La mise au Monde – Roman – Chapitre 5

-1-

La lampe de bureau dessinait un cercle de lumière pâle sur la table. Tout le reste de la pièce restait dans une pénombre calme et tranquille. Clara était penchée sur un cahier ouvert. Des feuilles couvertes de notes s’empilaient autour d’elle. Certaines étaient barrées, d’autres réécrites. Elle reprenait une phrase, la murmurait, puis recommençait.

– … précarité organisée…

Elle s’arrêta, secoua la tête, raya le mot.

– Non.

Elle recommença.

– … précarité fabriquée.

Elle leva légèrement les yeux, comme pour écouter la phrase dans l’air, puis nota la correction. Cela faisait des heures qu’elle travaillait ainsi. Par moments elle se levait, marchait dans la pièce, répétait un passage à voix basse en articulant exagérément. Elle ralentissait certaines syllabes, cherchait le souffle juste, reprenait – comme on règle un geste, comme on tâte la précision d’un ouvrage d’un revers de main.

Assia la voyait là, à s’acharner avec ses mots comme avec un outil. À la manière d’une ouvrière qui fabrique, ajuste, démonte, recommence. Clara s’appliquait avec une obstination tranquille, presque méthodique. Ce qui la frappait n’était pas tant l’effort que la manière. Elle corrigeait, recommençait, écoutait ses propres mots comme si elle découvrait peu à peu un art nouveau. Par moments elle fronçait les sourcils, puis soudain une phrase trouvait sa place et quelque chose se détendait sur son visage. Assia reconnut ce mouvement. Elle l’avait fait, adolescente, dans sa chambre, à chercher des mots capables de tenir face au monde.

Clara s’arrêta devant la fenêtre et répéta encore une fois un passage, plus lentement :

– … quand on vous retire de la stabilité, on vous enlève de la dignité.

Elle se tut. La phrase resta suspendue un instant. Assia sentit un frisson discret lui parcourir les épaules. Clara avait déjà repris son stylo. Assia la regarda écrire encore quelques lignes, puis rayer quasi la moitié d’une page avec une détermination presque cruelle. Elle observait la nuque de Clara, la manière dont elle se penchait pour reprendre une phrase, la façon dont ses lèvres bougeaient légèrement quand elle répétait un passage. Quelque chose en elle eut soudain envie de venir s’accrocher à cette nuque solide et d’embrasser ces lèvres téméraires. Elle se redressa légèrement sur le lit, comme pour faire quelque chose avec ce bout de chaleur qui lui montait du bas du ventre. Mais peu à peu, irrésistiblement, elle ne put s’empêcher de se lever, et elle s’approcha.

Clara ne l’avait pas entendue venir.

Elle sentit seulement, tout à coup, la chaleur d’un corps derrière elle. Deux mains glissèrent doucement autour de sa taille. Assia posa son menton contre son épaule et resta un moment ainsi, silencieuse, à regarder la page ouverte.

– « … dignité », murmura Clara avec un léger sourire et un petit hochement de tête.

– Ça sonne mieux ?

– Ça sonne juste.

Assia approcha son visage un peu plus près. Elle respirait l’odeur de la peau de Clara, un mélange de savon, de papier et de fatigue. Ses lèvres effleurèrent la nuque qu’elle observait depuis tout à l’heure. Clara eut un petit frisson. Elle posa son stylo, mais ne se retourna pas.

– Tu travailles comme si ta vie en dépendait.

– Peut-être bien un peu oui.

Assia sourit contre sa peau.

– C’est beau à voir.

Cette fois Clara se tourna. Elles se retrouvèrent face à face dans la lumière de la lampe. Assia s’attendait à retrouver la même concentration sérieuse dans ses yeux. Mais il y avait autre chose. Une douceur plus assurée. Presque joueuse. Clara leva une main et la posa derrière la nuque d’Assia.

– Viens.

Clara l’attira vers elle. Le baiser fut tendre. Il avait la lenteur de quelqu’un qui semblait s’être engouffré dans quelque chose de loin. Assia avait envie de s’y laisser engloutir. Clara la retenait, la ralentissait. Elle explorait. Comme si la même attention qu’elle mettait à ajuster ses phrases passait maintenant dans ses gestes. Ses mains cherchaient, s’arrêtaient, revenaient. Assia sentit son souffle se modifier peu à peu, et une chaleur monter dans sa poitrine.

Elle recula légèrement pour la regarder.

– Depuis quand tu fais ça ?

Clara haussa les épaules avec un petit sourire.

– J’apprends.

Elle attrapa la main d’Assia et la tira doucement vers le lit. La lampe resta allumée. Les feuilles de papier glissèrent un peu quand elles passèrent près de la table. Clara les repoussa d’un geste distrait, comme on balaye la poussière après une longue journée. Assia s’allongea sur le dos et la regarda venir au-dessus d’elle. Clara passa une main sur sa joue, puis sur ses cheveux.

– Quoi ?

– Rien.

Assia sourit. Clara s’avança et l’embrassa à nouveau.

-2-

Laisser un commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑