La mise au Monde – Roman – Chapitre 4

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Elle n’entendit pas tout de suite le tintement des clés. Le bruit fut discret, presque poli. Un métal contre un autre, puis un léger frottement. Les silhouettes s’étaient déjà dispersées, elle ne s’en était pas rendu compte. La lumière avait changé, plus basse, plus dorée.

– Nous allons fermer dans quelques minutes.

La voix ne venait pas de derrière elle mais de côté. Elle tourna la tête. Un homme se tenait près d’un pilier, ni pressé ni embarrassé.

Elle acquiesça sans se lever.

– Vous pouvez rester encore un peu. Le silence n’a pas d’horaires. Mais les portes, si, ajouta-t-il en un simple sourire, léger.

Elle se leva finalement. Ses jambes étaient plus lourdes qu’en entrant.

Ils marchèrent ensemble vers le fond de la nef. Leurs pas résonnaient avec retenue.

– Vous venez souvent ? demanda-t-il.

Elle hésita.

– Non. Enfin… si. Il y a longtemps.

Il hocha la tête comme si cela suffisait.

Arrivés près de la porte, l’air de la rue filtra déjà sous le battant entrouvert.

– Ce lieu fait croire qu’il protège, dit-il de manière anodine.

Elle le regarda, surprise et intéressée, elle ajouta spontanément, un peu comme ça lui venait :

– Oui, il y a de ça et que ça peut isoler même.

– Oui c’est vrai, des murs ça protège et ça isole, s’amusa-t-il.

Cela lui parut saugrenu qu’une personne avec la clé du lieu, puisse avoir un avis critique sur celui-ci. Elle pensait que pour les croyants – cela devait en être un, on ne confiait pas les clés d’une église à n’importe qui – tout ce qui pouvait être nommé comme un peu sacré, il fallait pas s’amuser à y nuancer.

– Vous travaillez ici ? demanda-t-elle.

– Oui… enfin, j’essaie et ça dépend des jours.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– C’est-à-dire ?

– Certains viennent chercher Dieu, d’autres du silence. Moi, je m’occupe surtout des portes.

– C’est un métier ça ?

La question lui avait échappé.

Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda la rue, puis les voûtes derrière eux.

– Oui, accueillir les arrivants. Et les partants également, et c’est peut-être là le plus important, qui sait ce que quelqu’un emporte en sortant.

Elle hocha la tête, à la fois perplexe et intriguée.

Ils sortirent. La porte se referma derrière eux dans un bruit ancien et un peu sourd. Sur le parvis, la rumeur de la ville avait repris.

– Je m’appelle Elion Noor.

– Moi, c’est Clara Lichtner.

– Si jamais… on organise parfois des discussions, ici, le jeudi soir. Pas des messes. Plutôt des questions.

Il sortit de sa poche un petit carnet, arracha une page, écrivit une adresse mail, un lieu, une heure.

Il lui tendit le papier.

– Vous n’êtes pas obligée d’être d’accord avec quoi que ce soit.

Elle prit le papier.

– je suis plutôt du genre à douter vous savez.

Il eut un sourire bref.

– C’est un bon point de départ… ou d’arrivée…

Il fit un léger signe de tête et redescendit les marches pour refermer le portail extérieur. Il disparut derrière la grille qu’il tira lentement. Le métal vibra un instant, puis plus rien.

Elle resta sur le parvis avec le papier entre les doigts. “Point de départ… ou d’arrivée.” Elle aurait pu poser une autre question, lui demander ce qu’il entendait vraiment par là. Elle ne l’avait pas fait. Elle plia le papier sans le relire et le glissa dans sa poche intérieure. Ce n’était pas le moment de se confier à un homme qui semblait passer beaucoup trop de temps sur des histoires de portes… Elle sourit, amusée par cette idée, puis elle descendit les marches. Elle pensa à Assia, à sa voix juste et infatigable, à ses mains qui savaient décider, à cette énergie qui ne ralentissait pas. Avec elle, il y avait peu d’énigmes.

Elle prit la direction de son appartement. Elle savait qu’elle serait encore réveillée. En marchant, elle toucha machinalement la poche où le papier reposait. Puis elle retira la main et accéléra le pas.

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