-1-
Le comité attendait devant la porte. Rien que la plaque vissée au mur, “Direction”, en lettres sobres et nettes, suffisait à les remettre à leur place. C’était bête, mais ça agissait. On se redressait, on parlait moins fort, on vérifiait ses lacets de chaussures de sécurité. La porte était simple, mais ce qu’elle contenait semblait plus grand que l’atelier.
L’odeur avait changé, moins de métal, plus de papier, moins de bruit, plus d’air conditionné. Ici, on ne ponçait pas, on pensait, ou du moins on en donnait l’impression. on faisait honneur aux écrans, aux graphiques, aux décisions. Clara observait les vestes bien coupées, les coiffures tenues, cette manière de se préparer comme à un dimanche important. Elle se surprit à imaginer ce que ce serait d’avoir sa place ici, d’être bien apprêtée, de compter autrement, d’être regardée non pas pour ce qu’elle faisait, mais pour ce qu’elle penserait et dirait.
Depuis trois jours, la grève du zèle avait fait chuter la cadence d’un tiers, des bus restaient immobilisés en bout de chaîne d’apprêtage, des livraisons glissaient. Chaque jour de ralentissement faisait s’évaporer près de deux cent mille euros dans les hangars. En face, le prix de la rigidité : titulariser quarante intérimaires ne représentait que quelques milliers d’euros par jour. Mais c’était toucher à l’acquis industriel de la flexibilité, qui avait été forgé dans les confrontations du passé. Le conseil d’administration avait tranché : remettre la machine en marche, sans ébrécher le principe sacré.
La porte s’ouvrit. Le directeur les accueillit avec une assurance tranquille un peu surjouée. Il demanda que seuls les membres désignés pour la négociation prennent place. Les autres furent invités à patienter dans la salle attenante. Clara entra avec Assia et sentit, malgré elle, la proximité d’Assia comme une tension supplémentaire.
Le directeur croisa les mains sur le bureau.
– Mme Lichtner, je tiens d’abord à vous dire que nous sommes sincèrement heureux de vous compter parmi les salariés. Votre mobilisation a montré un attachement réel au site. Nous avons entendu votre demande, les cinq recrutements annoncés ne sont pas un hasard. Les personnes qui s’engagent sont souvent celles qui s’investissent durablement. Cela dit, nous ne pouvons pas répondre favorablement à l’ensemble de votre demande.
Clara se pencha légèrement.
– C’est-à-dire… combien ?
– Nous avons refait les calculs. Depuis le début de vos actions, nous enregistrons une baisse de cadence significative. Cela met l’usine sous tension et pourrait lui faire perdre des clients. Nous ne pouvons pas prendre le risque d’alourdir durablement la masse salariale sans garanties. Embaucher au-delà de nos capacités serait irresponsable.
Assia prit la parole.
– La baisse de cadence, elle s’arrête quand on trouve un accord. L’intérim, lui, vous coûte toute l’année. Entre les agences, la formation des nouveaux et les primes, vous êtes sûrs que vous y gagnez ?
Le DRH répondit calmement :
– L’usine n’est pas un centre de loisir. Quand on vient ici, c’est pour travailler. Pas pour attendre une hypothétique hausse d’activité.
Clara releva la tête.
– On bosse. Et s’il faut, on continuera à le faire… trop correctement.
Le directeur la regarda plus directement.
– Vous menacez de poursuivre le ralentissement ?
Elle inspira. La présence d’Assia à ses côtés faisait effet.
– On applique les procédures. Ce qui est écrit.
Le silence changea de nature.
– Vous savez que cela fragilise l’ensemble du site, reprit le directeur.
– Nous ce qu’on sait c’est que sans nous ça tourne pas. On veut pas grand chose, on veut juste rester.
Le directeur s’adossa. Il regarda ses notes, puis le DRH.
– Nous pourrions envisager un dispositif encadré. Un accord cadre intégrant des engagements de polyvalence et de formation, permettant d’absorber les fluctuations d’activité. Pour sécuriser l’entreprise tout en allant dans le sens de votre demande.
Il écrivit, échangea quelques mots techniques avec le DRH. Puis il releva les yeux.
– Dans ces conditions, nous pourrions porter le nombre total de recrutements à quinze. Les cinq déjà prévus compris. À condition que les actions cessent pendant la négociation de l’accord, et que les salariés concernés s’engagent dans ce cadre de polyvalence.
Elle se vit froncer les sourcils, consciente du regard d’Assia sur elle.
– On aura pas à balayer ou faire des trucs en dessous de ce qu’on sait faire ?
– On mettra une clause en ce sens. Mais il faudra être prêt à vous former, à faire de la maintenance ou de l’amélioration.
– Ça me paraît honnête, on vient pour bosser, pas pour fainéanter. Mais on négocie pas le nombre, c’est soit tous, soit on continue.
Le directeur ne répondit pas tout de suite. Il regarda Clara plus longuement qu’auparavant.
– Vous comprenez que quarante embauches immédiates, sans condition, ce n’est pas réaliste.
– C’qu’y est pas réaliste, c’est de penser qu’on va rien faire.
Assia ne parlait plus, elle regardait.
Le DRH intervint.
– Nous pouvons intégrer des critères objectifs. Des évaluations chiffrées prenant en compte le taux de rendement synthétique et l’absentéisme.
Il fit glisser un tableau en se demandant si, en agissant de la sorte, il n’était pas en train de bafouer une sorte de règle sacrée. Mais il fallait bien s’entendre sur des critères face à l’arbitraire, sinon on continuerait à piétiner. Il se rassura en ne détectant pas d’hostilité particulière de la part du directeur.
– Sur quarante intérimaires concernés, dix-huit présentent des indicateurs au-dessus de la moyenne du site. Douze sont dans la norme. Les autres sont en dessous des attentes. Poursuivit-il dans son élan de transparence.
Clara jeta un œil aux colonnes, surprise par la révélation. C’était donc comme ça qu’on nous jugeait tout en haut. Elle ne put s’empêcher de chercher son score dans la liste. Puis elle se reprit.
– Et ceux en dessous… ils disparaissent ?
– Nous recrutons sur une base factuelle, pas sur la pression ponctuelle, répondit le directeur. La politique de recrutement n’est pas négociable, elle a d’ailleurs été acceptée par les partenaires sociaux. Nous recrutons des personnes comme vous, sur lesquelles on peut compter et être fiers.
Il marqua une pause.
– Voilà ce que je peux vous proposer. Nous ouvrons immédiatement quinze postes fermes. Ensuite, un second palier pourra être déclenché sous trois mois. Cela permettra d’absorber progressivement les quarante situations, mais dans un cadre maîtrisé.
– Maîtrisé pour qui ? demanda Assia.
– Pour l’entreprise. Et donc, à terme, pour vous.
Clara inspira, serra les dents.
– Les gens ont tenu ensemble. On va pas laisser la moitié tomber parce que leurs noms s’affichent en rouge sur un de vos tableaux.
Elle ne savait plus vraiment à ce moment là si elle s’adressait au directeur ou à Assia.
– Les chiffres ne sont pas un jugement moral, répondit le DRH. Ils sont un outil de bonne gestion.
– C’qui faut pas oublier Monsieur, c’est qu’on n’est pas des outils.
Le directeur reprit, plus bas.
– Si vous maintenez le ralentissement, vous savez que la direction devra réagir autrement. Ce sera une autre logique. Je préférerais que nous restions dans celle-ci.
Clara soutint son regard. Au fond, elle ne voulait pas que celui d’Assia se baisse.
– Nous aussi.
Le directeur referma son dossier.
– Quinze recrutements immédiats. Un plan d’intégration avec critères transparents. Une clause de réexamen sous trois mois. C’est notre offre.
Il laissa la phrase en suspens.
Clara ne répondit pas tout de suite. Elle pensait aux visages en bas, à ceux qui espéraient, à ceux qui avaient déjà moins de points sur les tableaux, à leurs réactions.
– On veut toutes les demandes d’embauche traitées sous un mois, pas trois, sinon on continue. Et le cadre d’accord faut qu’il convienne aux autres, sinon, ça reprendra.
Un silence troublé s’étendit au directeur, il paru réfléchir sous la secousse.
– Bon, faisons ainsi, je compte sur vous pour respecter votre parole, concéda-t’il.
Il les raccompagna jusqu’à la porte. En passant devant la plaque “Direction”, Clara la regarda autrement. Elle n’avait pas changé, pourtant, elle ne faisait plus le même effet.
Dans le couloir, Clara sentit ses épaules retomber d’un coup. Elle ne tremblait plus. En bas, le comité attendait. Quand le nombre fut annoncé, un murmure parcourut le groupe, puis des sourires, puis des mains qui célébraient. Dix de plus. Dix.
– Et un examen pour tous les autres d’ici un mois. On est en train d’envoyer valser la règle des pièces détachées !
Elle riait presque, incrédule, avec une fierté franche. Assia ne la quittait pas des yeux. Elle l’avait vue soutenir le regard du directeur, refuser le tri, dire “on n’est pas des outils”. Il y avait chez elle quelque chose de droit, de vivant, une innocence ferme qui ne cherchait ni à fuir ni à dominer. Une chaleur inattendue monta à la poitrine d’Assia. Elle eut envie de la contenir, mais ne détourna pas les yeux. Clara riait, et son rire entraînait les autres avec elle. Dans ce rire vibraient la fatigue des jours passés, la peur encore là, la joie de sentir le reflet de sa valeur dans les autres. Ce rire jaillissait du terreau où naissent les forces nouvelles, là où des feux se lèvent, sans trop bien savoir ce qu’ils brûleront.
-2-
Ils sortirent tard. La salle du haut s’était vidée par vagues successives, comme une mer qui se retire en laissant derrière elle des traces de sel et des éclats de rire.
Assia s’approcha de Clara pendant qu’elle ramassait des gobelets.
– On devrait fêter ça autrement, dit-elle simplement.
Clara releva la tête.
– Autrement comment ?
– Un verre. Juste toi et moi.
Clara sentit une chaleur fine lui traverser la nuque. Elle hocha la tête.
Le bar n’était pas loin. Une lumière jaune, des tables en bois griffé, une odeur de bière et de citron. Elles s’assirent face à face.
– Tu savais que ça marcherait ? demanda Clara.
Assia sourit légèrement.
– Non. Je savais juste que c’était possible que ça marche.
Clara la regardait poursuivre. Elle se rechargeait à son sourire. Elle buvait ses mots. Assia parlait de Sciences Po, des couloirs trop lisses, des débats brillants et stériles. La découverte des syndicats américains, des dockers de la côte Est, des femmes de ménage à Chicago, des campagnes menées porte à porte dans des quartiers de la Nouvelle Orléans délaissés par les politiciens. De la beauté des femmes et des hommes qui se battaient pour faire de leur monde un monde plus beau.
– Tu vois, dit-elle, le pouvoir, c’est un bien précieux, une chose à laquelle il faut mettre du soin et se passer de mains en mains, à mettre en commun, et à retirer des griffes de ceux qui veulent tout s’octroyer.
Clara ne disait presque rien. Elle absorbait. Sortir des HLM, aller aux États-Unis, revenir, se battre ici, comment tout cela pouvait-il être possible ? Quelle force profonde fallait-il pour se lancer dans de telles aventures ?
– Pourquoi tu fais tout ça ? demanda Clara.
Assia prit le temps.
– Parce que j’ai vu trop de gens se croire petits. Et que c’est faux.
Le mot resta suspendu. Faux. Clara sentit quelque chose se fissurer en elle. Comme si une partie de son histoire avait été contredite.
Le bar s’était rempli, les voix montaient autour d’elles. Mais dans cette ambiance réchauffée par l’alcool, leur table formait une sorte d’îlot de connexions partagées et de curiosités communes. Elles parlèrent longtemps, de l’usine, de leurs familles, des erreurs, des bêtises et tout ce qui donne à rire, à aimer et à haïr. Et plus elles parlaient, plus quelque chose d’autre s’installait.
Clara remarqua la manière dont Assia posait ses mains sur le verre. La manière dont elle penchait la tête quand elle écoutait. La manière dont elle riait, pleine bouche, sans retenue. Assia, elle, observait autre chose. La rapidité d’esprit de Clara, son imprévisibilité, son imagination, son humour, sa manière à elle d’aimer profondément la vie. Les mains se touchèrent peu à peu et imperceptiblement et tendrement, elles finirent par rester collées l’une à l’autre.
– Tu sais, dit Assia plus bas, on n’est pas faites toutes les deux pour rester là où on nous a mises.
Clara eut un demi-sourire.
– Tu vas encore me parler d’organisation ?
– Non, de toi.
Un vertige naissait. Le monde autour était encore un peu plus loin, plus flou. Elles sortirent du bar sans vraiment l’avoir décidé. L’air était frais, la ville presque vide. Elles marchèrent côte à côte. Leurs épaules se touchaient parfois, puis plus souvent, puis les bras d’Assia finir par se poser délicatement sur les épaules de Clara.
– J’ai toujours eu l’impression d’être en avance quelque part et en retard ailleurs, dit Assia.
Clara rit doucement.
– Moi, j’ai surtout l’impression d’être en décalage un peu partout.
Elles s’arrêtèrent sous un lampadaire. Assia posa la main délicatement sur la joue de Clara dans un geste lent qui semblait venir de haut et loin. Clara frissonna légèrement, sourit un peu bêtement et plongea des yeux langoureux dans le regard joyeux et innocemment taquin d’Assia.
Le contact des lèvres sur les lèvres fut à la fois aussi timide que doux et délicat. Le second baiser se fut plus fougueux.
Les attentes des autres, les hiérarchies, les conventions, les rôles, tout cela s’éloignait, s’accrochait derrière les réverbères ou glissait sous les trottoirs humides. Et le monde se réduisait peu à peu à la chaleur, à la texture et au goût de l’autre, à la respiration qui s’accélérait, aux mains qui cherchaient à se saisir et à se dire. Et elles se laissèrent tomber dans cette nuit comme on vole quelque chose qu’on ne veut plus vraiment bien vouloir rendre.
– Viens, fit Assia doucement.
Son appartement était au troisième étage d’un immeuble ancien, à la frontière du délabré. L’escalier sentait la poussière et la soupe froide. À l’intérieur, un canapé fatigué, une table constituée d’une porte posée sur deux tréteaux, encombrée de livres annotés, un tapis râpé, une lampe bancale qui diffusait une lumière jaunâtre quasi touchante. Un lieu traversé d’idées, de luttes, de nuits passées à écrire. Clara entra comme on franchit une frontière invisible, la porte se referma, et le silence changea.
Assia posa son sac sans quitter Clara du regard. Elle s’approcha, lentement, comme si chaque pas mesurait l’intensité et le bonheur du moment. Le premier baiser eut le goût du dehors. Puis le dedans se réinstalla peu à peu, plus chaleureux, plus langoureux. Les mains trouvèrent les épaules, les tailles, les hanches. Les vêtements tombèrent sans impatience, comme dans un jeu de reconnaissance, puis enfin, comme dans un jeu de rôles où l’on dépose des armures inutiles. La peau révélée était découverte, prise en soin, prise en bouche. Le canapé grinça légèrement quand elles s’y laissèrent tomber et la lampe projeta leurs ombres mêlées contre le mur beige et jauni. Dehors, une voiture passa. Leurs corps se donnaient des preuves de leurs existences. Des frissons se firent sous les doigts, et qui semblait dire : je suis là, je te sens. Il y avait la peau, les failles, les forces et la peur qui se mêlaient et qui perlaient sous les sens. Clara sentit son cœur battre fort. Elle ne se sentait plus petite. Elle se sentit projeté dans quelque chose d’immense, paumé dans les interstices et les recoins de deux corps repliés et ouverts l’un en l’autre.
Elles restèrent ensuite sans parler. La lampe toujours allumée. Les jambes emmêlées. La fenêtre entrouverte laissait entrer l’air frais. Il n’y avait plus ni usine, ni stratégie, mais deux corps, encore chauds d’avoir osé, et ce feu, fragile et immense, qu’elles venaient imprudemment d’attiser.
-3-
La nuit fut courte et le matin se fit dur. Clara était traversée par deux états contradictoires. La fatigue qui tirait sur la corde nerveuse, exigeant repos et sommeil, et l’exaltation qui suivait la nuit d’excitation et d’amour de la veille. Elle n’en revenait pas, c’était arrivé. Elle n’avait à peine osé l’espérer et pourtant cela était advenu. Elle vivait une histoire avec Assia. Une valeur et un vertige que personne d’autre n’avait jamais su encore lui offrir. Clara nettoyait dans le bac de dissolvant les pistolets au pinceau, et on voyait, au-dessus du masque à peinture et des lunettes qui lui donnaient un air de mouche, poindre un visage aussi doucement apaisé que niais.
Martin la regarda en coin.
– Toi, t’as fait des folies cette nuit. À te voir, on dirait que t’as pris un truc.
Elle haussa les épaules, faussement détachée. Elle s’écarta, baissa son masque sur sa gorge.
– Bah, avec le syndicat, tu bosses le matin et l’après-midi tu négocies, tu refais le monde, tu fêtes… et tu te couches tard. On a pris un verre avec Assia après la réunion.
Elle marqua une pause, presque involontaire.
– Elle est quand même incroyable.
Martin acquiesça lentement tout en rembobinant les tuyaux d’air comprimé, puis s’arrêta et la regarda.
– Ouais. On dirait qu’on lui a greffé un cerveau en plus à la naissance.
Un sourire passa, puis son regard se fit plus sérieux.
– Mais moi, à ta place… je me méfierais.
Clara se tourna vers lui.
– De quoi ?
Il chercha ses mots, les trouva maladroits.
– C’est le genre de personne… tu sais plus trop après si tu penses par toi-même. Quand je suis avec elle, j’ai l’impression de vouloir être plus grand que moi. C’est plaisant par moment… mais à la longue, ça fatigue. Ça te pousse toujours un cran au-dessus. Et moi, les trucs qui poussent toujours plus loin, je m’en méfie.
Il souffla, se frotta les narines.
– Les liens simples, ça, c’est précieux. Ça, ça tient. Les grands discours… c’est des coups à te cramer, crois-moi.
Clara, en l’écoutant, se demandait quelle part de jalousie – celle qui pouvait animer aussi les amis – était à l’œuvre dans ses propos. Mais c’est vrai qu’il y avait un côté sans limites chez Assia, un aspect qui la faisait frissonner, parfois de peur, parfois de plaisir, peut-être un mélange des deux. Elle ne relança pas la discussion.
Ces deux jours-là, l’usine respira. Le zèle n’était plus de mise. On aurait dit que les murs s’étaient desserrés, les gestes redevenaient fluides, on plaisantait beaucoup facilement. Même les chefs parlaient moins sec, la mécanique reprenait.
Le mercredi, l’accord fut affiché avec les clauses, les noms, les critères. Les feuilles circulaient de main en main.
– Eh ben ça, on peut dire que c’est une sacrée victoire ! lança Martin en tapant du plat de la main sur le papier. Quinze maintenant. Et le reste examiné sous un mois. Franchement… on les a eus.
Il leva les yeux vers elle.
– Et surtout, ça s’arrête là. Chloé va arrêter de flipper. On va pouvoir respirer. Toi tu restes. Moi je reste. On a gagné !
Clara aurait voulu s’installer dans cette phrase : On a gagné. Elle aurait voulu partager son enthousiasme. Mais son regard dérivait ailleurs, vers ceux qui ne souriaient pas. Pour elle, la suite était déjà là : il faudrait affronter la colère des écartés.
Elle en avait parlé à Assia.
– Tu sais, on en a besoin, de ces colères, lui avait-elle dit. Si on ne les écoute pas, elles pourrissent en dessous, et c’est toute la société qui s’abîme.
Clara comprenait. Mais elle n’y arrivait pas vraiment. Elle regarda Martin, rayonnant, rassuré. Puis elle pensa à Assia. Et à elle, au milieu. Elle avait voulu rester. Mais rester, désormais, semblait vouloir dire ne plus pouvoir s’arrêter. L’usine et le syndicat commençaient à lui paraître faits d’un seul et même acier.
Plus loin, les presses reprenaient leur cadence, sans états d’âme, martelant la tôle avec obstination.
-4-
Cette fois, la réunion aurait lieu dehors, au local de la MJC, juste à côté de la grande entrée, là où les gamins jouaient au baby-foot l’après-midi et où, le soir, les affiches de théâtre amateur côtoyaient les tracts froissés. Le carrelage était fendu, les néons un peu blafards, et l’odeur faite de bois ciré et de poussière ancienne.
Martin avait été clair avec Assia. Pour les salariés embauchés, c’était une victoire inespérée. Quinze postes, un calendrier, une clause de réexamen : ils avaient arraché plus qu’ils n’espéraient. Il fallait consolider. Revenir aux revendications internes : les salaires, les primes, le respect des chefs d’équipe, les classifications. Il s’était syndiqué du côté des titulaires, il voulait travailler de l’intérieur, solidement. La grève du zèle, disait-il, on la ressortira quand on sera prêts. Quand ça tiendra. Il avait été l’allumeur. Maintenant, il voulait être maçon. Assia l’avait soutenu, sans le retenir.
Clara, elle, restait avec les intérimaires. Le groupe grossissait et cherchait un nom. “Syndicat des mal employés” revenait dans les bouches, un peu ironique au début, puis grave et certain ensuite. Il ne s’agissait plus seulement de ceux qu’on jetait avant les dix-huit mois. Il y aurait aussi les embauchés qui ne voulaient pas rester là où ils étaient, ceux qui sentaient leur vie se rétrécir à mesure que le badge sonnait à l’entrée, ceux qui se demandaient s’ils pouvaient faire autre chose sans savoir trop par où commencer.
Pour l’heure, il fallait tenir le fil le plus brûlant, celui de la précarisation organisée. Les règles de l’intérim et de la micro-entreprise, la rotation permanente, la fragilité des contrats. C’était là que la machine mordait.
Assia avait invité les cercles militants de gauche de la région. Pour qu’ils viennent voir ce que ça faisait quand ça frottait vraiment. Une douzaine de référents débarquèrent, sacs en bandoulière, carnets et regards attentifs. Certains venaient des universités, d’autres d’associations culturelles, un ou deux des collectifs écologistes. Ils saluèrent, un peu gauchement. Les intérimaires les dévisageaient avec une curiosité méfiante.
Clara ouvrit la réunion. Elle ne tremblait plus, mais elle sentait encore la chaleur lui monter aux joues. Elle parla, debout devant le mur couvert d’affiches. Elle rappela la victoire, les quinze postes, la clause. Des applaudissements courts surgirent puis elle aborda le reste. Les noms laissés de côté, les critères, la suite.
– On est là pour que personne soit laissé de côté. C’est pas qu’à nous de nous de devoir nous adapter.
Elle marqua une pause. Elle continua.
– Même si on rentre pas dans leurs cases, on doit le savoir avant de partir. On doit pouvoir réagir. Et si on part, on doit partir avec des droits, avec une formation, avec quequ’chose de plus que ce qu’on avait en entrant.
Un murmure parcourut la salle. Certains opinèrent, d’autres croisèrent les bras. Assia prit le relais sans monter sur l’estrade.
– On va travailler en petits groupes. Dix minutes et une question : qu’est-ce qu’on demande à l’entreprise pour ceux qui cochent pas les critères ?
Les chaises raclèrent. On forma des cercles. On parla fort. Un intérimaire au visage fermé expliqua qu’il voulait qu’on le laisse travailler et qu’on lui foute la paix. Une militante aux cheveux courts répondit que la paix sans les droits, ça ne durait pas. Un cariste raconta son frère, coincé depuis quinze ans sur des missions courtes mais que ça lui allait, que ça lui faisait plus de congés. Un étudiant nota tout, presque tout.
Assia circulait entre les groupes. Elle ne corrigeait pas. Elle relançait. “Concrètement ?” “On le demanderait à qui ?” “On le ferait comment?” Elle avait cette manière bien à elle d’ordonner le chaos.
Puis elle les rassembla en demi-cercle large. Elle traça au sol, du bout du pied, une ligne imaginaire, une rivière disait-elle.
– Ceux qui pensent qu’on doit exiger sur-le-champ la formation de ceux qui veulent rester et qu’ils soient tous gardés, vous vous placez à gauche. Ceux qui veulent d’abord assurer les embauches acquises avant d’exiger quoi que ce soit, à droite.
Les corps bougèrent. On hésita. On se regarda. Personne n’était forcé de parler, mais on devait se situer. Clara observa. Ce n’était pas un vote à main levée, c’était une prise de position mouvante. Les syndiqués plus aguerris ne se massèrent pas tous du même côté. Certains rejoignirent les prudents. Les intérimaires écartés, eux, avancèrent presque d’un bloc vers l’exigence immédiate. Les voix montèrent, pas de grands cris, mais de la tension. On reformula. On ajusta. On chercha une voie commune. Peu à peu, les hésitants traversèrent la ligne. Pas tous d’un coup, mais un à un. Les derniers hésitants finirent par traverser, pas convaincus sur tout, mais décidés à ne pas rester seuls. À la fin, il ne restait plus personne à droite.
La décision fut écrite en gros sur le tableau blanc : courrier collectif exigeant la transparence totale des critères et l’accompagnement des salariés en difficulté, avec formation interne à la clé. Et si la direction traînait, on rendrait le site moins fluide par nous-mêmes et on ferait revenir les journalistes.
Clara n’en revenait pas. Une heure plus tôt, c’était flou. Maintenant, une décision tenait debout. Elle regarda Assia. Elle ne dominait pas la salle, elle apprenait avec. Et tout le monde, peu à peu, marchait avec elle, sur des sujets qu’hier on pouvait jeter encore dans le bac de tri de la fatalité.
-5-
AVANCEMENT DU PLAN D’INTÉGRATION
15 POSTES CONFIRMÉS – AUCUNE EMBAUCHE SUPPLÉMENTAIRE ENVISAGEABLE À CE STADE
Les feuilles étaient scotchées bien droites sur le panneau, au-dessus des consignes de sécurité. Les corps s’étaient arrêtés devant. Clara lut le titre une première fois. Puis la seconde ligne. Quinze. Point. Les noms suivaient. Toujours les mêmes. En bas, une phrase administrative : “Les autres situations ne répondent pas, à ce jour, aux conditions d’embauches requises.”
Un intérimaire chercha du doigt, lentement. Il remonta la liste. Redescendit.
– C’est bon… j’ai compris.
Il recula d’un pas lassé, puis repartit.
Plus loin, un embauché lâcha à voix basse :
– Fallait pas croire qu’ils allaient plier jusqu’à quarante.
Un autre répondit :
– On a déjà arraché gros.
Les presses frappaient, les étuves chauffaient, les chariots circulaient. Martin arriva derrière Clara. Il lut l’affiche. Il resta un moment sans parler.
– Les gars repartiront pas en grève pour ça. Pas maintenant.
Le regard de Clara allait vers les lignes de production, vers les chefs qui observaient à distance. Elle chercha Assia. Elle la trouva à quelques mètres, immobile, adossée au mur. Elle ne lisait pas l’affiche. Elle regardait la scène comme on observe un aiguillage.
Clara s’approcha.
– Ils s’arrêtent à quinze.
– Oui.
– Tu le savais ?
Assia ne détourna pas les yeux.
– Ils ont senti que l’atelier ne bougerait plus. Pourquoi ils iraient plus loin ?
– On fait quoi maintenant ?
-6-
On était samedi matin. L’air était encore frais, mais l’ambiance déjà tendue. Devant la grande entrée, les intérimaires formaient la première ligne. Derrière eux, il y avait les autres membres du syndicat et derrière encore, les alliés, les familles, les amis. On avait tiré la banderole entre deux poteaux, on y avait ajouté la phrase que la journaliste avait retenu de la bouche de Clara :
“ON N’EST PAS DES PIÈCES DÉTACHÉES. ON VEUT RESTER.”
Elle battait légèrement dans le vent.
Les camions ralentissaient à l’approche de la grille, certains chauffeurs coupaient le moteur, d’autres klaxonnaient nerveusement, agacés. Les gilets fluorescents se mêlaient aux drapeaux syndicaux. Une centaine d’intérimaires et de syndiqués du site. Une cinquantaine de proches venus soutenir. Assia avait fait venir des délégations d’autres usines. Cent vingt syndiqués alliés. Et puis les militants. Cent cinquante. Étudiants, collectifs, habitués des AG. On changeait d’échelle et Clara le sentait physiquement. Ce n’était plus un problème d’atelier, c’était devenu une affaire de société.
La police arriva en fin de matinée. Deux voitures d’abord. Puis un fourgon. Les agents descendirent, calmes, mains sur les ceinturons, regard circulaire.
– Messieurs-dames, il faut laisser passer les camions.
La discussion s’engagea. Les délégués s’avancèrent. Ton posé.
– Vous voulez que ça rentre ? Faites en sorte qu’on puisse rentrer nous aussi.
Un policier tenta la médiation :
– On comprend votre situation. Mais bloquer l’accès, c’est une entrave à la circulation et à l’activité économique.
Le mot sonna un peu comme un coup de tampon administratif. La direction arriva peu après, un petit groupe d’adjoints sortis de berlines sombres et imposantes. Le directeur prit la parole à distance prudente.
– Vous êtes dans l’illégalité. C’est une obstruction manifeste. Nous avons pris des décisions rationnelles et mesurées. Nous ne céderons pas à des intimidations.
Des murmures montèrent. Puis des voix.
– Mesurées pour qui ?
– Vous appelez ça rationnel ? dit un gars en désignant la police.
Clara sentit la tension monter d’un cran.
Puis les jeunes arrivèrent. Des gamins de la cité voisine. Ils restèrent d’abord en périphérie. Regard fixe sur les policiers. Téléphones sortis.
Des militants universitaires, excédés, interpellèrent le directeur plus frontalement. Les mots devinrent plus durs. “Mépris”, “violence sociale”. On entendit un “capitalocrate”, lâché comme ça, sans trop d’assurance, pour tester, pour voir ce que ça pourrait donner. Les jeunes des cités s’en mêlèrent. Le directeur pâlit. Il chercha à se replier vers le bâtiment administratif. Un mouvement de foule compact l’en empêcha brièvement. La police se resserra.
Clara sentait le point de bascule. Elle appelait au calme, un peu nerveusement, et puis tout alla trop vite. Une voiture s’ouvrit en retrait. Un coffre claqua. Trois silhouettes, cagoules mises à la hâte. Des bouteilles sorties. Chiffons. Essence. Clara eut à peine le temps de comprendre. La première flamme jaillit, une trajectoire hésitante, et puis l’impact contre le poste de garde.
Le feu prit plus vite qu’on l’aurait pensé. Un cri grave. Les jeunes s’emparèrent de deux autres bouteilles. Les policiers reculèrent d’un pas. Une vitre explosa. Une poubelle fut renversée. Une autre allumée. Les camions klaxonnèrent, désespérément, en cherchant le repli. Les gyrophares s’accélérèrent, les sirènes grimpèrent, les canettes en verre volèrent.
Clara resta figée. Martin surgit près d’elle, tirant Chloé par le bras.
– Viens ! Dépêche-toi !
Son regard disait l’urgence, et aussi quelque chose d’autre, un peu comme je te l’avais bien dit.
Clara chercha Assia parmi le vacarme, le bruit, les gens affolés, la fumée et l’odeur d’essence.
Elle la vit en retrait, ni trop loin ni dedans, les yeux grands ouverts, elle ne s’affolait pas, elle ne criait pas, elle regardait. On aurait dit qu’elle cherchait à comprendre à quelle instant exact la situation avait commencé à déraper. Le feu gagna le poste de garde. Puis une fenêtre des bureaux administratifs céda. Les sirènes des pompiers retentirent au loin. Les familles partaient ensemble, aussi vite qu’elles le pouvaient. Les syndiqués les plus âgés reculaient. Les militants hésitaient encore entre rester et fuir. Les policiers formèrent une ligne.
Martin cria :
– Clara !
Elle fit un pas vers lui. Puis s’arrêta. Elle regarda Assia. Une seconde. Deux.
– Allez-y ! Je reste ! cria-t-elle.
Martin jura. Il ouvrit la voiture, fit entrer Chloé et démarra brusquement.
Les renforts arrivèrent, avec les casques, les boucliers et les ordres secs. L’affrontement dura plus de deux heures.
Et quand le calme repris des couleurs, le poste de garde était noirci, une fumée épaisse s’en émanait. Derrière, une partie de l’administration crépitait. Et, plus loin, à l’arrière, c’était le local syndical qui brûlait, et la salle du haut avec.
-7-
La nuit avait fini par se taire. Les sirènes s’étaient éloignées une à une, comme des bêtes rassasiées. Il restait l’odeur. Une odeur âcre accrochée aux vêtements, aux cheveux, à la peau. Clara la sentait encore en montant l’escalier derrière Assia.
Elles ne parlèrent presque pas. La clé tourna. La porte se referma. L’appartement semblait intact, presque indifférent. La lampe bancale diffusait sa lumière jaunâtre habituelle. Les livres, la table faite d’une porte posée sur deux tréteaux, le canapé fatigué. Tout était à sa place. Comme si rien n’avait brûlé.
Clara retira sa veste. Ses mains tremblaient un peu, c’était le contrecoup. Elle avait encore dans les oreilles le bruit des vitres, le souffle du feu, le cri des sirènes.
– Ça a dérapé, dit-elle.
Assia ne répondit pas tout de suite. Elle la regardait avec une attention grave, presque douce.
– Oui.
Clara s’approcha. Elle posa son front contre l’épaule d’Assia. Le contact était chaud, vivant. C’était peut-être la seule chose encore stable. Assia passa une main dans ses cheveux, lentement.
Elles s’embrassèrent sans empressement, comme une manière de tâter le terrain, de s’assurer peut-être que le monde entier n’avait pas encore cédé sous leurs pieds. Les vêtements tombèrent. Le corps de l’autre offert un peu comme un cadeau de lendemain de peine. Elles s’aimèrent différemment. Chaque geste cherchait la tendresse, et la peau contre la peau leur faisait reprendre existence.
Quand tout se calma, elles restèrent allongées côte à côte. Dehors, la ville semblait déjà avoir tourné un peu la page.
Clara fixait le plafond.
– On n’avait pas prévu ça.
Assia inspira profondément.
– Non.
Elle se redressa sur un coude.
– Mais ils vont s’en servir.
Clara tourna la tête vers elle.
– Comment ça ?
– Ils vont parler d’ordre, de sécurité, de responsabilité. L’opinion sera de leur côté. Il diront qu’ils avaient raison d’être prudents. Ils vont faire passer ça pour une dérive inévitable, un « voilà ce qui arrive quand on est trop gentil ». Ils vont vouloir réprimer.
Clara sentit une contraction dans sa poitrine.
– Tu crois qu’ils vont virer des gens ?
Assia ne répondit pas immédiatement. Elle choisit ses mots.
– Je crois qu’ils vont s’écarter de tout ce qui a fait dériver.
Le silence retomba un peu plus bas. Puis Assia ajouta, presque calmement :
– Mais, tu sais ce qu’on fait dans ces cas là ? On change d’échelle.
Clara la regardait. Assia semblait comme possédée par quelque chose qu’elle n’arrivait pas à saisir.
– On sort de l’usine. On parle de la précarité organisée. On avance vers un projet de loi. On exige le respect, la sécurité, la formation. On agit plus haut, on arrête de mettre du mercurochrome sur une fracture.
Assia parlait doucement, mais son regard s’était déplacé. Pour Clara, le on change d’échelle résonnait comme une pièce plus vaste que toute la chambre.
– Ils voudront l’ordre. Eh ben on leur propose une règle plus haute que la leur.
Clara pensa à la salle brûlée. Au bois noirci. Au rire de Martin dans la cabine. À la chaleur simple d’un chocolat partagé. Elle avait du mal à voir de règle plus haute.
– Tu crois qu’on peut arriver à faire ce que tu dis ?
Assia la fixa. Cette fois, elle la regardait vraiment.
– Oui. Mais pas avec moi devant.
– Pourquoi ?
– Ils me caricatureront. Toi, ils ne pourront pas. Tu viens vraiment de l’atelier. Tu as porté la banderole. Tu as négocié pour le bien de tous. Tu n’as jamais cassé une vitre.
Clara sentit le vertige revenir, mais ce n’était pas seulement la peur. C’était autre chose.
– Tu veux que je parle pour tenter de sauver le truc ?
Assia posa sa main sur la sienne. Fermement cette fois.
– Je veux que tu dises ce que tu vis. Il faut une voix qu’ils ne puissent pas mépriser.
La chambre sembla encore s’agrandir. Il faisait chaud, mais Clara ressentait un froid, installé sous les côtes. Elle pensa à ce que cela impliquait.
– En devenant… plus visible, j’vais être une sorte de cible.
– Oui.
Le mot resta suspendu entre elles. Clara attendit une seconde de plus, un geste, un “je serai là”. Rien ne vient, mais Clara hocha la tête. Elle s’approcha d’elle et se blottit dans ses bras. Assia l’enlaça. Clara ne se sentait pourtant déjà plus au même endroit.
-8-
L’appartement de son père sentait le café et le tabac froids. Les volets étaient à moitié fermés, comme si la lumière dérangeait. Il était assis à la table de la cuisine, une lettre posée devant lui, intacte.
– T’as reçu un recommandé. Ça vient de ta boîte. J’ai pas ouvert.
Elle s’assit en face de lui. Elle reconnut le type d’enveloppe immédiatement. Elle l’ouvrit lentement.
Compte tenu des événements survenus le samedi…
Climat de tension incompatible avec la poursuite sereine de la période d’essai…
Rupture à effet immédiat.
Elle relut une seconde fois après avoir annoncé à son père de quoi il en retournait sans en préciser le motif.
Son père tapa du poing sur la table.
– Les salauds !
Elle leva les yeux.
– Ils ont aucune parole. C’est pas correct, putain, des chiens oui…
Il se leva, fit deux pas dans la cuisine, revint.
– Tu devrais faire quelque chose… On devrait leur péter la gueule oui.
Il parlait vite. On sentait qu’une part de lui voyait la dérive, qu’une autre enfonçait l’accélérateur pendant qu’une troisième cherchait le frein et semblait être trop petite pour espérer l’atteindre.
Clara restait silencieuse. Comme toujours. Il parlait de système, de patrons. Il parlait fort, comme si la colère avait fini par devenir une sorte de lot de consolation.
– De toute façon, ce boulot… ajouta-t-il. C’était pas pour toi. Tu vaux mieux que ça.
– Oui, t’as sans doute raison.
Puis un silence un peu embarrassé s’installa.
Son père alluma une cigarette près de la fenêtre entrouverte.
– T’inquiète pas. Tu retomberas sur tes pattes.
La phrase se voulait rassurante. Elle sonnait surtout comme une habitude.
Clara regarda la table, les brûlures anciennes dans le bois, les factures empilées dans un coin. Elle pensa aux soirs d’enfance où il rentrait tard, fatigué, absorbé par ses propres batailles invisibles. Il avait toujours été en colère contre quelque chose et rarement disponible pour ce qui était là, à côté de lui.
– Ça va aller, lui dit-elle.
Il hocha la tête, déjà ailleurs.
Elle glissa la lettre dans son sac et sortit. L’air était plus frais qu’elle ne l’imaginait. Elle resta un moment immobile sur le trottoir. Elle pensa à Martin. Demain, elle irait tout de même à l’usine.
-9-
Ils ne la laissèrent pas rentrer.
À l’accueil, la personne des ressources humaines avait gardé un ton poli, presque compatissant.
– Dans le contexte actuel, nous préférons éviter toute tension supplémentaire sur le site. Vous serez rémunérée jusqu’à la fin de votre période d’essai, conformément à la loi. Et conformément à la loi, on lui prit son badge, elle rendit la clé de son casier, on lui fit signer un reçu. Et on la fit sortir par la petite porte latérale des visiteurs.
Elle appela Martin. Il décrocha rapidement.
– Tu peux venir au parking ?
Il arriva quelques minutes plus tard. Le parking était à moitié plein. Des groupes sortaient en parlant du week-end, des courses, des enfants. Le monde continuait.
Martin la vit, avança.
– Ils t’ont pas laissée entrer ?
Elle secoua la tête.
– Non. Ils me paient pour que je reste dehors.
Il eut un sourire bref.
Un moteur rugit derrière eux, une voiture manqua son créneau, on entendit un juron.
– J’ai reçu la lettre chez mon père.
Martin hocha la tête. Il regarda le bâtiment, les vitres pâles qui reflétait le ciel bleu paré de nuages.
– Ça aurait pu être tellement simple. On avait réussi quelque chose, on aurait pu tenir ça. Travailler et puis se marrer comme on l’avait toujours fait.
– Ça va me manquer, dit-elle.
Il la regarda longtemps.
– Je t’avais dit de te méfier, dit-il, un peu las.
– On a eu raison d’y croire quand même, de vouloir gagner.
Il haussa les épaules.
– Peut-être, mais moi j’avais surtout quelque chose à perdre.
Elle ne sut s’il parlait de Chloé ou d’elle.
– Moi aussi, lui dit-elle en pensant à lui.
Il secoua doucement la tête.
– Oui. Mais toi, t’avais déjà basculé ailleurs.
Elle ne répondit pas..
– Je te souhaite une vie qui tienne debout, Clara.
– Moi aussi.
Il eut un léger sourire.
– Toi, tu veux surtout qu’elle change.
Un silence se glissa. Puis il ajouta:
– Je te souhaite d’avoir raison.
Il ne souriait plus. Elle sentit sa gorge se serrer.
– Je voulais pas ça.
– Je sais.
Ils firent un pas l’un vers l’autre. Une étreinte courte. Elle pleura un peu sans bruit. Il se détacha le premier en lui lâchant deux mots :
– Fais attention
Il franchit le portillon. La grille grinça légèrement. Il ne se retourna pas.
-10-
Elle ne prit pas le bus.
Les portes s’ouvrirent devant elle, l’air chaud s’échappa, les gens montèrent, descendirent. Elle resta sur le trottoir. Le bus repartit dans un soupir.
Elle marcha sans décider d’une direction. Les terrasses étaient pleines, des verres tintaient, une poussette grinça sur les pavés. La ville avait déjà oublié, tandis qu’elle, avançait avec cette impression étrange d’être en retard ou en avance sur sa propre vie.
Au coin d’une rue, une grande porte en bois était entrouverte. Elle hésita, puis y entra. L’air changea immédiatement, plus frais, plus dense. Une odeur de cire et de pierre humide, quelque chose de très ancien. Le bruit de la rue s’éteignit derrière elle comme si quelqu’un avait refermé un couvercle. La lumière venait d’en haut, tamisée, et le sol résonnait doucement sous ses pas. Il y avait quelques silhouettes dispersées, immobiles. Elle s’avança entre des rangées de bancs. Le bois était usé et avait été rendu lisse par des générations de mains. Elle passa les doigts dessus sans y penser et s’assit au milieu.
Elle posa les mains sur ses genoux, elles tremblaient encore un peu. Une image lui revint sans prévenir, une robe blanche trop grande, une eau froide sur le front, la voix d’un homme en soutane qui parlait doucement. Puis les cloches, un dimanche de Pâques, les œufs cachés dans un jardin encore humide. Elle ne savait pas vraiment pourquoi ses pas l’avaient menée là. Peut-être parce qu’elle connaissait déjà l’odeur. Elle leva les yeux, la voûte était haute, des visages peints la regardaient, les couleurs étaient passées, mais elles tenaient encore. Ici, rien ne brûlait.
Elle pensa à la grille qui grinçait, à la main de Martin qui s’était détachée, à la lettre, aux flammes, à Assia, au “On change d’échelle.” Le mot résonna dans l’espace ici, plus vaste encore qu’il ne l’avait été dans la chambre. Elle comprit qu’elle ne reviendrait pas en arrière et que ce qui tenait debout autrefois semblait bel et bien révolu. Elle sentit une peur plus lente, plus profonde que celle du feu. Une porte grinça derrière elle. Un pas léger. Puis à nouveau le silence. Dans cette église, le monde semblait attendre autre chose.
Elle inspira et elle resta encore un peu.
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