L’être humain a besoin de l’écologique pour vivre dans un milieu sain, habitable et fécond.
Il a besoin de l’économique pour produire, échanger et disposer de richesses matérielles.
Il a besoin du social pour vivre dans une société solidaire, protectrice et juste.
Ces trois dimensions ne sont pas concurrentes par nature. Elles sont fonctionnellement interdépendantes. Pourtant, l’histoire récente montre qu’elles sont entrées en tension croissante.
Depuis l’industrialisation massive des sociétés modernes, la recherche de performance économique a tendu à déséquilibrer les deux autres dimensions :
- l’écologique, par la surexploitation des ressources et la dégradation des milieux
- le social, par la pression sur le travail, les inégalités et la précarisation
Une tension structurelle dans les décisions politiques contemporaines
Dans un système politique largement structuré par le capitalisme mondialisé, les arbitrages se font souvent selon une logique court-termiste :
- Favoriser l’économique (croissance, consommation, compétitivité) se fait fréquemment au détriment de l’écologique (pollutions, artificialisation, extraction) et du social (conditions de travail, accès aux services).
- Favoriser l’écologique peut apparaître comme coûteux économiquement à court terme (investissements, régulations) et socialement contraignant si les efforts sont mal répartis (baisse du pouvoir d’achat, inégalités de transition).
- Favoriser le social peut être perçu comme un frein à la compétitivité ou, s’il n’est pas articulé à des changements de modes de production, comme un facteur indirect de surconsommation.
Ces tensions ne sont pas inévitables en soi. Elles résultent d’un cadre institutionnel et économique particulier, historiquement situé.
Origines historiques du déséquilibre
La double révolution industrielle et politique amorcée en Europe à partir du XVIIIᵉ siècle a profondément transformé les sociétés. Elle a permis une croissance sans précédent des capacités productives, mais aussi une concentration du pouvoir économique.
Le capitalisme industriel a favorisé l’ascension des classes bourgeoises et la centralisation du capital, provoquant :
- un bouleversement social majeur (explosion démographique, exode rural, formation du prolétariat industriel) ;
- une pression écologique croissante (extraction massive, pollution, effondrement de la biodiversité).
Le capital est devenu un vecteur essentiel de progrès, mais aussi un principe dominant de décision. Lorsque les impératifs de rentabilité priment systématiquement sur les considérations sociales et écologiques, les inégalités s’accentuent et les dégâts s’accumulent.
Aujourd’hui, la concentration des richesses est documentée : une minorité détient une part disproportionnée du patrimoine mondial, ce qui se traduit par une capacité d’influence politique considérable.
Si certaines entreprises peuvent continuer à déployer des activités destructrices pour l’environnement ou la santé publique, c’est parce que leur puissance économique dépasse souvent les contre-pouvoirs existants.
Capital, États et responsabilités collectives
Il serait toutefois simpliste de réduire ce phénomène à une opposition binaire entre « le capital » et « le peuple ». Les États sont à la fois contraints par les dynamiques économiques globales et coresponsables de leur régulation insuffisante. De même, les sociétés de consommation reposent sur des adhésions culturelles et cognitives largement partagées.
Les sciences sociales montrent que les humains ont tendance à :
- se regrouper avec leurs semblables
- défendre leurs intérêts immédiats
- résister aux transformations perçues comme menaçantes
Ces mécanismes expliquent autant la centralisation du pouvoir que la difficulté à mettre en œuvre des transitions écologiques justes.
Ainsi, le principe démocratique selon lequel « le peuple gouverne » ne suffit pas en lui-même.
Une société qui n’est pas formée, sécurisée et outillée pour comprendre ses propres intérêts collectifs peut reproduire les dynamiques qui la détruisent.
Si les conditions sociales et culturelles sont dégradées, la démocratie peut devenir un amplificateur de court-termisme plutôt qu’un outil de soin du monde.
Un constat : l’hypothèque sur le vivant et l’avenir
Nous consommons massivement des ressources non renouvelables, hypothéquant les capacités d’existence des générations futures. Nous détruisons des écosystèmes entiers, réduisant la biodiversité nécessaire à la résilience du vivant. Nous modifions le climat à une vitesse qui rend certaines régions déjà difficilement habitables.
Dans le même temps, le monde reste structuré par des frontières économiques, sociales et géopolitiques qui produisent des écarts massifs de conditions de vie.
Pistes de convergence pour un avenir soutenable
Réconcilier l’économique, l’écologique et le social suppose de changer de logique.
Il s’agit d’imaginer une organisation sociale où :
- l’économie est un moyen au service du vivant, et non l’inverse ;
- l’écologie est intégrée comme condition de toute prospérité durable ;
- le social garantit à chacun les capacités réelles d’exister dignement et de participer.
Un tel projet implique un rééquilibrage profond des rapports de pouvoir.
Deux dynamiques politiques complémentaires
1. L’empuissantement des pouvoirs populaires
Les communautés lésées socialement et écologiquement doivent disposer de moyens réels d’organisation, d’expertise et de pression, capables de rivaliser avec les forces économiques dominantes.
Cela passe par des politiques publiques effectives :
- régulation forte des activités polluantes ;
- investissements massifs dans les transports collectifs et doux ;
- rénovation énergétique du bâti ;
- protection stricte des écosystèmes ;
- interdiction de pratiques destructrices avérées.
Sans contre-pouvoir structuré, les intérêts du vivant restent symboliques. Les lobbies économiques l’emportent dans la décision commune.
2. L’empuissantement des pouvoirs culturels
Aucune transition ne sera durable sans transformation des représentations, des valeurs et des récits dominants.
Il s’agit de rendre désirable :
- la sobriété heureuse et choisie plutôt que la surconsommation
- l’interdépendance plutôt que la domination
- la diversité du vivant plutôt que l’anthropocentrisme exclusif
Les arts, l’éducation, les médias et les sciences humaines jouent ici un rôle politique majeur.
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