La mise au Monde – Roman – Chapitre 4

-1-

Elle n’entendit pas tout de suite le tintement des clés. Le bruit fut discret, presque poli. Un métal contre un autre, puis un léger frottement. Les silhouettes s’étaient déjà dispersées, elle ne s’en était pas rendu compte. La lumière avait changé, elle était plus basse et plus dorée.

– Nous allons fermer dans quelques minutes.

La voix ne venait pas de derrière elle mais de côté. Elle tourna la tête. Un homme se tenait près d’un pilier, ni pressé ni embarrassé.

Elle acquiesça sans se lever.

– Vous pouvez rester encore un peu. Le silence n’a pas d’horaires. Mais les portes, si, ajouta-t-il en un simple sourire, léger.

Elle se leva finalement. Ses jambes étaient plus lourdes qu’en entrant.

Ils marchèrent ensemble vers le fond de la nef. Leurs pas résonnaient avec retenue.

– Vous venez souvent ? demanda-t-il.

Elle hésita.

– Non. Enfin… si. Il y a longtemps.

Il hocha la tête comme si cela suffisait.

Arrivés près de la porte, l’air de la rue filtra déjà sous le battant entrouvert.

– Ce lieu fait croire qu’il protège, dit-il de manière anodine.

Elle le regarda, surprise et intéressée, elle ajouta spontanément, un peu comme ça lui venait :

– Oui, il y a de ça et qu’il peut isoler aussi.

– Oui c’est vrai, des murs ça protège et ça isole, s’amusa-t-il.

Cela lui parut saugrenu qu’une personne avec la clé du lieu, puisse avoir un avis un peu critique sur celui-ci. Elle pensait que pour les croyants – il devait en être un, on ne confiait pas les clés d’une église à n’importe qui – tout ce qui pouvait être nommé comme un peu sacré, il s’agissait pas de s’amuser à le nuancer.

– Vous travaillez ici ? demanda-t-elle.

– Oui… enfin, j’essaie et ça dépend des jours.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– C’est-à-dire ?

– Certains viennent chercher Dieu, d’autres du silence. Moi, je m’occupe surtout des portes.

– C’est un métier ça ?

La question lui avait échappé.

Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda la rue, puis les voûtes derrière eux.

– Oui, accueillir les arrivants. Et les partants également, et c’est peut-être là le plus important, qui sait ce que quelqu’un emporte en sortant.

Elle hocha la tête, intriguée.

Ils sortirent. La porte se referma derrière eux dans un bruit ancien et un peu sourd. Sur le parvis, la rumeur de la ville avait repris.

– Je m’appelle Elion.

– Moi, c’est Clara.

– Si jamais… on organise parfois des discussions, ici, le jeudi soir. Pas des messes. Plutôt des questions.

Il sortit de sa poche un petit carnet, arracha une page, écrivit une adresse mail, un lieu, une heure.

Il lui tendit le papier.

– Vous n’êtes pas obligée d’être d’accord avec quoi que ce soit.

Elle prit le papier.

– je suis plutôt du genre à douter vous savez.

Il eut un sourire bref.

– C’est un bon point de départ… ou d’entrée…

Il fit un léger signe de tête et redescendit les marches pour refermer le portail extérieur. Il disparut derrière la grille qu’il tira lentement. Le métal vibra un instant, puis plus rien.

Elle resta sur le parvis avec le papier entre les doigts. “Point de départ… ou d’entrée.” Elle aurait pu poser une autre question, lui demander ce qu’il entendait vraiment par là. Elle ne l’avait pas fait. Elle plia le papier sans le relire et le glissa dans sa poche intérieure. Ce n’était pas le moment de se confier à un homme qui semblait passer beaucoup trop de temps sur des histoires de portes… Elle sourit, amusée par cette idée, puis elle descendit les marches. Elle pensa à Assia, à sa voix juste et infatigable, à ses mains qui savaient décider, à cette énergie qui ne ralentissait pas. Avec elle, il n’y avait presque aucune énigme. Elle prit la direction de son appartement. Elle devait encore réveillée. En marchant, elle toucha machinalement la poche où le papier reposait. Puis elle retira la main et accéléra.

-2-

La nuit avançait et les lumières demeuraient. La ville dressait ses lignes vers le ciel. Les cheminées d’usine découpaient l’air nocturne, droites et sombres, comme des doigts levés qui appelaient encore à travailler. Un vieux clocher cherchait à lui répondre, avec sa croix, dressée finement, qui poursuivait de s’oxyder au fil du temps.

Sur la façade de la mairie, un drapeau un peu effiloché battait contre la pierre, régulier et obstiné, même quand personne regardait. À l’intérieur, derrière une vitre encore allumée, une poignée de silhouettes penchées sur une table ajustaient des phrases, rayaient ou soulignaient des mots comme « démocratie », « égalité » ou « sécurité », en cherchaient d’autres. Les chaises raclaient le sol. On parlait bas. On discutait.

À quelques rues, l’université gardait ses fenêtres éclairées. Les néons blancs faisaient luire les tables longues et les reliures serrées les unes contre les autres, engoncées dans des étagères droites, alignées et silencieuses. Des bibliothèques entières qui semblaient retenir le poids du passé. Des dos penchés tournaient des pages, on soulignait, on annotait, on classait. On y entassait des hypothèses ou des vérités comme on range des outils, des photos ou de vieux habits dans un grenier.

Partout, des murs tenaient. Autour de certaines tables, on trinquait encore, on levait des toasts, des serments, des volées de mots. On draguait, on classait, on décidait, on évoquait, on chantait, on faisait l’amour, on commémorait. Le matin, les bâtiments étaient encore là, et depuis longtemps, on y entrait, on circulait, on en sortait. On y rentrait parfois avec des doutes, des inquiétudes et on en ressortait avec des mots, des promesses, des dates, des convocations, des convictions et des certitudes.

Pourtant, dans certaines têtes, on tardait à applaudir. On laissait les verres pleins un peu plus longtemps. On relisait les phrases avant de les signer. On se demandait s’il fallait bâtir encore, ou autrement. Les murs tenaient, se détérioraient, se reconstruisaient. Et dans ce chantier ascendant incessant, une question revenait : combien de temps cela pourrait-il encore être habité.

-3-

Les applaudissements la surprirent.

Elle avait à peine fini sa phrase que la salle se leva. Les chaises raclèrent. Des mains, partout. Son prénom rebondissait contre les murs du local. Elle resta debout, un peu hébétée, comme cherchant à attraper quelque chose de suspendu en l’air. Elle avait pourtant juste dit des choses comme : « On veut être respectés même quand on fait un boulot où il faut se baisser » ou « Ce n’est pas parce qu’on bosse dur qu’on devrait tout encaisser pour ensuite se faire jeter. »

Ça avait suffi. Quelqu’un cria :

– On n’est avec toi Clara !

Puis un autre :

– Qu’ils paient !

Le ton monta. On entendit les mêmes propos qu’avant le débordement devant l’usine. Clara sentait quelque chose remonter. Assia prit le micro sans faire de grand geste.

– Eh. On n’est pas là pour casser quoi que ce soit ou humilier qui que ce soit. On est là pour gagner. Se battre au-dessus d’eux, aux niveau des lois et gagner nos droits.

La tension baissa. Assia dirigeât la foule vers la fin du meeting en veillant à maintenir la bonne température dans la salle. Clara descendit de l’estrade. On la tapait dans le dos, on lui serrait la main, on lui parlait près du visage. Assia l’attrapa par la manche et l’emmena près du mur.

– T’as vu ? dit-elle, les yeux brillants. Ça prend.

Clara respirait encore trop vite.

– Y avait cette chose qui montait… j’aimais pas.

– Normal. Ça bouillonne depuis des années. Si ça déborde, c’est foutu. Si ça tient, on avance.

Elle la fixa.

– Il y a une émission jeudi. Une grosse audience. Ils vont envoyer un type qui fait voter l’exclusion. On a besoin d’une voix comme toi en face.

Clara cligna des yeux.

– Moi ?

– Oui, toi. Toi, tu ne fais pas pro et c’est ça qui est bien. Tu ne t’énerves pas, tu restes droite, juste et tendre. Face à leur dureté, on renforce notre camp et on met des gens de notre côté. On va avoir besoin de ça pour les lois.

Clara regarda la salle derrière Assia. Les visages encore chauds, les mains levées.

– Et si je me plante ?

Assia eut un demi-sourire.

– On se plantera ensemble.

Puis déjà, elle repartait parler à quelqu’un d’autre. Clara resta seule quelques secondes. L’ovation bourdonnait encore dans ses oreilles. Et au milieu du bruit, quelque chose d’autre s’était faufilé, une pointe d’appréhension, ou d’excitation. Elle ne savait pas trop laquelle des deux allait finir par l’emporter.

-4-

Le plateau était plus petit qu’à la télévision. La lumière, elle, était plus forte. On lui fixa un micro au col. Une maquilleuse tapota son front. Quelqu’un compta à rebours. Sur les écrans derrière eux : fumée, gyrophares, images ralenties. L’incendie passait en boucle, comme une bande-annonce. Le présentateur sourit à la caméra.

– Clara Lichtner, intérimaire, figure montante d’un mouvement social qui a récemment dégénéré, avec le soutien de jeunes venus des quartiers voisins…

Une photo floue s’afficha. Clara sentit sa nuque se raidir.

– Vous parlez de respect et de formation. Mais quand ça brûle, est-ce encore du respect ? Quand des commerces ferment plus tôt par crainte de violences… est-ce encore de la protection ?

Elle inspira, chercha les zones de calmes à l’intérieur, pour échapper à la panique.

– On ne voulait pas que ça brûle, on voulait rester, être formés et pas remplacés, c’est tout.

Elle se sentit un peu plus solide qu’elle ne l’aurait penser, suffisait peut-être juste de faire ça : rester fragile.

Le présentateur faisait tout pour garder la conversation du côté des troubles et des jeunes des cités. Clara écoutait sans trop juger.

– Je ne sais pas, moi, je ne peux pas trop dire, je ne comprends pas ce qui se passe dans leur tête. Nous, ce qu’on veut, c’est pouvoir travailler, même si des robots nous remplace, et rester avec les personnes qu’on aime. Et peut-être qu’une bonne partie d’entre eux voudrait peut-être bien ça aussi.

Le chroniqueur intervint, posé.

– Personne ne conteste votre sincérité. Mais vous reliez beaucoup de choses. Liens sociaux, robots, précarité, quartiers, colère. Ce sont des sujets lourds. La question, c’est : où est la limite ?

Limite. Elle sentit le mot accrocher tandis que son cerveau semblait s’éloigner.

– Qui est votre “nous” ? demanda-t-il. Tout le monde ? Ceux qui travaillent ? Ceux qui brûlent ? Ceux qui ont peur ?

Elle ouvrit la bouche.

– La limite… c’est quand…

Le silence dura une seconde. Puis deux. Elle entendit sa respiration dans le micro.

Derrière les caméras, quelqu’un bougea, on entendit un léger rire étouffé.

Le chroniqueur reprit doucement :

– Une politique, c’est une frontière. Sans frontière, tout se confond. De quel côté êtes-vous Madame Lichtner ?

Elle pensa aux mains abîmées, au bleu de travail, à la salle du haut. Ces images là qui ne passaient pas à l’écran. Puis elle se vit depuis le canapé des téléspectateurs : une femme qui perd pied, qui cherche ses mots et les voit s’éloigner. Les lignes se brouillaient. À ce moment-là, elle se sentit aussi fragile que la cause sur laquelle elle était assise.

Le générique tomba comme un soulagement. On lui retira le micro. Le chroniqueur lui serra la main.

Elle consulta son téléphone. Des messages de soutien affluaient. Ils sonnaient comme des aveux de confirmation de son loupé et de son impuissance. Elle ne s’était pas mise en colère, elle n’avait pas crié, mais elle avait manqué quelque chose, pas la sincérité, mais les mots. Et cette absence, brûlait à ce moment-là, plus fort que l’ovation du meeting quand la salle toute entière tenait encore debout.

-5-

Assia avait lancé la rediffusion. Un élan de stress l’envahit. L’image de Clara était à l’écran, le bandeau rouge sous son nom : “INTÉRIMAIRES – LA GROGNE SOCIALE”. Cette inscription lui semblait à ce moment-là vide de sens et de dignité. Elle lui sembla même ressembler aux écriteaux qu’on trouvait dans les zoos, où on indiquait le nom de l’espèce et le lieu d’habitat.

– Là, attends, dit Assia.

Elle fit un arrêt sur image. L’image s’arrêta sur Clara, le regard un peu vide, la bouche à moitié ouverte.

Clara détourna les yeux. Assia se pencha vers l’écran.

– Là. C’est là qu’il t’enferme.

Clara ne répondit pas. Son propre visage lui semblait comme étranger.

– J’ai perdu mes mots, dit-elle.

– Non. Ils t’ont enfermée dans leur cadre. C’est différent. On va bosser ça.

– J’avais rien qui venait.

Assia haussa les épaules.

– Ça s’apprend.

Elle remonta en arrière.

– Ici t’es bien, “être formés, pas remplacés.” Ça, on garde.

Elle ouvrit déjà un logiciel de montage. Clara restait derrière elle. Son corps était lourd, comme quand on avait marché un peu trop loin.

– Je me suis vue…

Assia ne leva pas les yeux.

– C’est normal. C’est la télé. Ça fait ça.

– Non. Je me suis vue… petite.

Le clavier crépitait.

– On va bosser les éléments de langage, dit Assia. Faut que tu saches répondre à “où est la limite”. Faut une phrase qui claque.

Clara fixait l’écran, l’image arrêtée sur elle. Assia parlait de phrases qui claquent, Clara, à ce moment-là, aurait voulu un endroit où rien ne claquait, un lieu où on aurait pas à devoir être quelqu’un d’autre que ce que l’on était.

– T’as pas été mauvaise, dit Assia sans se retourner. Ils ont cherché la faille, c’est leur boulot.

La faille. Le mot resta. Assia exporta l’extrait, le fichier se téléchargeait. Clara se leva. Elle se rapprocha d’Assia, hésita, posa la main sur son épaule. Assia lui serra brièvement la main contre elle.

– Faut qu’on publie avant que ça retombe.

Le clavier reprit. La lumière du salon découpait la silhouette d’Assia devant l’écran. Clara resta debout un instant, puis elle disparut sans bruit dans la chambre. La justice d’Assia pouvait lui sembler si froide par moments. Dans le noir, les mots “limite” et « faille » revenaient. Elle se tourna vers la fenêtre. Au loin, la flèche du vieux clocher tenait droite dans le vent.

-6-

Partout, les êtres s’activaient. Ils dormaient, rêvaient, se levaient, cherchaient de quoi manger, de quoi élever, de quoi tenir, de quoi perdurer. Des corps venaient, s’usaient, changeaient. Chacun cherchait sa place. Des bras où se blottir. Des mots pour exister. Des étoiles à espérer. Et quand des bras venaient à manquer, on cherchait ailleurs, des idées, des lois, des façons de se raconter et de gouverner. Que ça élève, que ça rassure ou que ça durcisse, on faisait comme on pouvait, tant que ça tenait, jusqu’à autre chose. Quelque chose qui poussait. L’envie de voir plus loin que les murs qui enferment et les ventres qui protègent. Alors on cherchait d’autres bras, d’autres idées, d’autres astres à aimer. Clara sentait ce mouvement ancien, cet état qui se balançait d’un besoin à l’autre. Elle avait envie de se blottir et de s’élancer. Et là, maintenant, peut-être de s’élancer pour mieux se blottir.

-7-

Elle avait quitté l’appartement pour marcher, simplement. L’air lui semblait trop étroit à l’intérieur. Elle avait descendu deux rues sans réfléchir, traversé sans regarder le feu, contourné la place. Son corps avançait avec une obstination douce, comme s’il connaissait un chemin que son esprit n’avait pas encore décidé. Clara s’avançait, repensant au plateau de télévision, se surprenant à quel point l’humiliation pouvait peser, exercer de la gravité pour les pensées. Elle ne pensa à l’église qu’en levant les yeux, elle était là, à présent, juste devant elle. La porte était ouverte. Elle ralentit. Elion était assis sur le muret du parvis, un carnet posé sur les genoux. Il leva la tête vers elle.

– Bonjour.

– Je passais par là.

Elle regretta aussitôt. Personne ne “passait par là” deux fois sans le vouloir.

Il hocha la tête.

– C’est un endroit assez pratique pour passer.

Il referma son carnet sans précipitation.

– Vous avez l’air d’avoir un peu couru.

– Non.

Clara répondit vite.

– Enfin pas vraiment couru. Juste… J’ai participé à une émission de télé. Y m’ont enfermée dans une question et je n’ai pas su en sortir. J’avais l’impression d’être coincée vous voyez. Comme si je devais être plus grande que ce que j’en avais l’air. Et j’y arrivais pas. Un peu comme dans Alice au pays des merveilles, vous voyez, quand elle se trompe de champignon et qu’elle rapetisse au lieu de grandir ?

Elle se demanda ce qui pouvait bien lui arriver pour déballer tout ça, et si rapidement, à un presque inconnu.

Il répondit tranquillement, la mine légèrement réjouie.

– Oui, je connais bien. Vous saviez que Lewis Carroll, son auteur, avait grandi dans un presbytère ? Et qu’il avait souvent été brimé parce qu’il était un peu gauche et qu’il avait tendance à dire les phrases différemment.

– C’est quoi un presbytère déjà ? Lui dit-elle en s’approchant.

– C’est l’endroit où vivent les prêtres.

– Lewis Carrol était prêtre ?

– Non, son père l’était.

Il posa son carnet à côté de lui et se décala légèrement.

– Vous êtes prêtre vous ? Lui lança-t-elle en s’asseyant.

– Non. Disons que je m’entraine.

– Vous vous entraînez ? À quoi ?

– A revisiter le pays des merveilles.

Clara s’étonnait à quel point cet homme pouvait être à la fois étrangement amusant et fondamentalement rassurant.

– C’est marrant quand vous parliez de l’auteur et des ses punitions, j’ai eu cette impression. Enfin, je veux dire quand j’étais sur le plateau. C’était comme si je m’étais retrouver toute petite sur ma chaise face à une prof un peu méchante.

Elion l’écoutait attentivement tout en l’observant gentiment. Clara poursuivit :

– La dernière fois vous m’aviez fait une allusion sur ce qui entre et ce qui sort d’ici, vous vouliez parler de quoi exactement ?

– Je parlais des gens, de leurs peines et de leur imagination.

– Vous savez, justement, à ce sujet, la religion, je trouve que c’est peut-être avant tout une histoire d’imagination, se risqua Clara.

– Oui, vous avez raison, ça l’est.

Clara ouvrit grand les yeux.

– Si vous pensez ça, pourquoi vous êtes là alors, pourquoi vous faîtes ça ?

– Parce que l’imaginaire peut être utile, nécessaire même.

Elion leva les yeux au ciel, puis les tourna vers Clara.

– Vous savez, il n’y a pas que la religion qui soit faite d’imaginaire. Par exemple, vous aussi, vous êtes aussi en partie de l’imagination.

Il souriait. Clara fronça les sourcils, puis sourit.

– Moi ? Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

– Sur ce plateau, vous vous imaginiez ce que les autres pourraient bien penser de vous, non ?

– Oui, je peux pas bien dire le contraire.

– Et cela vous a donné l’impression d’être petite, c’est bien ça ?

– Oui, je me suis senti mal, mais c’était aussi parce que j’arrivais pas à bien comprendre ce que me disait l’autre. Il parlait tellement avec des mots tout beaux, tout propres, et y me posait des questions qui m’ont foutu le vertige.

– Oui, mais ce trouble, est-ce que ce n’est pas avant tout un écart entre ce que vous étiez à ce moment-là et ce que vous auriez voulu pouvoir être ?

– Ce que j’aurais voulu pouvoir être… répéta Clara pour mieux l’intégrer. Oui, je crois, c’est bien ça que je ressentais, oui.

– Parfois, vous savez, on peut en venir à croire qu’on doit être plus grand que ce que l’on est pour mériter d’exister.

– Ouais, vous avez peut-être raison, mais si je m’accepte comme je suis, je bouge plus, je grandis pas.

– Quand un enfant apprend à marcher, il ne se déteste pas de tomber.

Clara acquiesça puis fit une moue irritée.

– Mais vous savez, quand on vous regarde comme si vous étiez une moins que rien et ben ça brûle.

– Oui. Ça brûle.

Un silence s’installa.

– J’ai l’impression que ce feu, il me dévore.

– Et qu’est-ce qu’il brûle exactement ?

Elle réfléchit.

– L’idée que je vaux quelque chose.

Il prit le temps avant de répondre.

– Une idée peut brûler. Pas vous.

Elle laissa le silence entrer.

– Et vous, ça vous est déjà arrivé de vous sentir… moins que rien ?

– Oui. Longtemps. Jusqu’à ce que j’apprenne ce que je valais réellement.

– Et que vous valiez quoi ?

– Que je valais presque tout et presque rien. Presque tout, parce que j’étais vivant. Presque rien, parce que je n’avais pas à devoir valoir quelque chose.

Clara le regarda.

– Et pourquoi on cherche à faire ça, je veux dire, à valoir quelque chose ?

– Peut-être parce qu’on en est venu à décider qu’on devait plaire pour se sentir valable.

Elle regardait au loin, tout en hochant la tête, comme pour s’aider à assimiler. Peut-être pour se donner l’impression de comprendre aussi.

– C’est quand même compliqué votre truc.

– Oui. C’est pour ça, je vous ai dit, je m’entraîne.

Ils se sourirent, puis se mirent à rire. Un ballon rebondit sur le pavé. Des oiseaux chantaient. Une guitare résonnait au loin. L’odeur des roses flottait dans l’air et le parvis luisait paisiblement sous le soleil.

-8-

Elion avait proposé de la présenter à un ami. “Il s’intéresse aux peurs modernes,” avait-il dit avec un sourire.

– Ce que vous avez vécu sur ce plateau, c’était moins un problème de regard que l’on porte sur soi, qu’autre chose, dit-il en ajustant ses lunettes. C’était avant tout un réflexe. Vous avez fait une réaction de stress social classique.

Clara leva les yeux.

Ils étaient assis à la terrasse d’un café, à l’ombre d’un platane. Elion remuait distraitement son thé, dans un sourire tendre et amusé. L’autre homme, droit dans son veston clair malgré la chaleur, observait Clara avec une attention presque clinique.

– Un réflexe ? répéta-t-elle.

– Oui. Votre cerveau a interprété la situation comme une menace hiérarchique.

Il parlait posément, avec cette diction nette de ceux qui ont longtemps appris à articuler leurs idées, à distance certaine des émotions.

– Une menace ? Mais j’étais sur un plateau de télé, pas dans la savane.

Clara rigola de sa propre phrase, les deux autres s’en amusèrent.

– Pour l’amygdale, la partie du cerveau qui fait éprouver la peur du risque, la différence est relative. Être exposée au jugement public active les mêmes circuits que le risque d’exclusion dans un groupe primitif. Et l’exclusion, pour un cerveau ancien, équivaut à la mort.

Clara cligna des yeux.

– Donc je serais une sorte de bête préhistorique qui panique devant un type en costume ?

– Nous le sommes tous, répondit-il calmement. Simplement, certains ont appris à masquer la panique derrière des mots plus longs.

Elion esquissa un sourire.

– Si l’on vous écoutait, Noah, la peur ne disparaîtrait pas, elle changerait juste de vocabulaire.

Puis il posa doucement sa tasse.

– Cela peut être vrai. Mais parfois on arrive à prendre suffisamment soin de nos peurs pour qu’elle ne nous envahissent plus.

– Vous avez raison, mon cher Elion, chez vous, elle semble bel et bien diminuer au profit du circuit cérébral de ce que d’aucuns pourraient appeler : l’amour et la confiance en soi. Et que j’appellerais plus sobrement une régulation émotionnelle efficace.

Clara regarda tour à tour les deux hommes. Elle ne comprenait pas tout. Mais elle avait très envie de rester.

– Vous avez l’air plutôt d’accord tous les deux.

Noah haussa imperceptiblement une épaule.

– Nous essayons.

– Il cherche des images dans les cerveaux, dit Elion avec douceur. Et moi j’essaie de comprendre ce qui vit à l’intérieur.

Noah tourna vers lui un regard amusé.

– Ce que votre ami appelle “images”, nous les appelons des réseaux neuronaux.

– C’est moins spirituel, dit Elion sympathiquement.

– C’est plus mesurable, dit Noah plus sérieusement.

Clara laissa échapper un souffle qui ressemblait presque à un rire.

– Du coup, vous me conseillez de faire quoi moi ? De prier, ou de me reprogrammer le cerveau ?

Noah inclina légèrement la tête.

– Ni l’un ni l’autre ma chère. En premier lieu, il s’agirait plutôt d’habituer votre système nerveux à ne plus interpréter le regard d’autrui comme une menace.

– Et ça s’apprend ça ?

– Absolument. Par exposition graduée, par respiration, par attention dirigée. La transformation neuronale est possible, vous savez.

Elion ajouta doucement :

– La science est une chose remarquable. Mais la bienveillance envers celle que vous étiez quand elle a appris à avoir peur pourrait arriver à faire des miracles vous savez.

Clara resta silencieuse un instant. Le vent soulevait les feuilles au-dessus d’eux. Une cuillère tinta contre une soucoupe.

– Donc c’est pas qu’une question de se figurer ce qu’on pense ou non de nous ?

Noah secoua la tête.

– Les représentations sont des habitudes du cerveau. On peut les comprendre. Et elles peuvent être en partie modifiées.

Elion sourit légèrement.

– L’esprit et le corps. Le corps et l’esprit. Les deux se parlent. Et il faut les aider à faire la paix.

Clara les regarda.

– Vous deux, vous vous causés bien. Même si je comprends pas tout, ça a pas vraiment l’air d’être de la même chose.

Noah eut un petit sourire.

– Nous ne sommes pas toujours d’accord.

– C’est faux, répondit Elion sur un ton taquin. Nous cherchons en réalité la même chose.

– Et qu’est-ce que c’est ? demanda Clara.

Noah répondit :

– La compréhension.

Elion dit :

– La santé.

Clara sentit que le feu ne la consumait plus de la même manière. Il semblait l’attiser différemment.

-9-

Le feu qui brûlait en Clara existait depuis la nuit des temps. D’autres, avant elle, avaient senti cette chaleur les activer, les rassurer ou les inquiéter. On s’était battu pour le pouvoir et les ascensions, on s’était fait aimer pour accéder au plaisir, laisser une trace ou une descendance. On avait dressé des symboles, inventé des mythes, aligné des chiffres pour comprendre ce qui les poussait à agir. On avait parlé d’anges et de démons, puis de traumatismes et d’émotions. On avait tracé des théories, dessiné des schémas, ouvert des crânes et des livres. Les mots changeaient. La brûlure restait. Alors on continuait. On écrivait. On bâtissait. On enseignait. On séduisait. Pour ne pas être laissés de côté. Pour tenir ou appartenir. Pour attirer ou posséder. Pour soulager le feu et maintenir la braise.

-10-

Elle ouvrit un livre. Ce n’était ni un grand traité ni un texte sacré. C’était un ouvrage emprunté autant par intérêt que par défi, conseillé par Noah d’un ton neutre et approuvé par Elion d’un sourire. Elle l’avait laissé plusieurs jours sur sa table, comme un outil neuf qu’on n’ose pas encore manier. Les premières pages lui résistèrent. Les phrases étaient longues. Certains mots, trop précis, n’avaient encore aucun sens pour elle. Elle relut le même paragraphe deux fois. Puis trois. L’impatience monta. Cette petite voix familière qui murmurait qu’elle n’était pas faite pour ça, que d’autres comprenaient plus vite. Elle resta. Elle reprit la phrase. La découpa. Chercha les mots qu’elle ne connaissait pas. Nota les définitions dans un cahier. Recommença.

Elle voulait comprendre. Elle ne voulait plus seulement parler d’instinct, elle voulait savoir répondre. Elle pensa à Assia, à ses phrases claires qui ne tremblaient pas. À Noah, à ses mots précis qui découpaient le réel sans haïr. Et à Elion, à cette manière d’ouvrir des espaces et des mystères sans hausser ni la voix ni l’ego. Elle voulait pouvoir se tenir à leurs côtés sans cette impression un peu tragique de se sentir de trop. Alors elle lut.

Le lendemain, elle regarda une conférence en ligne. Le surlendemain, elle retourna à la bibliothèque. Elle s’assit au fond, entre des rayonnages où d’autres avaient cherché avant elle. Elle copia des passages et s’essaya à reformuler. Chez elle, seule dans sa chambre, elle s’entraîna à parler à voix haute, jusqu’à ce que les phrases cessent de trébucher et se tiennent droites. Parfois cela revenait. La peur d’être trop lente. Trop simple. Trop en retard. Elle ne fuyait plus. Elle observait. Elle respirait. Elle continuait.

La nuit était tombée. Et elle ne savait plus très bien si c’était le feu ou la lampe qui éclairait la table de travail. Apprendre ne lui semblait pas effacer la brûlure, mais il lui donnait une direction.

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