-1-
Le train ralentit longuement avant d’entrer en gare. Clara ouvrit les yeux. Elle ne se souvenait pas s’être endormie. La vitre renvoyait son reflet fatigué. Les paysages gris de la banlieue glissaient lentement derrière son visage. Elle passa une main sur ses yeux. Son téléphone vibra encore dans la poche de son manteau. Depuis le matin il n’avait presque pas cessé : messages, notifications, demandes d’interviews. Elle avait arrêté de les lire.
Le train s’immobilisa dans un grincement doux. Les portes s’ouvrirent. Une vague de voyageurs se leva. Clara resta assise quelques secondes de plus. Puis elle se leva. Sur le quai, l’air était froid. Elle inspira profondément. La fatigue lui pesait derrière les tempes, une fatigue étrange, mêlée à une légère sensation d’irréalité. Depuis quelques jours, tout semblait aller très vite. Elle traversa la gare sans vraiment regarder autour d’elle. Deux fois des gens la fixèrent un peu trop longtemps. L’un d’eux sembla hésiter à l’aborder, puis renonça. Clara accéléra légèrement le pas.
Devant la sortie, Assia l’attendait. Quand elle la vit apparaître dans le flux des voyageurs, son visage s’adoucit immédiatement. Elle s’approcha et posa simplement une main sur son bras.
– T’as dormi un peu ?
– Je crois.
Assia observa ses yeux quelques secondes.
– Viens.
Elles s’éloignèrent ensemble de la gare. La rue était froide et animée. Clara inspira l’air humide. Assia passa brièvement son bras autour de ses épaules. Elles marchèrent ainsi quelques instants, avant qu’Assia ne laisse glisser son bras pour prendre la main de Clara.
– Alors ? demanda-t-elle.
Assia eut un petit sourire.
– On a le projet de loi.
Clara ralentit.
– Déjà ?
– Pas encore déposé. Mais le texte est prêt.
Elles continuèrent à marcher.
– On a réussi à mettre d’accord trois groupes, reprit Assia. Les sociaux-démocrates vont le porter officiellement. Les écologistes cosignent. Et une partie des libéraux devrait suivre.
Clara la regarda.
– Pourquoi les libéraux ?
– Parce que le financement repose sur les abus de la flexibilité. Ça leur permet de dire qu’ils défendent les entreprises responsables tout en marquant des points sur le plan social.
Clara eut un léger sourire.
– C’est… assez habile.
Assia haussa les épaules.
– C’est de la politique de partis.
Elle marqua une pause.
– Si les députés suivent la ligne de leur chef de file, on a une majorité.
Clara resta silencieuse quelques secondes.
– Et s’ils ne suivent pas ?
– Certains ne suivront pas.
Assia se tourna vers elle.
– Mais pas assez pour faire tomber le texte.
Un silence passa entre elles. Le bruit de la circulation remplissait l’air. Clara sortit finalement son téléphone saturé de notifications.
– Deux millions quatre cent mille signatures, dit-elle doucement.
Assia hocha la tête.
– Ça aide.
Elles traversèrent un carrefour.
– C’est là qu’à lieu notre rendez-vous, affirma Assia.
– Avec qui, tu peux me rappeler déjà ?
– Le député qui va porter le texte. Il voulait absolument te rencontrer.
– Pourquoi ?
Assia eut un petit sourire.
– Parce que dans cette histoire… c’est avant tout ta voix que les gens entendent.
Clara ne répondit pas. Elles arrivèrent devant l’entrée d’un immeuble administratif. Un homme les attendait déjà à l’intérieur du hall. Il devait avoir une cinquantaine d’années. Costume simple, regard attentif, avec une manière calme d’observer les gens qui entrait dans la pièce. Quand elles approchèrent, il tendit la main.
– Clara.
Sa poignée de main fut chaleureuse.
– Merci d’être venue.
Clara sembla légèrement gênée.
– Merci à vous.
Il jeta un coup d’œil vers Assia.
– Votre intervention a changé l’équation politique. Le texte est prêt. Nous allons le déposer la semaine prochaine.
Il marqua une pause pour saluer un collègue.
– Ensuite il passera en commission. Si tout se déroule comme prévu, le vote pourrait avoir lieu dans un mois.
Clara hésita un instant.
– Et vous pensez que ça peut passer ?
L’homme eut un sourire mesuré.
– En politique, rien n’est jamais certain. Mais cette fois… la pression vient d’en bas.
Il regarda Clara avec chaleur.
– Et deux millions de signatures, c’est difficile à ignorer.
Un silence passa. Clara sentit de nouveau cette sensation étrange, comme si quelque chose s’était mis en mouvement autour d’elle et semblait l’emporter un peu malgré elle. Elle leva les yeux vers Assia.
– Donc maintenant… ça commence vraiment.
Assia la regarda puis lui répondit doucement et simplement :
– Oui.
-2-
Laisser un commentaire