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Des gens étaient debout sur les allées, d’autres assis sur les chaises vertes, certains debout sur les bordures de pierre ou montés sur les marches des statues pour mieux voir ou se faire remarquer. Entre les arbres, des banderoles avaient été accrochées à la hâte. On lisait des phrases écrites au feutre, des slogans, des noms d’hôpitaux, des villes, des dates. Le vent léger de la fin du printemps faisait battre les tissus doucement, comme des voiles.
Plus loin, derrière les grilles, on devinait les façades officielles, les drapeaux, les silhouettes droites des gardes immobiles. Entre le jardin et ces bâtiments-là, un cordon de police avait été installé. Des fourgons étaient garés le long de la rue. Les policiers regardaient la foule sans parler, les bras croisés, ou la main sur la ceinture, la plupart avec ce regard fatigué de ceux qui passent leur vie à surveiller des gens qui veulent faire changer des choses.
Au centre d’une grande allée, une estrade avait été montée. Un micro, deux haut-parleurs, un câble qui serpentait jusqu’à un groupe électrogène posé derrière un arbre. Rien d’exubérant. Et pourtant, toute la foule regardait par là. Clara attendait derrière l’estrade, à côté de Nora. Elle tenait le papier plié en quatre dans sa main, mais elle savait déjà qu’elle ne le lirait pas. Elle respirait lentement, en regardant les gens entre les planches. Elle voyait des visages qu’elle connaissait, d’autres qu’elle ne connaissait pas. Des soignants en blouse, des intérimaires, des étudiants, des retraités, des gens bien habillés, d’autres pas. Elle vit une femme avec une pancarte où il était écrit : « Mon père est mort sur un brancard ». Un peu plus loin, un homme tenait une photo plastifiée d’un hôpital délabré. Une infirmière avait l’air de pleurer en parlant à quelqu’un. Deux jeunes rigolaient en mangeant des sandwiches. Un vieux dormait sur une chaise, la tête penchée sur la poitrine.
Le trac arriva comme une vague froide dans le ventre. Pas la peur de parler. Le poids plutôt. Le poids de tous ces gens qui attendaient quelque chose.
Quelqu’un leur fit signe.
– C’est bon.
Elle montèrent les deux marches de l’estrade. Le bois grinça sous leurs pieds. Le micro était un peu trop bas, Clara le remonta. Le haut-parleur fit un petit sifflement. La foule se calma d’elle-même. Les voix baissèrent, les gens se rapprochèrent, certains levèrent leur téléphone. Le vent passa dans les feuilles des arbres et, pendant quelques secondes, c’était comme si on n’entendit plus que ça.
Nora respirait fort, ses notes serrées entre les doigts de sa main artificielle. Elle regarda la foule. Puis elle parla, la voix un peu fébrile.
– On sort de la négo. Merci d’avoir attendu… je vais vous dire où on en est.
On entendit des personnes l’encourager en scandant son prénom.
– On a obtenu des choses. Les représentants des patients dans les instances de décision. La transparence des comptes. Des commissions locales où soignants, patients et élus décideront des priorités. Et on a obtenu que certaines décisions ne pourront plus être prises sans ceux qui en payent les conséquences.
Des applaudissements éclatèrent, quelque chose de dense et de reconnaissant.
– Le président doit nous donner une réponse sous un mois concernant l’augmentation du budget de santé.
Des applaudissements reprirent, plus fournis. Nora se recula, comme gênée. Elle fit un regard à Clara.
Clara s’avança. Elle regarda la foule qui l’acclamait à l’avance. Elle respira. Puis parla.
– Ce qu’on a obtenu aujourd’hui, on l’a obtenu parce qu’on était nombreux, organisés, et qu’on n’a pas lâché. Si on veut aller plus loin, et donner de meilleurs moyens au système de santé, il faudra faire pareil de notre côté. Il faudra être plus nombreux. Dans les hôpitaux, dans les villes, dans les campagnes. Il faudra que le syndicat grandisse, qu’il forme des gens, qu’il propose des solutions, qu’il contrôle ce qui est fait, qu’il empêche ce qui abîme, qu’il soutienne ce qui améliore.
Des applaudissements.
– Il ne faut pas se raconter d’histoires. On n’a pas gagné. On a ouvert une porte. Et maintenant il va falloir qu’on la tienne ouverte. Il va falloir continuer à protester, à se faire entendre, à faire mieux décider, et pour cela construire encore plus fort et plus solide le syndicat.
Elle regarda la foule encore une fois.
– Ce qu’on a commencé, ce n’est pas une colère. C’est un travail. Et ce travail va être long. Mais si on reste ensemble, si on reste dignes, et si on n’oublie pas pourquoi on fait tout ça… alors on peut changer des choses. Pas tout. Mais des choses aussi vitales et essentielles que la qualité de nos soins.
Elle s’arrêta. Les applaudissements montèrent, ils se firent forts, encore plus longs. Des gens criaient son prénom, d’autres levaient le poing, d’autres souriaient simplement. Et c’est à ce moment-là qu’elle le vit. Pas devant. Pas près de l’estrade. Un peu sur le côté, derrière un groupe de soignants, les mains dans les poches, comme s’il attendait un bus.
Martin.
Il n’applaudissait pas. Il la regardait simplement, avec ce demi-sourire qu’elle connaissait par cœur. Le même que quand il lui avait donner un premier tuyau pour bien peindre un bus. Pendant une fraction de seconde, le bruit de la foule sembla s’éloigner. Les arbres, les policiers, les banderoles, les journalistes, tout devint un peu flou autour. Elle eut l’impression étrange que quelque chose du passé venait s’asseoir en plein milieu de l’avenir.
Elle resta une demi-seconde de trop à regarder dans cette direction. Elle continua, mais elle avait l’impression que les mots n’étaient plus tout à fait à leur place Elle conclut par cette phrase qui emporta une partie de la foule.
– Ce qu’on a ouvert aujourd’hui, ce n’est pas une victoire. C’est une responsabilité. Prenons en soin, pour nous, pour nos enfants, et pour tous ceux et celles qui suivront.
Quelqu’un derrière elle lui toucha l’épaule pour lui dire qu’il fallait descendre. Elle hocha la tête, revint à elle, fit un signe de la main à la foule, puis descendit de l’estrade. Et déjà, un autre militant du comité prenait le relai.
En bas de l’estrade, le bruit revint d’un coup. Des gens voulaient lui parler, lui serrer la main, la remercier, lui raconter une histoire, lui donner un dossier médical, lui poser une question. Un journaliste lui tendit un micro. Une femme la prit dans ses bras sans rien dire. Un homme lui parla d’un service fermé dans sa ville. Elle répondait comme elle pouvait, souriait, écoutait, invitait à rejoindre le syndicat. Mais elle ne cherchait qu’une chose. Elle leva les yeux au-dessus de la foule, chercha entre les banderoles, les arbres, les groupes de gens.
Martin n’était plus à l’endroit où elle l’avait vu.
Elle descendit de l’allée, passa entre deux groupes de soignants, contourna une statue, évita un câble au sol. Elle regardait autour d’elle, un peu comme quelqu’un qui cherche quelque chose qu’il n’est pas sûr d’avoir vraiment vu.
– Tu cherches quelqu’un ?
Elle se retourna. Il était derrière elle.
Toujours les mains dans les poches. Toujours ce demi-sourire.
– Salut Clara.
Elle resta une seconde sans rien dire, comme si elle essayait de raccorder deux morceaux de sa vie qui avaient grandi chacun de leur côté.
– Salut Martin.
Ils se regardèrent, un peu bêtement, puis Clara se jeta franchement dans ses bras. Il la serra fort.
– Bon, dit-il. T’as fini de parler aux présidents et aux foules ? On va boire une bière ?
Ils sortirent du jardin en marchant côte à côte, sans se presser. Le bruit de la foule restait derrière eux comme une rumeur lointaine. Plus ils s’éloignaient, plus les voix se mélangeaient, puis disparaissaient dans le bruit de la ville. Des voitures passaient, des gens marchaient vite, d’autres parlaient au téléphone. Personne ne semblait faire attention à eux.
-2-
– Alors, dit Martin, t’es devenue quelqu’un d’important maintenant.
Clara leva les yeux au ciel.
– Arrête tes conneries.
– Non mais c’est vrai. Tu parles aux présidents, tu fais des discours devant des foules, on t’a vue à la télé avec les potes du syndicat. Je me suis dit que tu allais finir par oublier les pauvres types comme nous. Ouvriers peintres, spécialistes en café dégueulasse et en sandwich triangle.
– Comment tu voudrais que j’oublie tout ça, moi, la même pauvre fille que vous… Je suis tellement contente de te revoir, tu sais.
Elle sourit en buvant sa bière, la mousse lui laissant une légère moustache blanche.
– T’as changé quand même, dit-il.
– En bien ou en mal tu trouves ?
– Je sais pas encore. Faudra voir. T’as vieilli en tout cas, dit-il en essayant d’essuyer maladroitement du revers de la main la mousse au-dessus de ses lèvres.
Elle lui donna un petit coup sur le poignet en riant.
– Et toi alors ? Qu’est-ce que tu deviens ?
Il haussa les épaules.
– L’usine, toujours. Enfin… pour l’instant.
– Pour l’instant ?
– Ouais. Ils parlent de fermer une ligne pour commencer. Peut-être toute l’usine ensuite. Ils disent que ça peut pas fonctionner assez bien ici. Qu’ils vont déplacer la production ailleurs. Là où c’est moins regardant sur les salaires et les produits qu’on utilise. Ils le disent pas comme ça, tu sais bien comment c’est, mais on a compris.
Elle tourna la tête vers lui.
– L’atelier peinture y tourne toujours ?
— Ouais. Avec les mêmes merdes. Sauf que maintenant ils mettent des masques plus modernes, alors apparemment c’est bon, on peut respirer tranquille.
Il souriait en disant ça, mais pas vraiment.
— Y a déjà un gars de l’autre équipe et deux anciens qui ont des trucs aux poumons. Officiellement c’est pas lié au boulot, évidemment. C’est jamais lié au boulot, t’sais ben.
Martin leva son verre.
— À la santé publique.
Ils burent sans trop savoir si c’était bien ça qu’il fallait faire.
— Tu sais, dit Martin après un moment, vous avez raison de vous battre pour les hôpitaux. Franchement, quand on voit l’état de certains services… Mais parfois j’ai l’impression qu’on soigne les gens pour les renvoyer dans des vies qui rendent malades.
Clara le regarda sans répondre.
— À l’usine, y en a qui tombent malades à cause des produits. D’autres à cause des gens. Et quand ils sont trop malades pour bosser, ils vont à l’hôpital. On les soigne, et quand ils vont un peu mieux, on les renvoie bosser au même endroit.
Il haussa les épaules.
— J’y comprends pas grand-chose, moi, à vos histoires politiques. Mais parfois j’ai l’impression qu’on passe notre temps à réparer des gens qu’on met à des places où il faudrait pas.
Clara resta silencieuse. Elle regardait la mousse de sa bière retomber lentement. Quelque chose commençait à se déplacer dans sa tête, sans encore bien trouver de forme.
— Eh mais j’suis pas venu là pour te casser le moral ! Je suis venu pour te dire que ça me dirait bien qu’on se batte de nouveau un peu ensemble, comme au bon vieux temps des cabines.
Elle leva les yeux vers lui.
— Tu sais que t’es en train de me foutre le bordel dans la tête là ?
Martin sourit.
— Ça m’étonne pas. Tu sais bien que j’ai toujours été très fort pour foutre le bordel.
Ils rirent tous les deux. La discussion se poursuivit jusqu’à la fermeture. Il ne la lâcherait plus, c’était sûr.
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