La mise au Monde – Roman – Chapitre 2

-1-

Le bruit de la ponceuse avait une teinte plus agaçante, la poussière une odeur plus toxique. La vibration était plus irritante et le métal semblait froid. Clara ruminait. Elle se revoyait presque s’excuser d’avoir été mise à la porte. Une part d’elle essayait de ranger ça dans la catégorie des choses logiques, c’était prévu, programmé, orchestré. Elle aurait du chômage, quelques jours pour elle, peut-être des semaines avant une autre mission. Une autre part était triste. Et plus loin, à l’écart, il y avait la colère. Une colère qu’elle n’osait pas encore bien regarder en face.

Martin arriva d’un pas rapide, sourire large, essoufflé d’avance par ce qu’il espérait entendre.

– Alors ? T’es prise ?

Clara haussa les épaules.

– Non. J’ai juste réussi à gratter une semaine de plus. Elle sentit aussitôt le mensonge minuscule qu’elle venait de fabriquer. Comme si elle voulait sauver la face. Elle avait vu les autres faire ça cent fois, grossir le peu qu’on obtient pour ne pas paraître trop petit.

Le sourire de Martin tomba. Sa voix claqua :

– Quoi ?

Clara releva la tête. Elle ne l’avait jamais vu comme ça.

– Ils sont sérieux ?

Puis, il jura entre ses dents.

– Non. Ça va pas passer comme ça. Lâche ça. Viens.

Il lui tendit la main sans lui laisser le temps de réfléchir. La ponceuse continua une seconde de plus, comme si la machine refusait de comprendre, puis elle toucha le sol dans un bruit sec. Martin avançait déjà, la tirant derrière lui à travers l’atelier. Les regards se levèrent. Des têtes se tournèrent. Au bout de quelques mètres, il sembla en prendre conscience. Il lâcha sa main.

– Viens, dit-il plus bas. On va au local syndical. On va pas laisser faire ça.

Il avait encore les épaules tendues. La colère ne l’avait pas quitté. Elle marchait avec eux.

-2-

Le local se trouvait près de la porte principale, juste en face des bureaux de la direction. Plus ils s’en approchaient, plus Clara se sentait observée. Les syndicats traînaient derrière eux des réputations épaisses, pleines de mots qu’elle n’avait jamais vraiment pris le temps d’examiner. Jusqu’ici, rien n’avait vraiment fait mouche, à part ce tract qu’elle avait lu avec Martin avant de se résoudre à le remettre timidement à sa place, sous l’organigramme. Son père les critiquait souvent, trop radicaux ou trop vendus disait-il, même s’il en reconnaissait l’utilité. Lui-même s’était syndiqué autrefois, du temps où il travaillait encore à l’usine. Puis il s’en était éloigné, écœuré peut-être, fatigué sûrement. Clara n’avait jamais su exactement.

Martin, lui, avançait comme s’il était porté par quelque chose qu’elle ne reconnaissait pas. Une impulsion presque étrangère. Elle se laissait entraîner, mi curieuse, mi inquiète. Il frappa et entra sans attendre. Un homme était assis sur une table, café à la main, revue ouverte dans l’autre. Il sursauta, manqua de se renverser la tasse dessus. Martin le tira de sa stupeur.

– Salut. Dis-moi, t’es du syndicat ?

– Oui, je suis sur mes heures de délégation. Bienvenue les gars ! se ressaisit-il en posant son café sur la table.

– Bon, on a un gros problème. Clara bosse avec moi dans l’atelier peinture depuis presque dix-huit mois. Elle est en intérim. Elle bosse dur, elle bosse bien. Et pour la remercier, ils la mettent à la porte ! Tu te rends compte ? L’usine marche sur la tête. Une pépite pareille, et on la laisse filer.

Clara sentit le compliment lui réchauffer l’intérieur. Elle baissa les yeux. Martin parlait fort, comme s’il se battait pour deux. En parallèle, une inquiétude montait, et autre chose, plus étrange : le local, les affiches, la table, les voix, tout cela lui donnait l’impression d’avoir franchi un seuil sans s’en apercevoir. Le syndicat cessait d’être un mot. Il devenait un lieu, un décor, une scène dans laquelle elle se retrouvait soudain plongée.

Le délégué répondit sans détour :

– Pour les intérimaires, on ne pourra rien faire individuellement. On défend les salariés.

Un silence tomba, bref, instable. Martin encaissa. Un instant, on aurait cru qu’il acceptait, qu’il allait se laisser glisser dans ce que beaucoup auraient appelé une saine résignation. Mais ce n’était qu’un temps de stabilisation avant un nouvel élan.

– Super la solidarité ! Vous voulez changer le système et vous restez coincés dans les frontières qu’il nous impose !

La phrase sortit d’un seul souffle. Même lui parut surpris de l’entendre. Le délégué se raidit. Il connaissait ce terrain-là : l’idéologie, les lignes à défendre. Il inspira, prêt à dérouler son explication du monde.

C’est à cet instant qu’une femme noire descendit l’escalier de bois. Clara leva les yeux. Elle n’avait pas remarqué qu’il y avait un étage.

– Salut.

Sa voix se posa simplement dans la pièce, et la tension changea de forme.

– Ça tombe bien ce que vous dites. Je monte un syndicat d’intérimaires. J’en suis une moi-même. Et ce que j’entends là me concerne autant que vous.

Puis, se tournant vers le délégué :

– On ne s’est pas croisés avant que tu prennes la permanence. J’étais en haut avec Régis. Je prends le relais, si tu veux. On en reparle après.

Le délégué resta une seconde immobile, comme si le sol venait de se décaler un peu sous ses pieds. Il perdit la contenance qu’il s’échinait à garder. Il explosa :

– Putain, on pourrait mieux se dire les choses ici. Qui rentre, qui sort, bordel ! Après on passe pour des cons et on s’étonne que plus personne ne vienne…

Puis, il chercha son paquet de cigarettes comme on cherche une sortie. Il grogna quelque chose d’informe en quittant le local. La porte se referma délicatement. La poignée claqua plus fort que nécessaire.

Elle se tourna vers eux.

– C’est quoi vos prénoms ? Moi c’est Assia. Venez en haut. On va regarder comment on pourrait faire changer ça.

-3-

La pièce du haut était basse de plafond, il y plannait une odeur de bois sec, de poussière tiède et de café réchauffé. Une ampoule nue pendait au bout d’un fil torsadé. Par la fenêtre, l’usine s’étalait comme une bête couchée sur le flan. On voyait les toits, les conduites, les cheminées. Ça fumait doucement. Ça respirait.

Assia ne s’assit pas. Elle resta debout, les mains posées sur le dossier d’une chaise. Elle regardait Clara comme on regarde quelqu’un qu’on estime à l’avance.

– Bon. Racontez-moi ce qui se passe.

Martin parla : les dix-huit mois, l’intérim, le boulot bien fait, la sortie sèche. Assia l’écoutait sans couper, hochant la tête, pas vraiment pour approuver, surtout pour suivre le fil. Quand il eut fini, elle se tourna vers Clara.

– Et toi, tu veux quoi ?

La question la surprit.

– Je… je veux rester, dit-elle. Simplement.

Assia sourit.

– Je comprends, vous avez l’air de bien vous entendre tous les deux. C’est dur de devoir partir d’un endroit où on s’entend bien, dit-elle en s’asseyant avec eux.

Elle prit son café, souffla dessus.

– C’est fou quand on y pense, on nous balade dans ce monde comme des bêtes de trait, d’usine en usine, nous arrachant de nos liens humains au travail. Et, est-ce qu’on nous demande à nous, les ouvriers, ce qu’on en pense de leur modèle ? De leur modèle qui fonctionne avec le fric de certains et la peur de perdre. S’ils ne te recrutent pas, tu sais, c’est parce qu’ils ont peur. Tu bosses bien, ils devraient te garder, qu’est-ce que tu en penses, toi ?

– Je suis d’accord. Mais pourquoi avoir peur, c’est quoi le problème s’il me recrute ? fit Clara, curieuse.

– Ben, ils ont peur de t’avoir sur les bras si les commandes baissent, répondit Martin avec évidence en reprenant quasi mot pour mot ce qu’il avait entendu un jour du chef d’atelier s’adressant à un intérimaire qui demandait à être gardé.

– Oui enfin, c’est comme ça. C’est prévu. Je le savais depuis le début. ajouta Clara, sans savoir trop pourquoi elle disait ça.

Assia eut un sourire court.

– Non. C’est organisé.

Le mot tomba dans la pièce avec un poids particulier.

– Rien de tout ça n’est “comme ça”. Les contrats, les seuils, les dix-huit mois… c’est pas la météo. C’est des décisions. Des règles écrites par des gens qui ne poncent pas, qui ne peignent pas, qui ne respirent pas ça, comme toi, comme vous deux, comme nous.

Elle fit un geste vague vers l’usine. Clara sentit la colère monter.

– Toi, tu bosses bien. Donc ils gagnent de l’argent. Mais ils veulent garder le pouvoir de te sortir ou te remplacer quand ils veulent. C’est ça le calcul. C’est pas ta valeur, c’est leur sécurité. Et leur sécurité, c’est de pouvoir nous balader. Et ça marche. Parce qu’on ne nous a jamais bien appris à jouer collectif.

Martin approuvait. Clara hésitait.

On entendait un choc métallique au loin. Une tôle qu’on posait.

Clara, est-ce que tu serais prête à la jouer collectif avec nous, pour faire en sorte que tu restes ici, qu’on reste ensemble ?

– Oui. dit-elle. Elle ne savait pas trop d’où ce mot venait vraiment, mais il était bel et bien sorti.

-4-

Le lundi matin, Clara avait traversé l’atelier avec une peur sèche au fond du ventre. Elle s’attendait à un regard, un mot, un rappel à l’ordre. Leur escapade syndicale lui revenait par flashes. Elle imaginait déjà la scène : le chef qui l’attendait, bras croisés, la voix tranchante. Rien. Personne ne dit rien. Les machines tournaient. Le planning avançait.

Martin lui avait juste lancé :

– T’inquiète. J’ai tout fait dans les temps vendredi.

La peur se dissipa, mais quelque chose d’autre resta, une tension neuve. Une sorte de fil invisible tendu entre l’atelier et la pièce du haut. Tout le début de semaine, Clara travailla plus vite. Pas pour souffler, ni pour grappiller une pause. Elle cherchait des visages, des noms, des numéros de téléphone. Les autres intérimaires, ceux qui allaient sauter comme elle. Elle apprit à circuler. De machine en machine. D’un café à un distributeur. Un mot lancé à voix basse. Un numéro noté dans un coin de téléphone. Elle évitait les chefs avec un instinct qu’elle ne se connaissait pas. Quand on lui demandait ce qu’elle fichait là, elle souriait :

– Je passe voir un pote.

Son cœur cognait si fort qu’elle entendait son sang dans ses tempes. Les premières fois, Assia marchait à côté d’elle. Parler devenait possible parce qu’Assia était là, tel un appui solide. C’était épuisant et grisant. Il y avait aussi les regards, les blagues lourdes, les invitations mal déguisées. Elle apprenait à couper court sans s’excuser, à rester digne, à faire comme Assia.

Le jeudi, quinze d’entre eux montèrent dans la pièce du haut. La salle paraissait plus petite avec du monde. Les épaules se frôlaient. L’air était chaud. Ça sentait le métal et le café.

Assia posa la main sur l’épaule de Clara.

– Comme on se l’est dit, c’est toi qui ouvres.

Une partie du groupe se tue et l’observa quand elle se leva. Ses mains tremblaient. Sa gorge se serrait. Elle entendait sa voix de loin quand elle parla.

– Merci d’être venus…

Deux mots. Trois phrases. Mais ils l’écoutaient. Vraiment. Et quand Assia prit le relais, Clara avait l’impression de flotter à côté de son propre corps. Après avoir retrouvé ses esprits, elle la regardait parler. Les mots tombaient simples, concrets, justes. Une histoire d’ouvriers ailleurs, même combat, même crainte, même issue, ils s’étaient organisés, ils avaient tenu. Et la direction avait cédé. L’union avait fini par peser plus lourd que la peur.

– Ça vous dirait qu’on essaie ça, nous aussi ?

Un silence épais suivit.

Puis les voix se levèrent. Presque toutes. Une houle. Un accord brut. Clara sentit quelque chose se fissurer en elle. Une vieille idée avait été bousculée : je suis seule. À ce moment-là, elle ne tenait plus.

À la deuxième réunion, ils étaient encore plus nombreux. Les chaises manquaient, on s’asseyait par terre, on riait plus fort. Le mot nous circulait davantage. Et quand on élut un petit comité pour porter la suite, son nom sortit de plusieurs bouches avant qu’elle ait le temps de réagir.

Elle sentit la pièce se tourner vers elle. Elle aurait voulu reculer. Assia la regardait, pas pour pousser, pour tenir. Elle resta, et accepta. Une part d’elle commençait déjà à plier sous l’effort, tandis qu’une autre, semblait toucher quelque chose d’immense.

Le soir, un mail partit vers la direction, simple, calme, une demande claire.

Pas de réponse.

Dans le groupe, les messages commençaient déjà à circuler, des idées, des horaires, des points de rendez-vous. Quelque chose remuait. L’usine continuait de tourner comme si de rien n’était, mais, ces jours-ci, sous la tôle et le bruit, un autre moteur venait d’être allumé.

-5-

C’était son dernier jour. L’atelier gisait, fidèle à lui-même, sous la lumière blanche des néons. Derrière la ventilation, on entendait le bourdonnement des transformateurs, bruit fin qui flotte quand tout est encore imperceptiblement endormi. Les cabines démarraient, puis les étuves, sirènes étouffées qui mettaient tout le bâtiment en mouvement. Clara humait la poussière et le solvant et en faisant cela, elle se surprit à penser que cela aussi allait lui manquer.

Joseph lui lança un regard étrange en arrivant.

– Aujourd’hui, on applique le mode opératoire à la lettre.

Clara haussa un sourcil.

– Ça va être chiant. Fatiguant. Mais tu vas voir… c’est une surprise.

Elle ne comprit pas. Elle ponça comme c’était écrit. Papier plus fin, gestes lents et précis. Chaque étape était respectée. Ça avançait à une vitesse absurde. Deux heures pour un panneau. Ils n’arriveraient jamais au bout du programme.

À 7 h 30, le chef d’équipe déboula.

– Qu’est-ce qui se passe ici ? Il devrait déjà être en peinture, celui-là !

Joseph ne leva même pas la tête.

– On fait bien. Mode opératoire.

Le chef blêmit.

– Vous plaisantez ? On s’est toujours arrangés ! Vous dépotiez, vous souffliez, les peintres enchaînaient… Là y a deux gars qui attendent pour rien !

Les bus n’avançaient pas. À 11 h, aucun bus n’avait été peint. Les peintres prenaient leur temps, eux aussi. Soufflage parfait, chiffons propres, solvant appliqué comme dans le manuel… Le chef d’équipe tournait en rond.

– Mais qu’est-ce que vous foutez aujourd’hui !

Le chef d’atelier était en RTT. C’était décidément un mauvais jour.

– Si vous arrêtez pas, je vais chercher le chef de district !

Personne ne répondit. Les gestes continuaient, calmes, méthodiques.

Le téléphone sonna. Le chef pâlit avant même de décrocher.

– Oui… chef.

La voix hurla si fort que Clara l’entendit à deux mètres.

– Ça fait une heure qu’on attend votre bus ! Y a déjà cinq monteurs payés à rien foutre !

– Faut que je vous explique…

La fin d’équipe approchait quand tout le monde fut rassemblé au milieu de l’atelier. Les ouvriers formaient un demi-cercle. En face, il y avait le chef de district, son costume était impeccable, sa colère était propre. À côté de lui, le chef d’équipe regardait ses chaussures.

Martin s’avança.

– On respecte les règles. Votre règle, c’est pas d’embauche. La nôtre, c’est d’appliquer les procédures.

Il désigna le bus derrière lui.

– Si vous voulez que ça tourne comme avant… vous embauchez Clara.

Un battement.

– Sinon, on continue.

Personne ne bougea. Derrière Martin, l’atelier entier tenait debout.

-6-

Au changement d’équipe, le chassé-croisé habituel. Les vestiaires avalaient les uns pendant que les autres recrachaient la relève. Déjà, le chef de l’équipe suivante pestait dans l’atelier :

– C’est quoi ce bordel ? Y a aucun bus en étuve ?

Martin sentit son ventre se creuser. L’élan du matin retombait d’un coup. Le doute prit place.

Qu’est-ce que j’ai fait ?

L’image lui revint, le chef de district, le silence, les gars derrière lui. Sur le moment, ça avait tenu. Maintenant ça ressemblait à une énorme connerie. Il se voyait déjà étiqueté perturbateur, emmerdeur professionnel. Il chercha un appui rationnel pour ne pas paniquer, on ne vire pas des gars pour avoir respecté les procédures. On ne peut pas, ça serait absurde. Il se répéta ça, mécaniquement, jamais assez pour se rassurer.

Chez lui, il avait voulu garder ça pour lui, ne pas ramener l’usine dans le salon. Mais ça avait débordé, une phrase de trop, puis deux, et toute l’histoire fut déballer.

Chloé avait pâli. Elle parlait crédits, échéances, fragilité. Il sentit combien leur équilibre tenait à peu de choses, à un salaire, à une régularité, à cette promesse muette de ne pas faire de vagues. Il se coucha avec une certitude houleuse, peut-être avait-il encore réagi trop vite, comme bien trop souvent. Et comme souvent, il finirait par en payer le prix.

-7-

Ils s’étaient donné rendez-vous à la petite brasserie en face de la grande entrée. Une heure et demie avant la reprise. Martin était déjà là. Sans sa combinaison, sans la poussière, il paraissait presque étranger. Clara eut un léger choc en le voyant ; il existait donc ailleurs que dans l’atelier. Elle passa devant le zinc, salua le patron d’un signe maladroit, traversa l’odeur de café et de bière froide, et le rejoignit au fond. Elle commanda un chocolat. Les mains étaient moites, l’angoisse de Martin flottait au-dessus de la table telle une buée fine en suspension.

– Ils t’ont rappelée ?

– Non. Après… y a eu le week-end. C’est normal.

Elle pensa fugitivement aux gars de l’atelier, à Joseph, au cercle silencieux derrière Martin vendredi. Une chaleur lui remonta dans la poitrine, on n’avait jamais fait un tel acte de camaraderie pour elle, pas même un mot, pas même un anniversaire surprise. Elle avait eu du mal à redescendre. Elle n’était plus seule là-dedans, elle saisissait à quel point l’amitié avec Martin avait tout modifié. Il y avait quelque chose de puissant et d’inquiétant là-dedans, une forme de dette aussi. Elle leur devait à présent quelque chose, à lui et aux autres, qu’ils gagnent ou qu’ils perdent.

Il fit une moue. Elle le trouva si touchant.

– “Je vais voir ce que je peux faire”… tu parles. Moi je le sens pas ce chef de district.

Comme appelée par la phrase, Assia apparut derrière Clara et posa sa main sur le dossier de la chaise. Clara sentit d’abord la présence avant de la voir. Elle se retourna.

– Vous savez, personne ne prend une décision comme ça entre deux portes.

Elle s’assit. Elle sentait le froid du dehors. Son énergie remplissait l’espace sans bruit. Quand Assia parlait, Clara avait l’impression que les mots trouvaient directement leur place, sans frottement, rien à traduire, rien à discuter, ça tombait juste, ça sonnait bien.

– S’ils te gardent, dit-elle à Clara, ça crée un précédent. Et les directions détestent les précédents. Là, ils calculent. Ils regardent combien ça leur coûte de tenir, et combien ça leur coûte de céder.

Clara hocha la tête avant même d’avoir fini de comprendre la phrase. Son corps suivait plus vite que sa pensée. Elle en eut presque honte, puis la sensation disparut et se mit à mieux écouter.

Martin se pencha.

– Et ça va durer combien ?

Assia haussa légèrement les épaules.

– Le temps que vous tenez.

Elle but une gorgée.

– Une usine, c’est fragile. On croit que c’est massif, mais ça tient sur du rythme. Si le rythme casse, tout le monde s’affole. C’est pour ça qu’ils ont peur de l’organisation ouvrière.

Elle se tourna vers Martin.

– L’atelier, il est toujours derrière ?

Martin hésita, cherchant des mots justes.

– Ils râlent dans le groupe, mais ils tiennent. Personne veut lâché.

Assia hocha la tête puis posa les yeux sur Clara.

– Et les intérimaires ?

Le regard dura une seconde de trop. Clara sentit son ventre remuer.

– Ils sont chauds, dit-elle. Ils attendent le signal.

Assia eut un sourire bref.

– Parfait.

Assia resta encore un moment après leur départ. La brasserie s’était vidée. Le patron essuyait des verres en regardant distraitement la télévision accrochée au mur.

Elle écrivit encore quelques lignes, puis chercha une formule.

Elle tapa lentement :

“Des travailleurs, non embauchés malgré les subventions publiques, sont remplacés par des robots. »

Elle relut, hocha légèrement la tête. Puis elle ajouta :

“Les 40 concernés manifesteront demain à 12h50 devant l’entrée principale de l’usine, tandis que les ouvriers, en soutien, poursuivent le ralentissement.”

Elle exporta le document, ouvrit sa boîte mail, chercha une liste de contacts, ajouta quelques adresses, en supprima deux. Elle modifia l’objet du mail trois fois. Elle envoya. L’ordinateur resta ouvert devant elle. Elle regarda l’écran quelques secondes sans bouger. Puis elle prit son téléphone et composa un numéro.

– Salut Sonia… Oui, Assia Abebayo.

Non, pas la COMAP cette fois. L’usine de bus.

-8-

À treize heures moins dix, ils étaient déjà là. Le bitume devant la grande entrée gardait un peu de la pluie du matin, l’air sentait le gasoil et le café renversé. Les intérimaires s’étaient placés sans trop se parler, comme s’ils craignaient qu’un mot de trop fasse tout s’écrouler. Une banderole tremblait entre deux paires de mains, le tissu était mal tendu, mais on pouvait lire quand même :

« ON N’EST PAS DES PIÈCES DÉTACHÉES« 

Clara relut la phrase trois fois, elle lui semblait énorme, trop grande pour elle mais trop juste pour être retirée. Assia circulait derrière eux. Elle ajustait une épaule, déplaçait un demi-pas, murmurait :

– Restez serrés.

La sirène de fin de poste hurla. Les portes s’ouvrirent. Le flot sortit. Casques à la main, visages gris, dos fatigués. Les premiers ouvriers ralentirent en voyant la ligne. Certains levèrent les yeux vers la banderole, puis vers Clara. Un silence étrange traversa le passage, comme si l’usine avait eu un raté.

Joseph passa le premier. Il posa sa main sur l’épaule de Clara sans s’arrêter. Pas un mot. Le geste suffisait. Derrière, d’autres suivirent. Un hochement de tête. Un sourire bref. Un regard qui disait : tenez. Clara sentit sa gorge se serrer. Elle n’avait jamais été au centre d’une chose pareille. Ce n’était pas de la gloire, c’était autre chose.

Un type avec une caméra apparut sur le côté, puis une femme, un micro. Elle le tourna vers Clara.

– Vous pouvez nous dire ce qui se passe ?

Le monde rétrécit. Le tissu de la banderole vibrait dans ses mains. Elle entendait son cœur dans ses oreilles.

– On… on travaille ici, dit-elle. On veut juste rester.

Elle chercha autre chose. Rien ne venait. Alors elle répéta :

– C’est pas parce qu’on est intérimaires qu’on est des pièces détachées.

La journaliste hocha la tête, satisfaite d’avoir sa phrase. Mais Clara n’écoutait plus. Elle regardait les ouvriers qui sortaient encore. Certains s’arrêtaient maintenant derrière eux. La ligne s’épaississait. On n’était plus une poignée, on devenait un front.

Assia se tenait un peu en retrait, l’esprit réfléchi, un calepin en main. Elle observait la scène avec une attention calme. Quand Clara croisa son regard, elle y lut quelque chose d’inordinaire, ni triomphe, ni surprise, une sorte de confirmation subtile, comme si c’était déjà écrit. Tandis que Clara sentit de la chaleur monter, brutale, incontrôlable, pas seulement de la fierté, pas seulement de la peur, une attraction, un tirage vers ce regard-là. Vers cette femme qui semblait marcher un demi-mètre au-dessus du sol pendant que les autres s’enfonçaient péniblement dans le bitume.

La sirène de reprise sonna. Personne ne bougea. L’usine patientait.

-9-

Le journal l’attendait plié au centre de son bureau. Il reconnut la photo avant même de lire le titre. La banderole. Le mot subvention en gras. Et dessous : effectifs gonflés aux intérimaires. Les dates étaient exactes, les montants aussi, une journaliste avait fouillé.

Il lut lentement. Il pensa à la banderole : On n’est pas des pièces détachées. La formule était bonne, elle frappait, elle simplifiait, elle amplifiait. Il ne méprisait pas ceux qui l’avaient tenue, mais gouverner une usine ne consistait pas à honorer chaque mérite isolément ; cela consistait à maintenir un équilibre face au marché.

Son téléphone vibra.

– Vous m’expliquez ?

Il répondit sans hâte, la voix égale.

– Ils rapprochent des éléments qui ne relèvent pas des mêmes logiques.

– Ce que je vois moi, c’est mon nom dans le papier. Et une opposition qui jubile.

Il laissa filer un regard vers la baie vitrée. En bas, les lignes blanches du parking, les camions à quai, les silhouettes qui traversaient la cour. Rien ne trahissait le tumulte des mots imprimés.

– On va clarifier.

Il raccrocha. Le silence du bureau lui parut plus dense qu’à l’ordinaire. Il reprit l’article pour en éprouver la mécanique. La journaliste n’avait rien inventé ; elle avait agencé. Elle avait posé côte à côte ce que, lui, séparait dans ses tableaux, elle avait donné un visage à des colonnes.

Il posa le journal et ouvrit un document vierge, les mots vinrent sans phrase : dialogue social, embauches ciblées, investissement. Il s’arrêta sur “ciblées”. Il sortit la liste des noms du comité. Cinq. S’il en prenait trop peu, il durcirait les positions. Trop, il créerait un précédent qu’on lui reprocherait au premier creux. Il entoura les cinq, lentement. Au moment de refermer le stylo, une hésitation brève, presque imperceptible, il ne la suivit pas. Il se leva, fit quelques pas. On ne pilote pas une usine à partir d’une émotion.

Il rappela.

– Il me faut une commande vitrine.

– Maintenant ?

– Maintenant, de quoi annoncer de la croissance.

– Et la subvention ?

– Justifiée par l’emploi.

Un silence.

– Je vais voir ce que je peux faire.

Il raccrocha et regarda de nouveau les cinq noms entourés. Il n’aimait pas trier, mais il détestait perdre la main. L’usine se devait de devenir plus forte que les soubresauts qu’elle traversait. Il la voulait toujours plus agile et performante ; l’attractivité, c’était son devoir, sa responsabilité sociale.

En observant un camion reculer pour se mettre à quai dans un bip régulier, il aperçut son reflet dans la vitre. Il se détourna et retourna à sa place.

-10-

La salle du haut débordait. On avait poussé les chaises contre les murs. Une table pliante croulait sous des bouteilles de soda tièdes et des gâteaux industriels ouverts à la hâte. Le sucre collait aux doigts, ça riait fort, on était heureux. Les gars de la peinture étaient montés. Les intérimaires aussi. Ils se mélangeaient sans trop savoir où se mettre, comme après une bagarre gagnée ensemble.

– Cinq putain.

– Cinq !

Le chiffre revenait dans toutes les bouches. Martin levait son verre en plastique comme pour un mariage.

– À Clara !

Des applaudissements éclatèrent. Elle sentit le rouge lui monter au visage. Elle leva son verre maladroitement.

– À vous, dit-elle. C’est vous qui avez tenu.

Les épaules se détendirent encore, quelqu’un lança une blague, on parla fort, on exagérait déjà l’histoire. La grève du zèle devenait légendaire. Chacun y ajoutait son geste, son courage, son détail héroïque. Pendant quelques minutes, la peur n’existait plus. Puis la question arriva, posée comme un caillou sur la table.

– Et les autres ?

Le bruit baissa d’un cran.

Un intérimaire, adossé au mur, haussa les sourcils.

– Cinq, c’est bien… mais nous, on fait quoi ?

Personne ne répondit tout de suite.

– Ils prennent le comité et basta, lâcha un autre. Belle opération pour eux.

– Des vendus, ouais.

Le mot tomba, pas fort, mais assez pour couper la pièce en deux. Clara sentit la joie se replier. Elle regarda les visages, certains évitaient les yeux, d’autres attendaient. Assia posa son verre. Le bruit du plastique sur la table fut minuscule, mais tout le monde l’entendit.

– Personne ici n’est vendu. Cinq embauches, c’est une brèche, un début. S’ils commencent par le comité, c’est pour nous découper. À nous de décider si on se laisse trier, ou si on reste en bloc.

Elle laissa le silence travailler.

– Le comité, qu’est-ce que vous voulez vous ?

Les regards revinrent vers Clara.

Elle sentit la responsabilité tomber sur ses épaules. Un peu étrangement, elle chercha le regard de Joseph, elle le revit en train de poser sa main sur son épaule à la sortie d’usine, ça la redressa.

– On ne s’arrête pas là.

Sa voix se fit plus stable qu’elle ne l’aurait pensé.

– Si ça s’arrête à cinq, on bloque tout. Soit on prend tout le monde, soit personne ne rentre, dit-elle en reprenant la ligne suggérée par Assia quelques jours plus tôt.

Des regards d’approbation, puis des hochements de tête, lents, concrets. Le cercle se referma, plus solide. On but de nouveau, on mangea, on parla stratégie entre deux blagues. Assia observa la scène, ses yeux passaient de visage en visage, elle comptait déjà l’étape suivante. Clara la regarda, mi admirative, mi curieuse, et elle se demanda jusqu’où cette personne allait bien pouvoir les entraîner. Au fond, elle aurait voulu que ça s’arrête, là. Qu’elle retrouve Martin en cabine et que tout rentre dans le rang, que cette rébellion soit la solution, comme cela avait été le cas pour elle. Mais non, elle avait poussé la révolte d’un cran au-dessus d’elle. Martin était son seul vrai ami, et c’était pour ce lien qu’ils s’étaient battus. Les autres intérimaires, elle les connaissait à peine, certains l’agaçaient, d’autres lui faisaient peur.

Elle regarda Assia, elle la trouva si belle, si envoûtante, comme un danger qu’on regarde trop et qui nous empêche de l’éviter. Elle repensait au temps passé ensemble, ici, dans l’atelier à recruter ; il y avait eu une telle complicité, une telle camaraderie, du danger, du rire et de la bonté. Un cocktail auquel elle avait goûté et qui lui donnait envie d’y retourner. Elle avait peur, mais elle y retournait quand même, dans cette relation neuve qui la soulevait plus haut qu’elle n’avait jamais été. Le lien avec Assia lui révélait des sentiments. Des sentiments dont elle s’était toujours sentie dépourvue jusqu’à lors : une forme de fierté et du courage. Mais pas de ce courage impulsif et volontaire qu’on voyait dans les films et qui ressemblait à celui qu’avait eu Martin, lui empoignant la main pour la conduire ici, mais un courage plus forcé, un courage un peu contraint.

La salle vibrait doucement sous les voix mêlées. En dessous, l’usine continuait de tourner.

Chapitre 3 >

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