Le comité attendait devant la porte. Rien que la plaque vissée au mur, “Direction”, en lettres sobres et nettes, suffisait à les remettre à leur place. C’était idiot, mais ça agissait. On se redressait, on parlait moins fort, on vérifiait ses lacets de chaussures de sécurité. La porte était simple, mais ce qu’elle contenait semblait plus grand que l’atelier entier. L’odeur changeait déjà, moins de métal, plus de papier, moins de bruit, plus d’air conditionné. Ici, on ne ponçait pas, on pensait, ou du moins on en donnait l’impression, on prenait les choses au sérieux, on faisait honneur aux écrans, aux graphiques, aux décisions. Clara observait les vestes bien coupées, les coiffures tenues, cette manière de se préparer comme pour un dimanche important. Elle se surprit à imaginer ce que ce serait d’avoir sa place là, d’être bien apprêtée, de compter autrement, d’être regardée pour ce qu’elle pense et dit plutôt que pour ce qu’elle produit.
La porte s’ouvrit. Le directeur les accueilli avec une assurance tranquille.
– Entrez.
Il demanda que seuls les membres désignés pour la négociation prennent place, les autres furent invités à patienter dans la salle attenante, où on leur servit du café. Clara entra avec Assia. Elles étaient quatre dans le bureau, face au directeur et au DRH.
Le directeur croisa les mains sur le bureau.
– Mme Lichtner, je tiens d’abord à vous dire que nous sommes sincèrement heureux de vous compter parmi les salariés. Votre mobilisation a montré un attachement réel au site. C’est toujours un signe positif lorsqu’on voit des personnes se battre pour rester. Nous avons entendu votre demande. Les cinq recrutements annoncés ne sont pas un hasard. Les personnes qui s’engagent sont souvent celles qui s’investissent durablement. Cela dit, nous ne pouvons pas répondre favorablement à l’ensemble de votre requête.
Clara se pencha légèrement.
– C’est-à-dire… combien exactement ?
Elle avait répété cette phrase la veille. Elle sortit moins assurée que prévu, mais elle sortit.
– Nous avons refait les calculs. La saisonnalité des ventes nous oblige à la prudence. Embaucher au-delà de nos capacités serait irresponsable, à la fois pour l’entreprise et pour ceux que nous recruterions.
Assia prit la parole, posée.
– L’intérim a un coût. Entre les agences, les primes de précarité, la formation des nouveaux, est-ce que ça ne revient pas plus cher au final ?
Le DRH répondit sans se départir de son calme :
– Honnêtement, ce n’est pas qu’une question de coût. L’usine n’est pas un centre de loisir. Quand on vient ici, c’est pour travailler.
La phrase tomba. Clara sentit qu’elle lui traversait la poitrine.
– On vient pour travailler, oui… mais on pourrait aussi faire autre chose d’utile, et même se former.
Le silence fut bref, mais il n’était pas hostile. Il était attentif.
– Si ça ralentit, continua-t-elle, on pourrait apprendre à utiliser les cellules automatisées, ou faire de la maintenance, quelque chose qui serve vraiment. Comme ça, vous ne payez pas des gens à rien faire, et nous, on ne reste pas coincés dans l’attente. Et… on n’a plus besoin d’aller jusque-là pour être entendus.
Elle ne chercha pas à arranger sa phrase. Elle la laissa comme elle venait.
Assia tourna légèrement la tête vers elle. Ce n’était pas prévu de cette façon-là. Elle s’attendait à défendre un cadre, pas à entendre cette proposition nue, presque simple. Son regard changea imperceptiblement.
Le directeur s’adossa, prit un stylo.
– Une opération pilote, pendant les périodes creuses… formation sur les robots, montée en compétences… Cela pourrait répondre à nos besoins futurs.
Il échangea quelques mots techniques avec le DRH, des chiffres, des hypothèses, des indicateurs. Clara ne suivait plus tout, elle regardait les mains qui écrivaient, les lignes qu’on traçait.
Puis le directeur releva les yeux.
– Dans ces conditions, nous pourrions envisager des recrutements supplémentaires, en plus des cinq déjà prévus, à condition qu’un accord cadre soit signé avec votre organisation, et que les personnes recrutées s’engagent effectivement dans ces parcours de formation et de polyvalence.
Clara fronça les sourcils.
– Combien en tout ?
Le directeur hésita à peine.
– Quinze en tout.
Assia ne se précipita pas.
– Nous avons besoin d’un chiffre ferme à annoncer. Ensuite, ce sera aux membres du syndicat de décider de la suspension des actions.
– Vous aurez un projet d’accord d’ici mercredi, répondit le directeur. Si nous restons constructifs, je suis convaincu que nous pouvons trouver un terrain commun.
– Nous suspendons jusqu’à mercredi, dit Assia. Si l’accord ne satisfait pas, nous reprendrons.
– C’est entendu.
Il les raccompagna jusqu’à la porte. En passant devant la plaque “Direction”, Clara la regarda autrement. Elle n’avait pas changé, mais elle ne faisait plus le même effet. Dans le couloir, elle laissa échapper un souffle qu’elle retenait depuis le début. En bas, le comité étendu attendait. Quand le nombre fut annoncé, un murmure parcourut le groupe, puis des sourires, puis des mains qui se serraient. Dix de plus. Dix de plus. Clara riait, presque incrédule, avec une fierté franche, sans calcul. Elle n’essayait pas d’avoir l’air solide. Elle l’était, simplement. Assia la regardait. Elle voyait chez Clara une droiture instinctive, une manière d’aller droit au problème sans détour, sans posture. Elle avait parlé juste et sincère, pleine de bonne intention, sans habillage, et cela avait déplacé la discussion.
Assia ne détourna pas les yeux tout de suite. Ce n’était plus seulement une camarade à former qu’elle observait. C’était une présence qui la troublait.
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