier, une ponceuse reprit. Le bruit monta comme un vieux souffle auquel les murs étaient habitués.
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